La prochaine guerre

Elle prendra forme,

Elle prendra du temps,

Elle prendra des vies,

Pour les gâcher.

Poème de Ursula K. Le Guin, 2011

Que se passe-t-il dans la tête d’une personne qui se ressent viscéralement « contre la guerre » lorsqu’elle se découvre « tout contre la guerre » ? Selon sa proximité au conflit sanglant, cette prise de conscience a des répercussions différentes. Mais l’enjeu semble toujours pour elle d’appréhender les conséquences et les implications effectives de la guerre présente, sans pour autant abandonner ses perspectives d’une société débarrassée de ce mal mortel – et historique – de l’humanité. Apparemment schizophrénique et pourtant essentiel à sa santé mentale, ce défi suppose une capacité à envisager lucidement les contraintes de l’aujourd’hui tout en cultivant les visions de futurs ayant réussi à dépasser l’impasse des imaginaires guerriers. Mais est-ce seulement possible ? Et si oui, comment ?

Accepter de respirer l’air de la guerre,
aussi infect soit-il

Qu’il s’agisse de conflits armés en bonnes et dues formes entre troupes ennemies ou de massacres visant des populations civiles, être « contre la guerre » semble d’une évidence trop limpide pour être honnête. Oui, l’agression de l’Ukraine par la Russie le 24 février 2022 est une ignominie. Bien sûr, les assassinats aveugles perpétrés par le Hamas le 7 octobre 2023 sont immondes. Évidemment, les bombardements d’écoles et d’hôpitaux, l’anéantissement de Gaza par l’armée israélienne aux ordres d’un gouvernement d’extrême-droite sont abjects. Et après ces constats d’horreur, à part vomir, que fait-on ?

L’action ou la réaction dépendent de la distance de chacun et chacune à ces agressions et massacres spécifiques, de ces guerres-là dirons-nous pour simplifier le propos en amalgamant des situations toutes différentes. Les façons de répondre au pire varient selon sa position a priori proche ou lointaine. Pour celles et ceux qui en sont les victimes, la question ne se pose pas. Ils ne sont pas seulement « tout contre » la guerre. Ils vivent dedans. À moins de s’être volontairement enrôlés comme soldats du côté de l’envahisseur alors qu’ils auraient pu éviter la conscription, ce sont des victimes qui ne l’ont pas choisie. Elles tentent vaille que vaille de survivre à la catastrophe guerrière, avec ou sans notre aide à nous qui tentons d’en accepter dorénavant les tristes réalités. Mais qu’en est-il des Européens devant leurs écrans ? Ou plus largement de tous les citoyens de notre monde inextricablement relié par le commerce international comme par les ondes de télécommunication ? En Europe, alors que perdure la guerre en Ukraine et qu’elle gangrène les nations alentours, notre bulle de protection se fissure. Il y a de moins en moins d’oxygène dans la tenue de cosmonaute que nous enfilions pour ne jamais respirer l’air de la guerre, si puissamment infect et infectieux. À moins d’être un journaliste ou un humanitaire non empêchés de raconter ou de soigner les désastres de la conflagration, les citoyens de l’Union européenne ne vivent certes pas ses atrocités sur le terrain. Eux n’ont pas à compter leurs morts, là juste sous leurs yeux. Mais ces spectateurs plus ou moins dégagés sont touchés, qu’ils le veuillent ou non, et cela suscite en eux un immense désarroi.

De l’impossibilité de s’affirmer tout simplement « pacifiste »

Un lien puissant, indéfectible, devrait souder les personnes qui, viscéralement, ne veulent d’aucune guerre, et qui sont pourtant convaincues de la nécessité de la considérer lucidement, qu’elles subissent ce conflit armé de près ou de loin, sous les bombes ou au travers des médias et des images de leurs terminaux. Sauf qu’à rebours d’un certain humanisme trop premier degré, le citoyen ou la citoyenne qui refusent la guerre en Europe ne peuvent aujourd’hui s’affirmer « pacifistes » sans jouer le jeu de l’envahisseur russe en Ukraine. Le mot « paix », aussi juste et généreux qu’il soit en principe, a été galvaudé par la propagande d’acteurs plus ou moins illibéraux, comme le parti national-populiste Smer désormais à la tête de la Slovaquie, ou encore Le Rêve géorgien, lui aussi majoritaire dans l’ancienne république de l’Union soviétique…

