98. Multitudes 98. Printemps 2025
Majeure 98. Guerres

La terre tremble autour du front

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Alors que la ligne de front semble presque immobile, la terre tout autour tremble, subit des glissements et se déplace à des rythmes imprévisibles. Ces trois années d’invasion russe en Ukraine (et d’une tenace résistance de Kiev) ont comme « figé » la guerre dans un combat de tranchées exténuant. D’un point de vue plus politique, elles ont remis en question beaucoup de choses, voire tout. En sourdine flottent des questions sur la proximité ou la distance de la fin du conflit et sur ce que signifie « fin » pour une guerre d’agression visant à modifier des frontières internationalement reconnues et à nier à l’Ukraine et à son peuple toute forme de subjectivité. Des interrogations se posent aussi sur quelles hétérogenèses des fins peuvent se profiler à l’horizon, tant pour la Russie de Poutine que pour la résistance ukrainienne, tant pour l’Europe que pour les équilibres globaux.

Le débat, à quelques rares exceptions près, s’est définitivement enkysté. Comme le montrent également les quatre heures et demie de conférence de presse de fin d’année tenue en décembre, le Kremlin poursuit une ligne rhétorique ambiguë de « patriotisme soft », visant moins à galvaniser la citoyenneté qu’à minimiser les problèmes et à renvoyer l’image d’un État qui maitrise pleinement les événements. Poutine se déclare souvent « ouvert à tout type de négociation », pour ensuite affirmer que Zelensky n’est pas un interlocuteur légitime. Kiev a partiellement tempéré ses objectifs, indiquant ouvertement que les frontières de 1991 (donc les territoires du Donbass et la péninsule de Crimée, actuellement sous contrôle russe) peuvent éventuellement être récupérées « par des voies diplomatiques », suggérant ainsi que la guerre pourrait également s’arrêter par un cessez-le-feu sur la ligne de front. En même temps, les Ukrainiens ne peuvent que continuer à s’opposer à un envahisseur qui continue à attaquer et bombarder toutes ses villes.

Pendant ce temps, à l’échelle mondiale, un désalignement de plus en plus marqué semble être en cours par rapport à l’équilibre des rapports de force entre les États (et les acteurs internes aux différents États) qui prévalait en quelque sorte jusqu’à l’ère pré-pandémique : la résurgence du conflit arabo-israélo-palestinien, la réélection de Donald Trump à la Maison-Blanche dans une version certainement beaucoup plus technofasciste et subversive qu’en 2016 où pèse la présence de l’étrange allié Elon Musk, la tentative de coup d’État en Corée du Sud par Yoon, les timides tentatives de construction d’une contre-hégémonie mondiale par les BRICS, la révolution étudiante au Bangladesh et la chute d’Assad en Syrie… pour ne citer que quelques-uns des récents événements marquants. Le continent européen change également, avec la formation d’une nouvelle commission communautaire plus orientée « à l’est », un cycle électoral qui a donné des résultats mitigés avec une croissance marquée de la droite dans divers contextes, mais aussi la fin d’hégémonies qui semblaient inébranlables comme celle du PiS en Pologne ainsi que l’embrasement de protestations et de contestations qui, bien qu’elles ne puissent être directement associées à la guerre en Ukraine, reflètent de fait certains des éléments fondamentaux, comme en Géorgie…

Europe et démocratie

Au lendemain de la guerre sanglante en ex-Yougoslavie des années 90, la philosophe croate Rada Iveković écrivait dans son Autopsie des Balkans. Essai de psycho-politique : « face à l’Europe de l’Est, ainsi qu’aux Balkans, l’Europe n’a pas su être un sujet au moment où il le fallait, c’est-à-dire à partir de 1989. Elle n’a pas su planifier sa construction, son devenir-sujet politique à long terme, par l’inclusion ». Elle ajoute : « comme si, dans les guerres en cours, l’Europe n’était que marginalement responsable (ou pratiquement pas) et seulement dans le sens où elle intervient, par humanitarisme, pour les arrêter plus ou moins avec succès ». Elle conclut avec une remarque qui – en la relisant aujourd’hui – ne peut que sembler prophétique : « Il arrive un moment où il est trop tard pour trouver de bonnes solutions. Si nous ne comprenons pas que les guerres en cours sont des guerres européennes, il y a un risque d’en avoir d’autres, peut-être un peu plus loin, dans certains pays de l’ancienne Union soviétique, à l’occasion d’autres tours de vis de la construction européenne ». Elle nous invite à réfléchir à combien l’ex-Yougoslavie d’un côté et l’Ukraine de l’autre peuvent et doivent être considérées comme des questions européennes au sens large, dans une logique qui met en cause les évolutions historico-politiques du continent au moins depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. En particulier, elle nous indique aussi, peut-être, une tendance de la part de l’Europe (maintenant entendue au sens spécifique de l’Union européenne) à fuir les responsabilités auxquelles elle est appelée.

