Pour un environnementalisme ordinaire : femmes et ressources en temps de crise

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L’époque est à la crise. On peut même penser que la crise du COVID-19 ressemble à une répétition des crises à venir, notamment écologiques. Harald Welzer dans Les guerres du climat montre bien que le sentiment de la crise ainsi que la peur naissent face à l’imprédictibilité des temps à venir. Pourtant, il ne s’agit pas d’emboîter le pas à l’idée d’une répétition généralisée de l’effondrement face à la crise. Non, notre idée ici est d’explorer l’importance des contributions des femmes, catégorie entendue ici en tant que genre et construit socio-biologique, aussi bien dans la crise actuelle que dans la prise en compte des crises écosystémiques à venir et dans leur accompagnement.

Il est généralement admis que l’essentiel de la crise écologique est associée à des modes de vie sur-consommateurs des ressources et des environnements naturels. Dès ce constat du rapport du Club de Rome de 1972, alors qu’il apparaît difficile de réformer les modes de vie, ou de revenir sur l’idée de progrès ou de croissance, les premières mesures en matière de protection de la nature concernent des espèces et espaces extraordinaires (qu’ils soient sauvages, rares, en voie d’extinction ou victimes de trafiquants, etc.).

Dès lors, l’environnement ordinaire est disqualifié dans le champ de l’environnement, sous prétexte que cet environnement du quotidien est souvent urbain, ou dépourvu de qualités « environnementales », ville et nature étant souvent vues comme des opposées. Le constat est fait, dès les années 2000 (avec la Convention Européenne du Paysage intégrant les paysages ordinaires), d’un manque de visibilité des préoccupations environnementalistes liées à la protection des environnements du quotidien. La raison n’en est-elle pas que les femmes, qui contribuent massivement à la reproduction de l’espèce humaine dans l’ensemble des activités liées à l’éducation des enfants, au travail domestique ainsi qu’aux soins des personnes, occupent une place centrale dans cette écologie du quotidien1 ?

L’environnementalisme ordinaire, grassroots, composé de modes de vie et de mobilisations individuelles et collectives qui structurent la production de l’environnement, est d’abord le fait des femmes dont le rôle est crucial dans cette sphère domestique étendue à l’environnement2. En outre, à l’heure actuelle comme dans le passé, les collectifs formels et informels qui participent d’une protection de l’environnement de proximité, et notamment dans les mouvements contre les grands projets urbains, sont largement féminisés et – ce qui va de pair – invisibilisés.

Le sauvetage de la biodiversité extraordinaire, des espèces et espaces rares, offre au contraire de nouveaux terrains d’aventure, à une population majoritairement masculine, non engluée dans le maintien des conditions de la vie de tous les jours : l’intérêt des médias est immédiat pour ces conduites extraordinaires, qui investissent dans la création de réseaux internationaux faisant vivre par médias interposés leur activité soutenue pour la sauvegarde de la planète.

On peut en conclure que la présente déconsidération de l’environnement, comme cadre de vie du quotidien, banal et difficilement médiatisable, est liée à la dévalorisation du féminin et des femmes qui en paient le prix fort. On sait déjà que les changements environnementaux impactent plus largement les femmes que les hommes. De nombreux rapports sont orientés ces dernières années vers la construction d’une prise en considération des inégalités socio-environnementales, notamment de genre3. Politiques publiques et mobilisations sont invitées à promouvoir l’égalité des droits d’accès ainsi que le partages des bénéfices et usages des écosystèmes et des ressources naturelles. En ce sens, l’approche par les capabilités4 vise à intégrer les populations discriminées, et notamment les femmes, liant capacités individuelles et collectives et possibilités d’accès (par exemple, les droits d’accès à la propriété des sols et des ressources naturelles, à l’éducation)5.

