Nous vivons actuellement une transformation du monde qui remet profondément en question toutes les certitudes. Cette remise en question se manifeste à travers deux processus : l’accélération que la médiation technique produit dans tous les domaines de la vie et la crise environnementale anthropique, qui destitue la nature de son rôle de toile de fond et la rend instable. Ces deux processus exigent des solutions, au moins initialement, technologiques. Il n’est pas surprenant que, dans ce contexte, la politique subisse un processus de transformation vertigineux, qui exigera de reformuler son vocabulaire et ses pratiques. Nous serons contemporains de notre époque si nous sommes capables d’inventer cette politique.
L’invention politique suppose toujours l’articulation de l’héritage d’une tradition et l’imagination d’avenirs. En particulier, de cette tradition faite de mélanges, d’extinctions, de métissages et d’hybridations que nous parvenons à faire nôtre. Il ne sera possible d’accueillir une nouvelle politique que si nous sommes capables de nous affirmer de manière critique et attachée à ces traditions de pensée radicale sur le mode de vie, la technologie et l’écologie qui se sont tissées en Amérique latine. Il n’y aura d’avenir ouvert que si nous activons une imagination à la hauteur du présent. Hériter de ces traditions qui enseignent que la nature et l’environnement ne sont pas des ressources, et que l’innovation et la technologie ne sont pas de simples outils des décisions politiques, mais qu’elles définissent leurs propres politiques. Ouvrir l’imagination à de multiples futurs qui rétablissent la possibilité d’un monde désirable. Pour cela, il est nécessaire de réfléchir à la coexistence toujours tendue entre la politique, la nature et la technologie.
A. Définir le monde
1. Nous assistons à une grande transformation qui engendre un monde nouveau pour deux raisons : a) tout ce qui est associé à la technologie produit un changement dans le monde à partir de l’émergence et de la consolidation de médiations informatiques omniprésentes qui accélèrent les modes de vie et soutiennent un nouvel ordre algorithmique de l’existant ; b) tout ce qui est associé à la nature subit des changements qui produisent une instabilité fondamentale. Le changement climatique, le réchauffement de la planète, la dévastation environnementale ne sont que les marques d’une ère baptisée Anthropocène.
2. Cette grande transformation trouve son origine dans une double rupture. Il n’est plus possible de circonscrire un monde social ou culturel indépendamment des médiations technologiques ou des processus naturels. L’illusion d’un monde social/culturel autonome est déchue. Il n’est plus possible de définir un monde exclusivement à partir de l’action de l’être humain. L’illusion de l’exceptionnalité de l’humain est destituée. Nous assistons à l’émergence d’un monde multiéchelle qui se définit par l’imbrication de la vie, de l’intelligence et de la technologie. Il est donc nécessaire d’inventer de nouveaux mots.
3. On peut rechercher de multiples origines historiques à cette grande transformation. Toute recherche d’une origine rétablit l’illusion d’une rupture unique et d’une limite précise. Le monde contemporain se définit par quelque chose de plus radical : le temps et l’espace ont cessé d’être des catégories a priori pour être modifiés par les processus technologiques et naturels mêmes que nous traversons. Il n’est plus possible de situer, car le temps et l’espace ont cessé d’être des définitions d’un contexte pour devenir un matériau instable susceptible de transformation. Le rythme de ces transformations, qui affectent de plus en plus les conditions de subjectivation, continue de s’accélérer.
4. Le monde contemporain échappe aux possibilités historiques de connaissance et d’imagination de l’être humain. L’apprentissage machinique permet, grâce à la reconnaissance massive de modèles, de produire des formes de connaissance inédites dans l’histoire humaine. L’ouverture à des ontologies d’existants non humains, à travers des histoires infinies, produit des formes de connaissance inédites des multiples mondes dans le monde. La combinaison de l’apprentissage machinique et des ontologies multiples transforme radicalement la capacité de perception du monde.
5. La vie psychique et sociale, les formes de subjectivation et de socialisation, traversent une période de bouleversements, marquée par un écart croissant entre, d’une part, la vitesse de l’évolution technique et le démantèlement de la nature et, d’autre part, la construction des outils conceptuels nécessaires pour leur donner un sens et les orienter. Nous assistons à l’émergence d’un nouveau mode de subjectivation : des audiences mobiles aux identités désagrégées, prêtes à la guerre. Ces audiences sont épuisées (par le manque de temps), en colère (à cause de diverses frustrations) et plongées dans une bataille (contre les ordres institutionnels modernes, perçus comme limitatifs).
