Brève chronologie de la médiatisation de la collapsologie en France (2015-2019)

Si, dès 2011, Yves Cochet fait figure de pionnier français en matière d’effondrement, il faudra attendre 2015 pour que l’idée commence à se répandre dans les rédactions d’information d’actualité. Le contexte économique de l’époque s’y prête : la Grèce est au bord d’un abîme économique sans précédent. La guerre en Syrie fait des milliers de morts et certains rappellent qu’elle n’est pas que le fruit d’un conflit politico-religieux : cette région du Monde arabe vient de connaître cinq années de sécheresse si intense qu’elle a provoqué des déplacements de population depuis l’Irak vers la Syrie.

Pablo Servigne mobilise sans ambages ce phénomène dit des « réfugiés climatiques » pour nourrir son propos développé dans le livre Comment tout peut s’effondrer (2015).

Ses premières apparitions, progressivement appuyées par nombre de conférences et d’interviews disponibles en permanence sur YouTube, sont relayées sur les plateformes de réseaux socionumériques par un panel d’acteurs, anciens et nouveaux militants écologistes aux fondements idéologiques variés. Malgré tout, ces insertions ne font remonter la théorie collapsologiste que de façon parcimonieuse et peu approfondie dans la presse. On en parle, mais sans plus, à l’instar du bref exercice sociolinguistique dans Libération le 11 juin 2015. En corrélant ces apparitions médiatiques aux intérêts que les internautes portent au terme « collapsologie » dans Google Trends, il semblerait qu’il s’agit là d’un point de départ frissonnant, mais important, de la dissémination médiatique de la théorie de l’effondrement.

C’est toutefois sur les pure players que le sujet est pris le plus au sérieux. Bien que le thème retienne plus l’attention des blogueurs de Médiapart — dont le contenu est accessible gratuitement — que celle des journalistes, le site par abonnement tirera le premier en consacrant près de 40 minutes à Servigne. Et les journalistes qui l’interrogent à cette occasion ne sont pas dubitatifs. Au contraire, ils montrent une certaine sensibilité au discours de leur invité, probablement mus par les échanges qu’ils ont pu parcourir sur la blogosphère de leur média.

Cette ouverture peut s’expliquer par le modèle d’affaires sur lequel reposent les pure players, c’est-à-dire des sites d’information qui existent exclusivement sur le web, mais dont la crédibilité n’est plus vraiment remise en cause par la profession, tant leur capacité à proposer un « autre journalisme » complémentaire des flux de diffusion de leurs ainés a fait ses preuves. Les revenus de ces nouveaux médias qu’on qualifie souvent « de niche », proviennent en majeure partie des abonnements.

L’abonné d’un pure player serait de ce fait plus exigeant que l’informé passif qui glane la plupart du temps l’actualité gratuite sur internet. Il vient chercher dans ces médias une consommation alternative d’informations, et les discours collapsologistes semblent se faire une place non négligeable dans ce milieu.

Il faudra toutefois attendre début 2018 pour que la notion d’effondrement commence à imprégner ces jeunes médias en ligne. Là encore, leurs structures entrepreneuriales, leur fonctionnement rédactionnel et probablement une certaine vision du traitement de l’actualité font que les plus jeunes journalistes peuvent explorer un nouvel espace pour développer des sujets relativement inédits et auxquels ils sont évidemment les plus sensibles. Daniel Schneiderman, en conclusion du premier numéro d’une série sur l’effondrement global que le site @rrêts sur image inaugure en juin 2018, précise à ses invités1 que la journaliste Hélène Asskour qui a préparé l’émission a dû « beaucoup insister » pour convaincre ses collègues – et donc son patron – de la pertinence du sujet. Dans le même ordre d’idées, les webjournalistes qui traitent de cette thématique sur le site de franceinfo : tv sont également de la jeune génération et n’hésitent à renvoyer par le biais d’hyperliens pertinents au travail journalistique de leurs confrères.

