Prise de la politique

1. La politique n’a pas d’essence, pas de territoires ou d’objets attitrés, mais elle prend, comme un feu ou du ciment. Ainsi des domaines que l’on croyait apolitiques deviennent éminemment politiques, comme le « personnel » ou le vivant lui-même, on réclame de nouveaux droits, on refuse que la santé et les normes alimentaires soient régentées par de supposés experts, etc. A chaque fois, il s’agira de dire : « ceci est politique », ceci est une clameur, une réclamation politique, ceci est un tort qui exige d’être traité, immédiatement. Et à chaque fois cette déclaration rencontrera le refus de ceux qui tiennent à dénier cette émergence de la politique, ceux dont la fonction est uniquement d’éteindre les feux. Là où, en 2005, certains diront « soulèvements » ou « révoltes » des banlieues, d’autres répliqueront : de simples « émeutes » – terme sur lequel l’Etat et certaines pensées de l’émancipation furent hélas d’accord.
Avec l’élection présidentielle qui se profile, on pourrait se demander : en quoi est-elle, vraiment, politique ? De surprises, de nouveautés, de surgissements improbables, de potentialités créatrices, pour le moment, aucun. Après tout, dira-t-on, cela n’a rien de très étonnant, il s’agit d’élections, c’est-à-dire de pratiques réglées, prévues, normées. Mais quoi, la prévision ou même le formatage n’empêchent en rien le dérèglement, l’imprévisible et l’anormal ! Et l’on pourrait imaginer qu’un candidat décide de s’appuyer sur cette forme établie pour générer une lame de fond, une tentative consistant à prendre à bras le corps un ensemble de problèmes qu’il s’agirait de traiter, enfin, de façon politique, c’est-à-dire d’élever, de situer au niveau de cette dimension proprement dite : revenu universel, statut de résident venant se substituer à la citoyenneté nationale, établissements des formes de démocratie « directe » ou « participative », interdiction des O.G.M., énergies alternatives, luttes contre les changements climatiques, etc. Mais, non, rien. A la place, la même chose. Au final, pour nombre d’entre nous, et à tous les sens du terme : au niveau collectif, ça ne prend plus.
Après tout, c’est plutôt une bonne chose, cela signifie que le « piège à cons » ne fonctionne plus, et qu’il n’y a plus à déjouer, critiquer la « mystification » de la représentation politique. Croire que les gens croient encore au fait que la volonté « populaire » et « nationale » ne parvient pas à se représenter comme il le faudrait, et que ça pourrait s’arranger avec une bonne réforme et de bonnes intentions, c’est considérer que les gens sont idiots. Position très glissante, et très pauvre. Ontologiquement, on peut en effet soutenir qu’il est de toute façon impossible de représenter effectivement la multiplicité, sauf fiction de l’Un – national ou populaire – dont on connaît les méfaits historiques, toujours agissant. Et si nous préférons, sans en faire un fétiche conceptuel, le terme de multitudes à celui de peuple, c’est sans doute parce que nous pensons qu’il s’agit de tenir sur le multiple. S’il ne saurait donc plus y avoir de « piège à cons » électoral, c’est que celui-ci à subi son retournement politique : il s’agit désormais de savoir s’il est possible ou non de ferrer la représentation, et non pas la détruire. Notre question pourrait se formuler ainsi : comment générer une capacité d’influence des mouvements et des minorités actives sur les mécanismes de la représentation, pour ce qui concerne en particulier les sans-, et tous ceux qui voient combien leur puissance d’agir est bloquée par une économie politique de la mobilité et des droits sociaux et politiques à base exclusivement nationale, ainsi soumise aux critères toujours plus restrictifs et réactifs d’une « souveraineté nationale» ?
Cette question indique selon nous la trajectoire d’un déplacement politique rendant obsolète la fixation intellectuelle et pratique sur la question du vote à cette élection présidentielle. Ce que nous disons, c’est que la question n’est pas là. Ce qu’on voudrait nous faire croire, c’est que le traitement des questions politiques peut se faire dans le cadre national, là où il nous apparaît que les enjeux et les réalités sont profondément transnationales, là où nous soutenons qu’il est vital et urgent d’ouvrir un espace politique européen après la victoire du « non ». Ce qu’il y a encore à démystifier, ce n’est pas le processus électoral, c’est la solution nationale qui se profile à nouveau, sous la forme du « patriotisme économique » et de l’« immigration choisie », sous la forme d’une bulle nationale tentée par des processus immunologiques consistant à vouloir se protéger, en pure perte, des réalités transnationales – en ce sens, les derniers discours de Lepen exhibent à ciel ouvert non pas l’extériorité du système politique français, mais son aspiration la plus crue. L’espace européen manque à se constituer sur un plan réellement démocratique, et se construit pourtant mais dans notre dos, en tant que « forteresse européenne » par exemple, avec les procédures abjectes d’« externalisation » du droit d’asile, etc.