6. Une nouvelle proposition politique a émergé dans ce monde : une droite radicale qui fonde sa position sur une guerre contre la cathédrale progressiste, dans laquelle le monde ne peut plus accueillir tout le monde et où tout terrain d’entente se dissout dans le fantasme de la fuite vers d’autres planètes. Cette droite représente une alliance sans précédent entre le capitalisme vorace, le conservatisme culturel et les nouvelles technologies. Elle a été, jusqu’à présent, le seul lieu où s’exprime le malaise contemporain croissant. La fin de l’illusion du progrès infini et l’impossibilité pour les démocraties actuelles d’améliorer les conditions de vie des grandes majorités se traduisent par un ressentiment qui trouve son expression dans l’incorrection politique.
7. La symbiose entre les réseaux numériques et les mouvements politiques ultraconservateurs est toutefois contingente, propre à un moment spécifique de l’évolution technique et des traditions politiques. Notre tâche consiste à inventer une politique radicale qui s’oppose à la droite. Une politique capable de canaliser le malaise contemporain en montrant sa possibilité de transformation. Il existe deux conditions pour formuler une politique radicale dans ce monde : abandonner une vision instrumentale des technologies informatiques actuelles et abandonner une vision de la nature uniquement comme ressource. Ni instrument, ni ressource. Ces deux dimensions doivent être comprises comme constitutives d’un espace politique qui ouvre des possibilités d’émancipation. Nous sommes motivés par la nécessité d’inventer un antagonisme politique face à la droite radicale.
B. Hériter des traditions
1. L’invention politique qu’exige le présent trouvera sa place si nous sommes capables d’hériter d’un ensemble de traditions latino-américaines qui ont su articuler politique, nature et technologie dans un sens émancipateur. Des traditions qui ont institué des images d’autres mondes possibles, des concepts pour les nommer et des opérations pour les réaliser. En fait, une grande partie des problèmes urgents du monde actuel sont, pour cette région de la planète, un retour à des formes de son passé. Une région qui se conjugue cycliquement au futur antérieur.
2. La première tradition dont nous avons hérité est celle qui, dans les années 1960-1970, dans différents pays d’Amérique latine, a produit une articulation entre la pensée scientifique et technologique et des projets de développement qui n’adoptaient pas nécessairement les lignes directrices prescrites par les puissances mondiales. Il s’agissait d’un mouvement multidisciplinaire, conceptuellement créatif et politiquement engagé. Pour cette tradition, les transformations technologiques sont une occasion de renouveler les stratégies politiques et culturelles et de proposer de nouvelles possibilités de changement. Un exemple en est le développement de modèles numériques permettant d’entrevoir des possibilités d’évolution sociale, ou les systèmes de prise de décision distribuée — comme Cybersyn, au Chili — qui encourageaient la démocratisation radicale des espaces de travail.
3. La deuxième tradition dont nous avons hérité est celle qui a très tôt su identifier que les conflits dans cette région ont toujours été liés à la terre. La constitution même d’une région latino-américaine suppose l’articulation entre l’extraction des ressources naturelles et la dépossession des populations indigènes. Les formes d’appropriation des ressources dites naturelles ont toujours été en jeu dans la perspective d’un développement comme promesse non tenue. Pour cette tradition, il existe une mémoire inscrite dans les strates du sol : en Amérique latine, il n’a jamais été possible de considérer la nature comme une toile de fond pour les actions politiques ; ici, elle a toujours été l’objet de conflits. Comme si l’Anthropocène dans cette région était une question du passé. C’est pourquoi il est nécessaire de récupérer les imaginaires politiques qui inscrivaient dans le territoire même la possibilité d’une justice à venir.
4. Le défi actuel consiste à articuler ces deux héritages, en montrant comment les développements technologiques impliquent toujours une dispute pour le sol (une géopolitique des minéraux) et comment les territoires sont toujours définis par des disputes entre technologies (une fragmentation des cosmo-techniques).
