98. Multitudes 98. Printemps 2025
Majeure 98. Guerres

Nouvelles guerres et guerres d’aujourd’hui
Effets constituants

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Au cours des dernières décennies, lorsque l’on parlait de conflits armés, le mot guerre ne semblait plus suffisant. Il fallait y ajouter quelque chose, un adjectif. Si, dans le domaine des sciences sociales, Mary Kaldor et Herfried Münkler parlaient de « nouvelles guerres1 », dans le domaine stratégique et militaire, des formules plus imaginatives prévalaient : « guerre asymétrique », « guerres de troisième génération », « guerres non clausewitziennes », « three block wars », « netwars », etc2. Fréderic Gros, de son côté, allait jusqu’à proposer de prendre congé du terme, à partir de la distance radicale qui sur le plan matériel, politique, social et culturel, séparait les conflits armés du présent de ce qui depuis des siècles avait été rassemblé sous le signifiant guerre3.

Au-delà des différentes positions, un certain consensus s’était établi sur les nouveaux éléments qui marquaient le paysage de la guerre au tournant du millénaire. En particulier, l’accent était mis sur la perte par l’État du « monopole » de la guerre, avec l’irruption sur la scène des acteurs privés, la non-reconnaissance mutuelle entre combattants, l’hybridation entre guerre et police. En outre, dans le domaine des études militaro-stratégiques, le débat sur la Revolution in military affairs (RMA) dont les tenants proposaient de transférer les diktats de la production just-in-time et de la cyber-idéologie californienne à la sphère militaire avait été particulièrement intense. À la guerre fordiste, caractérisée par des affrontements d’armées de masse et la prédominance de la dimension quantitative, l’on opposait désormais la nécessité d’un dispositif militaire qualitatif, centré sur l’utilisation d’armes de précision et sur la mobilisation de petites unités capables de se coordonner en temps réel grâce aux technologies d’observation et de communication (swarming).

Les débats sur de nouvelles guerres ont soudainement vieilli après l’invasion de l’Ukraine et le retour de la guerre sous ses formes les plus habituelles. Nous partirons d’une question : l’histoire a-t-elle vraiment reculé, avec un retour à un passé que l’on pensait avoir laissé derrière nous, ou bien y a-t-il a une continuité avec cette saison si proche ? Dans cette perspective, une attention particulière sera portée à la question fondamentale des effets constituant de la guerre.

Guerres sans fin : le « définitivement provisoire »

Un autre élément qui caractérisait les « nouvelles guerres » était qu’elles n’avaient ni début ni fin. Il s’agissait de guerres non déclarées, mais présentées sous la forme d’opération de « police internationale » ou de « pacification », ou encore en termes de guerre contre des phénomènes criminels, comme la « guerre contre le terrorisme ». On a ainsi assisté à l’hybridation entre les dimensions militaire et policière, avec les impasses qui s’ensuivent. La guerre, citant Clausewitz, est le recours à la force afin d’imposer/négocier la paix à/avec l’ennemi. Par ailleurs, l’activité policière n’est pas dirigée vers un ennemi considéré légitime, mais vise la répression et le contrôle de certaines variables apportées par des acteurs non reconnus comme sujets politiques, rejetés du côté de crime. Par conséquent, la guerre contre le terrorisme, par exemple, ne pourrait être qu’interminable, puisque le phénomène qu’elle vise à combattre est susceptible de se reproduire sans limite. La temporalité de la police s’offre dans le registre du continu ; celui de la guerre du discret, avec l’alternance de la guerre et de la paix. Ce n’est donc pas une coïncidence si les « nouvelles guerres » ont eu tendance à se terminer non pas par des accords de paix établissant un nouvel ordre interne, régional ou international, mais plutôt par la formation de « périodes infinies d’après-guerre » caractérisées par des régimes surveillés, transitoires et provisoires, des lignes intérimaires et d’armistice, des zones tampons avec distribution de forces de peace-keeping ou peace-enforcement, etc.

