83. Multitudes 83. Eté 2021
Majeure 83. L’Iran par-delà la République islamique

Intégration et isolement
Les deux faces de la révolution iranienne

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À l’époque de la révolution de 1979, je participais à un groupe marxiste qui essayait, comme tous les autres, de la comprendre à partir d’analyses de classe abstraites et prédéterminées. Ces groupes partaient de certaines idées abstraites du « prolétariat » et de la « bourgeoisie » et les plaquaient sur la situation iranienne, comme si les factions politiques de l’époque représentaient l’une ou l’autre classe. Si l’on veut comprendre la nature réelle de la révolution iranienne, il faut pourtant partir de tous autres concepts. J’essaie d’analyser la révolution et ses conséquences à l’aide des concepts « d’intégration » (dans le système capitaliste mondial) et d’« isolement » (par rapport au nouvel ordre mondial). Ces deux concepts devraient s’éclairer à partir de la catégorie de l’« accumulation primitive du capital ».

La complexité de la révolution iranienne de 1979 ne s’explique pas de manière univoque. C’est pourquoi je propose de recourir aux catégories d’« intégration » et d’« isolement » pour comprendre les dimensions à la fois générales et particulières de cet événement et ses conséquences. L’« intégration » met l’accent sur la nature capitaliste générale partagée par tous les pays dits du « tiers-monde » ou « périphériques », tandis que l’« isolement », considéré comme un moment de cette « intégration », permet d’analyser les caractéristiques réelles et concrètes qui distinguent l’Iran de pays tels que l’Arabie saoudite ou la Turquie.

L’intégration

Commençons par l’intégration, parce qu’elle qui vient en premier, conceptuellement et historiquement. Il est vrai que l’Iran fait partie du système capitaliste mondial, mais il ne suffit pas de le qualifier tout simplement de pays capitaliste. Il faut parvenir à comprendre le développement historique concret du capitalisme dans chaque pays en particulier. Il doit donc exister des médiations entre l’universel et le particulier. L’« accumulation primitive du capital » joue justement le rôle de médiation entre ces deux aspects.

Le processus de développement capitaliste a toujours été associé en Iran à une absence de différenciation de classes. Nous pourrions la problématiser comme étant la difficulté à relier, de manière directe et distincte, les forces sociales aux agents politiques. Nous observons, autrement dit, un caractère informe ou indéterminé de toutes les couches ou classes sociales. Négligeant le devenir réel des relations sociales, les marxistes orthodoxes iraniens ont eu tendance à envisager les groupes ou les partis politiques (y compris eux-mêmes) comme s’ils représentaient des classes sociales, comme si les formations sociales étaient constituées par des catégories prédéfinies et statiques et étaient destinées à suivre un mouvement historique vers le progrès. Au lieu de réduire toutes les situations à une contradiction principale entre la bourgeoisie et le prolétariat, nous devons tenir compte de la spécificité concrète de chaque situation. C’est la reproduction des conditions socio-économiques qui crée le cadre historique et concret de la formation des classes ; l’affirmation purement abstraite de l’existence du capitalisme dans un pays ne permet pas d’expliquer la signification politique des différentes classes et de leurs actions.

Dans le contexte historique de l’Iran, les dépossédés, les « populations urbaines pauvres », représentaient tous ceux qui partageaient certains traits avec les « pauvres au sens propre » : ils n’étaient pas intégrés au capitalisme, n’avaient pas de position sociale stable et leur vie matérielle n’avait pas atteint le niveau de reproduction et de stabilité requis pour former des intérêts de classe clairs et distincts. En tant que tels, leurs intérêts restaient opaques, y compris pour eux. Leurs griefs n’avaient pas encore pris la forme de revendications particulières ou de revendications de nature positive et différentielle.