C. Multiscalarité de l’intelligence planétaire
1. Le grand défi posé par l’Anthropocène est le caractère multiple des crises existantes. On parle aujourd’hui de polycrise : crises environnementales, crises d’inégalité, crises migratoires, etc. Le principal défi de la polycrise est d’aborder la reformulation des échelles temporelles et spatiales. L’échelle spatiale actuelle est « le planétaire ». L’échelle temporelle actuelle est le « temps profond ». Nous devons réfléchir à la fois à l’effondrement des échelles existantes et inventer des moyens de penser des échelles multiples.
2. Les développements technoscientifiques des années 1960-1970 reposaient sur l’exploitation des ressources informatiques encore rares. Les modèles mathématiques, numériques et cybernétiques, conçus comme des moyens politiques stratégiques, permettaient d’envisager des bifurcations, des voies d’indépendance croissante alternatives à la vision unique du développement proposée par les grandes puissances. Le modèle viable associé au projet Cybersyn dans le Chili d’Allende, le modèle Bariloche de croissance économique ou les différents modèles numériques de questions sociales développés par Oscar Varsavsky en sont des exemples paradigmatiques.
3. Les conflits fonciers reposaient sur une profonde symbiose entre agents humains et non humains. Il est impossible de raconter l’histoire de l’Amérique latine sans montrer les multiples ontologies qui font du sol un entrelacement permanent entre technologies, natures et êtres humains. L’histoire du sol permet de montrer non seulement la multi-échelle, les temps inscrits dans les strates, mais aussi le caractère pluriel des mondes qui coexistent sur un territoire.
4. Il est nécessaire de disposer d’images et de médiations qui permettent, à leur tour, de travailler sur le caractère fragmentaire des mondes de l’Anthropocène et de construire une interface planétaire. Une interface technologique pour la pluralité des mondes existants. Il s’agirait d’un atlas vertical des strates technologiques qui définissent les mondes. Cette interface sera possible en activant le potentiel démocratisant de la programmation informatique, intrinsèquement favorable au travail collaboratif et ouvert au commun. Lorsque l’informatique devient un phénomène omniprésent, elle se transforme en méta-technologie, ce qui peut être compris comme un cadre pour le développement de formes techniques multiples et hétérogènes, avec des signes politiques différents.
5. Actuellement, le débat se situe à la conjonction de deux dimensions. D’une part, les formes de perception actuelles sont définies par une interface de capteurs qui configure les mondes. Capteurs omniprésents : capteurs de température, capteurs de mouvement, capteurs de données. L’infrastructure perceptive du monde actuel est définie comme une interface de capteurs. D’autre part, les formes de cognition actuelles sont définies comme une intelligence synthétique, composée d’agents humains et non humains. L’infrastructure cognitive du monde actuel est définie comme une intelligence synthétique. Infrastructure perceptive, infrastructure cognitive. La tâche consiste à créer une infrastructure politique combinant infrastructure perceptive et infrastructure cognitive.
6. Le débat technopolitique semble graviter autour du développement de l’IA, de la course pour mener ces développements, mais aussi pour encourager différents imaginaires. Le débat géopolitique semble pris entre un prométhéisme éclairé qui cherche à résoudre le problème environnemental par une géo-ingénierie mondiale et un post-humanisme autonomiste qui brandit les langages de la résistance. Face à cela, nous soutenons que le présent exige la constitution d’intelligences synthétiques de l’Anthropocène irrégulier. Pour cela, d’une part, il convient de souligner que les deux termes du syntagme « intelligence artificielle » sont inadéquats pour décrire les systèmes actuels ; nous mobilisons donc l’expression « intelligence synthétique » pour désigner la combinaison de la « cognition computationnelle » et de la « cognition humaine ». D’autre part, le terme Anthropocène a donné lieu à de nombreuses discussions sur la restitution d’un universalisme qui unifie l’humanité en tant que totalité responsable de la dévastation environnementale ; nous préférons le conserver, en lui accordant une ambiguïté qui le rend non seulement pluriel ou irrégulier, mais aussi sujet à des disputes politiques. Les intelligences synthétiques de l’Anthropocène, ou plutôt les infrastructures cognitives planétaires, sont une condition nécessaire pour réfléchir au caractère fragmentaire du monde et imaginer des avenirs souhaitables.
