Depuis le 6 janvier 2026, des milices djihadistes intégrées à l’armée du gouvernement d’Ahmad El Şara en Syrie ont assiégé la région de Kobané. Elles y ont massacré des combattant·es et déplacé de force les populations kurdes de cette région. Elles se sont vengées contre les femmes combattantes kurdes, les ont torturées et humiliées. Ces violences menacent de faire disparaître l’expérience politique du Rojava, lieu hautement symbolique de la résistance kurde et des peuples sans État, qui incarne un autre horizon d’émancipation politique au Moyen-Orient – au-delà des jeux géopolitiques – à travers une alternative fondée sur les conseils, l’autogestion et le confédéralisme démocratique.
Mahir Sargın reviendra sur ces événements dans un prochain numéro de la revue lors d’un entretien avec Behrang Pourhosseini, membre de la rédaction de Multitudes et du collectif Roja qui a participé, fin janvier 2026, aux actions et manifestations de solidarité mondiale avec le Rojava En partant des derniers développements en Syrie de la question kurde, il reprendra l’historique du PKK et l’appel de son dirigeant Abdullah Öcalan à dissoudre le mouvement et à déposer les armes en Turquie (27 février 2025).
L’accord d’« intégration » signé le 10 mars 2025 entre le président du Gouvernement de transition syrien, Ahmed El-Şara, et le commandant en chef des Forces démocratiques syriennes, Mazlum Abdi, s’est effondré avec les affrontements ayant débuté à Alep et s’étendant à l’ensemble du Rojava. À la suite de la crise d’Alep – après le retrait des forces kurdes de la ville – l’accord du 18 janvier 2026 s’est lui aussi effondré en moins de vingt-quatre heures, entraînant l’extension de la guerre à tout le Rojava. Malheureusement, au cours de ce processus, le Mouvement kurde a commis une erreur tactique, laquelle a également entraîné une défaite stratégique.
En réalité, Öcalan a clairement exposé deux critères fondamentaux dans son Appel du 27 février 2025 et dans ses déclarations ultérieures :
1. Toute forme de nationalisme fondée sur l’autonomie, le fédéralisme, l’État indépendant et le culturalisme doit être rejetée.
2. La stratégie de la guerre de libération nationale fondée sur la violence armée doit être abandonnée.
La proposition d’Öcalan était la suivante : une lutte politique démocratique fondée sur l’intégration de toutes les forces armées. Il a déclaré aux forces en Syrie : « Ne faites pas confiance à des acteurs tels que l’Amérique, Israël ou l’Iran, et intégrez-vous à l’État ». Il a proposé une police locale et une représentation locale dans les régions kurdes.
Or, le Mouvement kurde en Syrie avait pris le contrôle de l’administration dans des zones à majorité arabe, avec le soutien des tribus arabes, au cours de la lutte contre Daech. Il a accordé une confiance excessive au soutien des tribus arabes et des États-Unis. Pourtant, il a d’abord été abandonné par l’Amérique et la Coalition internationale à Alep, puis délaissé par les tribus arabes dans des régions telles que Raqqa et Deir ez-Zor. À ce stade, il n’existe plus réellement de Forces démocratiques syriennes. Le Mouvement kurde s’est retrouvé confiné à Kobané et Qamishlo. En raison de cette erreur, des dizaines de Kurdes ont perdu la vie et des milliers ont été contraints à l’exil. Toutes les installations pétrolières et les points stratégiques sous leur contrôle ont été perdus.
Les prisons où étaient détenus les prisonniers de Daech sont également passées sous le contrôle des forces gouvernementales. De fait, l’envoyé spécial des États-Unis pour la Syrie, Tom Barrack, a déclaré le 20 janvier 2026 que « les Forces démocratiques syriennes ont atteint leur date d’expiration, l’allié principal est l’État syrien dirigé par El-Şara ». Cela signifie qu’il n’existe désormais plus de soutien américain. Par ailleurs, les États-Unis se sont montrés satisfaits du transfert des prisons abritant des détenus de Daech sous le contrôle du gouvernement. De surcroît, à compter du 22 janvier 2026, les prisonniers de Daech au Rojava ont commencé à être transférés en Irak, où ils seront jugés. Par conséquent, le discours de la menace Daech ne confère malheureusement plus aux Kurdes le prestige international dont ils bénéficiaient auparavant. En réalité, lors de la rencontre tenue à Paris le 6 janvier 2026, Israël et la Syrie étaient déjà parvenus à un accord. Malgré cela, le Mouvement kurde a continué de se fier au soutien de puissances extérieures et a commis une erreur tactique. À ce stade, il tente d’apaiser l’opinion publique kurde par des appels à la résistance, et les affrontements se poursuivent en raison de l’entêtement de facto des deux parties ; toutefois, en définitive, le président El-Şara et le général Mazlum Abdi se sont accordés sur la mise en œuvre de l’accord du 18 janvier en vue d’une « intégration totale ». Le gouvernorat de Hassaké et un poste de vice-ministre de la Défense seront attribués aux Kurdes ; la sécurité intérieure dans les villages et les villes kurdes sera assurée par les Kurdes ; les Kurdes seront représentés au parlement national et dans l’ensemble des institutions de l’État ; et les Forces démocratiques syriennes seront intégrées individuellement à l’armée.
Cet accord, bien qu’il soit en deçà de celui du 10 mars, est conforme à la conception de l’intégration d’Öcalan, contrairement à ce qui est véhiculé par les milieux extrémistes. Le processus de paix et de société démocratique initié par Öcalan est saboté par des forces internationales et locales, et malheureusement certains acteurs kurdes tentent également d’en perturber le cours. Dans une conjoncture où l’axe de résistance en Palestine s’est effondré, où un processus de contre-révolution a commencé en Amérique latine et où même l’équilibre entre l’Amérique et l’Europe est rompu, les mouvements armés de libération nationale n’ont plus, pour les peuples, de fonction ni de bénéfice positifs. Les guerres par procuration sont désormais terminées ; les puissances impérialistes mondiales et régionales s’affrontent désormais de manière directe. Le Rojava, qui s’est maintenu grâce au soutien de la Coalition internationale et des tribus arabes, constituait un objectif utopique du point de vue de la realpolitik et se trouve aujourd’hui en situation d’effondrement. Öcalan est conscient de l’ensemble de ces dynamiques et s’efforce de garantir la sécurité des Kurdes autant que leur liberté.
Comme Öcalan l’a également souligné, la nationalisation kurde ne peut se réaliser que dans un cadre démocratique, et le principal bassin de cette nationalisation n’est pas le Rojava mais la Turquie. L’utopie autonomiste théoriquement représentée au Rojava ne peut être construite à partir des opportunités conjoncturelles offertes par les rapports de force internationaux et les guerres par procuration. Aujourd’hui, les acquis des municipalités kurdes en Turquie sont bien plus concrets et durables que l’autogestion au Rojava. Le Rojava constituait le dernier atout du nationalisme kurde. Or, une fois de plus, l’histoire a donné raison à Öcalan. Si ce processus conflictuel aboutit à une « intégration totale », une période de lutte démocratique plus réaliste s’ouvrira pour les Kurdes, et les acquis du peuple kurde se pérenniseront.
Sur le même sujet
Articles les plus consultés
- La catastrophe radioactive de Goiânia au Brésil. Conflits sur l’interprétation d’un désastre, comment vivre après ?
- Quand les arts détournent l’intelligence artificielle
- Il faut défendre les invulnérables. Lecture critique de ce qu’on s’est laissé dire, à gauche, sur la pandémie de covid
- Émeutes : chronique d’une politique-spectacle
- Le partage du sensible