Le parti Rêve géorgien a en effet mené campagne « pour la paix » lors des législatives de fin octobre 2024 qu’il a remportées en Géorgie. Placardées partout dans le pays, ses affiches juxtaposaient deux images : à gauche, en noir et blanc, il y avait les décombres d’une ville ukrainienne avec la légende « Pas de guerre » ; et à droite, en couleur, une avenue, une autoroute ou un stade fraîchement rénovés en Géorgie d’où surnageait la phrase « Choisissez la paix ». Le rêve, ici, se situe à des années-lumière des imaginaires surréalistes d’univers alternatifs. Il masque par son storytelling grossier le bourrage des urnes, la corruption et la violence au quotidien, pour contraindre le peuple à « bien » voter. Il se décline sur le registre de la peur à très court terme : soit rester sous la « protection » et donc le contrôle de l’ogre russe si bienveillant afin de préserver l’état des lieux de la société géorgienne ; soit choisir l’Union européenne – dont il est sous-entendu malgré un discours s’affichant comme conciliant qu’elle est le bras de l’hydre du « Global War Party » occidental – et ainsi subir les foudres des armées salvatrices du super héros Vladimir Poutine.

La « paix », dans ce contexte et sur ce registre de l’ordre de la novlangue, n’est pas le contraire de la « guerre », mais sa dimension virtuelle qui déjà se concrétise dans les têtes. Elle s’incarne en nous et en nos sociétés sous la forme d’une menace risquant à tout moment de remplacer le rêve dominateur de la (grande) Russie en un cauchemar militaire visant à la destruction totale de toute velléité de démocratie réelle. Elle vit dans nos esprits au travers d’une crainte sourde. La « paix » du parti Le Rêve géorgien, c’est la soumission, contraint et forcé, à un ordre impérialiste conquérant. Est-il envisageable de s’y opposer sans prendre les armes ? Par des manifestations et des actions de résistance discrètes, passives même ? Est-ce jouable de répondre à cette guerre larvée sans participer soi-même demain à l’enclenchement d’une guerre plus directement sanglante ?

Trouver des médicaments contre le cancer de la guerre

La « guerre » telle qu’elle évolue aujourd’hui n’est plus une simple affaire de géopolitique, entre des États s’opposant « officiellement » au travers de leurs armées et d’elles seules. Elle ne fonctionne plus dans le tout ou rien : vivre en paix ou entrer en guerre au nom de sa Nation. Elle est terroriste au sens propre du mot. Elle prend en otages les populations civiles. Elle se répand telle une épidémie sans opérer de distinction entre les personnes qu’elle atteint. Elle ne choisit pas ses cibles selon leurs uniformes. Elle n’épargne ni les costards ni les robes, ni les salopettes ni les tenues de sport. Au travers de la propagande, de la cyberguerre, des pressions et menaces aux citoyens, elle se propage d’abord sous la forme tenace d’un sentiment de peur afin d’imposer un climat coercitif de sidération, de repli sur soi et donc de passivité.

Sous ce prisme, ne serait-il pas intéressant d’analyser la guerre comme une maladie, contagieuse ou non ? Telle un virus ou un cancer ? Car pour chaque individu de nos sociétés occidentales, le cancer est une hantise. Chacun tente viscéralement de le laisser le plus loin possible de soi. De s’en protéger, comme s’il existait un art de vivre ou à défaut un vaccin permettant de rester intouché. Et il en est ainsi de la guerre lorsqu’elle frappe à nos portes. Sauf que les cellules déréglées du patient ne lui sont pas étrangères, même s’il n’en est pour le moment qu’un « porteur sain », sans cancer déclaré. Elles font intimement partie de lui, même si leur présence l’effraie terriblement. Il ne peut en nier l’existence, sauf à accepter sa mort annoncée sans en combattre la perspective. Et s’il en était de la guerre aujourd’hui comme du cancer ou d’une épidémie de grippe ou de Covid-19 ? Nous nous retrouvons à la fois « contre » et « tout contre » la maladie, qualifiée désormais de « chronique ». Nous cherchons à l’éloigner de nous alors que ses traces ou ses germes existent déjà dans notre corps ou juste en nos têtes, obsédés que nous sommes par leur dangerosité. Par la mort qu’ils portent.