7. La course à l’IA a permis aux multinationales de prendre l’initiative, car, contrairement à la plupart des développements logiciels, celle-ci nécessite d’importantes infrastructures matérielles et l’accès à la production massive de données. Récupérer ce type de logiciel comme patrimoine commun, dans la lignée du mouvement toujours présent du logiciel libre et de la vaste tradition de communalité de tous les biens culturels et scientifiques, est une condition préalable à la construction d’autres futurs géopolitiques. Cela est possible dans l’immédiat et implique de réactualiser les possibilités émancipatrices intrinsèques aux technologies informatiques hébergées dans de multiples mondes comme extension et renforcement des capacités cognitives générales. Ces possibilités émancipatrices se trouvent dans les modes où la cognition informatique dépasse et complète l’humain, constituant une interface de multiples existants. La tâche consiste à imaginer une cognition informatique au-delà de l’humain sans tomber dans un transhumanisme qui ne fait que restituer un humanisme uniforme.
8. La multi-échelle qu’exige l’approche d’un Anthropocène irrégulier trouve une possibilité dans la technologie actuelle. Face à la capture massive de données par les plateformes et à la course à la définition de l’intelligence artificielle, la tâche est double : montrer le caractère pluriel des technologies et restituer leur usage commun. Développer des outils techno-conceptuels capables de rendre compte des multiples échelles auxquelles s’inscrit le politique. Les médiations computationnelles planétaires ne constituent pas seulement des formes cognitives, mais aussi de nouveaux cadres d’action, dont la compréhension est indispensable à une action collective efficace dans le présent. Cela implique de générer des moyens politiques spécifiques qui permettent à la fois de contester la configuration de la technologie et de disposer de nouvelles formes de commun.
D. Les conceptions de la politique
1. L’une des caractéristiques de l’Anthropocène est l’augmentation massive de l’entropie et de l’imprévisibilité, c’est-à-dire la dissipation de l’énergie et l’épuisement des potentiels dynamiques et de la capacité de régénération des ressources, tant matérielles que cognitives. L’épuisement de la régénération des ressources cognitives et sociales occupe une place privilégiée dans la politique. Sa crise résulte de l’utilisation d’outils théoriques et pratiques issus d’un monde qui n’existe plus. Les médiations informatiques et les problèmes environnementaux nécessitent un nouveau vocabulaire politique.
2. La première tâche est négative : abandonner tout concept politique qui fait de la technologie ou de la nature des phénomènes exogènes affectant le monde des relations humaines. Il ne s’agit pas de penser un déterminisme technologique ou naturel qui affecterait le monde politique, ni la technologie ou la nature comme de simples champs d’application de la politique. Il n’y a pas de politique actuelle sans l’imbrication irréductible des technologies et des natures. Certaines conceptualisations fréquentes des médiations computationnelles doivent être déconstruites, tant les conceptions instrumentales que les conceptions anthropomorphiques.
3. La deuxième tâche est analytique : générer un cadre de compréhension général qui identifie l’émergence de nouvelles échelles de relations sociales et interespèces, et mette l’accent non seulement sur la substantialité de ces nouvelles échelles, mais aussi sur l’émergence de nouvelles formes de relations entre ces échelles. Cela implique de recourir à la mémoire des opérations culturelles de longue haleine dans notre région et de l’élargir : hybridations, métissages, recombinaisons, créoles, profanations, assemblages cosmotechniques dans de multiples directions. Le point de départ est de comprendre que des catégories telles que peuple, société, prolétariat ne rendent plus compte du réseau de liens traversé par les médiations technologiques et l’irruption planétaire. Analyser les formes de ce qu’on appelait autrefois les relations sociales implique de redéfinir les phénomènes auxquels il faut prêter attention.
4. La troisième tâche est proactive : le défi abyssal consiste à trouver, imaginer, inventer une définition de la politique qui puisse rendre compte d’une agentivité distribuée entre les êtres humains et non humains existants. La question politique s’articule autour des transformations contemporaines des liens entre les êtres humains, entre les humains et les non-humains, et au-delà. Que ce soit dans l’IA ou dans d’autres médiations informatiques, que ce soit dans les phénomènes climatiques, nous sommes confrontés à des formes politiques qui articulent de nouvelles entités : algorithmes, sécheresses, plateformes, virus, incendies. Si la polis a toujours été constituée de relations qui dépassaient l’interaction entre les êtres humains, aujourd’hui plus que jamais, il faut imaginer une politique où rien n’est exclu. Il ne s’agit pas seulement de redéfinir la politique, mais de tout un vocabulaire où des mots tels que action, liberté, démocratie, émancipation trouvent de nouveaux sens. Les esprits, les sujets, les médiations technologiques, les collectifs, les organisations se constituent mutuellement, ce qui met à rude épreuve les concepts hérités.