La crise du COVID-19 donne à voir l’importance du travail des femmes en période de catastrophe6. Les métiers ou compétences principalement concernées par la lutte contre le COVID-19 dans l’accompagnement des vies quotidiennes sont ceux des aides-soignantes, des infirmières ou des caissières, des activités pourvoyeuses de soins en société ou de sécurité dans l’approvisionnement. Même les médecins hospitaliers sont, aujourd’hui, majoritairement des femmes ainsi que les généralistes et les pharmaciennes en contact avec les personnes atteintes par le COVID-19. La proportion de femmes grimpe encore parmi les employés en maisons de retraite, chez les aides familiales à domicile et dans les crèches. Les femmes sont majoritaires aux caisses des magasins et des pharmacies. De nombreux collectifs essentiellement féminins se sont développés pour pourvoir à la fabrication artisanale de masques, comme en atteste le récent article paru dans Entre les lignes, Entre les mots7. Ces femmes-là sont relativement visibles et prises en considération, notamment dans les médias, mais elles le sont à la mesure de la valeur accordée au travail de care : toujours décrite de façon anecdotique, dans la rubrique des faits de société, secondaire par rapport aux combats des médecins et aux arbitrages des politiques, principalement représentés par des hommes experts (il faudrait distinguer ici les reportages dans les services hospitaliers qui, à l’occasion, peuvent suivre des femmes, médecins, internes ou infirmières, de la mise en scène de « l’expert médical » sur le plateau télévisé, confiné chez lui ou filmé dans son bureau, quoi qu’il en soit représentés en dehors et au-dessus de l’action). Or ces masques fabriqués ou encore ces repas livrés par des chefs cuisiniers sont pourtant significatifs d’une capacité partagée dans le monde ordinaire à saisir rapidement ce qui compte dans la situation présente et à mobiliser ses compétences au service des autres. Ainsi se voient quotidiennement opposés et hiérarchisés, les experts de la lutte héroïque contre la pandémie et les petites mains qui en humanisent les conditions, cherchent à rendre le monde vivable, toutes ces personnes et leurs contributions qui relèvent du care et sont moins considérées à ce titre8. Les médias, dont la télévision qui a retrouvé toute sa puissance idéologique, créent ainsi, au profit des dominants, un imaginaire de crise qui maintient fermement les anciennes catégories du pouvoir. Sachant que ce qui reste irreprésentable, hors champ, est la violence des techniques de réanimation et la résistance du réel, scandée toutefois par le chiffre des morts.

Pendant ce temps, les femmes sont massivement impactées par les conséquences financières de la crise du COVID-19, épidémie ressortant d’une crise environnementale et d’une érosion significative de la biodiversité. Alors que 8% des hommes travaillent à temps partiel, c’est le cas de 31% des femmes, ce qui signifie des revenus plus faibles que la moyenne. Quel que soit leur statut de travailleuses, les 3/4 doivent se charger matériellement et mentalement (« la charge mentale ») complètement des tâches domestiques pendant, environ, 3 heures par jour. L’écart salarial en France est, selon le niveau de salaire, entre 10% et 25%9 à statut et temps de travail égaux. Les métiers occupés par des femmes continuent d’être sous-valorisés et sous-payés.

D’un autre côté, comme en témoigne la demande de rapport faite par Marlène Schiappa10, les femmes sont peu présentes dans l’espace public des médias et de la politique ; alors que nombre d’experts et d’hommes prennent la parole à la radio et à la télévision, les femmes politiques – courroie de transmission des directives des chefs, ou « porte-paroles » aisément ridiculisées – ou médecins, a fortiori infirmières ou aides-soignantes, ne sont pas interrogées. Cette parole masculine omniprésente est un rappel de la domination masculine qui s’affirme d’autant plus en temps de crise. Il est aussi un rappel patriarcal du monopole de l’expertise.

Disons alors, et c’est le pendant de notre première hypothèse, que si le travail, les inventions et l’intelligence des femmes jouent un rôle crucial dans la production d’une sphère domestique étendue aux environnements du quotidien, celles-ci jouent, semble-t-il, un rôle supplétif et d’accompagnement de la crise, digne d’une armée de réserve mobilisable en temps de guerre, si l’on adopte la rhétorique déployée dans les premiers temps de l’épidémie du COVID-19 par le président français E. Macron. Il est vrai, qu’en temps de guerre, notamment durant les deux Guerres Mondiales, les femmes ont travaillé dans les usines d’armement ou étaient couturières, soignantes, infirmières11. Cependant, cette rhétorique de la guerre est aussi une façon de consolider l’inégalité de genre : les activités de care sont en « troisième ligne ». Elles permettent de maintenir le fil de la vie ordinaire, mais sont dévaluées et invisibilisées au même titre que « l’ordinaire ». Ne serait-ce pas l’invisibilisation permanente des conditions d’existence et productives des femmes qui fait tenir un système socio-environnemental intenable au prix de l’accroissement des inégalités socio-environnementales toujours plus criantes ?

