Solidarités

Depuis mi-mars, le temps « pandémique » s’est mesuré en jours et en semaines de confinement corrélés à des courbes et des ratios. Or, au moment où cette grille d’analyse cède son omniprésence à un « après » dont on est loin de connaître encore les paramètres, on se doit de replacer d’autres repères, d’autres projections. Rappelons, donc, que cette crise sanitaire qui aurait vu le Président de la République en appeler à la solidarité, a débuté au même moment où Cédric Herrou a été condamné sous prétexte qu’il visait un « gain politique » dans son action venant en aide à des demandeurs d’asile… Et que le passage « en orange » de l’Île-de-France a coïncidé avec une marche des solidarités appelée, et très suivie, par un grand nombre d’organisations de travailleurs sans papiers, de résidents de foyers et de réseaux d’entre-aide, qui ont dû encore braver l’interdiction pour faire entendre leur demande de justice et d’égalité face aux risques charriés par le virus.

S pour Solidarités au pluriel, donc… autant dans la diversité territoriale de leurs manifestations que dans la résistance à une récupération monolithique au nom d’une pédagogie d’en haut, qui ne lâche rien sur ses prérogatives.

Pour le collectif des P’tits Déjeuners Solidaires, présent au quotidien dans le nord de Paris depuis 2016 à côté de nombreuses associations engagées dans la lutte pour un accueil digne et le respect du droit d’asile, la pluralité a toujours été le principe de fonctionnement. Une transformation constante des pratiques, une évolution dans les priorités, les accents, les envies, des improvisations et des innovations venues secouer la routine matinale entre tables à installer, thermos à acheminer, tartines à préparer. Le moment du confinement n’a pas été différent, mais comme pour beaucoup de facettes de la vie sous Covid 19, les traits fondamentaux ont été intensifiés et comme révélés. Au tout début surtout quand la marche à suivre, ou la posture à adopter, se cherchait sous des injonctions assourdissantes et contradictoires : interrompre les distributions au nom de la nécessité de réduire tous les contacts, suspendre pour mieux s’organiser dans ces conditions inédites, poursuivre en se plaçant sous le signe – autorisé – de la « première nécessité »… Pas de consensus dans les rangs, mais de l’action qui a pris le dessus, mue par une nécessité qui n’était pas « simplement » celle de la nécessité de porter secours à des personnes vulnérables et abandonnées par des autorités dont la prétention à tout gérer s’avérait plus que jamais une charade dangereuse. Cette nécessité était également celle de la durée, de cette durée qui fait dire aux P’tits déjs solidaires, avec un brin de fierté démesurée et assumée, que le collectif sera là tant que des exilés sont là.

La solidarité, donc, dans une égalité de présence les uns avec les autres affirmée, voulue, et rendue effective par une multiplicité de contributions allant de l’apport de gâteaux à la préparation de sandwiches, de réveils à l’aube pour chauffer l’eau à la fabrication de masques, de la gestion de la file à l’envoi de messages de soutien, de danses aux coups de main et autres gestes pérennes. La solidarité relayée par d’autres actions venues s’ajouter à celle, nécessaire, de fournir un minimum de subsistance et tout ce qui peut aller, avec en termes d’informations, d’écoute, d’orientation, pour aider à rester du côté de la vie : un système de prêt d’appartements lancé par le réseau La Casa, ensuite épaulé par des voisines bienveillantes… des maraudes pour aller à la rencontre de ceux qui ne se déplaçaient pas. Et au final quelque chose de l’ordre d’un consensus dans la prise de conscience « après coup » que ces actions modestes, semblables à tant d’autres et toutes spécifiques aussi dans la culture commune qu’elles ont instaurée, n’ont peut-être jamais eu autant de sens.

C’est dire que cette solidarité-là n’a rien à voir avec l’urgence, même si elle est propulsée par l’élan des uns et des autres, qui y trouvent une énergie et une force autant, sinon plus, qu’ils en donnent jusqu’à ce que le relais soit pris par quelqu’un d’autre. La durée de cette mobilisation est à la fois celle d’une consolidation et d’une transformation, car elle est collective, plurielle, et de ce fait politique. Si on peut affirmer ici une culture de la solidarité, c’est seulement dans la mesure où cette culture ne cherche pas à se préserver, mais à se mettre à l’épreuve de ce qui vient : l’autre, l’inattendu, le choc de l’événement, et en l’occurrence celui du Covid 19.

Il ne faut pas pour autant sous-estimer les conditions de cette capacité, et ce sera une autre mesure qu’il nous incombe de prendre dans cet après qui commence, c’est-à-dire ce qui permet cette « distribution » des ressources humaines et matérielles dans la durée. Le Bennett Institute de l’Université de Cambridge a déjà commencé à se pencher sur les concentrations des réseaux d’entre-aide et de solidarité pendant cette période pandémique. Leurs observations montrent une forte corrélation entre un capital social et culturel élevé et la mise en place de structures durables de mise en commun de ressources. La solidarité reflète aussi l’inégale répartition de ressources dans la société. Et c’est pourquoi elle ne peut pas être désolidarisée d’une exigence de droits et de justice. Et ne doit surtout pas devenir une bannière d’autocongratulation. Elle n’est pas suffisante, mais nécessaire, de cette nécessité qui sait qu’on n’en a pas encore fini avec le vivant, et qu’il viendra encore nous surprendre et nous secouer.

[voir Associations, Fragile]