Petites natures mortes au travail

Ces brefs récits, déjà parus sous forme d’éditoriaux dans le quotidien Il Manifesto, feront l’objet d’une publication en recueil, aux éditions Verticales, fin 1999. Ils seront associés à d’autres textes courts du philosophe italien Paolo Virno.

Un

Le vendredi 5 juin 1998, neuf paparazzi ont passé la journée au Palais de Justice de Paris, Inculpés d’« homicides involontaires », le risque de les voir un jour condamnés était nul, mais cette mise en scène répondait à un autre souci : prouver a contrario l’innocence de leur « victime », la défunte Diana, Pour oublier toutes les fautes imputées, de son vivant, à la princesse, il fallait que le monde entier s’en persuade : elle aurait été assassinée, qu’importe si une telle béatification judiciaire reposait sur un vice de forme, Les compagnies d’assurance, dont le poids moral fait à lui seul jurisprudence, finiront par partager équitablement les frais, Quant aux photographes accusés, on ne pouvait rêver mieux comme boucs émissaires : ils ont la sale gueule de l’emploi précaire moderne, et toute l’ambiguïté existentielle qui en découle. Leur mode de vie, autonome et mercenaire, fait l’unanimité des vindictes, réconciliant enfin bourgeois rancis et prolétaires en préretraites. Paparazites à l’image de leurs richissimes top-modèles, ils n’oeuvrent pas à heure fixe et ne se révèlent productifs qu’à leurs moments perdus. Ont-ils jamais bossé ? Ils ne le savent pas eux-mêmes. Certaines imageries travaillent pour eux. Les clichés que notre morbidité latente mérite. Comme tant d’autres esthètes amateurs, employés intermittents et oisifs partiels, ils ne poussent qu’à un seul crime : vivre sur la dépouille du salariat.

Quant à l’autre dépouille, sur les lieux mêmes de son accident, un simulacre funéraire s’organise déjà. Place de l’Alma, à la verticale du passage souterrain où le bolide princier a fini sa course, s’élève un monument. Sans rapport apparent, quoique. Il s’agit, selon la plaque officielle, d’une « réplique exacte de la flamme de la statue de la liberté », érigée il y a un siècle sur un îlot au large de New York. Récemment redorée par la municipalité, la flamme de cinq mètres de haut fait l’objet d’un culte inattendu, Désormais, on vient de tout Paris – et par voyages organisés, d’Angleterre surtout – pour y raviver les braises du souvenir et déposer là une fleur, un petit mot, une larme… en l’honneur de Lady Di, morte six pieds dessous. Le cérémonial anonyme prête à ce symbole démocratique une seconde vie. Dazibao et graffiti y célèbrent le martyre amoureux du couple disparu : Diana et Dodi. Cette prose spontanée magnifie surtout leur union libre, éprise d’une fraternité sans bigoterie ni frontière. Mais sitôt le moment d’émotion passé, chacun des badauds endeuillés fouille dans son sac et en sort un appareil photo. Qu’importe l’humour noir de ce flash-back collectif. Ils sont venus de loin pour immortaliser un fantôme de la liberté.

Deux

Après une semaine passée à visiter Paris, n’importe quel touriste – se sentant l’âme d’un ethnologue amateur – saurait distinguer parmi les paumés qui y végètent deux sortes de mendiants : les pauvres dits classiques, accroupis sur le bord d’un trottoir, tendant aux passants soit la main soit un carton qui, selon la tradition du cinéma muet, résume leur situation présente : « J’ai faim, merci » ; et des pauvres plus récents qui, passant d’une rame de métro à l’autre, déclinent face aux voyageurs leur identité, leur âge, leur situation familiale, judiciaire ou sanitaire et enfin le degré zéro de leur ressource. Cette typologie ne comprend pas les musiciens amateurs qui, eux, doivent, pour obtenir le badge autorisant à jouer ici-bas, passer une audition devant un bureau de sélection de la RATP. Ces sous-traités de l’animation underground portent une autre croix, en plus de leur guitare, mais passons. Il y aurait donc, en surface, d’éternels clochards qui, immobiles et presque muets, ajoutent au pittoresque du décor urbain ; et, en sous-sol, de nouveaux venus qui, circulant comme nous dans le labyrinthe des transports en commun, y confessent en quelques phrases abruptes l’état clinique de leur misère. Par exemple: « Je me présente, Emmanuel, ni chien ni enfants à nourrir, pas de parents à charge, pas de casier judiciaire, pas de domicile, pas de travail, pas de carte bleue, pas de chéquier, juste un ticket de métro sur moi. Merci. » D’un seul coup, la honte, la gêne ou la pitié parcourent la petite foule des inconnus à qui ce message s’adresse. La quête est souvent infructueuse, cela dépend du timbre de la voix et de la qualité d’incarnation du demandeur. Puisqu’il a choisi de mettre en scène son désespoir, on attend de lui, plus ou moins consciemment, qu’il compose son rôle avec génie, bref que sa fiction dépasse sa réalité, Cruel paradoxe, on le voudrait acteur de sa lente déshumanisation sociale, mais on suspecte que le drame ici résumé ne soit que de comédie. Face au clown triste, les spectateurs n’ont plus, pour refuser leur aumône, que deux recours : douter de son talent dramatique ou de l’authenticité du personnage, en coulisse. Qui oserait pourtant reprocher à l’antiphraseur Emmanuel, de tricher, wagon après wagon, en se peaufinant une imagerie misérabiliste ? Dans son cas, ce faux-semblant n’a rien à envier à sa propre histoire. Bon père de famille et convoyeur de fonds, licencié pour faute grave, puis acculé au divorce en prison, il ne doit sa libération anticipée qu’à la faillite de ses défenses immunitaires, Mais par pudeur ou simple peur de choquer, il a choisi de faire l’impasse là-dessus en public. Au-delà de la compassion, il est un autre sentiment, diffus. et inavouable, qui conduit les usagers du métro à reconnaître dans ce théâtre de la mendicité un rite qu’ils ont eux-mêmes pratiqué. Dans ce mentir-vrai existentiel, il y a comme un écho familier, le retour de flamme aussi d’une rhétorique que la plupart connaissent par coeur, celle des entretiens d’embauche. Cadres supérieurs ou petits intérimaires, en allant mendier un emploi, tous ont dû résumer leur curriculum vitae en deux cents mots piégés et justifier leurs passages à vide entre deux dates d’activité. Tous ont bouché les trous noirs au typex, fabulé sur un point faible, bluffé sur une compétence abusive. Et, pour mieux se vendre au plus offrant, improvisé à huis clos le même happening pitoyable.

