Dark Pool

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Dark Pool

 

On n’entre jamais dans le Darkpool de la même façon. Banalisés, anonymes, des points d’entrée sont disséminés dans la ville. C’est là que sont accueillis les vendeurs et les États. Les contrôles sont parfois très longs : le DarkPool n’autorise qu’un nombre limité de membres. Il faut disposer de la surface financière suffisante, et prouver que l’on peut sur le champ prendre possession de ce que l’on acquiert.

2 Une fois admis à entrer, les participants sont acheminés par véhicules électriques circulant à toute allure dans d’étroits tunnels souterrains. Le trajet n’est jamais le même, mais ne dépasse pas trente minutes.

3 À l’arrivée, les acheteurs sont conduits en salle des enchères. Les États, eux, prennent place dans des loges où ils attendent leurs tours. Le déroulement de la journée est immuable. Un à un, les États vendeurs se succèdent sur la scène, gesticulent, font l’article. Acculé par la crise, ils viennent brader tout ce qu’ils possèdent : stocks d’essence, de grains, bases militaires, machines-outils, papier monnaie, cheptel, fréquences….

4 En face, les vendeurs écoutent, certains cachant à grand peine leur ennui. Ils lisent avec attention d’épais catalogues en papier glacé recensant tous les actifs qui seront mis en vente dans la journée. Ils cochent ce qui les intéressent, comparent les prix, font des calculs dans la marge.

5 Arrive le moment des enchères. Ce sont les experts du Darkpool qui fixent les mises à prix. Le contraste avec les attentes des États-vendeurs est parfois cruels : moins de dix millions pour un réseau ferré de 10 000 km ; à peine vingt millions pour deux sous-marins à propulsion nucléaire. Les prix montent lentement, les vendeurs s’appliquent à relancer juste au-dessus de l’offre précédente. Les chiffres cliquètent sur les panneaux d’affichage, puis le marteau s’abat. Le prix de vente est rarement celui demandé par les États, mais toute marche arrière leur est interdite. Si un vendeur se dédit, l’entrée du Darkpool lui est à jamais interdite. Aucun État ne veut prendre ce risque : le Darkpool est la seule enceinte où peuvent être rapidement mis en vente des actifs lourds et incroyablement divers. En temps de crise, les États ont besoin d’un marché de ce genre pour obtenir rapidement des liquidités.

6 Les acheteurs sont également tenus par leur parole, et aucun ne songe à y déroger : le Darkpool leur permet de réaliser des affaires exceptionnelles. Seule l’obligation d’enlèvement pose parfois des problèmes : certains actifs – essence, viande congelées, œuvres d’arts, cuves de résidus chimiques – nécessite des modes de transports difficile à mobiliser. Mais personne ne se plaint, tout le monde se plie au règlement.

7 Les enchères durent toute la journée. L’ordre semble totalement aléatoire. Il n’est pas rare de commencer par des vieilles plates-formes norvégiennes pour ensuite passer à des licences de musées (Louvres, Prado), puis des îles (Ihla Fiscal au large de Rio, François Joseph au bord de l’Arctique), des camions de ramassages d’ordures, des oléoducs, des terrains, des tapisseries, des planches à billets, des écoles, etc.

8 Pour accommoder les participants, le Darkpool a disposé, autour de la salle d’enchères, des petits lieux de vies. Il y a un jardin où filtrés, tamisés, l’air et la lumière semblent épais comme des serviettes d’hôtels ; une salle de sport ; une cellule de conseil psychologique pour les États peu habitué à la violence des enchères (plusieurs fonctionnaires se sont littéralement effondrés sur scène au cours du processus) ; quelques chambres pour ceux qui, venus de fort loin, souffrent du décalage horaire ; et un Business Center avec téléphone sécurisé et borne Internet.