Il faut insister sur les contradictions qui ont marqué le passage de la société iranienne au mode de production capitaliste, en particulier après les « réformes agraires » de 1961 – un processus vigoureusement mis en œuvre par un gouvernement assis sur les réserves de pétrole et associé à des forces rétrogrades. Il semble donc qu’aucune véritable modernisation ne soit intervenue à ce stade, et cet aspect n’a pas échappé à Michel Foucault, spectateur enthousiaste de ce processus, qui l’a qualifié de « modernisation qui est en elle-même un archaïsme1 ». Les analyses qui réduisent, par conséquent, la complexité de la situation au projet de modernisation accélérée du shah dans une société qui n’y était pas préparée ne tiennent pas, puisque son gouvernement a opéré par le pillage direct, plutôt que par l’exploitation des travailleurs et la mise en œuvre de la rationalité « instrumentale » de la modernisation.

L’expression sociale de l’accumulation primitive pourrait se résumer à la notion de « populations urbaines pauvres ». On pourrait faire remonter l’émergence de ces « populations urbaines pauvres », au sens littéral de l’expression, à la croissance exponentielle de la population de la capitale et d’autres centres urbains, et à l’apparition de taudis autour d’eux. Mais la notion de populations urbaines pauvres, telle que je la formule, ne se limite pas à un sens littéral, et donc aux squatteurs qui ont occupé les bidonvilles à l’aube de la révolution, etc. Cette expression désigne « les chômeurs urbains » et regroupe des couches sociales plus larges que la somme des communautés évoquées ci-dessus – le taux de chômage est passé de 3 % en 1976 à près de 14 % en 1979. De ce point de vue, les paysans dépossédés (qui aux débuts du capitalisme dans les pays de l’Europe de l’Ouest, étaient généralement perçus comme le résultat des enclosures) ne constituaient qu’une partie des populations urbaines pauvres, lesquelles comprenaient d’autres couches sociales, telles que le lumpenprolétariat et la petite bourgeoisie traditionnelle en faillite. Dans une société où les classes ne sont pas encore conscientes d’elles-mêmes en tant que classes, les populations urbaines pauvres représentent un agrégat d’éléments de tous horizons et de toutes origines. Ils constituent une masse informe qui se rassemble sous une vague idéologie comme l’islam.

La révolution a donc semblé se composer de deux parties : la société civile, c’est-à-dire le mouvement antimonarchique et démocratique principalement issu des classes moyennes ; et les populations urbaines pauvres, qui n’avaient pas d’objectifs ou de revendications précis. Les populations urbaines pauvres ne constituent pas seulement un mouvement distinct de la société civile ; elles sont aussi une expression de l’immaturité et de l’absence de détermination de toutes les classes. Dans la bourgeoisie ou le prolétariat eux-mêmes, nous avons affaire à des sous-ensembles de populations urbaines pauvres. L’accumulation primitive (et l’apparition des populations urbaines pauvres) a eu pour envers la formation d’un État autocratique, qui a eu lui-même pour fonction de déposséder une vaste population en recourant à la force extra-économique et en concentrant les richesses dans les mains de quelques-uns.

Comme dans tous les pays capitalistes, l’Iran a recouru périodiquement à la force extra-économique, c’est-à-dire à l’État, en vue de l’accumulation du capital. L’État créé par le clergé chiite sous la bannière et le discours de l’anti-impérialisme a relancé le même processus, – et précisons qu’au vu des forces historiques, cela était la seule manière d’intégrer l’Iran dans le système capitaliste mondial. Si la République islamique n’a rien transformé à proprement parler, elle a intensifié la force extra-économique et l’a combinée avec les nouvelles directives néolibérales du FMI et de la Banque mondiale. Durant les trois décennies qui ont suivi la fin de la guerre Iran-Irak, une nouvelle classe dirigeante est apparue, qui s’est ancrée plus encore dans la spoliation des richesses publiques par le pouvoir étatique. Les expériences de la guerre et de l’isolement politique n’ont fait que faciliter et rendre plus efficace l’usage de la violence pour un État qui était déjà despotique. Le fait que tout cela se soit produit sous le jargon de la « justice islamique » et de la bataille contre les États-Unis – le « Grand Satan » – prouve, entre autres choses, le rôle important des populations urbaines pauvres (dans la fondation et le maintien de la République islamique) en tant que force sociale facile à manipuler parce qu’elle n’avait pas d’intérêts de classe bien définis.