2. Voter ou ne pas voter, ce n’est pas la question, et l’on peut simplement refuser deux discours : celui de l’impératif du vote, que l’on nous a servi de façon grossièrement surmoïque au moment du second tour de la dernière présidentielle (Le Pen / Chirac), et celui de l’anti-parlementarisme, lorsqu’il demeure, au fond, dans le cadre national-républicain établi et sans aucune prise sur la politique contemporaine. A tel point que la position anti-parlementaire nous semble, comment dire, inutile désormais. Car être anti-parlementaire aujourd’hui, est-ce autre chose que désirer quelqu’un à s’y opposer ? A la manière dont l’hystérique cherche un maître pour le démettre, on chercherait son parlementaire pour le déparlementer… Mais aujourd’hui, chaque parlementaire sait qu’il est un « élu kleenex », qu’on peut jeter à la moindre occasion, quel que soit son Parti – personne n’y croit plus – ou son bilan – toujours près du dépôt du même nom.
Mais nous ne sommes pas sur Sirius, et nous connaissons de nombreuses individualités impliquées dans des combats politiques exigeants qui vont voter, non par conviction profonde, simplement pour éviter la promotion de candidats profondément réactionnaires qui risquent, une fois élus, de faire un maximum de dégâts. Ce vote s’effectuera parfois comme une formalité, pour ne pas s’encombrer l’esprit de problèmes annexes, parfois avec un sentiment de honte – et l’on en vient à louer l’existence de l’isoloir, non pour respecter la confidentialité du vote, mais pour cacher la honte d’être réduit au fait de voter pour n’importe qui afin d’éviter le n’importe quoi… On votera aussi pour « faire barrage au pire », comme on dit – si tant est d’ailleurs qu’on puisse le localiser, ce « pire ». Certains seront tentés par un vote Ségolène Royal. Penchons-nous un instant, à titre d’enquête psycho-politique, sur ce phénomène. Elle apporterait un sang neuf nous dit-on. Sans doute, et l’on ne pleurera pas sur la dépouille de ses rivaux, masculins par tradition (française). Et sans doute également qu’elle incarne la première candidate « post-moderne » du système français, en prenant ici ce prédicat en son acception la plus faible : D.J. Royal change de disque et mixe ses discours en fonction de ce qu’elle capte et probabilise du flux des affects et des opinions de la population française, elle s’adapte en temps réel et rectifie le tir, machine cybernétique réellement molle. Soyons clairs, Ségolène Royal, c’est la version renversée et mutilée de ce qu’une saine rupture avec la modernité pourrait apporter de révolutionnaire, et c’est pour cela qu’on peut se faire flouer par elle, prendre un simulacre dévitalisé pour une puissance d’invention…
Ségolène Royal semble avoir compris que nous ne sommes plus dans un régime de séparation stricte entre élus et électeurs, mais dans un régime de communication qui fait que les élus sont cognitivement, symboliquement, affectivement en prise directe avec ce que font, pensent et ressentent les individus, un régime de communication globale qui traverse les frontières entre les domaines privés et publiques, non-étatiques et étatiques, naturels et techniques, etc. Elle tente de puiser son énergie à même cette source, mais ne sait pas comment synthétiser l’information, elle n’a pas de moteurs de traduction, elle ne sait pas dans quelle langue politique il faut répondre à cela – si ce n’est la langue du pouvoir, mais certainement pas celle de la transformation.