Femmes, catastrophes et résilience

Le travail essentiel des femmes dans le maintien des formes de vie au quotidien a été analysé depuis longtemps en termes de production environnementale. On peut mobiliser le texte phare de l’écrivaine de science-fiction Ursula Le Guin qui, dans un court essai de 1986 La théo­rie de la fiction-panier (The Carrier-Bag Theory of Fiction), écrit : « Le premier dispo­si­tif cultu­rel a proba­ble­ment été un réci­pient… De nombreux théo­ri­ciens ont l’in­tui­tion que la plus précoce des inven­tions cultu­relles doit avoir été un conte­nant pour rece­voir les produits récol­tés, une sorte d’écharpe ou de filet à provi­sions. C’est ce que dit Eliza­beth Fisher dans Women’s crea­tion (McGraw-Hill, 1975). Mais non, c’est impos­sible. (…) car quel inté­rêt y a-t-il à déter­rer beau­coup de pommes de terre si vous n’avez rien pour empor­ter à la maison celles que vous ne pouvez pas manger ? Avec ou avant les outils qui font sortir l’éner­gie, nous avons fait l’ou­til qui ramène l’éner­gie à la maison. Cela me paraît logique. J’adhère à ce que Fisher appelle « La théo­rie de la besace de l’évo­lu­tion humaine »12. D’où selon Le Guin la nécessité de penser d’abord la contribution des femmes à la ressource sur le mode de la collecte et de la mise en relation. L’intérêt de la métaphore du récipient est double ; d’un côté, elle rappelle à quel point nous avons besoin de contenants autant que de contenus pour faire société et, de l’autre, elle met au centre l’importance du regard porté sur les choses comme symboles de ce qui fait société. Ainsi, le regard sur la lance plutôt que sur le panier a jusqu’ici été synonyme du pouvoir accordé au chasseur et de l’absence d’intérêt pour les femmes qui cultivaient en même temps. Cela a également conduit à rendre visibles dans l’espace public les héros qui chassent de temps en temps plus que les héroïnes qui cultivent, récoltent et nettoient en permanence. Bref, sans pousser la métaphore au delà de ses limites, elle nous permet de penser le rapport des femmes et des ressources ainsi que la division du travail matérielle et symbolique, mais aussi entre ce qui est donné à voir et à penser et ce qui est largement invisibilisé.

D’ailleurs, si l’on en croit le GIEC, et si l’on s’intéresse aux inégalités socio-environnementales, les femmes sont celles qui paieront largement en matière d’adaptation au changement climatique. Le 8 août 2019, le GIEC publie en ce sens un Rapport Spécial sur « le changement climatique, la désertification, la dégradation des terres, la gestion durable des terres, la sécurité alimentaire et les flux de gaz à effet de serre (GES) dans les écosystèmes terrestres »12. Même s’il existe de très grandes incertitudes en matière d’adaptation, largement dépendantes des choix politiques, l’Asie et l’Afrique sont projetées pour être peuplées du plus grand nombre de personnes susceptibles d’être dépossédées par la désertification et les changements environnementaux, et les femmes sont encore celles sur lesquelles cette catastrophe du quotidien pèsera le plus lourd. C’est en ce sens que les organismes internationaux plaident constamment pour des politiques d’empowerment des femmes, étant donné leur importance dans la résilience des environnements de proximité et des communautés locales14. En effet, l’efficacité des politiques menées sera directement tributaire de l’implication des responsables dans ces communautés et notamment, des femmes.

