98. Multitudes 98. Printemps 2025
Majeure 98. Guerres

Le complexe de Gog et Magog 

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Gilles Kepel considère que le Moyen-Orient a deux spécificités qui en font une terre d’exception : « la surabondance pétrolière et l’existence d’Israël1 ». À ces deux facteurs, qui ont été, et sont toujours, à l’origine des guerres et des colonisations sanglantes, s’ajoute un autre facteur historique non moins belliqueux : le berceau du monothéisme est aussi le théâtre d’affrontement des divinités qui, pour régner sans partage, se sont toujours forgé des ennemis. Pas même les tentatives de Trump de réunir les fils d’Abraham n’ont su désamorcer ce nœud gordien où s’entremêlent foi et sang. Dans cette terre hantée par les vieilles figures sacrificielles de la fin des temps, on ne sait plus qui est Gog et où est Magog, suivant le récit biblique, ou qui est Gog et qui est Magog, selon le récit coranique.

Plutôt que de projeter un paradigme global sur les nouvelles guerres au Moyen-Orient, nous partons d’un cas particulier, plus précisément de la guerre Iran/Israël, pour en dégager la logique, les caractéristiques, et les strates qui pourraient, peut-être, éclairer d’autres conflits de cette région.

L’ambivalence des guerres des partisans

Si le Moyen-Orient demeure en proie à des guerres sans fin, c’est en partie parce que la Stasis – cette discorde interne, parfois fratricide – et la guerre extérieure s’y entrelacent, au point où sinon la guerre réelle du moins sa menace y est devenue le moyen par excellence de gouverner.

Sans rentrer dans l’analyse des colonisations et des attentats menés par les groupes terroristes sionistes avant la création de l’État juif en 19482, un bref retour sur les origines guerrières de la République islamique s’impose. L’un des précurseurs idéologiques de cet État islamique est le mouvement des Fedayians de l’islam, un groupe islamiste terroriste actif dans l’Iran des années 1940-1950, et étroitement lié aux Frères musulmans. Ce mouvement appelait à une réislamisation de la société et sa purification des influences occidentales. Navvab Safavi, son fondateur, fut responsable de plusieurs assassinats ciblant des figures intellectuelles et politiques de son époque3.

La République islamique prolonge cette logique terroriste au niveau étatique à travers une guerre tournée à la fois contre les influences occidentales et contre la population iranienne. Dans cette hostilité à l’« ennemi absolu4 », il existe peu de différence entre les différentes formes d’islamisme (sunnite ou chiite) au Moyen-Orient. Si la République islamique ou le Taliban ont réussi à porter la logique guerrière des islamistes au niveau de l’État, de nombreux groupes quasi ou para-étatiques oscillent entre une posture de guérilla et celle d’entités étatiques. La transformation récente de HTC d’un groupe armé islamiste issu d’Al-Qaeda à un acteur étatique illustre cette dynamique.

Une guerre contre les populations 

En avril 2024 un tabou est brisé et l’Iran et Israël se sont frappés pour la première fois depuis leur propre territoire. Le 19 avril les drones israéliens franchissent les frontières et pénètrent le cœur du territoire iranien touchant un site militaire près d’Ispahan. Cette riposte fait suite à l’attaque de drones et de missiles lancés le 13 avril par l’Iran sur le territoire israélien en représailles à une frappe meurtrière d’Israël sur le consulat d’Iran à Damas le 1er avril. En frappant le consulat et le territoire iranien, Israël n’a pas uniquement pour objectif de mettre en garde Téhéran contre la fourniture d’armes au Hamas. Il cherche aussi et surtout une démonstration de perfection techno-militaire, une bouffée d’air, une issue, un autre front pour sortir du marécage stratégique dans lequel il s’est enlisé depuis des mois à Gaza. Pour l’Iran, c’est son territoire qui est attaqué. La politique l’exige, il faut envoyer un signal pour ne pas perdre la face. Du pain béni pour Netanyahou et l’armée israélienne. Après avoir été accusés de génocide, et avoir fait l’objet des critiques croissantes de la part de la communauté internationale, Israël se retrouve, encore une fois, entouré de ses alliés. La confiance est regagnée pour poursuivre le massacre.

