Jules Falquet en conversation
avec Multitudes
Multitudes : On entend beaucoup d’appels, aujourd’hui, à augmenter les budgets militaires, que ce soit à l’échelle de la France, de l’Europe, de l’OTAN, pour défendre nos démocraties contre des menaces militaires du type poutinien. Comment les entends-tu ?
Jules Falquet : Ce que je voudrais dire tout d’abord, c’est que je m’exprime en tant que personne française et que la France est le troisième, voire le deuxième exportateur mondial non seulement d’armes, mais aussi de doctrine militaire, depuis déjà de très nombreuses décennies. Je pense que cette donnée est extrêmement importante et que, de surcroît, la France a construit son pouvoir non seulement sur son histoire coloniale, mais sur l’adoption du nucléaire, militaire et civil, sans jamais avoir de débat démocratique sur la question. Ça surdétermine complètement la discussion et les positions que nous pouvons avoir depuis la France en tant que personnes françaises. L’économie, au sens le plus strict, est complètement surdéterminée par le complexe militaro-industriel. Et si je dis l’économie, ça veut aussi dire notre vie de tous les jours, l’électricité avec laquelle on allume nos ordinateurs et avec laquelle on se chauffe, le gaz, qu’il vienne de Russie ou d’Algérie, etc. Tout cela repose sur un pillage colonial et néocolonial des matières premières, dont il faut commencer par tenir compte avant même de se positionner face aux réalités militaires.
M. : D’accord sur tout cela, mais on parle aujourd’hui d’un retour d’une menace militaire à l’intérieur de l’Europe. Ne faut-il pas l’anticiper par une prévention militaire, elle aussi ?
J. F. : Plus il y a d’armes, plus il y a de guerres possibles : ça, c’est la première chose. La deuxième chose, c’est que je ne suis pas sûre que ce qui détermine les situations, ce soit où sont exactement les armes, si elles sont très disséminées ou si elles sont très concentrées. En réalité, on sait que les raisons profondes des guerres, c’est des luttes de pouvoir entre et à l’intérieur des pays. Les armes sont les instruments de ces luttes de pouvoir, et non la cause du début ou de la fin des guerres.
En France, on entend tout un discours pour relégitimer le nucléaire, notamment civil, mais aussi du coup militaire, comme un moyen de nous défendre contre Poutine. Il faut continuer à dire que ce n’est pas la solution : le surarmement ne peut pas être la solution. C’est uniquement quelque chose qui sert au capitalisme, à faire du fric et à maintenir une logique coloniale et patriarcale. J’en suis convaincue. Faire proliférer les armes, dans le cadre actuel, ça ne va qu’empirer les choses, ne serait-ce que par rapport au désastre environnemental qu’on est en train de vivre et qui se renforce. Les premiers consommateurs de ressources et les premiers producteurs de déchets, ce sont les armées – et en particulier les armées des États-Unis, d’Israël, de la Russie, de la France, de la Chine.
Et ce sont les mêmes pays qui se frottent les mains en vendant des armes et en pensant au marché de la reconstruction, lorsque la vente des infrastructures à rétablir prendra le relais des ventes d’armes. Je suis désolée de dire ces banalités, mais il me semble qu’elles méritent quand même d’être rappelées face à un discours qui nous dit : Vite, vite, il faut choisir ton camps, camarade ! Vite, vite, envoie des armes ! Ces armes, la plupart du temps, après le cessez-le-feu, elles sont détournées pour se retrouver chez les narcotrafiquants, chez les bandes et les milices mafieuses.