La perte des moyens de subsistance peut être également synonyme d’un accroissement des violences subies basées sur le genre. Pour le COVID-19, bien qu’il soit un peu tôt pour tirer des conclusions quant à l’impact de cette épidémie, il est visible que le confinement exacerbe les tensions et les violences conjugales. Les appels à la ligne d’écoute « violences conjugales » ont augmenté de 30%15. Les femmes sont souvent confrontées aux violences domestiques et aux abus sexuels en période de catastrophe16. Ensuite, les femmes ont souvent des accès limités aux moyens d’alerte, voire de répression de ces violences culturellement ancrées et considérées comme étant secondaires en temps de catastrophe. Enfin, la représentation des femmes dans les instances de prise de décisions à tous les niveaux sur la réduction des risques de catastrophe naturelle est particulièrement faible et leur rôle rarement correctement identifié17. De nombreux rapports et travaux pointent les faits suivants. Les femmes sont souvent plus pauvres et donc sont plus vulnérables en période de crise. Par exemple, l’Ouragan Katrina, qui a ravagé la Nouvelle-Orléans, aux Etats-Unis, en 2005, a touché en priorité les femmes afro-américaines et leurs enfants. Au Sri Lanka, il a été plus facile pour les hommes de survivre au tsunami de 2004 parce que ceux-ci avaient l’avantage de savoir nager et grimper aux arbres, des compétences qui ne sont enseignées qu’aux garçons.

En ce qui concerne l’adaptation au changement climatique, comme le pointe ce même rapport du GIEC, l’augmentation des sécheresses et des pénuries d’eau touchera principalement les femmes qui sont dans les pays pauvres les principales collectrices, utilisatrices et gestionnaires de l’eau. La raréfaction de l’eau peut augmenter leur charge de travail et diminuer leur possibilité de consacrer leur temps à d’autres taches telles celle de s’éduquer. L’augmentation des épidémies liées au climat, le COVID-19 n’étant qu’une parmi d’autres qui suivront inévitablement, impactera principalement les femmes qui, on le voit aujourd’hui, passent beaucoup de leur temps à s’occuper des malades et de l’éducation des enfants. Enfin, l’érosion de la biodiversité a un impact sur le travail des femmes, qui dépend de la diversité des récoltes et de la proximité de ressources vivrières pour s’adapter à la variabilité climatique. Les paysannes sont responsables de la moitié de la production alimentaire mondiale et produisent entre 60 et 80% de la nourriture dans la plupart des pays en développement18.

De même, les femmes sont essentielles dans le soutien aux foyers et communautés et dans la mise en œuvre de mécanismes d’adaptation et de résilience, comme l’écrivent les rédacteurs du rapport sur le changement climatique et l’égalité de genre19. Dans des pays comme la Bolivie, la Colombie, le Pérou, le Vietnam, l’Indonésie ou encore l’Inde, les femmes sont responsables de la sélection, de l’amélioration de la qualité et du stockage des semences, et de la gestion du petit bétail. Outre des connaissances, les hommes et les femmes ont des pratiques différentes de gestion des ressources naturelles, toutes nécessaires et transférables d’un genre à l’autre pour un usage soutenable et une conservation de la biodiversité20.

L’écoféminisme et le care environnemental

Quels sont les éléments à retirer de cette liste de faits et de chiffres ?

Il n’est pas anecdotique de voir qu’un ouvrage phare en la matière est l’œuvre d’une femme à savoir Silent Spring de Rachel Carson qui, dès 1962, mit en évidence les effets délétères des pesticides sur l’environnement, la vie naturelle et le bruit des oiseaux, soit sa dimension esthétique et sensible, demandant des réponses politiques immédiates. C’est à la suite de tels travaux que le DDT a été banni des campagnes en 1972 aux Etats-Unis. Les années 1970 ont permis de voir l’éclosion d’importants mouvements et travaux écoféministes dans différents pays qui ont mis en évidence l’importance de l’environnement. L’environnement a, en ce sens, été une cause importante, et un processus déclencheur de nombreuses luttes féministes. Réciproquement, ce sont les écoféministes du Sud qui ont relancé la pensée environnementale, en montrant de façon radicale comment, dans des pays qui souffrent de l’héritage d’une domination coloniale qui a atteint leurs potentialités économiques et a dégradé leur environnement, les conséquences environnementales du développement atteignent plus lourdement les femmes.