Ces métaphores médicales sont certes grossières. Car la guerre se déroule en principe entre des humains s’opposant violemment les uns aux autres, alors que la maladie nous confronte aux dangers potentiels de notre environnement et de nos modes de vie. En revanche, elles semblent adéquates pour signifier les évolutions contemporaines de conflits meurtriers qui positionnent en leur cœur les populations civiles, comme en Israël, à Gaza, mais aussi en Ukraine et dans les pays où la Russie agite l’épouvantail de la guerre pour assurer sa domination pourtant bien plus fragile qu’aux temps des tsars ou de l’Union soviétique. L’analogie avec le cancer ou avec une épidémie virale a deux autres vertus : d’une part elle positionne la guerre comme un problème partiellement localisé à lintérieur de nos sociétés – alors que l’imaginaire belliqueux le refoule entièrement comme une attaque externe, face à laquelle « nous » ne faisons que nous défendre contre « eux » qui nous attaquent (ce qui est exactement le discours par lequel Poutine justifie ses agressions) ; d’autre part, elle situe l’ombre malfaisante de la guerre et ses multiples déclinaisons contaminantes dans le temps long, non seulement de l’événement déclaré, mais de l’avant et de l’après.

D’où une question majeure : quelles sont les antidotes à la guerre, que ce soit en amont, en aval ou pendant l’expression meurtrière de cette maladie que d’aucuns qualifieraient d’anthropologique ? Résister à ses poisons, anticiper des réparations, préparer une guérison ou du moins une rémission ne suppose-t-il pas à la fois des souvenirs à cultiver, des temps d’acceptation de l’autre, et des projections dans des futurs renouant avec ces moments en dépit du cancer de la guerre telle que vécue par ses victimes directes et indirectes ? L’une des clés pour échapper à son emprise ne consiste-t-elle pas, non seulement à entretenir des voix de démocratie au cœur du maelstrom et de ses vents de désespoir, mais à imaginer dès aujourd’hui des mondes alternatifs ? Ne nous faut-il pas nous projeter mentalement dans des univers où la « paix » ne serait pas de la novlangue cachant mal une guerre virtuelle, contaminante, mais où elle signifierait à l’inverse notre faculté à mettre en place des dispositifs d’accueil de la pluralité et de la divergence ? Où elle incarnerait la capacité à construire et à expérimenter pour que les conflits de demain et d’après-demain ne deviennent pas sanglants et jamais ne « justifient » de l’éradication de territoires et de populations civiles en dommages collatéraux ?

Remplacer « l’histoire-qui-tue » par d’autres types de récits

Changement de décor. Nous sommes au plus grand festival européen de science-fiction, les Utopiales – où se sont pressés plus de 150 000 visiteurs en à peine plus de quatre jours. Ce vendredi 1er novembre 2024 en début d’après-midi, dans la plus grande salle de la Cité des congrès de Nantes, des auteurs et autrices débattent sur le thème : « La guerre est-elle une facilité narratrice en SF ? »…

Dès les premiers échanges de la table-ronde se dégage non un rejet de la guerre comme sujet, mais une volonté de ne pas l’esthétiser. Ainsi est-elle présente dans les intrigues d’un Empire en déliquescence et au cœur des paradoxes temporels du roman Un long Voyage de Claire Duvivier, ou dans la saga en plusieurs tomes de la fantasy sociale, matérialiste et volontiers libertaire de Patrick K. Dewdney, le Cycle de Syffe. Mais tous deux, ainsi qu’Ugo Bellagamba, écrivain, professeur de droit et spécialiste des utopies, soulignent la nécessité de ne pas en faire le cœur épique d’un récit à la gloire de ses chefs d’état-major, ténors politiques ou soi-disant héros. Ils la considèrent juste comme une triste pièce de nos réalités communes tout en la mettant à distance. Elle n’est jamais « civilisée ». Jamais « normale ».