J’aimerais insister aussi sur un autre point. Quand on parle de réponse militaire, qui est-ce qui est envoyé mourir en première ligne ? Ce sont les prolétaires, les paysans, les minorités ethniques, les migrants, etc. Et qui fait énormément les frais de guerre ? Ce sont les femmes. Je ne veux pas essentialiser, bien sûr que des femmes peuvent prendre les armes, bien sûr que des hommes peuvent être pacifistes, ce n’est bien entendu pas le problème. Mais en règle générale, dans les guerres – y compris les guerres révolutionnaires – les gens qui ont le plus à en pâtir, ce sont les civils, les personnes les plus fragilisées par les logiques néolibérales, la paysannerie, les minorités ethniques, les pauvres. Les premières à se faire dévaster, violer, imposer des gosses, à perdre leur emploi, leur maison, à devenir veuves, à devoir soigner, consoler, souffrir des traumatismes, ce sont les femmes – et les enfants et les générations d’après. Les terres sont ravagées, minées, rendues incultivables, des personnes vont être déplacées pour des générations. Et je ne parle même pas des animaux, des arbres, des fleuves…
M. : Mais que réponds-tu aux Ukrainiennes et Ukrainiens qui risquent leur vie pour repousser les troupes de Poutine, et qui nous demandent davantage de livraisons d’armes pour défendre leur démocratie ?
J. F. : La question est piégée parce qu’on est placé par l’urgence dans une situation où il n’y a déjà plus de bonne alternative. Je pense que c’est une erreur de se laisser enfermer dans cette situation. Oui, bien sûr, la personne en train de mourir, on ne peut pas ne pas lui donner de quoi se défendre, mais ce n’est pas ça, la bonne question. D’une part, on peut faire autre chose qu’armer la personne qui est attaquée – par exemple en désarmant la personne qui l’attaque. En l’occurrence, ça passe par des sanctions contre la Russie et contre d’autres pays qui auraient pu être prises plus tôt. Il y a eu de nombreuses revendications dans ce sens, qui ont été rapidement mises sous silence, justement avec l’argument – à la fois juste et démagogique – de la personne qui se noie : il faut vite lui lancer une bouée. Sauf que là, ce n’est pas une bouée, c’est un fusil, et le fusil, il risque de l’assommer !
D’autre part, quant à la raison, a priori imparable, de défendre les démocraties contre les régimes oppressifs, ça me semble bien trop simple. À partir du moment où on se lance dans la guerre, il n’y a plus de démocratie, parce qu’il faut impérativement faire l’unité contre l’ennemi. Tu pars en guerre pour un projet démocratique, pour repousser l’invasion, l’oppression, le colonialisme – pour de très bonnes raisons donc. Mais, avec la militarisation, tu finis rapidement dans un truc complètement antidémocratique, complètement patriarcal. Le principe du fonctionnement de l’armée, c’est la verticalité, pas la démocratie, et ça gangrène toutes les causes de l’intérieur. Tu pars d’un groupe de partisans et de partisanes, et tu prends une structure d’armée, avec des généraux et avec des recrutements forcés qui condamnent les gens à la clandestinité. Tout ça parce qu’une guerre doit être gagnée à tout prix. On connaît tant d’exemples d’héroïques armées révolutionnaires qui voulaient faire la démocratie et gagner l’indépendance, et on a vu les résultats que ça a produit. Il n’y a pas que des causes intrinsèques, bien entendu, il y a aussi des causes extérieures qui empêchent ces lignes d’évoluer, mais néanmoins, il y a une constante dont on ne peut pas ne pas tenir compte.
M. : De ce point de vue, que gagnerait-on à décoller nos yeux de l’Ukraine pour tirer des enseignements d’autres conflits récents ? Tu as travaillé sur le continuum des violences en Amérique latine1 : en quoi ces expériences peuvent-elle éclairer la situation actuelle ?
J. F. : On peut penser à la Colombie, où une partie des populations autochtones, quoique fortement opprimées, ont lutté pour la démilitarisation de leurs territoires. Elles se sont arrangées pour avoir des armes très minimes, du style machette, et surtout elles ont favorisé l’organisation communautaire, pour se débarrasser à la fois de l’armée et des groupes paramilitaires. C’est bien sûr imparfait, mais cela me semble plus judicieux que de se faire massacrer, vu que la plupart du temps les groupes concernés n’ont ni le rapport de force ni l’argent en leur faveur. Ils n’ont pas la possibilité d’acheter des armes supérieures en nombre et en qualité à ceux qui les attaquent, et ils doivent donc trouver des alternatives à la militarisation.