9 Les portables sont en effet interdits au sein du Darkpool, tout comme les Blackberrys. Vendeurs et acheteurs sont isolés du monde, et la sécurité est omniprésente. A l’inverse des halls d’hôtels et les salons d’aéroports, où les dispositifs de surveillance sont quasi-invisibles, les caméras sont ici bien en vues, et suivent ostensiblement les mouvements des participants. Pour éviter les contestations, les enchères sont filmées, et chaque conversation, même privée, est susceptible d’être écoutée. Des gardes sont postés dans chaque pièce, leurs armes apparentes de côté.

10 Observés sous toutes les coutures, les participants affectent tous la même déférence polie. Ils ont les mêmes gestes lents, parlent le même anglais simplifié, ont les mêmes costumes, les mêmes mallettes et les mêmes chaussures. Mais sous leur amabilité de façade, la tension est palpable : le moindre imprévu les fait sursauter, ils regardent sans cesse derrière eux ou par-dessus l’épaule de leur interlocuteur.

11 Le soulagement est manifeste quand le soir, acheteurs et vendeurs remontent à la surface. Les commissaires priseurs, les manipulateurs et les experts, eux, restent dans le DarkPool: eunuques de la finance ils n’ont pas le droit de sortir. Cette assignation à résidence rassure les États, qui craignent par-dessus tout que leurs difficultés financières ne s’ébruitent.

12 La journée finie, ils s’occupent de nettoyer les salles et de reporter les opérations de la journée dans les Archives du Darkpool. Pour éviter les piratages et les vols d’information, ce fichier n’est pas informatisé : les transactions sont écrites à la main sur des fiches et rangées dans de vieilles armoires de bibliothèques. Une dizaine d’employés ont la charge des Archives. Ils consignent toute la journée les actifs à vendre et vendus, les classent par pays et par catégories et s’assurent que toutes les informations sont à jour. Vendeurs et acheteurs n’ont pas accès à ce fichier, situé dans une pièce à part : il contient en effet des informations confidentielles, comme la valeur réelle du bien vendu.

13 Dans les sous-sols de la ville, les employés du Darkpool forment une armée silencieuse qui grignote tout ce qui passe à leur portée et transportent silencieusement sur leurs dos les carcasses dépecées.

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Extrait du Manuel du spéculateur à la Bourse par P.-J. Proudhon

14 Les deux premières éditions de ce Manuel ont paru anonymes. Je crois de mon devoir de dire pourquoi j’appose ma signature à la troisième.

15 Lorsqu’en 1853-54, MM. Garnier frères, désirant pour leur librairie une espèce de Vade mecum de la Bourse, me prièrent de me charger de ce travail, je ne crus pas d’abord qu’une pareille compilation eût besoin devant le public d’un répondant. Quelques notions d’économie politique, servant à déterminer le rôle de la spéculation, soit comme force productrice, soit comme opération boursière ; quelques appréciations critiques, de simple bon sens, dont le temps a depuis confirmé la justesse, ne me paraissaient pas constituer ce que les lois sur la propriété littéraire nomment pompeusement œuvre de génie. L’entrepreneur de commerce et d’industrie a sa marque de fabrique ; l’ouvrier qui travaille pour le compte de cet entrepreneur n’a pas la sienne : il ne peut pas l’avoir. Dans l’espèce, je n’étais qu’un ouvrier.

16 J’ai donc fourni l’article, comme on dit en style de comptoir : travail répugnant et pénible ; c’est le sort des plébéiens de la littérature. Je n’y ai pas mis mon nom : qu’importait au lecteur de savoir que dans ma carrière de publiciste, il m’arrivait parfois de travailler sur commande ?

17 Aujourd’hui, ma position est changée.

18 Sous la pression des événements, et tout en suivant ma pensée première, j’ai été conduit à discuter plus à fond les affaires, à qualifier les actes, à en dégager les causes, à définir les situations, à calculer les tendances, d’après des considérations d’économie et de droit qui dépassent la responsabilité du libraire.

19 Voilà ce qui m’oblige à paraître, et sur quoi je demande à m’expliquer.

20 […]

Morale publique.