À la suite du 24 février 2022, lorsque les chars russes sont entrés en Ukraine, Bruxelles a immédiatement pris une position de condamnation ferme de l’invasion et de soutien résolu à Kiev dans son effort d’autodéfense. Au fil des jours, en synergie avec les discours menés par le président américain de l’époque, Joe Biden, et par le leader ukrainien lui-même, Zelensky, la ligne rhétorique autour du conflit entamé par la Russie de Poutine s’est de plus en plus établie sur l’affrontement entre démocratie et autocratie. Non sans raison : le régime instauré à Moscou par l’ancien agent du KGB à partir des années 2000 est à tous égards un système dictatorial, ou du moins de « démocratie contrôlée ». En effet, les élections y sont organisées uniquement pour reconfirmer le gouvernement en place, la presse indépendante et l’activisme pour les droits de l’homme y subissent des pressions qui, dans de nombreux cas, aboutissent même à des assassinats ciblés (le cas célèbre d’Anna Politkovskaïa, ainsi que ceux des antifascistes Stanislav Markelov et Anastasia Babourova), des lois fortement répressives y ont été introduites contre les ONG et les dissidences sexuelles, et les syndicats y ont un espace d’action pratiquement nul.

De plus, il n’est pas non plus si extravagant d’affirmer que, d’une part, la décision d’entamer une guerre à grande échelle par l’invasion de l’Ukraine est née, entre autres, de la volonté de stopper et de prévenir les processus de révolution sociale qui se concrétisaient dans le pays agressé, poussés par un désir de rapprochement avec l’Europe et l’OTAN (la Révolution orange de 2004 et la Révolution de la dignité de 2013/14). D’autre part, la Russie a poursuivi au cours de la dernière décennie une série d’alliances avec des régimes de type autoritaire, comme la Syrie d’Assad ou la Biélorussie de Loukachenko (mais aussi la Corée du Nord de Kim Jong-un, ou la Hongrie d’Orbán sur le sol continental). Assez spontanément, donc, l’Europe et l’Ukraine ont essayé de mobiliser leurs propres populations et leur alliance renouvelée autour du concept de « démocratie », une démocratie conçue à la fois comme point de départ et comme une promesse d’avenir pour Kiev (l’entrée dans l’UE), base autour de laquelle s’est structuré le conflit avec la Russie.

Une telle dichotomie peut évidemment être compliquée et enrichie de nuances, qui ont très souvent à voir, d’une part, avec la mémoire de la Grande Guerre patriotique en Russie et, d’autre part, avec les appels controversés à la résistance antisoviétique en Ukraine. Le sociologue Volodymyr Artiukh écrit : « si la propagande de Kiev efface les symboles soviétiques et fait appel aux corps et aux sentiments, la propagande du Kremlin encombre l’espace symbolique de signaux iconiques, tout en effaçant les corps, à la fois littéralement et discursivement. Les Russes utilisent des symboles dépourvus de connotation idéologique pour détruire des corps réels, tandis que les Ukrainiens utilisent des corps détruits, et dépourvus de connotation idéologique, pour lutter contre des symboles ». Tout cela pour dire qu’en effet, bien souvent (et pas seulement en Ukraine), la juste et légitime résistance à l’invasion russe et la lutte pour la démocratie prennent les traits d’une volonté de décolonisation qui s’exerce à la fois contre l’occupation soviétique de l’après-guerre et contre les influences russes tout court (comme dans le refus de la langue russe dans divers domaines, des communications officielles au quotidien).

Hégémonie ou domination ?

Dans ce sens, l’une des dynamiques qui s’est créée, ou plutôt approfondie, avec l’invasion russe en Ukraine a également été celle d’un « sens renouvelé de fraternité » entre les populations et les républiques du contexte post-soviétique : des membres de la dissidence biélorusse s’efforcent de soutenir Kiev depuis l’étranger quand ils ne combattent pas, armes à la main, aux côtés des troupes de Zelensky ; la Géorgie, également engagée sur le champ de bataille avec sa propre légion, est en ébullition avec des manifestations de rue dans le pays depuis près d’un an ; les populations de Pologne et des pays baltes – pour lesquelles, par ailleurs, le traumatisme des conflits passés avec la Russie est réactivé – sont impliquées dans diverses formes de soutien et de mutualisme avec les ukrainiens et ukrainiennes.