De ce point de vue, on pourrait parler de perte de la fonction constituante qui a toujours été assignée à la guerre. Un rôle joué au niveau des structures régionales et internationales, dans lesquelles l’issue du conflit conduisait à la définition du tracé des frontières, à l’institutionnalisation des rapports de force entre les différents acteurs et à la stabilisation, plus ou moins durable, d’un ordre entre les différentes unités. Mais l’effet constituant de la guerre s’est aussi constamment exercé au niveau interne des unités elles-mêmes. La plupart des constitutions ont derrière elles le fer et le feu d’une guerre, d’un conflit interétatique gagné ou perdu, ou d’une guerre civile, dans laquelle l’une des parties impose son propre modèle de coexistence et d’organisation à l’autre ou bien les lignes d’un éventuel compromis sont établies. Cela ne semblait pas être le cas des « guerres nouvelles », dont l’issue apparaît toujours sur le registre du définitivement provisoire.

En prenant comme point de référence l’espace bidimensionnel des cartes politiques, dans lequel les lignes noires des frontières séparent les territoires homogènes des États, nous étions confrontés à l’incapacité des conflits armés à obtenir des acquis constituants. Cependant, sur le plan théorique, une approche alternative était possible. Elle consistait à tenter de relier deux archives, à savoir la littérature sur les « nouvelles guerres » avec les analyses qui s’étaient développées en même temps sur les processus de décomposition, de recomposition et de hiérarchisation des territoires par rapport à la spatialité des flux. Si, comme le suggère Saskia Sassen, l’un des traits décisifs des processus évoqués cumulativement par la label de globalisation résidait dans leur caractère « multiscalaire », c’est-à-dire dans l’imbrication de phénomènes à différentes échelles qui affectent un même territoire et dans la multiplicité de territoires synchronisés entre eux par cet entrelacement, tout cela renvoie à un principe de territorialité dont la matrice apparaît difficile à retracer et à épuiser à l’intérieur de certaines frontières étatiques4.

Mais il est également possible d’aller plus loin et, suivant l’approche suggérée par Neil Brenner, de ne pas lire les scalarités comme des entités auto-évidentes et en quelque sorte données, mais de les interpréter en termes procéduraux sur la base d’une dynamique continue de rescaling 5. Dans une telle perspective, se dessine une prolifération de frontières situées aux points où les flux touchent le sol, les différents espaces-temps anthropiques s’affrontent, les échelles s’impactent, les processus de rescaling remettent en question les échelles données, les systèmes juridiques partiels se heurtent entre eux ou avec les ordres territoriaux. Les effets constituant des nouvelles guerres pourraient être envisagés par rapport à une telle géographie et à ses points de friction, aux frontières susceptibles de se transformer en fronts. De ce point de vue, les interminables guerres de faible intensité que connaît l’Afrique pourraient apparaître paradigmatiques. Dans ce contexte, comme le révèlent les analyses de P.W. Singer, de nombreux régimes dotés d’une légitimité internationale ont renoncé à la poursuite de processus de construction de l’État et à l’extension homogène de la présence de l’autorité publique sur le territoire en faveur du soi-disant « système de profit triangulaire6 ». Les entreprises multinationales du secteur extractif acquièrent des concessions à des prix avantageux, tout en assumant la charge de garantir, grâce au recours à des opérateurs militaires privés, la sécurité des sites et des infrastructures connectés aux marchés mondiaux. De cette manière, les gouvernements en place ont accès aux profits du commerce international qui peuvent être en partie réinvestis pour acheter les services militaires nécessaires au maintien de leurs positions de pouvoir. Et évidemment, une option similaire est également disponible pour d’autres leaderships politiques et/ou criminels locaux, les soi-disant « seigneurs de guerre », qui, sur la base de ce système, peuvent organiser leur emprise sur ces mêmes chaînes d’approvisionnement ou sur des zones placées en dehors des circuits d’intérêt (mondial ou régional) et de conséquences étrangères aux appétits d’acteurs plus forts.