21 L’ordre agricole et industriel, cette première et pro-fonde assise sur laquelle repose l’édifice social, est en pleine révolution.

22 Est-ce une nation qui déchoit, une société qui s’en va, ou une civilisation supérieure qui commence ? Le lecteur en décidera. Ce qui est sûr au moins, c’est que la transformation, pour la liberté ou pour la servitude, pour la suprématie du travail ou la prépotence du privilège, je ne l’examine point, est partout à l’ordre du jour. Tel est le fait général, décisif, qui ressort en premier lieu de notre inventaire industriel.

23 Or, quel que soit le but où elles tendent, les Révolutions, et entre toutes celles qui ont pour objet la distribution et l’exploitation de la fortune publique, sont des occasions de triomphe pour l’improbité. On l’a vu à toutes les époques, mais jamais peut-être autant qu’à la nôtre, jamais surtout avec un tel accompagnement d’indifférence.

24 Ainsi l’on a affecté de ne voir dans les scandales de l’époque que de l’agiotage. Le Moniteur l’a fait entendre ; la magistrature, suivant l’exemple donné d’en haut, a fulminé ses mercuriales[1] [1] La presse des années 1852-1860 connut un bond extraordinaire,…
suite. La comédie à son tour a fait semblant d’agiter ses grelots. Qu’accusent cependant l’organe officiel, et la justice, et le théâtre ? Le jeu, rien que le jeu. Mais, messieurs,

25 Le jeu ne produit pas de si puissants efforts.

26 Nous ne serions pas si malades si nous n’avions à nous reprocher que cette peccadille. Disons la vérité.

27 Au spectacle de quelques fortunes subites, inattaquables peut-être au point de vue d’une légalité incomplète, mais parfaitement illégitimes devant la conscience, et jugées telles, s’est ébranlée la multitude des âmes faibles, en qui la soif du bien-être avait marché plus vite que le sens moral.

28 Une conviction s’est formée dans le silence universel, sorte de profession de foi tacite, qui a remplacé pour les masses les anciens programmes politiques et sociaux :

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« Que de toutes les sources de la fortune, le travail est la plus précaire et la plus pauvre ;
« Qu’au-dessus du travail, il y a, d’abord le faisceau des forces productrices, fonds commun de l’exploitation nationale, dont le gouvernement est le dispensateur suprême ;
« Qu’ensuite vient la Spéculation, entendant par ce mot l’ensemble des moyens, non prévus par la loi ou insaisissables à la justice, de surprendre le bien d’autrui ;
« Que du reste, l’économie des sociétés n’est, d’après les définitions des auteurs en crédit, qu’un état d’anarchie industrielle et de guerre sociale, où les instruments de production servent d’armes de combat ; où chaque propriété, privilège, monopole, tient lieu de place forte ; où le droit et le devoir sont indéterminés de leur nature, la justice exceptionnelle, le bien et le mal confondus, la vérité relative, toute garantie illusoire ; où les licences de la pratique, les contradictions de la théorie, le vague de la législation, l’arbitraire de l’autorité, viennent sans cesse déconcerter la raison et donner l’entorse à la morale ; où chacun enfin combattant contre tous, soumis aux chances de la guerre, n’est tenu de respecter que la loi de la guerre. »

30 Aussi, tandis que la Sagesse constituée accuse le jeu, que la Scène le châtie, que la Bourse elle-même, ravie de se voir si bien chaperonnée, le dénonce : l’improbité règne dans les mœurs, la piraterie dans les affaires. Sous l’apparence de transactions régulières et libres, de réalisations facultatives, d’exercice légitime de la propriété, sévissent, sans nul empêchement, le charlatanisme, la corruption, l’infidélité, le chantage, l’escroquerie, la concussion, le vol.