Trois

Cet été-là, Alice X. avait choisi l’agrotourisme en pleine campagne bretonne. La veille de son départ, elle rêvait encore d’une ferme idéale : dans la cour, un coq bien français régnant sur un aréopage de poules caqueteuses, d’oies blanches et de dindons en robes de velours noir ; à l’intérieur, quelques porcs engraissant sur place ; au loin, une douzaine de vaches alanguies dans un pré verdoyant, Non pas la crèche de l’enfant Jésus, ni la République des animaux d’Orwell, mais le bestiaire du franchouillard à l’état naturel : machiste, glouton, feignant.

Arrivée au gîte rural, Alice chercha des yeux les bêtes tant espérées, en vain. Ni poule, ni coq, ni même un lapin nain, juste un chien pelé faisant la sieste. La propriétaire du lieu, une veuve inconsolable, pleurait sur son triste sort. Et pour cause : la nuit précédente, un renard avait égorgé tous les habitants de son idyllique écosystème. Cruelle déception, Alice, qui comptait se gaver de produits bio, n’aurait donc ni oeuf, ni lait, ni volaille à volonté. La paysanne, croyant consoler son hôte, la conduisit dans un hangar préfabriqué. Derrière la porte coulissante, 28 000 poussins, tous nés et livrés la veille au soir, se pressaient le long d’un mini-pipeline alimenté en farines industrielles. Une autre tubulure, d’arrivée d’eau, les désoiffait au goutte-à-goutte. Soixante néons éclairaient faiblement l’étuve, maintenue à une température constante de 33 degrés durant la première semaine de croissance, A peine entrée, Alice en avait déjà écrasé trois : petits cadavres jaune citron qui gisaient désormais sur l’immense paillasse de 1400 m2, Qu’importe, le consortium agro-alimentaire autorise 4 % de pertes, « Quand ils feront deux kilos chacun », prophétisa le fermière d’un air absent, « on n’aura même plus la place d’y poser un pied. » Par un curieux hasard, ce poulailler concentrationnaire ne rouvrirait ses portes que dans quarante jours, au terme des congés estivaux. L’équipe de ramassage de l’abattoir viendrait les enlever par camions, de nuit. « Ils n’auront donc jamais vu le jour ? », demanda naïvement Alice, avant d’aller se coucher au pays des fried chickens virtuels. Intoxication alimentaire ou pas, le soir même, elle eut une insomnie qui lui donna la fièvre et l’obligea à s’aliter cinq semaines durant. De ses yeux rougis, par la fatigue sans doute, elle se voyait en train de scanner un à un des hordes de poussins en peluche. Chacun portait un sobriquet différent sur l’étiquette pendue à son cou, un nom connu, de grandes marques : Findus, Sony, Danone, Xerox et ainsi de suite jusqu’au terme du songe glauque qui revenait trop souvent hanter Alice. Tant de congés payés à tourner et retourner son sommeil paradoxal sur un oreiller trempé de sueur. À l’autre bout de ce cauchemar à la chaîne, quand Alice reprendra son poste de caissière et les vingt-huit milles codes barres en stock de l’hypermarché, elle se sentira presque soulagée de s’en être sortie vivante.