Faut-il « avertir de la fin des temps pour exiger la fin des touillettes » ?

Les ressorts de
l’engagement écocitoyen

« Si on veut construire à nouveau une politique révolutionnaire il faudra sortir d’une posture qui voudrait que les amitiés politiques naissent du partage des idées […] S’il nous faut plus que jamais une politique radicale, c’est […] d’une radicalisation de notre rapport au réel et non pas des idées que l’on s’en fait [dont il s’agit]1 ».

L’idée d’effondrement, en amenant les « effondrés » à explorer en commun les relations concrètes, situées, qui les font exister, favorise la radicalisation de leur rapport au réel.2 Les « effondrés » seraient donc loin d’avoir « tout perdu », d’être « sans peuples et sans devenirs particuliers3 » : l’enjeu de l’effondrement est celui d’une expérience, au sens fort du terme4, où se co-transforment individus et milieux. Francis Scott Fitzgerald l’a bien décrite : « irrévocablement, s’empare alors de vous la révélation que jamais plus vous ne serez celui que vous avez été5 ». Si les « effondrés » changent de monde, ils s’engagent alors du même pas dans une enquête sur des mondes en train de se faire. Et dans cette « fabrication pratique de problèmes amis », ils ne cessent de « fabuler la réalité du possible6 ».

Mais que l’on regarde « l’effondrement » comme un événement ponctuel à venir, redouté ou espéré, ou qu’on l’envisage plutôt comme un processus lent et multiforme, déjà largement à l’œuvre, la dimension totalisatrice du terme d’effondrement, et plus encore de la collapsologie comme « science de l’effondrement », suggère de prime abord davantage un clivage qu’une communauté d’enquêteurs. D’un côté, en effet, « ceux qui savent », ou « commencent à écarquiller les yeux », et aspirent fréquemment à « faire passer le message » ou à « prévenir et conscientiser le maximum de monde », en même temps qu’ils prennent régulièrement « des nouvelles de l’effondrement » ; de l’autre côté, ceux que les premiers désignent parfois comme des « collapso-sceptiques (ou politico-confiant) » : qu’il s’agisse d’ignorance ou de déni, ils ne seraient pas encore en situation d’« encaisser le coup » de l’effondrement. Ainsi conçu comme un corpus de faits et de tendances sur le dépassement des limites planétaires, l’effondrement est une affaire de connaissances et de savoirs, entre expertise scientifique et autodidaxie. Entre les membres des groupes Facebook organisés autour de ce corpus (notamment Transition 2030 ; La collapso heureuse ; Coming-out : effondrement, résilience, collapsologie et transition écologique ; Transition 2030 pour les nuls ; Transition 2030 Paris…), en croissance numérique accélérée depuis 20177, des tensions peuvent ainsi survenir autour des formes les plus savantes de l’expertise : « je ne pensais pas que ce groupe était pour les connaisseurs. Je voyais plus ce groupe comme éducatif et de partage ».

Mais le jeu est général, dans les messages, entre l’effondrement comme fait et l’effondrement comme horizon possible, notamment quand il s’agit de s’intéresser à une initiative collective : « ça m’intéresse, si l’effondrement peut patienter un peu hi hi hi » ; « Pensez-vous qu’on aura le temps ? La question que je me pose tout le temps, pour chaque initiative… ». Ces deux citations, à l’image de bien des messages postés sur ces groupes, répondent alors par la négative à la question posée par ce dossier : non, il n’est jamais trop tard pour l’effondrement. D’abord, trivialement : au plus tard, le mieux. Ensuite, car il s’agit moins de différer une épreuve, un choc à venir, que de tirer parti d’une épreuve actuelle, d’un choc enduré au présent. Et d’investiguer l’effondrement comme un problème sans cesse requalifié. Un post explique par exemple que « l’effondrement est un problème d’enfermement dans la dépendance consommatrice à quelque chose qui va bientôt manquer car en quantité limitée (énergie, terres arables, environnement sain) ». Le sens même de la notion d’effondrement subit un glissement, quand l’expérience associée ne consiste plus tant à synthétiser ou s’approprier un corpus de connaissances, qu’à faire avec le surgissement d’un monde où ce qui faisait milieu s’est défait ; car, pour le dire avec Bruno Latour, il n’y a plus de terre où atterrir8. D’une catastrophe qu’on guette ou qu’on appelle, l’effondrement devient une expérience qui éprouve et fait faire, c’est-à-dire aussi défaire.