En Inde, il s’agit du mouvement Chipko en 1973 contre la déforestation et le travail de Vandana Shiva sur la nourriture et le travail agricole est très largement salué21. Une des conclusions que l’on pourrait tirer de ces différents travaux et approches est la nécessité de revoir les mouvements de justice environnementale en termes de genre, notamment dans la perspective de catastrophes à venir. Mieux comprendre les relations changeantes entre femmes et environnements, et analyser les manières dont ces dernières contribuent à des approches relationnelles de la gestion des environnements est essentiel pour l’avenir. Négliger la dimension inégalitaire de l’accès et du droit à la décision est voué à l’échec si on pense préserver l’environnement22. En effet, selon l’OCDE (Social Institutions and Gender Index, SIGI), seulement 37% des 160 pays étudiés donnent un accès égal aux femmes et aux hommes à la propriété et l’usage de la terre. Il importe donc, aujourd’hui, de développer une réflexion sur l’ensemble des risques à venir : les inégalités d’avant la crise (épidémique ou autre), pendant la crise et l’impact de ces inégalités sur la gestion de la crise, et les conséquences de cette dernière sur ces inégalités. La gestion de l’après-catastrophe doit forcément inclure les enjeux liés à l’existence de systèmes patriarcaux.

Invisibilisation et domestication

La question est bien de comprendre ce dialogue entre ce que l’on rend visible et ce qu’on laisse dans l’ombre, ou qu’on rend invisible. Devrions-nous choisir de rester dans l’ombre, ou plaidons-nous pour avoir ce choix et lequel et comment ? Si la place des femmes et de leurs paroles est réduite, voire souvent attaquée, c’est par leur invisibilité structurelle. Il s’agit alors, au-delà de la déploration, de se poser la question ; quelle place est faite à l’invisibilité sur le plan symbolique et de la distribution des valeurs ? Que l’invisible ne se traduise pas si aisément dans le registre du visible, nous le pressentons dans la gêne que nous pouvons éprouver au discours d’héroïsation des pourvoyeuses ordinaires de care – et pas seulement pour son hypocrisie. C’est toute la difficulté de l’éthique du care et de la valorisation de l’ordinaire, du discret, du « bas ». On peut bien accepter d’être invisible à condition de ne pas être dévalorisées du fait de l’être et d’avoir le choix de l’être ou de ne pas l’être, d’avoir le choix des formes dans lesquelles se rendre visible, qui sont souvent des récits, des narrations qui entrent dans le détail, dans la chair du monde ordinaire, qui ne laissent place aux bifurcations imprévues, aux revirements et à l’incertitude des sentiments, leur inévitable ambiguïté. Valoriser l’ombre dans laquelle sont tenues les femmes voudrait dire changer tout un système de valeurs pour ne plus en faire le double obscur de la lumière. Dès lors, sublimer (ou esthétiser) l’ordinaire, ce n’est pas toujours contester la hiérarchie implicite de ce qui est important.

Une clé pour résoudre cette difficulté théorique fondamentale se trouve dans l’environnementalisme ordinaire. Alors que le mouvement environnementaliste s’est essentiellement focalisé sur les espaces et espèces emblématiques, les femmes partout dans le monde sont confrontées à la protection de cet environnement ordinaire, dans ce qu’il a justement de quotidien, de ressource, à la fois matérielle et symbolique. Les analyses précédentes permettent de distinguer un environnementalisme « mainstream » celui de la protection des espaces naturels, caractéristique des élites blanches occidentales et un environnementalisme « des pauvres », qui se préoccupe de la pollution, des inégalités environnementales, des populations vulnérables, enraciné dans les pays défavorisés, et les espaces défavorisés de nos sociétés privilégiées. Cet environnementalisme ordinaire est celui des couches sociales les moins favorisées, parmi lesquelles les travailleurs et travailleuses du care. À ce clivage social, culturel et inscrit dans des rapports de genre correspondent deux idées de nature : l’une qui est celle de la nature « sauvage », extérieure à la société ordinaire, qui doit être protégée comme telle, mise à l’abri des interventions humaines ; l’autre est celle d’une nature dont nous faisons partie, où nous avons des relations d’interdépendance et de responsabilité. Pour le dire autrement, ignorer que l’on vit, aujourd’hui, dans des endroits marqués par des rapports socio-environnementaux à transformer, c’est oublier ce qui fait le substrat des catastrophes à venir, et négliger des possibilités, dans un environnement changeant, de transformation culturelle profonde des rapports aux écologies.