Et si la guerre interétatique entre l’Iran et Israël dissimulait une autre guerre ? Une guerre qui n’est pas seulement « au milieu » des populations, abolissant toute distinction entre soldats et civils ; ni même une guerre « avec » les populations, mobilisées par le service militaire obligatoire dans ces deux pays, enrôlant les jeunes, qu’ils le veuillent ou non, au service des conflits de leurs États. Cette guerre est une guerre « contre » les populations. L’attaque terroriste du Hamas contre les festivaliers et les civils en est la manifestation tragique, une attaque qui, en retour, utilise toute la population de Gaza comme le bouclier humain face à l’armée israélienne. Mais la guerre dont il s’agit ici est celle de la République islamique contre les femmes (et par extension toute la société iranienne), et celle d’Israël qui écrase les Palestiniens sous le poids de l’occupation.

Si l’affrontement israélo-iranien risque de s’intensifier sous le second mandat de Trump, l’histoire de ce conflit a rendu une chose évidente : après 45 ans de fanfaronnade et de provocations, les deux adversaires politiques ont bien compris qu’il est plus profitable de brandir la menace de la guerre que de s’engager dans une guerre réelle. Le spectre de la guerre avec l’ennemi doit être maintenu pour que la machine de la cruauté puisse se mettre en marche ailleurs, contre d’autres ennemis. L’ennemi qui est poussé à ses limites sans être détruit masque une autre figure, celle qui est entièrement exposée à la cruauté et peut être détruite impunément : le peuple iranien pour l’une et le peuple palestinien pour l’autre. Le message des ripostes entre ces deux États est clair : massacrez les gazaouis tant que nous exécutons, violons et étouffons les femmes, les rappeurs, les opposants, les kurdes, les baloutches et la société civile iranienne.

Pour ne rappeler que l’un des épisodes de la répression militaire des manifestations récentes en Iran, en 2019, dans la ville majoritairement arabophone de Mahshahr, des pick-ups équipés de mitrailleuse, accompagnée de chars et de véhicules blindés de combat, ont ouvert le feu à l’aveugle sur des manifestants non armés qui avaient cherché refuge dans les marais et en ont tué entre 40 et 100 personnes5.

Le jour où la République islamique lance sa riposte contre Israël, le 13 avril 2024 – et cela est loin d’être une coïncidence hasardeuse – la police iranienne lance une nouvelle opération baptisée « Plan de la lumière » ciblant violemment les femmes non voilées. Car s’il y a une limite politique qui reste infranchissable pour le régime islamique, c’est celle dessinée par le hijab qui fait du corps de la femme un territoire proprement politique. Le hijab est le nom de l’obsession perverse du régime pour préserver l’intériorité de la communauté indemne, intacte de tout regard et à l’abri de l’ennemi et de l’étranger6. Celles qui contestent le hijab sont sinon les agentes des pays étrangers, du moins des femmes manipulées ou perverties par ceux-là. Le virilisme des Gardiens de la révolution peut sans scrupule se retourner contre celles-ci sur un champ de bataille qui est désigné dans la rhétorique du régime par l’invasion culturelle des Occidentaux.

Le recours à la force

Si la dissuasion repose sur une combinaison de facteurs tels que le soft power, les alliances politiques, la diplomatie ou encore la diffusion d’idéologies, il semble que désormais ce qui prévaut est la maitrise des armes lourdes et intelligentes ainsi que la capacité à mener des opérations sophistiquées. Ce n’est pas seulement dans la guerre russo-ukrainienne mais également dans les conflits menés par Israël que l’on observe le retour de la force militaire comme principal levier de dissuasion7.

Ce qui a placé Israël en position de force face à l’Iran et ses alliés de l’Axe de la résistance (comme le Hezbollah et le Hamas) est précisément sa surpuissance technico-militaire. Les assassinats ciblés de scientifiques nucléaires iraniens, à l’aide de véhicules et de motos piégées, remontent aux années 2010. Mais après le 7 Octobre, ses ripostes et attaques ont pris un tournant décisif. L’assassinat d’Ismaël Haniyeh à Téhéran au lendemain de l’investiture de Pezeshkian le 31 juillet, l’élimination d’Hassan Nasrollah le 27 septembre, les explosions de bippers et de talkie-walkies de Hezbollah en septembre, les frappes si bien ciblées contre des sites militaires iraniens le 26 octobre n’ont fait que renforcer l’hubris militaire d’Israël.

Humiliée sur le plan militaire, la République islamique se retranche dans un verbiage idéologique. Lors d’un discours solennel mais creux le 4 octobre, Khamenei s’adresse en arabe aux musulmans du monde entier, faisant un appel modéré à la résistance et à l’éveil des musulmans ; une imitation fade et démodée de Sayed Ghotb (l’un des grands idéologues des Frères musulmans). Que 99 % des missiles iraniens soient interceptés par le dôme de fer israélien importe apparemment peu pour lui : « La question évoquée par la partie adverse sur le nombre de missiles lancés ou ayant atteint la cible est secondaire. Ce qui est primordial, cest lapparition de la puissance, de la volonté du peuple et des forces armées iraniennes sur une scène internationale importante 8 ». Le phallus des missiles est érigé devant l’adversaire et ce qui compte est pour l’instant son effet vantard.