Cependant, le récent cycle électoral présente une image certainement plus complexe. En fait, surtout l’année dernière, il semble que les forces politiques dites « pro-russes » aient obtenu une série de succès auparavant considérés comme impensables dans les urnes : en Moldavie, un référendum pour inscrire dans la constitution l’objectif d’adhésion à l’Union européenne est passé de justesse (et a presque uniquement séduit les diasporas de l’Ouest et le centre urbain de la capitale Chișinău) ; lors des présidentielles controversées en Roumanie, l’outsider ultranationaliste Călin Georgescu s’est démarqué, ayant à plusieurs reprises exprimé des opinions proches de Poutine et ayant même rencontré dans le passé l’idéologue eurasien Aleksandr Dugin ; mais aussi en Géorgie, la majorité des préférences est allée au parti au pouvoir, très lié à la Russie, ce qui est un très mauvais résultat bien que la régularité du vote soit très contestée. En général, depuis deux ans, il n’est pas incorrect de dire que les pays d’Europe centrale et orientale (Hongrie, Slovaquie, Roumanie, mais aussi dans une certaine mesure Moldavie, Bulgarie et République tchèque) représentent le « maillon faible » du soutien européen à l’Ukraine agressée et expriment souvent des positions politiques de condescendance envers les actions du Kremlin, au niveau institutionnel tout comme au niveau de l’opinion publique.

Il s’agit cependant d’élections qui soulèvent de nombreuses questions quant à la régularité du processus de vote, et sur lesquelles pèsent souvent des accusations d’ingérence de la part de la Russie ou de la part de sujets impliqués dans des réseaux internationaux, dont beaucoup ont des liens avec la Russie. En même temps, il est impossible de ne pas y voir également le signe d’une projection hégémonique du projet poutinien – qui convainc manifestement plus de gens qu’il n’y paraît, bien que de manière souvent vague et même contradictoire – ainsi que d’une insatisfaction de longue date à l’égard de l’Europe qui traverse ces sociétés, probablement générée dès la crise économique de 2008 et qui a ensuite explosé de manière définitive avec la question migratoire de 2015. À cela s’ajoutent des difficultés concrètes survenues après la guerre en Ukraine : la forte dépendance énergétique de certains pays envers la Russie rend difficile le désengagement à court terme ; l’insatisfaction des travailleurs du secteur agricole de la Roumanie et de la Pologne face aux canaux préférentiels activés dans le commerce des céréales ukrainiennes ; l’augmentation des prix des loyers et des logements due à l’afflux de réfugiés en Moldavie, etc.

La réalité est que, trois ans après le début de l’invasion, la stratégie de soutien poursuivie par les alliés de Kiev (Europe et États-Unis de Biden) a montré toutes ses limites : les retards dans la livraison des aides, la décision d’exclure toute forme d’intervention directe (dès la zone d’exclusion aérienne initiale), ainsi que la réticence à accorder à l’Ukraine la possibilité d’effectuer des attaques en territoire russe et l’indisponibilité de tracer un chemin clair de l’adhésion du pays agressé à l’OTAN sont tous des éléments qui, probablement, contribuent à modifier la perception que les populations de l’Est ont de l’ordre euro-atlantique. Si pour tous les points susmentionnés, il existe des considérations de risque qui expliquent, et dans de nombreux cas justifient, le « désengagement » de l’Europe et des États-Unis envers l’Ukraine, le revers de la médaille est une perte de poids hégémonique dans divers contextes : du point de vue d’une personne géorgienne, moldave ou même ukrainienne, quelles sont les preuves en ce moment qu’une intégration politique et militaire rapide dans l’espace européen représente une quelconque garantie de sécurité et de développement ? Paradoxalement, la proposition de « pacte social » que Poutine offre sur la scène internationale – une offre qui, clairement, prend les tons et parfois la forme d’une menace et qui propose de renoncer à toute une série de droits civils et politiques en échange d’une relation de protection-subordination au sein de la sphère d’influence de Moscou – risque de rencontrer un véritable consensus chez des pans de plus en plus larges de populations en dehors de la Russie.

Dans la spirale de l’imitation

Dans ces dynamiques s’inscrivent également des tendances de longue date : comme nous l’avons mentionné, c’est au moins depuis 2008 que les relations entre l’Europe occidentale et l’Europe orientale sont en crise et, d’une certaine manière, le modèle démocratique européen en général a souffert d’une baisse de l’investissement politique de la part de la population du continent. Il existe de multiples interprétations des raisons pour lesquelles une telle trajectoire s’est produite : on observe à l’échelle mondiale une capacité croissante des droites populistes à capter l’insatisfaction des laissés-pour-compte, des « perdants » de la mondialisation, mais aussi peut-être à attirer le soutien d’une nouvelle classe capitaliste qui est plus en phase avec un ordre marchand, plus « protectionniste » que « libéral ». Dans son récent livre When Left Moves Right : The Decline of the Left and the Rise of the Populist Right in Postcommunist Europe, l’analyste Maria Snegovaya explique comment dans les pays d’Europe centrale et orientale, tout cela s’est également mélangé à une certaine insatisfaction produite par les complexités des conditions imposées dans les processus d’intégration et à la différente composition sociale par rapport à l’Ouest.