De la même manière, est-ce que les gens des favelas doivent s’armer jusqu’aux dents pour repousser à la fois la police militaire et les narcotrafiquants ? Je ne crois pas que cela soit ce qui va résoudre leur problème, et je ne crois pas que ce soit ce qu’ils demandent. Dans un premier temps, comme tout le monde, mon sang bout, et bien sûr que je voudrais tuer tous les méchants militaires et les chefs des cartels. Mais en même temps, on voit bien que ça n’est pas la solution, ne serait-ce que parce qu’on sera toujours les moins bien armés.
Les premières guérillas indiennes, en Amérique latine, se sont très rapidement transformées en déroute communautaire, débouchant sur l’idée d’empêcher justement que la guerre n’entre sur le territoire. Le souhait des populations autochtones, c’est surtout la démilitarisation, quoiqu’ici non plus, il ne faille pas simplifier. Il y a des populations autochtones qui ont pris les armes. Mais le cas des Zapatistes est intéressant de ce point de vue. Au début du soulèvement, une partie des gens, en Europe ou aux USA, ont voulu se solidariser avec leur lutte, en prenant les armes à leurs côtés. Et les Zapatistes leur ont dit : Merci bien, mais ne prenez pas les armes, restez chez vous, luttez chez vous, contre vos gouvernements et contre le problème que vous affrontez, vous : c’est comme ça que vous nous aiderez le mieux ! Ils n’ont pas demandé d’argent pour acheter des armes, ils n’ont pas demandé des combattants et des combattantes, pour plein de raisons. Non seulement parce qu’évidemment, ça n’aurait pas servi à grand-chose d’avoir un Français ou une Française inexpérimenté blanc comme un linge au milieu de la forêt, qui se serait plaint des moustiques et qui aurait été une cible facile. Mais surtout, ce refus correspondait vraiment à une logique qu’ils et elles ont de tout temps maintenue, qui est qu’eux-mêmes et elles-mêmes ont pris les armes pour ne pas faire la guerre. Les choses ont évolué depuis le début des années 2000, et les Zapatistes sont en grande difficulté en ce moment, mais ils ont réussi à se préserver de bien des horreurs de l’option militaire, ne serait-ce que de l’emprise du narcotrafic. Toutes ces réalités sont très compliquées : on ne peut les comprendre qu’à des échelles de temps de 30 ans ou de 40 ans, ce qui est à la fois très long et peut-être trop court pour vraiment évaluer la situation.
Ce que je retire d’une expérience que j’ai connue d’un petit peu plus près, au Salvador qui a connu 12 ans de guerre civile et 20 ans de processus révolutionnaire, c’est le danger inhérent aux processus de polarisation. C’est la pire chose qui puisse arriver au mouvement social, parce que ça approche tout en termes binaires d’amis ou d’ennemis. L’ennemi, je tue ; l’ami, quoi qu’il fasse, je ne peux rien dire, même s’il me viole, même s’il fait souffrir. À l’échelle d’un pays, c’est l’union nationale, l’union sacrée, c’est-à-dire l’union des classes, l’union des races, l’union des sexes – alors qu’en fait les tensions racistes, classistes et sexistes continuent à traverser mon camp. Dans ces situations, on est complètement angoissé parce qu’il faut faire quelque chose, il faut prendre parti. Mais c’est terriblement problématique de se laisser enfermer dans ce schéma d’un camp contre l’autre. Je ne parle pas ici des grandes oppositions entre le capitalisme et le communisme, ni des dernières queues de comètes du campisme. Ça aussi, c’est un problème, mais là, je dis plus concrètement qu’il faut trouver un autre chemin que de choisir un camp, sachant que là, comme la plupart du temps, tous les camps sont mauvais, parce qu’ils sont prisonniers de la logique des camps, et parce que la logique de guerre ne peut apporter que des problèmes supplémentaires.