Ils discutent en particulier d’un court essai publié en 1986 par Ursula K. Le Guin : La Théorie de la fiction-panier, qui est devenu l’une des références majeures de toute une nouvelle génération de plumes de science-fiction parmi lesquelles Becky Chambers, Chloé Chevalier, Patrick K. Dewdney, Catherine Dufour, Claire Duvivier, Silène Edgar, Mélanie Fievet, Camille Leboulanger, Li-Cam, Saul Pandélakis, Audrey Pleynet, Ketty Steward, Rivers Solomon et tant d’autres remarquables1. Disparue en 2018, Ursula K. Le Guin oppose dans ce texte séminal la « fiction-lance » et son « histoire-qui-tue », née peut-être avec les fanfaronnades des mâles chasseurs de mammouth, à la « fiction-panier » de celles qui cueillent pour la communauté, qui en préservent et en anticipent l’avenir sans recours ni aux combats sanglants ni aux conquêtes de territoires. S’abstraire du machisme, de la complaisance prédatrice et de l’apologie de la violence des « histoires-qui-tuent » ouvre la voie à des romans et nouvelles, des séries, des films ou des jeux vidéo dessinant les contours de mondes dont les conflits ne se traduisent jamais en massacres ou en guerres vengeresses. S’éclairent de la sorte des horizons alternatifs mais crédibles où sont invités à se projeter lectrices, spectateurs ou encore joueuses. Ils dessinent ce que j’appelle des philofictions qui ouvrent nos devenirs vers des possibles que l’on pensait impossibles. Au-delà de la seule littérature et des territoires de pure science-fiction, ces récits, jeux, ateliers ou mises en scène artistiques autant que participatives se situent à l’antithèse de la ribambelle de récits de guerre, sur Terre ou dans l’espace, avec leur patriotisme et leur chauvinisme de pacotille ainsi que leurs monstres extraterrestres ou néo-capitalistes sans relief qui bloquent nos lendemains2.

Ces fictions-paniers nous dévoilent certes des explorizons, c’est-à-dire des univers tout autres à explorer, avec d’autres règles et valeurs même si selon des modes et relations humaines et non-humaines cognitivement crédibles. Mais aussi indispensable que soit ce type de remèdes à l’esprit de prédation, de compétition ou d’extractivisme, ces fictions-paniers suffisent-elles à nous prévenir, à nous vacciner contre la guerre, dès lors que celle-ci est d’ores déjà « tout contre » nous ? Peuvent-elles préparer une guérison sinon des individus, du moins des sociétés frappées par l’horreur assassine, alors que nous la vivons dans nos esprits voire dans notre chair ? Ne faudrait-il pas ajouter à ces explorizons des chemins de traverse hypothétiques, laissant entrevoir pour nos futurs pluriels des modalités de transition, de réparation et de mise en place de dispositifs assumant et canalisant les divergences pour mieux éviter des guerres et soigner dans le temps long nos tendances guerrières ? C’est sur de telles interrogations que s’est terminée la table-ronde des Utopiales avec Claire Duvivier, Patrick K. Dewdney, Ugo Bellagamba ainsi que le dessinateur Étienne Chaize et la docteure en littérature comparée et pilote d’une chaîne Twitch DoctriZ. Au point de se demander s’il ne faudrait pas imaginer dorénavant une tierce fiction, quelque part entre la fiction-panier et la fiction-lance, histoire de « faire avec » la guerre lorsqu’elle vous tombe dessus et qu’il s’avère impossible ou dangereux de l’ignorer. Peut-être s’agirait-il d’une pharma-fiction ? Ou, comme me le soufflera un peu plus tard Claire Duvivier, d’une fiction-balluchon, afin d’ébaucher des parcours antidotes, même si souvent précaires et douloureux, vers les fictions-paniers de demain ?

Les fictions bien sûr, même à portée philosophique et à impact non négligeable comme les romans d’Alain Damasio ou des séries télévisuelles telle For All Mankind, ne changent rien toutes seules, sans des décisions et des actions ici et maintenant au cœur du pire de notre réalité gangrénée par la guerre. Au mieux, pour les Européens qui ont pris conscience de leur fragilité face à la guerre, se découvrant tout contre elle alors qu’elle provoque en eux un dégoût et de terribles malaises, les philofictions de type fictions-paniers ou pharma-fictions maintiennent l’espoir d’un autre devenir, non guerrier et pourquoi pas de l’ordre de l’écologie solidaire. Elles sont telles des graines qui, peut-être, pourront éclore demain ou après-demain si (et pour que) les actes suivent.