Ce passage ou hiatus est manifeste à travers deux manières bien distinctes de s’adresser aux autres et d’envisager l’action. Dans la première, l’énoncé assuré d’un savoir sur l’effondrement se double d’un rapport dégagé à l’action, dont l’impuissance est actée et attribuée à l’impéritie des autres. Ainsi : « Nous devons diviser nos émissions par huit. ça représente non pas une décroissance mais un effondrement. Nous devons précipiter notre effondrement. Bonne chance pour faire entrer cela dans les consciences […] En raccourci, il faudrait aller dans le sens du «tous comme le Bhoutan» et là on peut commencer à discuter du comment ». Un accord sur des idées – toutes les consciences dirigées dans la même direction – apparaît ici comme un ressort préalable indispensable à l’action. L’autre mode d’adresse et manière d’envisager l’action s’ancre au contraire dans le doute. Elle est moins tournée vers l’incrimination ou l’exhortation des autres que vers la transformation de son propre rapport au monde. Comme dans ces exemples : « Une fois que tu acceptes «l’effondrement», ne faut-il pas aller chercher en soi-même les premières réponses au millier de questions que l’on se pose ? Penser l’effondrement, c’est remettre en cause tout ce que l’on croit acquis et définitif, y compris nous-mêmes » ; « Changer soi d’abord et c’est déjà difficile, je suis comme tétanisée » ; « Change toi avant de changer le monde sera ma réponse finale ». Dans cette perspective, l’action sur soi ne s’oppose toutefois pas à l’action collective, y compris la plus organisée9 ; la création de liens, laquelle est aussi un objectif de ces pages Facebook, est bien plutôt envisagée comme une médiation décisive :

« Soyons déterminés, unis et forts tous ensemble, passez du temps avec des personnes qui partagent vos préoccupations globales, et œuvrez ensemble à travers du bénévolat, du militantisme ! Ou tout simplement à l’aide d’une profonde introspection de nous-mêmes et de notre manière de vivre » ;

« Je ne crois pas à l’individualisme en phase d’effondrement. Mais nous n’y sommes pas encore réellement. Donc préparons-nous comme nous le pouvons pour favoriser l’émergence de nouveaux liens, de nouveaux métiers une fois l’effondrement à nos portes et advienne que pourra. Quoi qu’il en soit, je ne peux pas rester les bras croisés à attendre. Au moins, si ma préparation ne me sert à rien, elle m’aura changé les idées durant tout ce temps. Je crois que l’humain a besoin d’espoir pour vivre. Mon espoir, c’est ça, la préparation ».

En même temps que l’action, pour se déployer au présent, semble avoir besoin de se défaire d’un avenir entièrement absorbé dans un basculement à venir, l’attention se déplace vers une pluralité d’effets heureux : au-delà du fait de « se préparer », il s’agit de se changer les idées, de retrouver de l’espoir, d’attester d’un possible – y compris pour l’effondrement. On ne vise pas seulement à conjurer ou à amortir un effondrement à venir, mais à montrer des choses au présent, à s’assurer une expérience sensée hic et nunc : « [je suis] effrayé par l’idée de faire un choix qui ne sera basé que sur une hypothèse sur l’avenir, choix qui me semble aussi nécessaire que plein de sens, en créant et démontrant le possible ». Comme le soulignait John Dewey, visées ou idéaux n’émergent « qu’en fonction des possibilités propres aux situations dont on a fait l’expérience effective10 », dans ces moments où « l’imagination idéalisante saisit les choses les plus précieuses rencontrées dans les moments cruciaux de l’expérience et les projette11 ».