31 Interrogez le premier venu : il vous dira qu’aucun gain, obtenu par les concessions de l’État, les combinaisons de la commandite, les négociations de la Bourse, les entreprises de commerce, le bail à cheptel ou à loyer, n’est pur de corruption, de violence, ou de fraude ; qu’il ne se fait pas aujourd’hui de fortunes sans reproche, et que sur cent individus enrichis, pris au hasard, il n’y en a pas quatre de foncièrement honnêtes[2] [2] Le terme « commandite » abrège l’expression « société…
suite.

32 C’est à cette mésestime, universelle, réciproque, qui semble devoir remplacer chez nous l’antique foi, qu’il faut attribuer les brigandages qui chaque jour frappent à l’improviste les Compagnies, et ne laissent plus la moindre sécurité à leurs actionnaires.

33 La logique, hélas! va toujours plus vite dans la dissolution que dans la vertu.

34 Des subalternes, témoins des grands coups de leurs chefs, se disent qu’en pillant les caisses qui leur sont confiées, ils ne sont, après tout, ni plus ni moins prévaricateurs que leurs honorables patrons : et ce qu’il y a de triste, tandis que ces misérables s’absolvent dans leur conscience, le public n’est pas loin de leur appliquer le bénéfice des circonstances atténuantes !

35 Compagnie d’assurances l’Économie : détournement de plus d’un million, espèces, par le directeur ;

36 Compagnie du chemin de fer du Nord : soustraction de cinq à six millions, actions, par le caissier ;

37 Succursale de la Banque, à Besançon : détournement de 400,000 francs par le caissier ;

38 Sous-Comptoir des Denrées coloniales, à Paris : pillage de la caisse par le gérant ;

39 Compagnie du Crédit mobilier : vol de 147,000 francs par un courtier de la Compagnie… Je m’arrête : la kyrielle tiendrait une feuille.

40 Pas un département, pas un chef-lieu, qui n’ait son scandale. Et combien que l’on ignore ! Combien que l’on dissimule, par respect des familles, et pour ménager la dignité des Compagnies ! Chez nos alliés d’outre-Manche, les sinistres se sont multipliés au point que l’on a proposé de former une assurance contre le vol. On ne se fie plus à la morale, contredite par tant de faits éclatants, que revêt le caractère sacré de la loi.

41 Quoi ! vous adjugez des concessions, vous créez des monopoles qui, du soir au matin, sur des centaines de milliers d’actions, créent des centaines de francs de prime ; – quarante millions sont distribués aux porteurs d’actions de jouissance, en indemnité de bénéfices éventuels que l’État n’avait point garantis, que les canaux n’eussent su jamais, produire ; – 661 millions de subvention sont accordés aux Compagnies de chemins de fer, plus une garantie d’intérêt pour leurs actions : et vous accusez le jeu !

42 Les fournitures de l’État et des Compagnies engendrent aux heureux adjudicataires des millions; le pot-de vin est devenu le privilège de tout mandat, de toute gérance : et ce monde d’employés, de commis, d’ouvriers, de petites gens, vous lui parlez désintéressement, intégrité, morale !

43 […]

44 Le boutiquier et le prolétaire voient en un jour leur loyer augmenté de moitié, de trois quarts, sans autre cause que le bon plaisir du maître de maison ; et vous poursuivez comme crime d’État la grève du travailleur ; grève dont la cause première est le loyer ; vous signalez aux vengeances de la multitude l’épicier, le charcutier, le boulanger, le marchand de vin, falsificateur, accapareur !…

45 Ah ! sachez-le une fois : les faits et gestes de la Bourse ont fait table rase de l’honnêteté commerciale ; l’exagération arbitraire, insultante des loyers, la mobilité des tarifs, les fusions de Compagnies, les confiscations, expulsions, pour cause d’utilité publique, ont détruit le respect de la propriété, et, ce qui est pire, l’amour du travail dans les cœurs. Nous n’existons plus que par la police, par la force. […]

46 Paris, 15 décembre 1856.

47 P.-J. PRoudhon.

48 Extrait du Manuel du spéculateur à la Bourse par P.-J. PRoudhon (éditions ère, octobre 2009)

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