Le conflit israélo-palestinien pouvait aussi être lu dans des perspectives similaires. Des formes étatiques à différents niveaux de formalisation et de reconnaissance internationale persistaient sur le territoire de l’ancienne Palestine mandataire, Israël, « l’État champ » de Gaza et la structure hybride de la Cisjordanie. Dans ce dernier domaine, une pluralité de dispositifs formels et informels, depuis les postes de contrôle jusqu’aux infrastructures routières (par exemple les bypass road), du Mur aux systèmes de fortification des colonies en passant par la panoplie des barrières, des « fermetures d’urgence », « zones stériles », « zones spéciales de sécurité » ont contribué à établir un dispositif frontalier complexe capable de discriminer et de moduler les régimes de mobilité, d’accès aux ressources, de contrôle des populations, de répartition asymétrique des droits7. Ainsi se détermine une articulation du territoire fondée non pas sur une ou plusieurs structures unitaires, mais sur un réseau constitué d’archipels et d’enclaves, sur des systèmes de connexion et de déconnexion, sur la production d’« espaces-temps anthropiques » différenciés et contigus/imbriqués. Ce sont des dynamiques que l’on retrouve aussi ailleurs : pensez aux constellations de gated community connectées aux centres commerciaux, aux business districts, aux écoles et aux aéroports via des autoroutes qui, des Amériques à l’Afrique du Sud, structurent l’étalement hiérarchique des espaces en assurant aux élites sociales et économiques des conditions de privilège et de sécurité quel que soit le paysage social environnant.

Tout cela apparait avec une clarté particulière dans les Territoires occupés, dans une dimension qui n’est pas statique mais marquée par une progression constante du processus de colonisation et par une routinisation et constitutionalisation progressive de la violence par des acteurs formels ou informels. Le conflit israélo-palestinien pouvait ainsi être considéré comme constituant d’une spatialité particulière, désormais inscrite dans les dynamiques territoriales de manière aussi profonde pour désactiver l’idée d’une résolution en termes de ligne de frontières entre entités souveraines. De ce point de vue, à la progression du conflit pouvait être attribué un effet constituant, même s’il est de nature négative, celui d’avoir complètement effacé sur le terrain l’éventuelle solution « à deux États ».

Après le 24 février

Après l’invasion russe de l’Ukraine, tout semble avoir changé. Le terme « guerre » n’a plus besoin d’adjectifs. Les hostilités prennent la forme classiquement associée à la morphologie de la guerre. Deux États s’affrontent à travers des armées régulières qui se disputent le terrain petit à petit, tandis que les forces aériennes ont la tâche de contourner la ligne de front pour frapper les arrières de l’ennemi. Le schéma est celui des « duellistes » qui agissent l’un sur l’autre pour imposer ou négocier une paix, qui communiquent par des actions armées et des « dépêches », qui confient une finalité politique et des objectifs militaires au recours à la violence, qui s’agencent de manière asymétrique sur le plan offensif et défensif (tant en termes stratégiques que tactiques), qui sont en corrélation avec leurs alliés (plus ou moins proches, plus ou moins officiels), les neutres (plus ou moins tels) et des institutions internationales et supranationales. Ce sont là les traits caractéristiques de la guerre conceptualisée par Clausewitz comme « instrument de la politique », difficile à retracer, par exemple, dans les guerres asymétriques menées par les alliances dirigées par les États-Unis, associées par Grégoire Chamayou à une autre généalogie, celle de la chasse dans laquelle il s’agit non pas de l’action réciproque entre deux duellistes, mais de la relation entre le chasseur qui poursuit et la proie qui s’enfuit8.

Sur le champ de bataille, le conflit russo-ukrainien a vu la reterritorialisation dans le système d’armes conventionnelles du drone, autrefois considéré comme l’outil par excellence d’une guerre déterritorialisée. L’une des grandes utopies du Revolution in Military Affairs (RMA) était l’élimination du brouillard du terrain d’opérations, basée sur l’hypothèse implicite que la visibilité pure jouait seule en faveur d’un sujet. L’utilisation de drones comme outils de reconnaissance, combinée à l’accès aux systèmes d’observation et de géolocalisation par satellite et à la collecte d’images et d’informations provenant des media sociaux, a rendu le champ de bataille plus transparent que jamais. Cela a conduit à une difficulté croissante des deux côtés et, à quelques exceptions près (l’attaque ukrainienne dans le Kursk ou la prise du saillant de Niu York par les Russes), à surprendre l’adversaire mais aussi à procéder à la concentration des forces. Par conséquent, dans ce scénario, la disponibilité accrue de l’information, étant mutuelle, ne s’est pas traduite dans la guerre chirurgicale et rapide imaginée par les théoriciens de la RMA mais dans une croissance dans les frictions des fronts.