En route vers un environnementalisme ordinaire

Le développement de la richesse matérielle des sociétés n’a été possible qu’au prix de l’exploitation et de l’asservissement d’une grande partie de la planète, êtres humains et non-humains. Dès lors, rendre durable un système injuste ne suffira pas à transformer les valeurs symboliques et matérielles à l’origine de ce développement. En matière de production des environnements ordinaires, le mépris pour les activités de care a conduit à une incomplétude de la conception libérale de la morale et de la justice, celle-ci étant condamnée à poser une hétérogénéité problématique entre la société dans sa dimension morale et ce qui la perpétue (le soin quotidien et invisible, la production de l’environnement quotidien). Ainsi, l’invisibilité du care dans la théorie morale condamne une société à méconnaître la source de sa propre conservation comme société morale, et donc renforce ou justifie l’indifférence ordinaire au travail de care dans les sociétés23. Le care environnemental, finalement, n’est pas une sous-espèce ou une extension du care au non-humain. Le care de l’environnement (aux deux sens : l’attention à porter à l’environnement ordinaire et le bien-être que cet environnement procure aux individus) est emblématique du travail du care ; l’attention à ce qui rend notre vie possible, et que pour cela même nous ne voyons pas et négligeons délibérément. Une vision radicale du care contraint à voir l’ensemble de la forme de vie des privilégiés comme maintenue par une activité de care produite par les dominés, mais aussi par le siphonage des ressources des Suds qui assurent l’entretien de la vie et le niveau de vie des personnes riches des sociétés. Les débats sur le changement climatique et les nations et cultures qui en sont prioritairement et historiquement responsables, et qui font porter à l’ensemble des populations du monde le poids et la responsabilité des transformations apportées par leur propre développement, sont souvent caractéristiques d’une conception éthico-politique indifférente au care, et donc injuste fondamentalement. C’est avec le care environnemental qu’apparaît le non-sens de l’opposition entre care et justice, puisqu’il apparaît que seule l’éthique du care permet de prendre en compte les enjeux de justice globale. Les recherches sur le rôle des femmes dans le travail agricole, dans la gestion des ressources ou de la biodiversité, dans la préservation des vies quotidiennes sont autant de voies pour clarifier les enjeux de justice associés aux transitions socio-écologiques, techniques et économiques et percevoir les limites d’un concept de développement essentiellement orienté vers la préservation de modes de vie fondés sur la sur-exploitation des milieux naturels.

Faisons preuve d’imagination. Qu’implique de revoir ce que signifie la promesse de l’égalité dans l’optique d’intégrer l’importance du genre dans les inégalités socio-environnementales ?

Les propositions suivantes sont des pistes. Les capabilités sont définies ici sommairement comme les capacités des citoyen.ne.s à mobiliser leurs expériences et relations aux milieux, en vue d’enrichir leurs opportunités d’être et d’agir en prenant conscience des différents facteurs qui affectent leurs conditions de vie24. Elles sont le pivot d’une compréhension d’une justice environnementale « s’appuyant sur l’interaction entre les systèmes sociaux et les changements environnementaux de long-terme » dite transformationnelle25. Ces capabilités obligent également à penser la coproduction avec les actrices et acteurs concernés de politiques d’adaptation aux risques qui soient contextualisées et situées socialement, et donc prennent en compte la question du genre26. Ce faisant, nous embrassons une conception de la justice socio-environnementale qui lie les formes de participation politique, la reconnaissance des liens à l’environnement et intègre les justices distributives27. Il s’agit également de valoriser les capabilités d’échanger avec les autres composants du milieu proche et de créer de la valeur, qu’elle soit sociale, culturelle ou environnementale28. Pour les femmes, il s’agit, aussi, d’être en mesure de valoriser des composantes de leurs milieux de vie, qu’il s’agisse de la qualité de l’eau, de rapports sociaux, ou encore d’équipements de proximité. Elles doivent pouvoir choisir de définir ensemble les choix à prendre, en somme de créer ou de contribuer à de l’action collective, en vue de produire cet environnement ordinaire.