5. La quatrième tâche est pratique : la politique se joue actuellement sur différents terrains. Dans l’économie de l’attention, la construction de profils, l’automatisation des processus décisionnels. Dans une géologie des médias, l’extraction de matériaux du sol, la propagation de virus, de bactéries, de champignons, de parasites. Les pratiques politiques se développent dans d’autres domaines : les médiations informatiques comme instruments pour les formes traditionnelles d’organisations politiques et les campagnes électorales, les médiations naturelles qui ouvrent la voie à de nouveaux acteurs politiques tels que les minéraux, les virus ou les espèces. Nous devons laisser place à des pratiques dans cette redéfinition des domaines politiques. Une tâche urgente consiste à explorer des formes d’organisation efficaces articulées à partir des multiples possibilités ouvertes par les médiations informatiques omniprésentes.
6. Pour résumer, il est possible d’identifier deux mouvements. D’une part, nous identifions une profonde hésitation quant à ce que nous entendons par politique, sans avoir encore de consensus sur une nouvelle définition. Les éléments centraux de sa signification, tels que la liberté, l’action, la décision, sont aujourd’hui remis en question, non seulement parce qu’il n’y a pas de consensus entre les « humains », mais aussi parce qu’ils sont transférés à des dispositifs mécaniques et naturels existants. D’autre part, nous identifions la nécessité de formuler une technopolitique à la hauteur de notre époque, où nous devons intégrer les existants non humains à la politique, distribuer l’agentivité de manière large, penser à des échelles temporelles astrophysiques. Nous sommes face à un nouveau régime de sens politique qui doit dépasser toute définition humaine, trop humaine.
7. Dans ce nouveau régime de sens, il est nécessaire d’aborder la manière dont les transformations technologiques et naturelles en cours ont souvent des effets entropiques initiaux, c’est-à-dire homogénéisants et réducteurs de la capacité d’action, mais permettent également des processus dans le sens inverse. Cela implique de rendre compte de la manière dont certaines technologies numériques et certains réseaux d’existants non humains, dans leur immense polyvalence, permettent la construction de formes d’organisation plus sophistiquées, à plusieurs niveaux et à plusieurs échelles. L’action politique nécessite aujourd’hui la constitution de processus d’abstraction qui reconfigurent la scène politique et ouvrent de nouveaux espaces de possibilités.
8. Les systèmes d’IA actuels, en particulier les grands modèles linguistiques (LLM), favorisent des relations aliénantes avec les utilisateurs. Le « prompt » en tant que forme d’opération technique est non seulement limité, mais il renforce également une vision anthropomorphique de ces entités, qui conduit d’une part à leur attribuer des caractéristiques infondées et, d’autre part, à perdre de vue leurs véritables atouts technologiques et leurs possibilités d’évolution. L’absence d’un code lisible, compréhensible et modifiable des systèmes produits par l’apprentissage automatique limite les types de liens technologiques possibles.
9. Dans ce nouveau régime de sens, il est nécessaire de désactiver les imaginaires qui font de la technologie un simple outil de contrôle et de la nature un simple lieu de ressources obéissant à des lois immuables. Se confronter à toute défense de l’exceptionnalisme humain, c’est montrer que le caractère pluriel des processus technologiques et naturels les rend sujets à controverse en raison de leurs propres potentiels émancipateurs. Le débat politique actuel porte sur la manière de concevoir l’imbrication irréductible des humains, de la technologie et de la nature. C’est dans les formes de cette conception, sans les réduire à un volontarisme humain, que se joue la politique à venir.
E. Vers une technopolitique
1. Si la realpolitik désigne traditionnellement le mode de configuration des relations géopolitiques internationales, il est aujourd’hui nécessaire de penser une real-techno-politik. La technopolitique actuelle est marquée par la polarisation entre les États-Unis et la Chine, avec d’autres blocs, comme l’Europe ou la Russie, agissant entre eux de diverses manières. Dans ce contexte, les pays latino-américains sont sous pression en raison de leurs ressources énergétiques et traversés par des fractures et des lignes de tension. La montée des nouvelles droites est peut-être le fait le plus significatif de ce moment historique.