L’incursion dans les groupes d’« effondrés » engage donc à se défaire radicalement de la question du caractère démobilisateur ou dépolitisant de la notion d’effondrement, pourtant si présente dans la communauté des chercheurs en sciences humaines12 et au-delà : « il y a une énorme complaisance à dire qu’on va droit dans le mur. Je ne trouve pas cela mobilisant », affirme par exemple Alain Damasio13. Un post de commenter la publication de ce dernier article sur l’un des groupes Facebook des « effondrés14 » en ces termes : « Une vraie question. À quel point le fait d’envisager le probable est mobilisateur ou démobilisateur. Et c’est aussi la couleur que l’on donne à ce «probable» qui change la donne… non ? ». Plutôt qu’à la couleur du probable, c’est à l’ancrage dans l’expérience d’un possible que l’on peut alors sans doute rapporter la dynamique des engagements écocitoyens des « effondrés ». Régulièrement, des posts sont ainsi initiés autour d’une interrogation du type : « que faites-vous concrètement pour vous préparer à l’effondrement » ou « Un petit post pour que chacun expose un petit geste/changement qu’il fait, au quotidien, qui permet de limiter son impact néfaste sur le monde. L’idée étant que chacun puisse s’en inspirer, sans culpabiliser de ne pas arriver à son idéal, et peut-être essayer à son tour si cela lui semble jouable dans sa propre vie… et il n’y a pas de trop petits gestes pour n’oser en parler ! » (La collapso heureuse, le 7 juin 2019, 277 commentaires en 6h). Outre l’inventaire à la Prévert de gestes, il est aussi beaucoup question d’étapes. Dans les deux exemples ci-dessous, la référence à une décroissance espérée de l’économie s’accompagne de l’évocation des étapes d’un changement de mode de vie, aussi graduel que radical15 :

« - Ma collègue revient d’un voyage organisé au Mexique… Attention les yeux. En avion : Bordeaux- Paris, Paris-Detroit (ville fantôme je croyais ?), Détroit-Cancun. Royal au bar

– ça pique en effet. J’espère quand même qu’elle n’a pas fait cela pour rester seulement une semaine sur place L

– Non, non, dix jours.

– Ne désespère pas ça parle de décroissance sur BFM.

– Je ne désespère pas, mes légumes poussent et mes réserves d’eau sont pleines. Il faut que je passe à la prochaine étape J »

« Depuis quelques semaines, plus d’achat de desserts au supermarché. On fait les yaourts maison, et les crèmes aussi (encore à partir de préparations toutes faites, mais cela diminue beaucoup le contenu de la poubelle). J’ai commencé à faire mes produits d’entretien. Prochaine étape : passer au vrac pour tout le «sec». Et quand je vois autour de moi comment ça se répand (je fais plutôt partie de la vague de masse que des précurseurs), la décroissance n’a pas encore vraiment commencé pour ces produits. Cela arrive… j’espère ! »

Les messages postés sur ces groupes d’« effondrés » manifestent ainsi une dynamique d’invention de « moyens » : contrairement à la crainte formulée par Jean-Baptiste Fressoz, il ne s’agit nullement pour eux « d’attendre l’effondrement du capitalisme fossile16 » ; nul doute non plus que les « modalités » de réaction soient à inventer17. En témoigne par exemple ce post dans une discussion sur le rôle du nucléaire : « le nucléaire ne sert qu’à garder notre niveau de consommation un peu plus longtemps que si on ne l’avait pas. Dans tous les cas, il faudra réduire la voilure […] Bon, je me rends, construisez trois à quatre fois plus de centrales nuke comme aide au développement. Au bout de trois ans, il n’y aura plus d’uranium, et, à ce moment-là, on pourra peut-être commencer à aborder les questions sérieuses comme comment freiner le jeter-acheter ». Enfin, qu’une certaine façon de thématiser l’effondrement soit un problème d’Occidentaux, comme le rappelle Jean-Baptiste Fressoz ou François Thoreau et Bénédicte Zitouni, n’est pas non plus méconnu. Cette mise en perspective de la notion de précarité l’illustre : « quelle précarité ? La précarité de la personne qui angoisse de ne pas pouvoir remplir son caddie de 10kgs de plastique chaque semaine ? Car il n’y a au fond que cette personne qui risque d’entrer dans la «précarité». Bah oui : la société du gaspillage est précaire. Est-ce vraiment un scoop ? ».

Là où les chercheurs, souvent philosophes, spéculent sur les effets d’une idée, les participants de ces groupes y enquêtent sur des questions urgentes et intriquées : quoi faire, où habiter, avec qui, comment s’associer, où se rencontrer, etc. ? Ils ne se demandent pas, comme le fait E. Lagasse, si le concept d’effondrement peut être défendu, non seulement dans l’absolu, mais aussi « auprès de populations pour qui le quotidien est déjà synonyme de survie ». Pas davantage ne se demandent-ils si une pensée des continuités doit prévaloir sur une pensée de la rupture, comme l’estiment pour leur part F. Thoreau et B. Zitouni, pour qui le « récit » de l’effondrement, en embrigadant dans un « volontarisme niais » et un « deuil contraint », « fabrique des êtres nus, arrachés à ce qui les tient et à ce qui leur importe […] des citoyens ignorants et désemparés18 ». C’est tout le contraire d’une fabrique de l’ignorance que donnent à voir les groupes FB des « effondrés », où les prises et les pistes le disputent sans cesse au désarroi.