Transformer l’action collective et publique, c’est prendre appui sur les relations différenciées, notamment entre femmes et hommes, aux milieux et aux ressources tant symboliques que concrètes présentes dans ces milieux. Les principaux défis sont d’engendrer des situations d’innovation socio-écologique, où l’innovation sociale dépend de la prise en compte de l’environnement ordinaire. Nous définissons l’innovation socio-écologique comme une innovation sociale qui prend appui sur les milieux de vie tout en les enrichissant pour répondre aux défis engendrés par les changements locaux et globaux29. Il s’agit, ainsi, de faire évoluer l’action collective et publique pour répondre aux situations plurielles et évolutives des habitant.e.s et en mettant en exergue la présence des femmes dans ces dispositifs (par exemple, en ce qui concerne l’offre alimentaire de solidarité, pratiques culinaires, agriculture urbaine). La mise en débat du changement climatique avec son cortège de catastrophes comme enjeu pour l’habiter et le vivre ensemble à l’échelle des familles, des bâtiments, des quartiers et des régions s’avère aujourd’hui nécessaire de façon ouverte à la pluralité des voix. La co-production de visions de l’adaptation plus transversales et diverses, moins technocratiques donc, requiert de partir notamment des pratiques et ressentis des habitantes pour co-construire des argumentaires en leur donnant une traduction de politique publique, par exemple en ce qui concerne les projets et initiatives associatives incluses dans les politiques. La notion d’attention, au sens actif, propre au care, de prendre soin de, s’occuper de, peut ainsi s’appliquer à des attitudes et aux pratiques de prise en compte de l’environnement diverses et quotidiennes : comportements individuels ou collectifs soucieux de l’environnement (tri, calcul et limitation de son empreinte carbone, consommation d’énergie, de matériaux,…).

Il faut, dès lors, davantage lier l’écologie aux socialités en se saisissant des ressources et compétences pratiques, morales et esthétiques des femmes : par des restaurants approvisionnés par des invendus alimentaires, des jardins partagés au sein des structures d’hébergement, une prise de conscience de l’aspect convivial et culturel des milieux où l’on vit… En somme, il s’agit de porter attention aux dispositifs et démarches qui peuvent permettre d’articuler justice sociale et environnementale et donner l’occasion aux capacités inventives des femmes de transformer le quotidien : taxation écologique d’aménagement pour soutenir des projets d’adaptation participatifs autour de l’habiter, du vivant et du vivre ensemble, soutien aux initiatives d’organisation locale des repas, de la garde d’enfants, du jardinage, des l’accompagnement des personnes âgées. Faire place à la puissance d’agir des femmes est une condition de l’enracinement de la démocratie sur le terrain et du développement de notre capacité collective de mieux vivre et de résister dans les désastres à venir.

La crise actuelle fait donc enfin prendre conscience du rôle essentiel des femmes dans la production de l’environnement quotidien partout dans le monde, mais aussi des risques que font courir à tous l’invisibilisation de leur contribution et le mépris pour toutes les tâches de soin et d’entretien des quotidien.

Nathalie Blanc, géographe, Sandra Laugier, philosophe, Pascale Molinier, psychologue, Anne Querrien, sociologue

1 Seager, J. (2016). Gender Global Environmental Outlook. Nairobi: United Nations Environment Programme.

2  Blanc, N. et Paddeu, F. (2018) L’environnementalisme ordinaire. Transformer l’espace public métropolitain à bas bruit »EspacesTemps.net, Association Espaces Temps.net, titre du fascicule : Travaux, p. 16. URL : https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-02185381. Consulté le 19 mars 2020.

3 Lire notamment : Seager, J. (2014). Disasters are gendered: What’s new? In Zinta Zommers & Ashbindu Singh (Eds.), Reducing Disaster: Early Warning Systems for Climate Change. New York: Springer ; Seager, J. (2019). New visions for nature and nature’s contributions to people for the 21st century. New visions for nature and nature’s contributions to people for the 21st century. Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services (IPBES). Leach M, Scoones I, Stirling A, 2010, Dynamic Sustainabilities: Technology, Environment, Social Justice, Earthscan.

4 L’approche par les capabilités a été développée par Amartya Sen, et Martha Nussbaum : Sen, A., 1979, Equality of What ?, The Tanner lecture on human values, Stanford University ; Sen, A., 2010, The idea of justice, London, Penguin books ; Nussbaum M. (2000). Women and human development.The capability approach, Cambridge, Cambridge University Press. En français : Capabilités Comment créer les conditions d’un monde plus juste? Paris : Flammarion-Climats.