Le système de défense antiaérienne russe dont l’Iran est doté s’est révélé inefficace tandis que les sanctions internationales freinent sévèrement le développement de son arsenal militaire. Dans ce rapport de force, l’Iran n’a plus qu’une carte à jouer : la menace de la construction d’armes nucléaires. En effet, la loi du plus fort au Moyen-Orient comporte deux revers. D’abord, la surenchère nucléaire. Tandis qu’Israël, le seul pays du Moyen-Orient doté de l’arme nucléaire, refuse toujours de signer le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), l’enrichissement d’uranium en Iran fait l’objet des sanctions, des négociations, et des contrôles de la part de l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique) depuis 2006.

Ensuite, comme dans la guerre contre les pirates, où les compagnies d’assurance maritimes engrangent de grands profits, les véritables gagnants de l’industrie du risque dans la région restent les entreprises d’armement. La République islamique brandit régulièrement la menace de fermer le détroit d’Hormoz, ce verrou stratégique par lequel transite 21 % de la consommation mondiale de pétrole, en cas d’escalade avec les forces américaines ou leurs alliés régionaux. Entre 2019 et 2023, après l’Inde, les plus grands importateurs d’armes au monde sont l’Arabie Saoudite et le Qatar9, réinjectant une part considérable de leurs pétrodollars dans les circuits des marchés américain et européen.

Une guerre chronique

Tout n’a pas commencé en avril 2024. L’hostilité d’Israël et de l’Iran, depuis la révolution iranienne de 1979, est marquée par des guerres par procuration, des frappes et des assassinats sporadiques, et des menaces de représailles voire d’anéantissement. La zone ambivalente où se situe la logique de « ni paix ni guerre » entre ces deux pays nécessite le contrôle de l’escalade et la désescalade afin de déjouer et anticiper les stratégies et les attaques futures de l’adversaire, ce qui impose une gestion du temps fondée sur la prédiction, la préemption, et la surprise.

Contrairement à la guerre Iran-Irak, l’une des guerres les plus longues du XXsiècle, qui a connu un début (déclaration de guerre en 1980) et une fin claire (traité de paix en 1988), le conflit avec Israël s’inscrit dans une temporalité fluide et indéterminée. Pour Israël, la guerre – non seulement avec l’Iran et ses proxies mais aussi avec les Palestiniens et certain de ses voisins arabes – constitue une toile de fond structurelle, elle est inscrite dans une temporalité morcelée, ponctuée de trêves éphémères, au point où la frontière entre l’état de paix et l’état de guerre est brouillée.

Ainsi, qu’il s’agisse de l’annexion territoriale menée par Israël ou de l’expansion impérialiste iranienne à travers l’Axe de la résistance, il semble que l’enjeu majeur de ce conflit est autant la conquête du territoire que celle du temps, ou plutôt la conquête des territoires à travers la maîtrise du temps.

Cette guerre chronique qui ne se déclare et ne finit jamais, cette stratégie de l’incertitude, a des bénéfices pour chaque gouvernement. Si en avril 2024, où a eu lieu la riposte mesurée d’Israël, ce dernier préfère la désescalade avec l’Iran, c’est pour tourner sa brutalité militaire vers les Palestiniens, quitte à reporter l’affrontement militaire avec l’Iran à plus tard, ou par-ci et par-là dans la région sous forme de guerres par procuration. Et si la République islamique évite une guerre totale avec Israël, c’est qu’elle a besoin de cet ennemi pour ses politiques d’expansion régionale et la répression interne.

Annexer les territoires palestiniens (et ceux de la Syrie au lendemain de la chute d’Assad) repose par ailleurs sur une vision messianique du territoire d’État d’Israël. Si le conflit irano-israélien s’étire et s’installe dans un temps long, c’est qu’il mobilise une vision eschatologique. Cette guerre est le prélude de la guerre finale de la fin des temps, une guerre qui prépare l’arrivée du Messie aux yeux des juifs et l’apparition de Mehdi (l’imam occulté) aux yeux des chiites. Les défaites et les victoires sont temporaires vis-à-vis de la promesse de la victoire ultime du camp du Bien.