D’une certaine façon, là où les uns veulent avant tout forger une « vision politique », en choisissant avec soin les concepts d’un combat « idéologique », les autres s’engagent dans la transformation des modes de vie pour retrouver une terre « où atterrir ». La hantise des premiers est que les militants de longue date ne se démoralisent à l’idée qu’un effondrement « leur pend au nez » (« un mauvais service rendu aux gens en lutte »), alors que les seconds ne dissocient pas la clarification des idées d’un engagement dans l’action, où prime, loin du positivisme reproché à certains auteurs « collapsologues », l’enquête sur les multiples expériences en cours. Il s’agit ainsi de prendre la mesure de ce qui se fait et peut être fait, alors que la hantise d’un désarroi intellectuel auquel contribuerait la notion d’effondrement, aux yeux des chercheurs académiques, les conduit à méconnaître la hantise toute pragmatiste des chercheurs plus ordinaires : que faire ? En aspirant à proposer « au public » les « bons » concepts, ils manquent ses propres enquêtes, et les ressorts d’engagements qui ont besoin de « persister dans l’attention à ce qui est désagréable19 ». Nous sommes donc loin d’être sortis du « divorce entre pensée et action », entre formation des idéaux d’une part, et activité pratique d’autre part, dont John Dewey a tracé la genèse et souligné les travers20. Il nous croyait enfin prêts à faire prévaloir, sur notre besoin « primitif » et vital d’assurance, sur notre quête originelle « d’une certitude qui soit absolue et inébranlable », la possibilité d’enquêter sur ce qui vaut, c’est-à-dire l’effort pratique pour se forger des idées sur ce qui mérite d’être fait et promu, et s’assurer que « ce que l’on juge souhaitable » reste bien dans le champ de l’expérience 21.

La critique de l’effondrement comme concept dépolitisant s’accompagne souvent d’une tendance à dissocier éthique et politique, en rabattant ce qui est alors décrit comme de « petits gestes » du quotidien, ou des « transformations locales », sur un « discours de moralisation » ou de « culpabilisation individuelle22 ». Et le philosophe d’opposer ainsi ce qui relèverait de « la question personnelle du rapport aux autres, au monde et à soi, rarement politique », à ce qui serait davantage du registre de « la mobilisation d’une énergie commune dans la construction d’un autre modèle ». Cette pensée disjonctive méconnaît l’effondrement comme expérience singulière, où il s’agit de faire avec l’incertitude quant à la possibilité même d’habiter un milieu, d’atterrir. Rabattre le politique sur le militantisme, la politique institutionnelle, le rapport de force, la mobilisation collective, c’est risquer de laisser hors champ les enquêtes inhérentes à tout changement de monde. Un de ses amis FB le rappelait en ces termes à son ami philosophe, en reprenant de mémoire une intervention de Bruno Latour qu’il avait entendue sur France Inter :

« c’est une transition pas seulement énergétique qui s’ouvre mais une transition des valeurs […] pour ne pas simplement continuer à imaginer ce monde impossible de modernisation à tout va qui nous en entraîne loin ».

Une transition des valeurs n’est pas « la construction d’un modèle », mais l’expérimentation d’autres manières d’être et de vivre, comme le suggère un autre de ses amis FB :

« Alors c’est vrai, les initiatives individuelles, regardées à court terme, ont peu d’impact. Mais on oublie souvent que c’est souvent comme cela que s’enclenchent les grandes tendances (early adopters et tout le tralala). Pour revenir à cette liste, il faut garder une chose à l’esprit : ce n’est pas Rosneft ou China Coal ou Exxon qu’il faut boycotter, car il y en aura toujours un autre pour prendre la place (et probablement en pire car il sera plus opportuniste et moins expérimenté), c’est un secteur en général qu’il faut boycotter, et ça implique des changements de mode de vie. (Qui votera pour un candidat qui promet le SP95 à 3€/L ?) ».

Au lieu de préjuger de ce qui est politique, ou pourrait avoir une portée politique, au sens étroit d’un impact sur la sphère de décision institutionnelle, ce dernier message nous rappelle que toute initiative institutionnelle ou collective d’envergure est elle-même tributaire d’un terreau, d’une culture politique – que manifestent et retravaillent sans cesse nos modes de vie, à travers les enquêtes et les interventions qu’ils appellent ou étayent au quotidien23.