3. C’est bien cette langue qu’il nous reste à inventer, son vocabulaire et ses images. Nous avons déjà affirmé qu’elle ne saurait parler la nation, ni la République, mais quelque chose de plus grand, de plus vivant, hors du statut national-citoyen monocoloré – ce qu’on nous présente aujourd’hui en guise de collectif est tellement petit… Mais en dehors également de l’alternative infernale salariat/précariat, et nous affirmons ici encore la nécessité de garantir un revenu d’existence, un « bio-revenu » dégageant un véritable espace de liberté, un espace pour la création individuelle et commune affranchi de tout contrôle étatique, de tout appel en définitive répressif à la « formation permanente » – pendant que nos candidats déclarés ne jurent que par la « valeur travail », cette reterritorialisation désespérante, aussi régressive que la valeur-nation.
A ces transformations des dimensions politiques et sociales, il nous faut ajouter celle de l’écologie : un bio-revenu n’aurait littéralement aucun sens dans un monde dévasté, et ce sont bien les conditions éco-politiques de l’existence qu’il nous faut dès maintenant garantir. La question des changements climatiques prend sous nos yeux une ampleur considérable, au moment même où le G.I.E.C. confirme son sombre constat. Voilà une question par définition transnationale, et c’est d’ailleurs au niveau européen que les premières mesures ont été prises pour contrer l’effet de serre… Mais qui saura s’attaquer, en France, au lobby nucléaire et à la construction de l’E.P.R. qui s’apprête à plomber l’économie française sur plusieurs générations sans pour autant permettre de diminuer les quantités de gaz à effet de serre, qui saura imposer les énergies alternatives, le solaire et l’isolation systématique des bâtiments, qui osera puiser dans la rente de la sphère militaire, et convertir une partie du budget de la défense en budget vital ?
Nous craignons de connaître la réponse. Il est certain que nos gouvernants sauront pervertir les « menaces », les « risques » économiques et écologiques en fonds de commerce électoral, en technique « contre-insurrectionnelle », en régulation inefficace. Et c’est bien pour cette raison que les motifs intellectuels et pratiques qui traversent Multitudes trouvent à cette occasion leur ampleur maximale : construire les domaines du commun n’a jamais été aussi urgent qu’au moment précis où les conditions de possibilités vitales de ces domaines sont mises en question. La peur n’y changera rien, de même qu’aucun vote. Tant qu’on ne considèrera pas les destructions des formes de vie quelles qu’elles soient comme quelque chose d’intolérable, tant qu’on restera incapable d’ouvrir le commun à plus que soi, plus que son groupe, plus que sa nation – voire plus que son espèce – l’enjeu de la politique demeurera une question strictement privée.
Un statut de résidence trans-nationale, un bio-revenu, l’énergie solaire… Des réformes Sire ? Non, non… Des révolutions.

Neyrat Frédéric

ancien Directeur de programme au Collège international de philosophie, et membre du comité de rédaction de la revue Multitudes. Il travaille sur les notions de destruction et d’indestructibilité, de mouvement et d’inertie, de relation et d’absolu. Il a publié récemment sur Artaud (Instructions pour une prise d’âmes, 2009), Heidegger (L’indemne, 2008), et la politique contemporaine (Biopolitique des catastrophes, 2008). Son dernier ouvrage en date s’intitule Clinamen (2011)