2. Le point de départ de toute politique est de reconnaître ces conflits technopolitiques et l’émergence des droites radicales comme une forme politique singulière. Dans ce scénario, la tâche consiste à construire une politique concrète qui s’oppose à la proposition de la droite radicale sans faire appel à une quelconque nostalgie d’un passé idéalisé. Pour cela, il faut désamorcer toute proposition qui suppose une résistance visant à arrêter un processus en cours. Le défi n’est pas de reculer ou de résister, mais de disputer l’avenir. La tâche technopolitique consiste à offrir des avenirs désirables qui produisent quelque chose à partir des résidus affectifs du présent.
3. Pour cela, il faut définir des stratégies qui : restituent les forces des instances publiques pour définir des politiques face à l’avancée exclusive des entreprises privées ; misent sur la transformation en biens communs de tout ce qui, par le biais d’enclosures, est approprié uniquement pour le profit privé ; établissent comme principe la multiplicité au sein de la technologie et de la nature. La technodiversité et la géodiversité destituent toute politique d’adaptation à une même ligne de progrès, en travaillant au sein des médiations computationnelles et naturelles en cours.
4. Pour cela, il faut redéfinir les territoires sur lesquels se dispute la politique. Nous sommes face à une nouvelle topologie qui se définit à partir de l’entrelacement de différentes strates matérielles et numériques. Cette compréhension ne peut être purement instrumentale, mais doit tenir compte du fait que, dans la technopolitique actuelle, la technologie constitue l’environnement. Nous devons construire collectivement une intelligence planétaire qui permette de générer une géographie verticale des multiples territoires en dispute.
5. Le premier défi de la technopolitique contemporaine est de répondre à la question suivante : quels sont les sens qui constituent aujourd’hui la politique ? L’accent mis sur le sens implique d’avancer vers la constitution d’un vocabulaire commun. Il faut tenir compte du fait que la politique ne passe plus seulement par les institutions politiques traditionnelles (les différentes instances de l’État), mais aussi par de nouveaux territoires : les plateformes numériques, la configuration des algorithmes, l’extraction de matériaux, la définition des maladies. Le conflit politique par excellence passe aujourd’hui par la manière dont le monde est conçu à partir d’instances qui ne font pas l’objet de débats politiques. Nous discutons des candidats aux élections, mais pas de la collecte de données sur nos téléphones portables ou de l’utilisation de produits chimiques dans le sol. Nous avons besoin d’un vocabulaire politique qui permette de comprendre la nature des conflits actuels et leurs orientations possibles.
6. Le deuxième défi de la technopolitique contemporaine est de répondre à la question : comment faire ? L’accent mis sur le « comment » nécessite de nouveaux outils cognitifs, des pratiques audacieuses, des réseaux inédits. Réfléchir au « comment » suppose que la tâche fondamentale consiste à imaginer une organisation à la hauteur de notre époque. Des organisations politiques qui ne se réduisent pas à la confrontation interne issue de la résistance à ce qui existe et qui se constituent de manière intrinsèquement hétérogène. Des modes d’organisation qui offrent une alternative d’avenir plus juste dans le réseau des strates numériques et naturelles. Réfléchir à comment s’organiser est une tâche urgente car elle redéfinit non seulement les lieux où se fait la politique, mais aussi la manière dont se constituent les communautés. Les défis auxquels nous sommes confrontés nécessitent une matrice organisationnelle qui fonctionne à plusieurs niveaux, qui se compose d’instances hétérogènes, qui ouvre des mondes possibles.
7. En fin de compte, ce manifeste est un appel à configurer collectivement une grammaire politique qui permette l’articulation des réseaux entre humains et non-humains qui définissent le monde actuel. Pour cela, il est nécessaire de montrer à la fois comment la technologie et la nature sont le théâtre de multiples conflits et recèlent des possibilités d’invention inédites. L’imbrication irréductible entre les formes politiques, les processus technologiques et les strates du sol est un espace de création conjointe, extrêmement polyvalent et encore pratiquement inexploré. Ouvrir des modes plus justes pour concevoir cette imbrication est la seule politique qui ait du sens.