La diffusion accélérée du vocable d’effondrement ne témoignerait donc pas de la force d’un concept, d’une idéologie ou d’une promesse24, comme le supposent la plupart des commentaires critiques, dont le terrain reste celui du débat d’idées, et l’outil, le commentaire de la littérature collapsologique. Observer les groupes FB d’« effondrés » incite à voir plutôt, dans la fortune du terme d’effondrement, l’indice d’une multiplication des enquêtes lancées pour retrouver une terre où atterrir en expérimentant de nouveaux (dét) attachements, une nouvelle « insertion affective », véritable exigence anthropologique et vitale25. Le terme d’effondrement, en symbolisant la radicalité de la désorientation commune aux « effondrés » et le « saut26 » alors nécessaire pour retrouver une « prise », opère comme un fil d’Ariane persistant, autour duquel se tricote un milieu d’enquêteurs chaque jour plus étendu, en ligne comme hors ligne. Seule la force de cette mise en partage continuée d’expérimentations et de formes de vie, ce « pouvoir des expériences et de leur mise en commun27 », permettrait finalement de comprendre que les « effondrés » s’engagent avec autant d’ardeur dans des enquêtes sur ce qui vaut – John Dewey en subordonnait l’essor dans l’histoire à celui d’un « sentiment de confiance28 ».

1 Josep Rafanell i Orra, Fragmenter le monde. Contribution à la commune en cours, Paris, Editions divergences, p. 88, 70.

2 « La fin des touillettes » expression de Frédéric Lordon in « Appels sans suite (1) », en 12 octobre 2018. https://blog.mondediplo.net/appels-sans-suite-1

3 Comme l’affirment au contraire François Thoreau et Bénédicte Zitouni in « Contre l’effondrement : agir pour des milieux vivaces », 19 décembre 2018, Lundimatin : https://lundi.am/Un-recit-hegemonique

4 Le « rapport étroit entre faire, souffrir et subir forme ce que l’on appelle expérience », écrit John Dewey in Reconstruction en philosophie, Paris, Gallimard, Folio, 2014, p. 143.

5 Francis Scott Fitzgerald, L’effondrement, Paris, Rivages poche, 2011 (1936).

6 Ibidem, p. 89, 82.

7 Voir à ce sujet, et pour une première analyse de ces groupes Facebook : Cyprien Tasset, « Les “effondrés anonymes” ? S’associer autour d’un constat de dépassement des limites planétaires », La pensée écologique, (3), 2019, pp. 53-62. En juin 2019, Transition 2030 compte 17500 membres, et La collapso heureuse, 13800. Cette contribution s’appuie sur le suivi des messages postés sur les cinq groupes Facebook mentionnés depuis septembre 2018.

8 Bruno Latour, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, Paris, La Découverte, 2017.

9 Cette articulation entre « transformation de soi » et engagements collectifs est aussi attestée in Jean Chanel, « Faire le deuil d’un monde qui meurt. Quand la collapsologie rencontre l’écospiritualité », Terrain. Anthropologie & sciences humaines. Apocalypses, (71), avril 2019, pp. 68-85.

10 John Dewey, La formation des valeurs, Paris, La Découverte, 2011, p. 300.

11 John Dewey, Une foi commune, Paris, La Découverte, 2011, p. 137-138 (notre traduction).

12 On peut citer notamment l’article de la sociologue Elisabeth Lagasse, « Contre l’effondrement, pour une pensée radicale des possibles », paru le 18 juillet 2018 dans la revue Contretemps, qui estime le concept d’effondrement « particulièrement pauvre en termes critiques » ; l’entretien avec la philosophe Émilie Hache, « Écologie politique et écoféminisme », qui tient l’effondrement pour « une façon très dépolitisante de poser le problème », Présages, 14, www.youtube.com/watch?v=LI-nEgvqevA ; l’article de l’historien des sciences Jean-Baptiste Fressoz, « La collapsologie : un discours réactionnaire ? », paru dans Libération le 7 novembre 2018, qui voit dans « la vogue de l’effondrement » le risque de « négliger la dimension politique des enjeux écologiques » ; l’article de François Thoreau et Bénédicte Zitouni, « Contre l’effondrement : agir pour des milieux vivaces », paru le 19 décembre 2018 dans Lundimatin, qui affirme que ce « récit hégémonique » nous « dérobe nos devenirs collectifs » : https://lundi.am/Un-recit-hegemonique ; et le débat « Climat : faut-il vraiment parler d’‘effondrement’ ? » organisé par Médiapart le 1er décembre 2018 entre Corinne Morel Darleux, militante écosocialiste, et le philosophe Pierre Charbonnier : www.youtube.com/watch?v=ScG0peWoWcQ

14 Cette auto-catégorisation, ou celle d’« effondrés anonymes », s’observe sur ces groupes depuis la diffusion de l’article de C. Tasset.