Le rôle primordial joué par des acteurs non étatiques était un autre point sur lequel insistaient les analyses des « nouvelles guerres ». Les guerres des dernières années signaleraient plutôt un puissant retour sur scène des États et de la grammaire de la Machtpolitik. Le recours aux mercenaires n’a pas disparu, mais n’est plus au centre de la scène. Le cas du groupe Wagner le montre, même si l’issue de sa parabole témoignerait de la capacité de l’État à récupérer ses « prérogatives régaliennes ». La milice de Prighozin a été envoyée au massacre pour prendre Bakhmut tandis que l’armée russe se réorganisait, permettant à Poutine d’obtenir un double résultat : l’acquisition d’un succès tactique et la dissolution de la base du pouvoir d’un éventuel rival (avec lequel régler définitivement les comptes quelques mois plus tard). Le sort de StarLink est très différent. La société, grâce à ses satellites, a été placée en position d’ouvrir et de fermer les vannes de la connectivité et d’autres services à plusieurs systèmes d’armes à l’un des deux adversaires (ou, peut-être, aux deux), avec un Elon Mask qui, en raison de ses assets, augmente l’hubris de recouvrir une fonction de puissance mondiale, avec une idéologie (transhumaniste) de référence.

En résumé, nous ne pensons pas qu’il soit approprié de parler du retour de l’État. D’abord parce que, malgré une certaine vulgate, l’État n’est jamais parti. De la même manière, les géographies multiples et stratifiées de l’espace des flux n’ont certainement pas été re-territorialisées dans le cadre de circuits souverainistes. Nous assistons plutôt à leur ré-articulation, dans une direction polycentrique, à travers des modes d’action qui envisagent un usage croissant des armes. Schématiquement, les « nouvelles guerres » pouvaient être considérées comme internes à une phase d’expansion des processus de globalisation, sous le manteau d’une hégémonie américaine progressivement en baisse, et étaient interprétables sur la base des géographies correspondantes. Les conflits armés des dernières années, de leur côté, semblent insister sur les terrains déjà préparés par les processus de « déglobalisation » qui ont émergé au cours de la dernière décennie9. La tendance porte à la régionalisation, aux « grands espaces », à une sorte de doctrine Monroe plurielle dans laquelle les acteurs plus forts essaient de gagner des positions hégémoniques dans leur zone de référence. Le niveau régional s’entrelace avec le plan global du conflit entre les États-Unis et la Chine, entre l’ancien pouvoir hégémonique qui craint de perdre son statut et la Chine, pas encore en mesure d’acquérir ce rôle mais décidée à ne pas accepter une relation de subordination. Dans les différents contextes, par conséquent, les dimensions globale, régionale et locale se composent selon une géométrie variable.

La Troisième Guerre mondiale ?

D’abord l’Ukraine, puis l’attaque du Hamas et la réaction d’Israël, qui s’étend de Gaza au Liban, à la Syrie et à l’Irak et à l’Iran. Pendant ce temps, l’Azerbaïdjan règle ses comptes militairement dans la région du Haut-Karaback, les tensions grandissent en mer de Chine, le Venezuela menace de recourir à la force militaire en Guayana Esequiba et les feux de guerre propagés à travers la planète, de la Libye à l’Afrique centrale, continuent leur cours. Pour certains, c’est le début de la Troisième Guerre mondiale. Il s’agit d’une image suggestive mais trompeuse, selon laquelle nous nous retrouverions face à une guerre unique divisée en plusieurs scénarios, qui verraient s’opposer d’un côté un front démocratique et de l’autre un front autoritaire, ou, en changeant la clé d’interprétation, d’une part une alliance impérialiste dirigée par les États-Unis à laquelle s’oppose l’entente anti-impérialiste du Sud du monde. Pour prendre de telles hypothèses au sérieux, il faudrait admettre qu’il existe une étroite interdépendance entre les différents contextes de guerre. Si cela était vrai, il faudrait imaginer par exemple qu’un accord entre l’Ukraine et la Russie impliquerait la fin des hostilités en Palestine ou au Liban, et vice versa. Ce n’est évidemment pas le cas. Le fait que l’on puisse constater des convergences entre certains acteurs dans différents théâtres ne signifie pas l’existence de systèmes d’alliances solides.