En termes de forces et de développements historiques réels, cependant, l’État de la République islamique n’a presque rien modifié. Les islamistes ont été pires encore que le système monarchique qui les avait précédés. Ils se sont contentés d’organiser l’intégration de l’Iran dans le système capitaliste, en appliquant des politiques de plus en plus néolibérales. Il y a donc cette situation étrange d’un pays très « anti-impérialiste » sur les plans politique et culturel qui, en ce qui concerne les décisions économiques et sociales réelles, agit comme la pire espèce de capitalisme rentier, pratique la corruption, applique des politiques néolibérales fondées sur la privatisation et la dérégulation et crée les conditions les plus difficiles pour le mouvement des travailleurs. Il ne faut pas oublier en effet que l’un des premiers actes du régime islamique a été de supprimer le droit de grève et d’interdire la formation de syndicats indépendants.

L’État-nation

Comme je l’ai déjà signalé, le passage de l’universel ou du général au particulier implique un grand nombre de relais ou de médiations. L’État ou l’État-nation est peut-être le plus important d’entre eux.

La formation de l’État-nation est, d’une manière générale, un facteur indispensable dans la transition vers le mode de production capitaliste, même si elle est malheureusement restée sous-théorisée dans le marxisme jusqu’ici. Faute de pouvoir approfondir ici la théorie ou l’histoire de la construction de l’État-nation, je me contenterais d’indiquer deux faits importants. En ce qui concerne l’idée de nation, tout d’abord, on peut dire que l’Iran est plus unifié que beaucoup d’autres pays de la région. Ce n’est pas un effet du nationalisme, car, comme nous le savons tous, chaque nation est construite rétroactivement par une force souveraine sur la base d’une « origine » idéologique et imaginaire.

Dans le cas de l’Iran, le fait important est que nous avons payé le prix de l’unité nationale depuis très longtemps, dans la souffrance et dans le sang. Il y a près de cinq siècles, la dynastie des Séfévides a imposé par la force le chiisme à tous ses sujets et consolidé ainsi notre unité en tant que « nation » contre les Ottomans sunnites aux frontières. Au XXe siècle, Reza Chah a utilisé l’armée pour écraser les chefs tribaux et régionaux et assuré à nouveau notre « unité », cette fois en tant que « nation moderne », dotée d’un nouveau nom et d’un nouveau drapeau. Cette « unité nationale » est un trait qui distingue l’Iran de beaucoup de ses voisins. Le deuxième point concerne naturellement l’État. Celui-ci jouit en Iran d’une tradition de 3 000 ans de despotisme ; il a agi à bien des égards comme une armée d’invasion, en tuant et en pillant (pas étonnant qu’il ait si bien réussi dans son rôle d’agent de l’accumulation primitive). Sans recourir aux vieilles discussions sur le « mode de production asiatique » dans le cas de l’histoire iranienne, de simples faits historiques suffisent à prouver que l’État – plutôt que telle ou telle classe sociale – en a été le principal protagoniste. De la même façon, dans la transition vers l’histoire moderne et le capitalisme, c’est l’État, en tant qu’incarnation de la force extra-économique, qui a été jusqu’ici l’acteur dominant.

L’isolement

Les deux facteurs que j’ai mentionnés expliquent en grande partie l’importance de l’« isolement ». Mais pour le comprendre pleinement, nous devons examiner la période qui a suivi la victoire de la révolution de 1979. Comme toute révolution, celle-ci a été obligée de se défendre contre des ennemis intérieurs et extérieurs. Toutes les énergies potentiellement libératrices de la révolution ont été confisquées et dirigées vers le projet de construction de l’État. Un certain nombre d’éléments contingents s’y sont ajoutés : les positions réactionnaires du clergé, dont étaient issus les principaux dirigeants du mouvement ; la présence massive des populations urbaines pauvres et les effets destructeurs de leur hégémonie ; différents événements historiques, dont l’occupation de l’ambassade américaine et la prise d’otages ; et, surtout, la guerre avec l’Irak (la liste n’est évidemment pas exhaustive). Il n’est pas étonnant que le projet de construction de l’État ait abouti à la fondation d’une théocratie réactionnaire et despotique. Mais il ne faut pas oublier non plus qu’au-delà de la légitimité idéologico-politique, l’existence et les institutions mêmes de ce nouveau régime étaient ancrées dans une grande révolution populaire. De fait, la tension entre les deux forces sociales de la révolution – les classes de la société civile et les populations urbaines pauvres – s’est reproduite par la suite au sein du régime islamique, sous la forme d’une lutte entre les fondamentalistes et les réformateurs. C’est ce qui explique que nous ayons aujourd’hui deux chefs d’État (le Guide de la révolution et le Président), deux forces armées, deux types de tribunaux et deux services de renseignement ! Nous pouvons dire que, dès le départ, l’« isolement » a été à la fois une condition préalable et une conséquence nécessaire de la fondation de la République islamique.

