99. Multitudes 99. Eté 2025
Hors-Champ 99.

Post-comique
Neuf thèses

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Aujourd’hui, la comicité est plus tendue que jamais. On entend souvent dire que plus personne ne supporte les blagues, mais que se passe-t-il si nous ne supportons vraiment plus les blagues ? Il n’y a pas si longtemps, la comédie et le rire étaient une expérience commune de soulagement, comme l’a affirmé Freud. Dans le meilleur des cas, les plaisanteries, les moqueries, les foutages de gueule et les insultes constituaient le fondement d’une sorte de culture universelle – des places de marché de l’époque médiévale aux terrains de jeu du vingtième siècle – d’où pouvaient émerger l’amitié, la camaraderie et la solidarité. Rire ensemble était, concrètement, le premier pas dans la formation de la société. Peut-être que si nous ne pouvons plus rire, nous ne pourrons pas non plus construire une société1.

Nous vivons dans un monde post-comique

Le rire, en tant qu’expérience commune et partagée de connexion entre les personnes au-delà des clivages et des subjectivités personnelles, est érodé par la dynamique particulariste et identitaire du capitalisme contemporain. Plaisanter ensemble (et les uns avec les autres) était autrefois un élément clé de la vie publique qui permettait à un « commun » d’exister et à une solidarité universelle d’émerger. Mais aujourd’hui – avec la privatisation et la marchandisation de chaque espace – un tel public n’existe pas et un tel rire ne s’exprime plus. Le type de comédie qui domine à sa place n’est pas la moquerie universaliste, mais une satire et une critique satisfaites d’elles-mêmes et hautaines. En ce sens, nous vivons dans un monde post-comique.

Le comique nous confronte à la défaillance au cœur de chacun·e

La comédie est devenue une zone de pression au sein de la culture temporaire. Elle suscite des débats sur la censure, l’effacement, le progressisme et même le fascisme (le fascisme et la comédie sont reliés, bien sûr, par une longue histoire). Si les commentateurs·ices (et les comiques elleux-mêmes) sont invariablement tenté·es de se ranger d’un côté ou de l’autre de cette guerre culturelle, iels excluent ainsi la possibilité pour le comique de travailler contre les catégories identitaires du capitalisme contemporain et en faveur de la solidarité universelle qui caractérise la vraie comédie. C’est cet esprit universaliste égaré de la comicité qui risque de devenir un souvenir du passé. Si le vrai comique se définit par quelque chose, c’est par sa capacité à nous confronter à un constat profondément psychanalytique, à savoir que nous sommes tou·tes s des sujets manquants et qu’au cœur de chacun·e demeure la défaillance. La vraie comicité, en ce sens, s’oppose aux valeurs du capitalisme contemporain et est menacée.

Le comique solidaire a été remplacé par l’humour identitaire

Il ne serait pas difficile de prétendre le contraire : la comicité est partout et n’a jamais été aussi centrale dans la vie sociale qu’aujourd’hui. Des mèmes viraux aux emojis de rire interminable, en passant par l’augmentation du nombre d’humoristes rendue possible par les espaces connectés et l’essor du contenu court propulsé par TikTok, le comique façonne les rythmes de la vie quotidienne comme jamais auparavant. Pourtant, ces formes proliférantes d’humour fragmenté produisent un rire privé ou privatisé, qui est symptomatique de la substitution de l’espace public par un monde social morcelé où les individus sont considérés comme des marchandises en concurrence les unes avec les autres. Dans le même temps, les humoristes au sommet du box-office sont plus oppositionnels que jamais. À la comicité de la solidarité s’est substitué l’humour identitaire de la fabrication de l’ennemi. Au lieu de montrer le manque au cœur de la subjectivité, la comédie est devenue capitaliste en ce qu’elle désavoue ce vide universel et crée l’illusion que certain·es d’entre nous sont des sujets complets et authentiques qui sont dans la vérité, tandis que d’autres sont des sujets défaillants et infâmes qui sont dans le faux.