15 Geneviève Pruvost décrit en ce sens « l’expérience politique totale » que peut constituer la participation à un chantier participatif, comme une étape dans une trajectoire de « politisation du moindre geste » : « Chantiers participatifs, autogérés, collectifs : la politisation du moindre geste », Sociologie du travail, 57, 1, 2015, 81-103.

16 Op. cit.

17 Dans le débat organisé par Médiapart, P. Charbonnier formule cette concession et cette mise en garde : « Si on a absolument besoin de se mettre face à l’horizon d’une catastrophe radicale pour réagir, d’accord. Encore faut-il savoir que les modalités de cette réaction sont à inventer ». De même, dans le podcast Présages, E. Hache, tout en disant qu’elle ne jugera cette notion, en pragmatiste, qu’à l’aune de ses effets, les imagine plutôt négatifs : « Si cela a pour effet des changements radicaux, pourquoi pas ; maintenant, j’ai plutôt peur d’effets assez négatifs ».

18 Op. cit.

19 John Dewey, Reconstruction in Philosophy, p. 164.

20 John Dewey, La quête de certitude. Une étude de la relation entre connaissance et action, Paris, Gallimard, 2014 (1929).

21 Ibid., p. 49-54, 277.

22 Un collègue philosophe (hors des groupes « effondrés ») accompagne ainsi la publication sur sa page FB d’un article du Guardian intitulé « Just 100 compagnies responsible for 71% of global émissions, studys says » par un jugement typique d’une telle disjonction : « au lieu de peser de manière politique contre ces grandes compagnies qui sont majoritairement responsables de l’écocide (et de bien d’autres choses), et donc de mener des actions verticales de pression, d’opposition et de boycott, on s’évertue le plus souvent à choisir une voie simplement morale en tentant de changer son mode de vie individuel. Là encore l’éthique n’est que le bras ankylosé et impuissant de la dépolitisation des débats. L’ascétisme et le souci de soi ont toujours été la politique de l’autruche des âges impériaux. Tes toilettes sèches et ton potager permaculturé ne changeront pas le monde buddy ! Par contre, l’action publique, l’investissement syndical et associatif, le rapport de forces sont les signes sains d’une réelle transformation ».

23 Carole Gayet-Viaud, Alexandra Bidet, Erwan Le Méner (dir.), Dossier Le politique au coin de la rue, Politix. Revue des sciences sociales du politique, 125, 1, 2019.

24 Comme le suppose ici Pierre Charbonnier : « Splendeurs et misères de la collapsologie. Comment rendre l’effondrement désirable », Revue du crieur, 13, juin 2019.

25 Alexandra Bidet, « Le corps, le rythme et l’esthétique sociale chez André Leroi-Gourhan », Techniques & Culture, 48-49 | 2007, 15-38.

26 Ce saut, comme choix qui engage, suppose toujours un acte de croyance : Isabelle Stengers, « William James : une éthique de la pensée », in D. Debaise (dir.), Vie et expérimentation. Peirce, James, Dewey. Paris : Vrin, 2007, p. 153.

27 Aussi souligné in Francis Chateauraynaud, « De la criticité des causes environnementales. Saisir les controverses publiques par les milieux en interaction », in V. Carlino, M. Stein (dir.), Les paroles militantes dans les controverses environnementales, Presses de la FMSH, 2018.

28 Ibid., p. 26.

Alexandra Bidet

est chargée de recherche en sociologie au CNRS et membre du Centre Maurice Halbwachs. Elle est l’auteur de L’engagement dans le travail. Qu’est-ce que le vrai boulot ? (PUF, 2011), et a contribué à Évaluer et valoriser. Une sociologie économique de la mesure (éd. F. Vatin, PUM, 2009). Avec Carole Gayet-Viaud et Erwan Le Méner, elle a coordonné le dossier de Politix « Le politique au coin de la rue » (2019).