Occuper jusqu à la Limite du Ciel (mais que se passe-t-il à Wall Street ?)

«We the People have found our voice», comme le disait le philosophe
Cornell West, lors de l’assemblée générale du mouvement Occupy Wall Street, le 27 septembre dernier. Chacune de ses phrases était répétée par l’ensemble des protestataires, non par goût du prêche, mais du fait de l’interdiction des sonos. Une voix se dupliquait, comme pour occuper – occuper quoi, exactement ? Après le Printemps arabe, les mouvements de protestation en Israël, les luttes estudiantines au Chili et les émeutes en Angleterre, quelle est la spécificité de ce mouvement ?

«Nous sommes les 99%», disent-ils, c’est-à-dire presque tous.

Ecoutons ces voix disparates dans les rues de New-York. Elles expriment le renouveau d’une gauche radicale, là où les Tea Parties occupaient tout l’espace. Elles laissent entendre les aspirations de médecins, d’enseignants, de Gays, Lesbians et Transgenders, vous verrez une femme voilée dénonçant l’injustice sociale, un vétéran du Vietnam… Quel point commun ? Cette question est prématurée, alors même que le mouvement se communique à travers tout le territoire, et que certains le comparent avec celui des civil rights des années 1960.

Comme le dit Naomi Klein, un tel mouvement n’a potentiellement que le
Ciel pour limite ! C’est en effet que les coalitions politiques se définissent non par leur origine, mais au milieu du gué, quand s’affirment toutes leurs possibilités. Or cette coalition a ceci de spécifique qu’elle tente de se rendre équivalente avec un presque tous. Comme une sorte d’universel inexact, son approximation combative. N’est-ce pas ce qu’il s’agit d’inventer aujourd’hui ? Ni une micropolitique locale (aussi importante soit-elle), ni un universel sanglant ? Ni la gauche « ONG-nisée », ni la substitution d’une horreur par une autre ?

En se comptant, ils affirment d’une part une puissance collective, et d’autre part désignent le 1% soustrait du compte, celui de la «cupidité» financière responsable des crises économiques et de la dévastation écologique du monde.

Simplificateur ? Demandez aux ouvriers d’Amazon qui travaillent dans la Lehigh Valley, ce qu’il en est de la simplification meurtrière des conditions de travail, ou aux ouvriers qui assemblent en Chine les matériaux d’Apple avant de se suicider. Il est essentiel de nommer cet Un-pour-sang, essentiel d’écrire dans les rues et dans les textes le nouveau Contr’Un, pour reprendre l’autre titre du livre de La Boétie (De la servitude volontaire). Une telle reconnaissance de la concentration numérique de l’injustice illustre le fait qu’il y a des gens qui se moquent bien de savoir comment nous allons survivre. Il nous est permis de ne pas les compter parmi nos amis, même sur Facebook. Désormais, nous voulons nous occuper de nos affaires, surtout quand elles sont vitales.

Vitale est la prise en considération des dégâts du capitalisme.

Il ne s’agit pas ici de s’opposer à un mouvement de réforme des retraites, de destituer un président ou de faire tomber un régime politique. Et vous ne verrez pas non plus d’«indignés» : le problème n’est pas d’abord moral, mais politique. Ce qui est visé est Wall Street en tant que symbole d’une création de capital dont le revers est l’expropriation. Expropriation pour tous ceux qui ne peuvent plus payer leurs loyers et sont expulsés de chez eux. Expropriation dont Marx a montré qu’il était le «secret», bien gardé, de l’accumulation du capital. Mais le secret est éventé. Et occuper Zuccotti Park au sud de New-York n’est pas que symbolique : ce parc est, juridiquement parlant, un «espace public privé» appartenant à Brookfield Properties…

Ce qu’il s’agit d’occuper est ce dont on a été privé. Quand cet homme au cœur d’une manifestation à New-York affiche qu’il a «perdu son travail», mais «gagné une occupation», c’est bien la question de ce qu’il faut faire de nos vies qui se pose : comment allons-nous occuper le temps qu’il nous reste ? Qu’il nous reste avant que la situation n’empire. Avant de nouveaux Fukushima, de nouvelles faillites, de nouvelles privatisations à grande échelle (comme en Grèce). Le capitalisme contemporain exploite le temps (de travail, de formation permanente, d’attention accordée à sa publicité permanente, etc.) – comment suspendre son vol ? Quelque chose de profondément politique a lieu ici, qui n’a pas encore de nom, mais trouve ses voix. Celles de l’occupation politique du temps.

Neyrat Frédéric

ancien Directeur de programme au Collège international de philosophie, et membre du comité de rédaction de la revue Multitudes. Il travaille sur les notions de destruction et d’indestructibilité, de mouvement et d’inertie, de relation et d’absolu. Il a publié récemment sur Artaud (Instructions pour une prise d’âmes, 2009), Heidegger (L’indemne, 2008), et la politique contemporaine (Biopolitique des catastrophes, 2008). Son dernier ouvrage en date s’intitule Clinamen (2011)