D’un côté, l’OTAN a sans doute été revitalisée par la guerre en Ukraine, mais le nouveau mandat de Trump ouvre de sérieuses questions sur la compacité du « front occidental ». Par ailleurs, la coïncidence d’intérêts entre les deux rives de l’Atlantique apparaît, pour de nombreux pays européens, moins un fait qu’une proclamation idéologique. L’alliance entre la Chine et la Russie n’est pas aussi solide qu’on pourrait le penser. Cette dernière, si elle a bénéficié du lien avec l’Iran pour le soutien du régime d’Assad et les approvisionnements en armes (drones notamment), n’a pris aucun engagement concret du côté de la République islamique au moment de la confrontation avec Israël. La Turquie, de son côté, bien que membre de l’OTAN, joue à son compte sur certains dossiers, y compris avec des clins d’œil à la Russie (camps opposés en Syrie et en Libye, accord trouvé sur l’Azerbaïdjan/Arménie, « ouvertures » sur l’Ukraine) ou Israël (condamnations verbales sur Gaza, coïncidence d’intérêts dans le soutien, à différents niveaux, aux milices ex-Isis en Syrie). Nous sommes ainsi confrontés à des sujets mobiles, qui peuvent se déplacer d’un front à l’autre, ou qui contractent des formes d’alliance opportunistes sur certains scénarios pour entrer en conflit sur d’autres. En ce sens, la réaffirmation des modèles inspirés de la Guerre froide, codifiant les différentes connexions en termes d’affrontement entre deux fronts dotés de stabilité sur la base de la référence à des principes partagés, n’apparaissent pas légitimes.

Si évidemment les conflits armés actuels ne peuvent être ramenés à une matrice unique, dont ils constitueraient l’articulation locale, dans une perspective différente on pourrait néanmoins parler de guerre mondiale. L’impact sur les structures globales des « nouvelles guerres », hormis la question des réfugiés ou une certaine hausse des prix du pétrole, en général tendait à rester limité. Ce n’est pas le cas dans le scénario actuel. Le conflit en Ukraine a conduit à une grave crise des approvisionnements alimentaires au niveau mondial ainsi qu’à la réorientation des politiques énergétiques de nombreux pays, non seulement en termes de canaux d’approvisionnement mais aussi d’options stratégiques, avec l’abandon substantiel des perspectives les plus ambitieuses de la transition green. Le conflit israélo-palestinien, notamment en raison de l’activisme militaire des Houti sur la mer Rouge, a conduit à une crise importante des chaînes logistiques, déjà mises à l’épreuve par l’émergence du Covid. Ce sont des phénomènes qui, ensemble, ont conduit à une croissance significative de l’inflation. Par ailleurs, on assiste presque partout à une augmentation notable des politiques de réarmement. La guerre n’est plus un tabou. Le recours aux armes semble être une option de plus en plus viable en tant qu’outil politique. Après des décennies, on parle à nouveau du nucléaire comme d’un seuil qui, sous certaines conditions, peut être franchi, tandis que les massacres de militaires et civils sont désormais accueillis comme des informations de routine qui ne suscitent ni scandale ni indignation et sont prises en compte comme une variable parmi d’autres du calcul politico-stratégique.

À la suite de Sandro Mezzadra et de Brett Nilson, on pourrait parler d’un « régime de guerre » qui, indépendamment de l’implication directe d’un pays dans tel ou tel conflit, remodèle les relations internationales, les politiques étatiques, les formes du discours politique légitime10. Dans ce contexte, plutôt qu’un affrontement entre fronts aux modèles politiques différents, on assiste à une convergence entre régimes. Le régime de guerre a constitué un facteur d’accélération de la tendance, déjà en cours, du démantèlement formel et substantiel des régimes libéraux-démocrates théorisé depuis un certain temps par des analystes comme Colin Couch sous la définition de la « post-démocratie11 » : une crise de légitimation et de représentativité de la politique, démontrée par l’abstention croissante, la subordination des élus à de grands groupes d’intérêt, la tendance à vider de leur substance les procédures parlementaires, le recours à des mécanismes de gouvernement d’urgence, la délégation des fonctions publiques à des particuliers, la structuration de formes de citoyenneté différentielle, la subordination croissante du droit public au droit privé, l’érosion des droits syndicaux, le durcissement de la législation et des interventions répressives contre les manifestations de dissidence. En ce sens, l’État tend à abandonner la fonction de médiation entre intérêts de classe et intégration universaliste, pour se transformer en un instrument au service d’« oligarchies » de différents types, selon le positionnement du pays dans les chaînes de valeur mondiales, régionales ou locales.