Au cours des quatre dernières décennies, les Iraniens ont payé un lourd tribut à l’isolement culturel, politique, financier et économique de leur pays ; mais c’est l’État de la République islamique (notamment son aile dure, et ses multiples organisations mafieuses semi-officielles) qui en a récolté les fruits : l’organisation et l’utilisation de la violence étatique pour éliminer toute opposition (en particulier de gauche) au nom de la guerre contre le « grand Satan » ; le mépris total pour les droits humains ou pour tout code de droit international susceptible d’entraver ses actions ; le secret bancaire utilisé (entre autres) pour transférer les richesses pillées ; la contrebande et le trafic d’armes ou de marchandises à grande échelle. Les dirigeants de la République islamique ont déclaré à plusieurs reprises que la guerre contre l’Irak, longue et dévastatrice, avait été une « bénédiction divine » ! La guerre n’a été pourtant que l’une des facettes du grand « isolement », sans lequel ils n’auraient jamais pu fonder l’une des dictatures les plus implacables de la région, ni agir comme le principal agent d’« intégration » dans le système capitaliste mondial.

Vers un autre horizon

Le meilleur moyen de conclure cette discussion – et de prouver sa pertinence politique – est peut-être de faire ressortir les interactions dialectiques entre les deux pôles de l’intégration et de l’isolement. Les conflits réels entre ces deux processus distincts ont conduit plusieurs cercles et personnalités de gauche, à la fois en Iran et en dehors, à proclamer que nous devions faire un choix : défendre le régime islamique pour son « antiaméricanisme », quitte à justifier l’exécution de prisonniers politiques (en mettant par conséquent l’accent sur l’intégration) ; ou exiger l’effondrement du régime, quitte à favoriser l’intervention militaire des États-Unis (en considérant par conséquent l’« isolement » comme la source des problèmes). Mais le fait est que, s’il existait un jour une force politique marxiste réelle en Iran, sa stratégie à long terme devrait consister avant tout à montrer au peuple que la lutte pour la démocratie et la lutte contre le capitalisme sont structurellement inextricables et que la victoire de l’une présuppose la poursuite de l’autre. Toutefois, la vérité politique découle de l’histoire. Pendant les huit années du mandat présidentiel de Mahmoud Ahmadinejad (que l’on compare souvent à tort à Hugo Chávez, mais dont le rôle historique a été beaucoup plus proche de celui de Vladimir Poutine), l’« intégration » et l’« isolement » se sont rejoints et ont démontré une fois encore la réalité qui se révélait dans les situations extrêmes : l’unité des opposés.

Le nouveau cycle d’« accumulation primitive » lancé par Ahmadinejad a suivi, dans beaucoup de ses détails, les directives néolibérales de la Banque mondiale – et confirmé une fois de plus la nature « inégale et combinée » de la « subsomption formelle dans le capitalisme ». Bien qu’il ait fondé son discours sur la justice et l’égalité, l’argent qu’il a donné « directement » au peuple sous forme de subventions est devenu rapidement insignifiant en raison de la hausse de l’inflation et de la dérégulation toujours croissante des marchés des produits et du travail ; il était de toute manière insignifiant par rapport aux richesses acquises par la –privatisation, la rente ou la corruption directe. Les politiques d’Ahmadinejad, et leur poursuite sous son successeur, ont entraîné une pauvreté de masse sans précédent dans l’histoire contemporaine de l’Iran. Avant même le début de son second mandat, les gens pouvaient pressentir l’avenir horrible qui se préparait. Le « Mouvement vert » a été, de fait, une réaction au nouveau cycle d’« accumulation primitive » avant qu’il se réalise – ce qui prouve que le rapport entre l’économie et la politique ne se réduit pas à un rapport de causalité.