5 Nous pensons que cette approche de la catastrophe par les capabilités permet de répondre à la suspension des droits née de l’urgence par une évaluation des droits concrets, ce qui « assure une ressource normative » (Chavel, S. (2019) Le paradigme des capabilités face aux situations de désastre, raison-publique.fr, https://www.raison-publique.fr/article773.html), mais aussi de mettre en rapport les attentes subjectives et les possibilités de droits.

6 Caroline Criado Perez dans Invisible Women : Exposing Data Bias in a World Designer for Men (2019) explique que 29 millions articles ont été publiés concernant Zika et Ebola, mais moins d’1% des publications concernait l’impact genré de l’épidémie. Cf. aussi l’article récent qui annonce un programme de recherche à venir : https://www.thelancet.com/journals/lancet/article/PIIS0140-6736(20)30526-2/fulltext

8 Laugier S., Molinier P., Paperman P. Nous défendre – face au discours politique sur le Covid-19 AOC. Analyse Opinion critique, 7 avril 2019. Sur le care Paperman P., Laugier S. (eds.) Le souci des autres, éthique et politique du care (2005) éditions de l’EHESS.

10 Marlène Schiappa, chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations, a adressé à Céline Calvez, Députée des Hauts-de-Seine, une lettre de mission visant à analyser la place des femmes expertes dans les médias au sens large en cette période de confinement et de crise de COVID-19.

12 Cf.Ursula K. Le Guin, « Le fourre-tout de la fiction », in Danser au bord du monde. Mots, femmes, territoires, traduit par Hélène Collon, L’éclat 2020, p. 197-204.

14 Les risques d’instrumentalisation des femmes rurales des Suds, notamment par le biais de l’ongisme, et celui de leur acculturation, doivent cependant faire l’objet d’une attention critique.

15 https://www.un.org/fr/covid-19-riposte-globale/covid-19-lonu-alarm%C3%A9e-par-la-%C2%AB-flamb%C3%A9e-%C2%BB-des-violences-domestiques ; https://www.unfpa.org/sites/default/files/resource-pdf/COVID-19_A_Gender_Lens_Guidance_Note.pdf.

16 Food and Agriculture Organization (FAO) of the United Nations, Rome, 2016, Gender-responsivedisaster risk reduction in the agriculture sector, Guidance for policy-makers and practitioners.

18 Aguilar Revelo, L., (2009), Manuel de formation sur le genre et le changement climatique, San José (Costa Rica) : Absoluto, https://portals.iucn.org/library/node/9395.

20 Aguilar, L., Mata, G. et Quesada-Aguilar, A., (2010), Gender and biodiversity, International Union for Conservation of Nature (IUCN).

21 Hache, E. (2016) Reclaim, recueil de textes écoféministes, textes choisis et présentés par Émilie Hache, postface de Catherine Larrère, éditions Cambourakis, Larrère, C. (2012): Féminisme écologique ou écologie féministe Tracés. Revue de Sciences humaines.

22 La question de l’équité est consubstantiellement associée à celle du développement durable comme le montrent bien Gupta et al. (2019).

23 La philosophe Annette Baier en rend compte dans son article What do Women Want in Moral Theory?. Voir aussi Laugier S. (ed.), Tous vulnérables ? Payot, 2012.

24 Sen, A., 2010, L’idée de justice, Flammarion.

25 Blanc N., Laigle L, 2018. Narratives, capabilities and climate change : towards a sustainable culture, in Birkeland I., Burton R., Parra C., Siivonen K. (Eds), Cultural sustainability and the nature-culture interface. Livelihoods, policies, and methodologies. New York, Routledge, Chapter 13.

26 Gupta, J., Seager, J. (2019). Re imagining the driver-pressure-state-impact-response framework from an equity and inclusive development perspective. Sustainability Science (2020) 15:503-520.

27 Schlosberg, D. (2004) Reconceiving environmental justice: global movements and political theories. Environ Politics 13(3):517–540.

28 Les pistes évoquées dans le présent article reprennent les conclusions du rapport du projet CAPADAPT financé dans le cadre du programme GICC par l’ADEME (2017/2020), adaptation des villes au changement climatique et « capabilités » : vers une approche en termes de développement humain.

29 Cette définition résulte du travail mené dans le cadre du projet CAPADAPT ci-dessus cité et développé en collaboration avec L. Laigle.

Multitudes en images

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