La thèse de l’effondrement va se répandre tout au long de l’année 2018 dans les autres médias qui ont pignon sur la Toile. Il faut noter que, cette même année, la sortie de nouveaux essais vient nourrir la thématique. À commencer par celui de Julien Wosnitza qui enfonce le clou planté trois ans plus tôt par Pablo Servigne en expliquant Pourquoi tout va s’effondrer (2018). Le discours de cet ex-banquier de 24 ans est plus radical. Réempruntant la voie tracée par Servigne – qui postface d’ailleurs l’ouvrage – il préconise notamment l’instauration d’un salaire à vie pour compenser l’abandon du travail productiviste, l’arrêt immédiat de la consommation de produits animaux, la fermeture des aéroports régionaux dans chaque pays… bref, une série de mesures qui lui valent d’être chahuté dans des talks show télévisés.

Toutefois, Wosnitza est bien moins moqué dans les médias de service public. Dans 64’ Le monde en français sur TV5, le journaliste-animateur Mohamed Kaci lui consacre presque neuf minutes d’interview et lui demande de préciser sa démarche, citant çà et là quelques extraits choisis du livre de son invité. Sur franceinfo:tv, dans un rendez-vous économique quotidien, il bénéficie de l’écoute attentive de Jean-Paul Chapel. Bien que la séquence soit annoncée par un hashtag caricatural et humoristique (#onvatousmourir) omniprésent en bas de l’écran, Chapel se contente de remettre en cause l’expertise autoproclamée et la jeunesse de son invité.

Cette bienveillance du service public à l’égard des thèses de l’effondrement est encore plus flagrante à la radio et particulièrement dans les émissions des animateurs-producteurs de France Inter. Ainsi, lorsque POPOP invite Bouli Lanners dont l’activisme écologiste et l’adhésion aux théories effondristes sont connus, Antoine de Caunes n’hésite pas, en fin d’émission, à lui demander pourquoi le comédien belge s’est retrouvé en garde à vue lors d’une récente manifestation militante écologiste à Bruxelles. Lanners bénéficiera alors d’un micro ouvert pendant 5 minutes pour légitimer son militantisme.

Pour autant, les intérêts culturels de POPOP, une émission qui produit un portrait quotidien de personnalités artistiques connues ou à découvrir, ne s’arrêtent pas à cette anecdote. Quelques semaines plus tard, c’est l’astrophysicien Aurélien Barrau, qui vient y parler de son livre, Le plus grand défi de l’histoire de l’humanité, lequel « fait suite au manifeste signé par plus de 200 personnalités rédigé avec Juliette Binoche et paru dans Le Monde » quelques mois auparavant.

Aujourd’hui, pour les médias français, l’effondrement n’est plus à nos portes. Nous sommes déjà dedans. Et on observerait même, comme s’en étonne Daniel Schneiderman dans un des derniers numéros d’@rrêt sur Images, un changement de ton rapide d’une « petite musique » médiatique qui indiquerait que les médias se sont déjà rendus au Jour d’après2. Cependant, les pure players sont déjà en train de se démarquer, eux aussi, mais par la critique, à l’instar de lesjours.fr qui, au 75e épisode de son obsession sur « La fin du monde », se demande si finalement la collapsologie ne serait pas « vide de science ».

1 Vincent Mignerot, co-fondateur du comité Adrastia et auteur de Transition 2017 (Éd. SoLo), Agnès Sinaï, fondatrice de l’institut Momentum et co-autrice de Labo-planète (Éd. Mille et une nuits), et Renaud Duterme, auteur du livre De quoi l’effondrement est-il le nom ? (Éd. Utopia).

2 En référence au film éponyme de Roland Emmerich (2004).

Olivier Gadeau

est doctorant en communication publique à l’Université Laval (Québec) et co-coordonnateur du Laboratoire sur la communication et le numérique (LabCMO). Il oriente essentiellement ses travaux de recherche sur la construction sociale de l’identité numérique des journalistes, un métier qu’il connaît bien pour l’avoir exercé en France (1990-2010) dans des médias régionaux et nationaux, tous supports confondus.