Quant à l’« isolement », il ne fait aucun doute que le discours d’Ahmadinejad – son antisémitisme et son négationnisme, son populisme anti-occidental et sa démagogie – n’a pas été seulement un « don du ciel » pour le régime israélien, mais aussi la cause directe de la sanction de l’Iran par le Conseil de sécurité des Nations Unies et du renforcement de son isolement par rapport au reste du monde. Il est certain que les deux processus distincts – et, d’une certaine manière, divergents – d’intégration et d’isolement se sont intensifiés sous le mandat d’Ahmadinejad. Cette intensification simultanée révèle leur unité dialectique, plus que tout autre chose, et prouve, comme j’ai tenté de le montrer, que si nous voulons parvenir à une analyse structurellement solide de la situation iranienne d’un point de vue marxiste, nous n’avons pas d’autre choix que de recourir à ces deux catégories.

La plus grande réussite des soulèvements de 2018-2019 est le changement de la position symbolique des soi-disant « subalternes » (mostazafin) en Iran. Ces manifestations ont été plus étendues que le Mouvement vert en 2009, touchant des provinces éloignées (petites villes et villages) qui ne s’étaient pas beaucoup impliquées dans le mouvement précédent. Cette expansion du domaine des protestations signifie la participation plus forte des couches populaires et pauvres, qui sont en vérité les couches de la société dans lesquelles le régime a toujours puisé sa légitimité symbolique. Rappelons que depuis l’instauration de la République islamique en Iran, les Mostazafin (« populations urbaines pauvres »), qualifiés par le régime islamique d’« omniprésent Oummat », ont joué le rôle d’une infanterie omniprésente pour la protection de l’État religieux, à savoir un État fondé sur la charia islamique. Pourtant ce sont les mêmes « populations urbaines pauvres » qui ont été les véritables victimes du processus continu d’accumulation primitive du capital en Iran, qui s’est intensifié ces dernières années. Le changement de leur position dans la structure politique laisse donc présager l’affaiblissement des projets réformistes et la rupture des liens entre les partisans de la ligne dure islamique et le corps politique. Lors des manifestations de 2018-2019, les classes défavorisées autrefois silencieuses se sont radicalisées sous l’effet de la poursuite et l’intensification des pressions économiques – qui ne découlent pas principalement des sanctions américaines mais qui ont plutôt leurs propres racines dans l’économie politique de l’Iran post-révolutionnaire – et ont spontanément rejoint le reste des couches protestataires de la société.

Le contexte historique des manifestations de 2018-2019 mérite d’être mentionné car il a été commun à de nombreuses manifestations, ces dernières années. On peut l’appeler la politique des factions : les manifestations et grèves des travailleurs dans différentes villes ; les protestations des étudiants contre l’atmosphère hautement sécurisée des universités ; les manifestations des employés retraités pour des pensions non payées ; les protestations à grande échelle contre les banques et les institutions financières impliquées dans les combines ; la lutte des femmes et des minorités religieuses ou ethniques (qui sont exclues de la participation politique) pour leurs droits ; les protestations des enseignants et des infirmières ; et les diverses manifestations des chômeurs, sans oublier la résistance des couches les plus privilégiées de la société civile qui ont lutté sans relâche pour la liberté de pensée et de parole contre l’idéologie religieuse et autoritaire. Une caractéristique importante de ces mouvements en Iran est qu’ils vont au-delà des spécificités nationalistes, religieuses, ethniques et de genre, et sont capables de se rassembler contre une cause commune malgré toutes les différences. Ainsi, les différences sont maintenues sans être annulées et gommées. C’est en ce sens que les différentes revendications peuvent engager des luttes pour les droits particuliers, et en même temps embrasser un horizon universel.

Traduction de l’anglais par Christophe Degoutin

1 Michel Foucault, « Le chah a cent ans de retard » [1978], dans Dits et écrits, III, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », 1994, texte no 243, p. 680.