Si, à l’occasion des guerres en Yougoslavie, en Irak ou en Afghanistan, la sphère publique a été traversée par un débat animé sur les raisons de ces conflits, ces dernières années les prises de positions non conformes à l’orientation atlantiste ont été marginalisées avec l’accusation d’être « à la solde de Poutine » ou « antisémites ». En France et en Allemagne, les manifestations pro-palestiniennes ont été interdites à plusieurs reprises, en cohérence avec un narcissisme idéologique qui soustrait le conflit israélo-palestinien de la matrice du settlement colonialism pour le représenter comme un appendice hors du temps de la Seconde Guerre mondiale (avec le pendant de Poutine qui présente l’invasion de l’Ukraine comme une croisade contre les nazis). En Italie, il y a un gouvernement de droite, dirigé par un parti qui conjugue antisémitisme et soutien à Israël, rangé du côté de l’Ukraine mais prêt à se rallier à l’appeasement avec la Russie une fois que le climat international aura changé, qui durcit les sanctions et la répression contre les luttes sociales et écologiques et, en même temps, vise à soustraire les élites politiques et économiques au contrôle de la légalité.

Dans ce paysage, si tout frontisme apparait illusoire, en relation à des camps moins opposés qu’on ne le dit, un pacifisme désarmé et moralisateur doit être considéré complètement hors contexte par rapport aux temps de feu et de fer dans lesquels nous vivons. Pour Lénine, la guerre constituait non seulement une conséquence de l’impérialisme, considéré comme la « phase suprême du capitalisme », mais aussi une opportunité, si les forces révolutionnaires étaient capables de faire ressortir des lignes de fracture (de classe) différentes de l’appartenance nationale. La formule était : transformer la guerre interétatique (dans son lexique « impérialiste ») en guerre civile. Au pouvoir constituant de la guerre, on opposait celui de la guerre civile. Et pour faire cela, on ne demandait pas uniquement la fin des hostilités, mais « paix, terre et pain ». Dans un contexte radicalement différent, il faut non seulement demander la fin des combats, mais générer des moments instituants et destituants capables de s’attacher aux différentes composantes de l’envahissant « régime de guerre » qui nous entoure, des politiques de réarmement à l’austérité, du retour au fossile au démantèlement du welfare, de la privatisation du commun aux politiques de reterritorialisation identitaire.

Traduit de l’italien par Giuseppe Cocco & Barbara Szaniecki

1M. Kaldor, New and Old Wars, Stanford University Press, Stanford, 1999 ; H. Münkler, Les Guerres nouvelles, Alvik, Paris, 2003.

2On voit, par exemple : L. Quiao, X. Wang, La Guerre hors limites, Payot, Paris, 2006 ; J. Arquilla, D. Ronfeld, Networks and Netwars, Rand, Santa Monica 2001 ; Van Creveld, Trasformation of War, Free Press, New York, 2008.

3F. Gros, États de violence. Essai sur la fin de la guerre, Gallimard, Paris, 2006.

4S. Sassen, Critique de lÉtat. Territoire, autorité et droits, Demopolis, Paris, 2009.

5N. Brenner, New State Spaces. Urban Governance and the Re-scaling of Statehood, Oxford University press, Oxford, 2004.

6P. W. Singer, Corporate Warriors. The Rise of Privatized Military Industry, Cornell University Press, Ithaca, 2007.

7E. Weizman, Hollow Land. Israels Architecture of Occupation, Verso, New York, 2007 ; A. Petti, S. Hilal, Arcipelaghi ed enclave. Architettura dellorientamento spaziale contemporaneo, Bruno Mondadori, Milano, 2007.

8G. Chamayou, Théorie du drone, Fabrique, Paris, 2013.

9A. Colombo, La disunità del mondo. Dopo il secolo globale, Feltrinelli, Milano, 2010.

10S. Mezzadra, B. Neilson, The West and the Rest. Capital and Power in a Multipolar World, Verso, New York, 2024.

11C. Crouch, Post-démocratie, Diaphanes, Zurich, 2013.