Se situer du côté des anti-héros plutôt que des héros et autres chefs

Ces œuvres d’une nouvelle génération d’auteurs et d’autrices ont une autre vertu : nous aider à comprendre l’importance d’entendre les mots des sans-voix, des laissés-pour compte et des damnés de la guerre, et ce quel que soit le « camp » auquel ils appartiendraient. Il n’y a pas de textes qui tiennent, sur de tels sujets, sans empathie avec les soi-disant « bons » comme avec les supposés « méchants », d’un côté ou de l’autre de la ligne de front. L’écrivain et la scénariste en quête de sens, au-delà des affects et des leurres de l’audience, aiment leurs personnages malgré ou peut-être grâce à leurs défauts inavouables, leurs silences coupables ou leurs actes tragiques. S’ils souhaitent aborder le thème de la guerre et parler ainsi à celles et ceux qui lisent, regardent ou jouent depuis leurs écrans, les auteurs ou autrices n’ont d’autre choix sensible et intelligent que de situer leur histoire « tout contre » ce type de drame, tel que vécu par celles et ceux qui le subissent plutôt qu’aux seuls côtés des chefs et « héros » qui l’ordonnent militairement ou le commentent médiatiquement. À l’instar de ces créateurs-là, empathiques, l’Européen ou l’Européenne qui se réveille « tout contre la guerre » ne peut se contenter d’écouter depuis son salon les leçons de géopolitique des Clausewitz aux petits pieds. Son enjeu est d’abord et surtout de se mettre à l’écoute des anti-héros qui tentent de survivre ou d’agir à leur échelle (tout) contre le pire.

Heureusement, des médias réussissent encore à recueillir des témoignages sur les terrains de guerre, bien au-delà des clameurs des états-majors. Ils transmettent les paroles de résistantes et résistants ukrainiens, ouighours, soudanais, tibétains, afghans, comme d’acteurs humanitaires, infirmières ou docteurs plus ou moins improvisés sous les tirs russes ou encore les bombes à Gaza, au Liban ou ailleurs dans le monde – ainsi Joelle Abi-Rached, historienne et médecin dans un hôpital de Beyrouth, qui a publié un bel article dans la Boston Review en octobre 20243. Écouter et soutenir les personnes proches de nous autres Occidentaux, qui souffrent, dont les maisons, les familles ; les corps sont détruits, c’est certes nécessaire, mais cela ne suffit pas à préserver l’espoir et à reconstruire ensuite – de la même façon qu’une histoire juste ne se raconte jamais avec uniquement des citoyens a priori du « bon côté », à savoir le nôtre. La complexité, l’empathie, l’incertitude de toute situation, l’avalanche de fake news et de pièges médiatiques nous obligent – au sens d’être obligé par l’autre auquel nous devons le respect – à tenter de saisir les tergiversations de celles et ceux qui se taisent en Géorgie, en Slovaquie, en Slovénie ou ailleurs, et même de celles et ceux qui s’enrôlent en Russie pour guerroyer en Ukraine.

Là encore, certains supports de presse nous éclairent. Ainsi ce reportage du Monde en Géorgie, un jour avant les législatives du 26 octobre 2024, où témoignent une vendeuse, un boulanger ou une retraitée se préparant à voter faute de pouvoir faire autrement « pour la paix », c’est-à-dire pour le parti Rêve géorgien… Car, dit la vieille femme dont la famille a été déplacée en 2008, « les Russes se servent toujours de la guerre pour tenter de nous soumettre […]. Ils pourraient parfaitement recommencer… Regardez ce quils font en Ukraine ! 4 »…