Le combat du bien et du mal

Yoav Gallant qualifie le siège de la bande de Gaza de guerre contre « des animaux humains », tandis que Netanyahou ne cesse d’insister que la guerre menée contre le Hamas et l’Iran est celle de la civilisation contre la barbarie. De leur côté, les Khomeinistes désignent Israël comme le « petit Satan » et les États-Unis comme le « grand Satan », perçus comme inséparable dans leur hostilité à l’islam. Ainsi, le combat des musulmans contre Israël et par extension contre l’impérialisme américain est une confrontation entre le front de Hagh (vérité) et celui de Batel (la fausseté). L’Axe de la résistance, consolidé sous la férule de la République islamique notamment après la chute de Saddam Hussein, se veut une réponse à « l’Axe du mal », une expression employée en 2002 par Georges W. Bush pour désigner l’Iran, l’Irak et la Corée du Nord.

Cette polarisation a nourri un campisme global, où chacun est sommé de choisir son camp. Cette vision dualiste, profondément enracinée dans la région, réveille des mythes anciens. Le combat millénaire entre le bien et le mal qui s’étend tout au long de l’histoire et qui culmine en une rédemption eschatologique, est un motif important de la cosmologie des religions préislamiques iraniennes qui, à leur tour, ont profondément marqué le messianisme juif. Que la République islamique s’effondre un jour ou qu’Israël adopte un jour une voie laïque, cette conception messianique de la guerre semble destinée à perdurer.

Joel C. Rosenberg interprète le conflit entre l’Iran (soutenu par la Russie) et Israël comme la réalisation des prophéties des chapitres 38 et 39 du livre d’Ézéchiel10. Cet épisode décrit Gog, roi de Magog, menant une coalition des nations pour envahir Israël, et cette invasion est perçue comme un prélude à une guerre apocalyptique. Dans cette guerre, Israël est censé être sauvé par une intervention divine spectaculaire, marquant le triomphe final du bien sur le mal, la construction du troisième Temple, et l’inauguration d’une ère messianique de paix universelle. Mais l’épisode de Gog et Magog est mentionné deux fois dans le Coran aussi sous le nom de Yajuj et Majuj11, deux protagonistes pervertis par Satan qui symbolisent le chaos, la corruption et la terreur, et qui sont contenus par une barrière érigée par le roi légendaire Dhul-Qarnayn. Si les islamistes mobilisent moins cet épisode que d’autres références de diabolisation, rien ne les a empêchés de voir en Israël un fauteur de troubles dans la communauté musulmane. Les récits apocalyptiques judéo-islamiques, chacun à leur manière, dépeignent une bataille ultime contre des peuples envahissants. Une bataille perçue non seulement comme un événement futur mais comme une lutte éternelle qui se rejoue sans cesse à travers l’histoire.

Les ennemis finissent pourtant par se ressembler, comme l’a dit Nietzsche. Si chaque camp revendique le triomphe final de sa propre vérité, il ne peut se passer d’un adversaire sur lequel projeter le mal absolu. Un étrange effet de miroir s’installe dans ce conflit où l’ennemi révèle le reflet de soi-même.

1Kepel, Gilles, Fitna ; Guerre au cœur de lislam, Paris, Gallimard, 2004, p. 90.

2Voir : Perrin, Dominique, Palestine ; une terre, deux peuples, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2000.

3Voir : Kazemi, Farhad, « The Fadaiyan-e Islam ; Fanatism, Politics and Terror », in : Said Amir Arjomand (ed.). From Nationalism to Revolutionary Islam, London, Palgrave Macmillan, 1984. p. 158-176.

4Schmitt, Carl, « Théorie du partisan », dans : La notion de politique, trad. Marie-Louise Steinhauser, Paris, Flammarion, 1992, p. 299-305.

6Voir : Pourhosseini, Behrang, « Refaire la révolution en Iran », janvier 2023 : dans : https://aoc.media

7Voir : Badie, Bertrand, Lart de la paix, Paris, Flammarion, 2024.

8www.lemonde.fr/international/article/2024/04/21/attaque-en-israel-ali-khamenei-salue-les-succes-de-l-iran_6229043_3210.html

9Wezeman, Pieter D. et al. « Trends in International Arm Transfert, 2023 », SIPRI Fact Sheet, March 2024, p. 6, in : sipri.org.

10Rosenberg, Joel C. Epicenter 2.0 : Why the Curent Rumblings in the Middle East will Change Your Future, Illinois, Tyndale House Publishing, 2008.

11Sourate Al-Kahf (versets 93 à 98) et Sourate Al-Anbiya (verset 96).