M. : Qu’est-ce que cela peut nous enseigner sur des alternatives aux solutions toutes faites qu’on essaie de nous vendre sous couvert d’un réarmement généralisé ?
J. F. : Beaucoup de positions contemporaines semblent prisonnières d’une fausse alternative entre ne rien faire et souscrire aux options militaires déjà en place. En fait, même dans les options militaires, il y a encore beaucoup de manières d’attaquer ou de se défendre. Tu peux envoyer des bombes, tu peux attaquer au sol, tu peux faire plein de choses différentes. En réalité, la plupart d’entre nous sommes dans une méconnaissance de ce que c’est vraiment que la guerre, les techniques militaires, etc. Et, en tant que civils, on se laisse interpeler en termes simplistes de oui ou non, guerre ou pas guerre, tout ou rien, alors que c’est beaucoup plus compliqué que ça.
Par ailleurs, bien entendu, il y a bien d’autres moyens d’agir que les options militaires, en particulier en amont des conflits. C’est pour ça que la diplomatie existe. On peut et on doit la critiquer bien évidemment, mais il y a bien d’autres façons de se défendre ou de prévenir les attaques que l’usage des armes, par exemple les sanctions, comme je le disais plus haut, qui ne sont pas une panacée mais qui peuvent être efficaces.
Il faut résister au chantage de l’urgence simpliste. Oui, ça pète de partout, oui, c’est hyper-angoissant, c’est horrible, oui, il y a plein de gens qu’on aimerait défendre. Mais jouer le jeu des livraisons d’armes ou de l’escalade militaire ne mène à rien de bon. Les analyses qu’ont faites depuis bien longtemps les anti-militaristes, les anti-capitalistes, les anti-racistes, les féministes, tout cela reste valable, même si c’est difficilement audible dans le contexte médiatique actuel. Bien sûr qu’il y a des adaptations à faire en fonction de chaque cas particulier. Mais pour prévenir les guerres, on a de vieilles recettes bien connues, qui ne sont plus très à la mode mais dont, justement, il faut revendiquer et raviver les traditions.
C’est par exemple ne pas participer à l’armée – ce qui implique de ne pas lutter pour que les femmes rentrent dans l’armée. C’est aussi le sabotage dans les usines d’armement, c’est le boycott à la vente d’armes, à l’exportation d’armes ou à l’achat d’armes – et tout ce genre de choses peuvent être très offensives. C’est plus facile à dire qu’à faire, mais c’est tout ce genre de luttes qui peuvent permettre aussi de désarmer l’adversaire plutôt que d’essayer de le vaincre avec davantage d’armes. C’est moins héroïque que de partir au front avec un fusil. Ce n’est pas du tout la même chose, mais ça me semble tout autant, voire bien plus pertinent, du point de vue du moyen terme et du long terme.
Propos recueillis par Yves Citton & Giuseppe Cocco,
le 10 décembre 2024
1Jules Falquet, Pax neoliberalia. Perspectives féministes sur (la réorganisation de) la violence, Paris, Éditions iXe, 2016.
Sur le même sujet
- Éloge de l’Extra-Terrestre
Mobiliser un nouveau régime d’imagination pour nous transformer en terrestres - Propos sur le Camp : les « Tribus criminelles » Inde ( )
- L’initiative de la convention constituante chilienne qui établit le droit fondamental à un minimum vital par le biais d’un revenu de base universel
- Oskar et les argonautes
- Le temps du net
Articles les plus consultés
- Il faut défendre les invulnérables.
Lecture critique de ce qu’on s’est laissé dire, à gauche, sur la pandémie de covid - La catastrophe radioactive de Goiânia au Brésil. Conflits sur l’interprétation d’un désastre, comment vivre après ?
- Le partage du sensible
- Palestine
Solidarités décoloniales - Genre is Obsolete