Tout aussi édifiants pour entrer dans la tête de celles et ceux qui vivent « tout contre » la guerre par choix, faute de mieux là encore, il y a les témoignages d’un reportage du journal indépendant russe Verstka, repris par Libération : des hommes mais aussi des femmes, dont certains ont même perdu des proches dans le conflit, expliquent – la mort dans l’âme, désabusés voire désespérés – qu’ils signent des contrats avec l’armée de Poutine pour combattre en Ukraine moins par patriotisme que par besoin d’argent, pour fuir la précarité ou les poursuites judiciaires. À l’instar de ce jeune homme de vingt ans, se disant qu’il « a tout essayé dans la vie civile, tout raté », alors « peut-être que lopération spéciale est une solution », tous vont à la guerre pour répondre à un sentiment d’échec. D’autres se résignent à y aller afin que leurs enfants aient une image moins minable d’eux, qui picolent ou trainent à ne rien faire, mais aussi plus prosaïquement pour que ces mêmes gosses trouvent enfin des places en crèche ou à l’école, qu’ils soient gâtés par l’État comme celui-ci le promet à tous les combattants volontaires5.

Le surplomb géopolitique prend la guerre telle une abstraction, comme sur une carte où juger des pions en présence, tester les stratégies, évaluer les manques d’armement, anticiper ou si c’est trop tard mesurer les pertes humaines. Ce type de vision à distance est sans doute nécessaire pour comprendre les reconfigurations de long terme et prévenir par des actions locales des embrasements plus généralisés – par exemple bloquer l’invasion d’un prochain pays par Poutine. Mais cette posture ne pourrait-il pas être à l’inverse l’une des causes du problème dès lors qu’elle ne veut rien entendre des réalités vécues par les gens de rien qui sont parfois tout autant les témoins que les complices du conflit sanglant ? Prévenir demain la guerre, puis en soigner les désastres suppose de se confronter aux contextes qui l’ont permise. Or il est impossible, pour ce faire, de se contenter d’un tableau doctoral ou de l’écran du téléspectateur. Dépasser l’abstraction nécessite de s’imprégner du terrain, de tenter d’entrer dans la psyché des individus, notamment ceux ayant honte de ne pas être à la hauteur ou sous l’influence de la propagande qui désigne des boucs émissaires.

Se glisser dans la peau de toutes ces personnes, qui souffrent sous les bombes, se taisent ou se compromettent pour « protéger » leurs proches, c’est assumer sa prise de conscience d’être « tout contre la guerre » sans trahir son sentiment viscéral « contre la guerre ». Parce qu’elles sont justes, qu’elles nous interpellent lucidement sans effacer pour autant les songes d’un monde ouvert à l’altérité et capable de conjuguer les divergences, ces histoires sont potentiellement des remèdes pour mieux préparer nos lendemains. Il importe peu qu’elles viennent du passé, témoignent du présent ou nous propulsent dans des futurs meilleurs mais tout aussi complexes. Elles peuvent prendre la forme de reportages de terrains ou de fictions sensibles. Hors des faux-semblant de la sécurité ou de la sauvegarde de cette abstraction inepte qu’est la Nation, mais avec l’humilité de ceux qui tâtonnent et expérimentent faute de savoir, l’essentiel est que ces récits puissent aider à percevoir quelque lumière dans la grotte infernale, celle de la guerre, où nous avons trop souvent le sentiment d’être enfermés.

1Pour découvrir les mondes de ces auteurs et autrices comme de tant d’autres, lire Ariel Kyrou & Jérôme Vincent, Pourquoi lire de la science-fiction et de la fantasy (et aller chez son libraire), sous-titré Manifeste pour les littératures de limaginaire, ActuSF, 2024.

2Ariel Kyrou, Philofictions, sous-titré Des imaginaires alternatifs pour la planète, Éditions MF, 2024.

3« The View from Besieged Beirut », par Joelle Abi-Rached, Boston Review, 2 octobre 2024 (www.bostonreview.net/articles/the-view-from-besieged-beirut).

4« En Géorgie, le pouvoir fait campagne “pour la paix” », par Marie Jégo (région de Gori, envoyée spéciale), Le Monde, 25 octobre 2024.

5« Conscription en Russie : “Je vais à la guerre pour m’en sortir financièrement” » par Olessia Guerassimenko (du journal Verstka), traduit du russe par Veronika Dorman, Libération, 21 octobre 2024.