L’humour didactique est devenu la règle

Bien que cela ne rende pas justice à sa thèse, Henri Bergson a écrit que le rire peut souvent provenir d’un sujet verrouillé, dont on ne peut pas froisser les plumes. En d’autres termes, le rire sert à consolider la position déjà établie de celleux qui rient. Il semble aujourd’hui que ce type de rire soit le seul qui subsiste. Mais nous pouvons aller plus loin. En apparaissant comme une réponse instinctive aux choses (on « ne peut pas s’empêcher » de rire), le rire semble identifier un noyau de vérité dans le contenu de la plaisanterie ou de l’observation, validant ainsi la position idéologique exprimée par la blague. Le rire a un pouvoir particulièrement « rétroactif » de ré-établissement et d’enracinement des positions idéologiques. Après avoir ri, l’objet du rire acquiert un statut particulier, une apparence de vérité, qui semble avoir préexisté à la plaisanterie. L’humour didactique est devenu la règle plutôt que l’exception, et il caractérise les deux côtés du débat sur la comicité et la culture « woke » dans lequel on a poussé les discussions sur l’humour.

Le capitalisme numérique restructure les espaces publics définis par l’humour

Les discours woke / anti-woke autour du comique, ou la discussion autour de l’opposition entre « la liberté d’expression » et « la censure », finissent par occulter l’enjeu véritablement important de l’humour aujourd’hui : sa transformation au sein du capitalisme contemporain. Les deux camps de la guerre culturelle autour de la comédie (la brigade de la « liberté d’expression » et celle identifiée à la cancel culture) finissent par contribuer à la mystification de ce qui est réellement en train de changer dans notre relation au rire et à la comicité (et, par conséquent, dans les relations des un·es avec les autres), alors que de nouvelles formes de capitalisme numérique restructurent les espaces publics qui sont définis par l’humour. Pour reconnaître ce qui se passe au sein de la comicité, nous ne devons être ni woke ni anti-woke, mais anticapitalistes.

Le comique est une marchandise plateformisée comme les autres

James Acaster et Ricky Gervais sont un cas d’école de ce qui se passe aujourd’hui dans le monde de la comicité. Ils se sont disputé le titre de comique le plus célèbre sur Netflix en 2022, tout en adoptant chacun une position forte dans l’un ou l’autre camp de la guerre culturelle. Gervais a représenté les défenseurs de « la liberté d’expression », et a ciblé des personnes transgenres dans ses spectacles en tant qu’ennemis du libéralisme contemporain, tandis qu’Acaster s’est autoproclamé défenseur des groupes marginalisés en décrivant Gervais comme l’ennemi fasciste. Tous deux ont connu un succès commercial sans précédent (Gervais a battu le record de ventes de billets pour un seul spectacle en 2023), parce que ces deux positions sont bien récompensées par le marché contemporain. Mais le succès de ces humoristes soutenu par la plateforme numérique Netflix suggère non pas que la comicité est bien vivante, mais que les politiques identitaires (ainsi que ceux qui les commercialisent) ont un rôle à jouer dans l’évolution de la société. Si le comique a peut-être toujours été la proie du marché, aujourd’hui les positions politiques et culturelles deviennent des marchandises et les positions « correctes » nous sont vendues comme des produits que nous sommes obligés d’acheter avec notre rire.

L’humour didactique contemporain tend à réunir la droite et la gauche

Deux blagues sur Donald Trump au cours des deux dernières années – l’une de gauche et l’autre de droite, toutes deux virales – montrent qu’un certain humour didactique bat aujourd’hui son plein. Dans la première, un homme courageux voit un enfant sur le point d’être dévoré par un lion après s’être égaré dans l’enclos d’un zoo. L’homme, qui porte un chapeau MAGA, saute dans l’enclos et met l’enfant à l’abri avant de frapper le lion. Il est ensuite interviewé par un journaliste et se réjouit d’assister à la célébration de son héroïsme dans le journal du lendemain, avant de se réveiller avec le titre suivant : « Un extrémiste de droite frappe un immigrant africain et lui vole son déjeuner ». Dans la deuxième blague, Trump discute de politique étrangère avec son assistant. Il dit : « Plus nous laissons entrer d’immigrants, mieux c’est ». Voyant sa gaffe, l’assistant le corrige : « Moins il y en a [fewer] ». Trump répond : « Je vous ai déjà dit qu’il est trop tôt pour m’appeler Führer 2». Les blagues prennent des positions opposées : l’une critique la tendance des médias de gauche à soupçonner de fascisme chaque acte d’un Républicain, l’autre critique la tendance des Républicains à glisser plus loin vers l’extrême droite. Dans les deux cas, la blague didactique et moralisatrice sécurise la position du sujet qui rit depuis la position « correcte » contre l’autre impur ou corrompu. Ce sont les deux faces d’une même pièce.

