Sur City of Quartz

Note de lecture.Mike Davis, City of quartz. Los Angeles capitale du futur, éditions La Découverte, 1997, Paris.

« La meilleure façon de voir le Los Angeles du prochain millénaire est de le contempler depuis les ruines de ce qui aurait pu être un autre destin » : ainsi s’ouvre City of Quartz, de Mike Davis, comme une considération du réel à partir d’un possible qui ne se sera pas vraiment réalisé, celui de l’utopie socialiste de la cité de Llano del Rio, dans le désert du Mojave. De l’anti-utopie qu’est devenu le Los Angeles de cette fin de millénaire, on ne comprend toute la portée que du point de vue de la ruine des anciennes utopies. Car la « capitale de l’extrême-Occident », constitue dans l’esprit de Davis le paradigme du devenir de toute ville, ce qui peut se comprendre sous deux angles différents. Le premier serait celui de la mutation de la fonction de la ville au regard de l’espace mondial, et donc aussi au regard de la place qu’elle pouvait avoir dans l’imaginaire collectif. Dans le premier tiers du siècle (cf. Dublin, Vertov, Ruttmann…) la ville est une pars totalis, une partie totale : de multiples strates y coexistent, et pourtant elle demeure une entité autosuffisante. Elle est vue à la fois comme le lieu et le reflet (la synecdoque) d’une mutation globale qui concerne « l’homme nouveau ».

La ville des années 1980-90, dont L.A. constitue sans doute la figure la plus remarquable, est un tissu hétérogène, constitué d’espaces contigus non raccordés. Des banlieues y voisinent avec des cités d’affaires immédiatement reliées aux places financières du monde entier, mais ce voisinage est sans passages. La ville est un tissu hétérogène, lacéré de frontières, immatérielles ou non : patchwork. Le deuxième angle de vue permettrait de descendre au sein de ce patchwork, d’en faire une description géologique interne. C’est en réalité à une telle description que se consacre Mike Davis. Qu’est-ce qu’une ville ? D’abord un ensemble de couches superposées, et dont aucune n’a a priori la prévalence sur les autres. Le premier chapitre (« Ombres et lumières ») a pour but de montrer que même la couche des « images », c’est-à-dire l’ensemble des discours et des représentations (cinéma, littérature…) construits sur Los Angeles, ne constitue pas un reflet d’une couche plus fondamentale, mais une composante réelle de l’activité et du devenir de la ville. À cette première strate s’ajoutent celles des jeux financiers, des appareils de pouvoir, des réalités de classe, des luttes et des révoltes; et leurs intrications. Pourtant, même si toutes ces strates participent au même titre à la réalité de la ville, il apparaît rapidement que toutes n’ont pas une importance égale. Dans le chapitre IV « La révolution des Nimbies »), Davis décrit un cycle de luttes menées par les petits propriétaires partisans de la « croissance lente » (slow growth) et dont les intérêts peuvent de ce fait se trouver en contradiction avec ceux des grands promoteurs. Les accents nettement poujadistes (dirait-on en France) de ces luttes préservent rapidement de la tentation de voir là une lutte un tant soit peu « révolutionnaire ». Mais précisément : la focalisation médiatique de ces luttes permet l’occultation d’autres types de luttes, d’affrontements, qui concernent directement les réalités de classe. Cette « couche » occultée des réalités de classe, dans la description de Davis, n’est pas plus « réelle » que les autres, mais infiniment plus fondamentale pour comprendre les enjeux véritables de la guerre urbaine, décrite dans les chapitres IV et V, qui constituent le véritable coeur de l’ouvrage. C’est alors seulement que l’on peut comprendre la nouveauté de l’approche de Davis, au plus loin à la fois des post-modernes, qui font s’équivaloir toutes les dimensions d’une réalité de plus en plus insaisissable, mais aussi des vieux marxistes, qui continuent à vouloir saisir le réel à travers leurs catégories usées (qui sont toujours, plus ou moins, des variantes du rapport infrastructure/superstructure). Ce que ces chapitres vont montrer c’est que la lutte des classes existe, mais sur le terrain de la ville : c’est au coeur même de la constitution du « paysage urbain » que se construisent les logiques d’affrontement les plus aiguës. L’espace urbain, comme cadre de la perception collective, de régulation de la circulation et des trajets, est le terrain sur lequel se construit la lutte de classes. Même si Davis ne le dit pas, nous voyons à quel point les intuitions des opéraïstes dans les années soixante-dix trouvent ici un écho : leurs analyses révélaient le tissu urbain comme cadre de « l’usine diffuse ». Mais ajoutons que c’est un écho transformé : ce n’est pas la considération de l’usine diffuse qui va intéresser Davis, autrement dit, son analyse ne consiste pas simplement à dire que le terrain s’est déplacé (de l’usine à la ville) et que la logique de l’affrontement est demeurée (lutte capital/travail) : en même temps que le terrain, c’est la logique même de l’affrontement qui s’est transformée. C’est donc à la mise au jour d’une telle modification, et des ambiguïtés qu’elle recèle, que sont consacrés les chapitres IV et V. Disons tout de suite, cependant, que Davis s’est avant tout attaché à ce qu’il n’y ait pas de véritable contrechamp. Cela, d’abord parce que Davis a décrit les luttes ouvrières dans un autre ouvrage (Prisoners of The American Dream, non traduit en français). Mais surtout, dans la mesure où les gangs, qui sont à l’origine des principaux affrontements urbains, ont abandonné tout projet révolutionnaire, et sont même qualifiés « d’authentiques créatures de l’ère Reagan » (p. 285). Et ce malgré les rapprochements qui avaient pu avoir lieu entre gangs et organisations politiques (telles que les Black Panthers) notamment à la suite des émeutes de Watts en 1965. Les opérations de pouvoir, toujours plus multiples, ramifiées, mais aussi, peut-être, toujours plus franchement absurdes (cf. les « bavures » du LAPD, la police de Los Angeles) s’étendent à la gestion des flux urbains, procèdent à une codification des lieux, à une criminalisation des couches « dangereuses » de la population, sur fond de contrôle militaro-urbain : dans tous ces aspects, nous retrouvons la dimension bio-politique du pouvoir. On pourrait ramener tout cela, dans la description de Davis, à trois opérations fondamentales :