De leur côté, Ivan Krastev et Stephen Holmes, dans The Light that Failed. A Reckoning, suggèrent qu’entre l’Europe occidentale et l’Europe orientale s’est établi un rapport d’« imitation », dans lequel les pays post-communistes ont « copié » avec enthousiasme les modèles et les institutions de leurs homologues, pour ensuite être déçus par les résultats. Cela a engendré des ressentiments qui les ont amenés à rivaliser pour l’identité de « véritables européens ». Orbán, par exemple, a fait sienne cette identité de défenseur des valeurs continentales contre les démocraties libérales en déclin. Ainsi, la Russie de Poutine elle-même, pour se démarquer de la décennie libérale de l’ère Eltsine, s’est de plus en plus engagée dans un défi d’imitation agressive avec l’Occident (ou avec une idée artéfactuelle de l’Occident). Krastev et Holmes écrivent :

« exaspérés par cette exigence impérieuse et vaine que la Russie imite une image idéalisée de l’Occident, les initiés du Kremlin ont décidé d’imiter ce qu’ils percevaient comme les comportements les plus odieux de l’hégémon américain afin de “tendre un miroir” à l’Occident et de montrer à ces prétendus missionnaires à quoi ils ressemblent vraiment une fois leurs prétentions auto-flatteuses retirées. Le “miroir” est une façon pour les imitateurs d’autrefois de se venger de leurs prétendus modèles en révélant les défauts peu attrayants et l’hypocrisie agaçante de ces derniers. Ce qui rend cette rage de démasquer significative, c’est que le Kremlin la poursuit souvent comme une fin en soi, indépendamment des avantages collatéraux que le pays pourrait espérer en tirer, et même à un coût considérable. L’ingérence de la Russie dans les élections présidentielles américaines de 2016, pour en venir à l’exemple le plus frappant de cette approche ironique et provocante du “miroir”, a été interprétée par ses organisateurs et ses auteurs comme une tentative de reproduire ce que le Kremlin considérait comme des incursions injustifiées de l’Occident dans la vie politique de la Russie ».

Dans une logique de ce type, et avec l’imprévisibilité schizophrène donnée par la réélection de Donald Trump, il est évident que la rhétorique – bien qu’à bien des égards obligatoire et non dénuée de sens concret – présentée par Zelensky et par Bruxelles sur la « défense de la démocratie » contre l’autocratie russe risque de révéler toutes ses limites. Aux yeux de nombreuses personnes, pas forcément séduites par le modèle politique de Moscou, le concept de démocratie européenne – surtout au moment où l’Europe se montre peu capable de remettre en question ses propres équilibres et de se reconstruire dans un cadre plus social-démocrate – ne peut que résonner comme un retranchement sur un statu quo sur lequel planait déjà un important fardeau de désillusion et de scepticisme.

D’autre part, la juste opposition à l’invasion entre les mains des élites de plusieurs pays devient de plus en plus un capital symbolique dépensé sur la scène politique pour éviter d’aborder d’autres problèmes : cela se produit avec les oppositions en Géorgie, mais aussi dans certaines occasions avec le gouvernement moldave de Maia Sandu, ainsi que dans une grande partie des débats où l’étiquette de « pro-russe » est attribuée davantage à des fins diffamatoires qu’à partir d’une évaluation substantielle. C’est peut-être aussi ici que se niche l’une des menaces les plus cruciales posées par l’invasion de Poutine : dans le jeu agressif de miroirs et d’imitations mis en place par le Kremlin, l’Europe risque à son tour de refléter et d’imiter certains des comportements les plus rétrogrades de son « adversaire ». On le voit, par exemple, dans l’obsession qui pousse souvent à réduire les votes ou les manifestations de protestation à des phénomènes liés uniquement à la « propagande russe » ou à la « guerre hybride », dans une attitude similaire à la manière dont la Russie parle souvent de « révolutions de couleur » pour discréditer les mouvements de base qui contestent le pouvoir. Ce type de réaction apporte de l’eau au moulin de l’accusation d’hypocrisie – justement au moment où la meilleure défense de la démocratie serait la capacité de réforme et d’autocritique.

Traduit de l’italien par Giuseppe Cocco