Les blagues créent une identification idéologique mais nous rappellent aussi notre vulnérabilité

La comédie nous met face au manque qui est au cœur de la subjectivité. La révélation de ce manque opère de manière universaliste : elle nous relie les un·es aux autres, que nous soyons hommes, femmes, non-binaires, noirs, blancs, intersectionnels, populistes, de gauche ou de droite. Si le comique révèle le manque, c’est parce qu’il produit des (dés-)identifications en relation avec cela et qu’il nous aide à gérer l’anxiété qu’il suscite. Le rire (d’où son lien avec l’anxiété) nous aide à créer et à établir des idéologies. Aujourd’hui, il nous aide surtout à imposer une idéologie capitaliste divisive. Cependant, comme le rire accompagne l’émergence de l’idéologie, il ne peut pas s’empêcher de nous rappeler ce manque dont nous sommes tou·tes – universellement – issu·es. Les blagues créent donc de l’idéologie (et de l’identité), mais elles nous rappellent aussi la contingence et la vulnérabilité.

Le rire carnavalesque s’oppose au rire de supériorité

Bien que Freud soit le théoricien de la comicité le plus connu pour ses idées sur le rire en tant que libération de la répression sociale, c’est le marxiste russe Mikhaïl Bakhtine qui a développé ses idées en direction d’une conception d’un rire universaliste. Contrairement au rire de supériorité, ce rire peut fonctionner comme une sorte de confrontation carnavalesque avec ses propres insuffisances et échecs. Dans ce rire, les rois deviennent des paysans et la gauche devient la droite. Alors que la concurrence du marché capitaliste veut souligner nos différences, ce rire montre notre interdépendance. Bien qu’il émerge souvent sans forme et dans la spontanéité, une troisième blague pourrait nous donner une idée de la manière dont cet humour universaliste pourrait émerger. Jacques Derrida appréciait une blague qui a été ensuite reprise par divers philosophes et utilisée pour faire valoir toute une multitude de points de vue. Dans cette blague, un rabbin, un homme d’affaires et une femme de ménage mettent en scène leur manque de valeur aux yeux de Dieu. L’homme d’affaires et le rabbin se lèvent à tour de rôle et déclarent qu’ils sont indignes. Lorsque c’est le tour de la femme de ménage, elle se lève également et déclare qu’elle ne vaut rien. L’homme d’affaires se tourne alors vers le rabbin et lui demande : « Qui est celle-là qui ose prétendre qu’elle n’est rien elle aussi ? ». Le message de cette blague est que nous sommes tou·tes humain·es, qu’il s’agisse d’un rabbin, d’un homme d’affaires ou d’une femme de ménage, et que nous avons une structure subjective commune. La blague souligne que les riches sont prêts à tout marchandiser, même le manque. C’est ce rien que nous partageons tou·tes en tant que sujets.

Traduit de l’anglais par Jacopo Rasmi

1Ce texte traduit un assemblage d’extraits de l’introduction du livre d’Alfie Bown Post-comedy (Polity, 2024) avec l’autorisation de son éditeur : www.politybooks.com/bookdetail?book_slug=post-comedy–9781509563388

2Le jeu de mots de la blague en anglais est impossible à reproduire en français : « Trump chats about foreign policy to his aide. The more immigrants we let in the better, he says. Seeing his gaff, the aide corrects him, the fewer. Trump replies: I told you not to call me that yet. »