• La privatisation de l’espace public : à L.A., plus de plages accessibles « gratuites » ; mais des lieux sans « étrangers », des couvre-feux, des espaces filtrés, des bancs anti-clochards. « La ville américaine est systématiquement évidée de ses espaces publics au profit d’espaces spéculatifs regroupés au centre où chaque activité a son espace monofonctionnel, où les rues n’ont plus de perspective, et où la circulation est internalisée dans les couloirs de sécurité sous l’oeil des polices privées. » (p. 206).

• La gestion et la diffusion de la peur, et de son corollaire, la « sécurité ». Distiller la peur, cela veut d’abord dire secréter la suspicion, la méfiance, la stigmatisation des « classes ». Mais à L.A., cela passe de plus en plus par une véritable ségrégation spatiale, telle que des quartiers entiers se trouvent de fait réservés aux nouveaux riches. Tout cela, bien sûr, sous l’oeil d’une police sur-armée, suréquipée, sur-conditionnée.

• L’intégration des dispositifs de surveillance à l’architecture et au mobilier urbain, soit sous la forme des prisons intégrées à la ville, devenues indiscernables : les prisons comme centres de (re) formation ; soit par les nombreux moyens du contrôle urbain. Supermarchés équipés de postes de police et de vidéosurveillance, immeubles « sensitifs », qui détectent les émotions. (À signaler que tous ces aspects ont été développés par Davis dans trois textes récents, accessibles sur le Net, et regroupés dans la brochure « Contrôle urbain, l’écologie de la peur », éditée par Ab irato). Les luttes de classe passent donc dans l’espace urbain comme lieu d’affrontement de stratégies antagonistes. Mais ce déplacement du terrain d’affrontement, disions-nous, va de pair avec un déplacement des logiques d’affrontement : l’antagonisme capital/travail a laissé place, pour le meilleur et pour le pire, à une guerre urbaine, portant directement sur le contrôle de l’espace de la ville. L’ambiguïté de ce déplacement a au moins pour mérite de faire apparaître les enjeux contenus dans la construction sensible de l’espace urbain comme cadre de la perception collective et de la régulation des trajets. La ville apparaît alors comme un enjeu directement politique, c’est-à-dire avant tout comme le lieu multipolaire où s’édifie et s’expérimente la société du contrôle.

Aspe Bernard

Philosophe, enseignant de philosophie en Bretagne. A été l'animateur de la rédaction de la revue Alice. A collaboré à l'ouvrage collectif dédié à Simondon (dir. P. Chabot, Vrin, 2002) et a publié, avec Muriel Combes, « Retour sur le camp comme paradigme biopolitique » dans Multitudes 1 (mars 2000).