Une vie de zoo

Au zoo de Pessac, près de Bordeaux, vit un hippopotame. En 1976, Jean Richard, qui l’avait acheté en Allemagne âgé de deux ans, l’avait laissé en pension à Jean Ducuing, le directeur du zoo, en attendant de lui construire une mare au parc animalier qu’il voulait ouvrir à Ermenonville. Jean Richard n’a jamais fini la mare et l’hippopotame est resté à Pessac. Entre Jean Ducuing et lui, est née ce qu’on appelle une relation privilégiée. Une histoire de 23 ans entre un humain et un hippopotame.

La zoologie a le goût de la classification. Pour elle, l’hippopotame est l’un des représentants actuels du sous-ordre des Suiformes. La quasi-totalité de l’histoire paléontologique des Suiformes s’est déroulée dans l’Ancien Monde, en Afrique et en Eurasie. À l’intérieur des Suiformes, la zoologie différencie les Suidés (comme les cochons et les sangliers) des Hippopotamidés. « Les Hippopotamidés se distinguent surtout par leur adaptation à la vie aquatique et par leur régime alimentaire strictement végétarien » (Robert Manaranche, article « Suiformes » de l’Encyclopaedia Universalis).

Le lundi 1er novembre 1999, l’hippopotame de Pessac a tué le directeur du zoo. Dans le journal, une semaine plus tard (Libération, 6-7 novembre 1999, p. 19, article de Victor Jouanne), on pouvait lire une partie de cette histoire. Que l’hippopotame s’appelle Komir, à cause des ordres de ses dresseurs allemands (« Komm hier !… ») ; que Komir vivait dans un espace clôturé par une murette et un grillage électrifié, avec mare, pelouse et abri pour la nuit ; qu’il lui était habituel de tenter des fugues hors de l’enclos (« Un petit coup de rein pour le mur, une brève brûlure sur le fil d’acier, et il pouvait arpen¬ter tranquillement les allées du parc ») ; et qu’il regagnait son enclos, « sans faire d’histoires », pour quelques graines ou au simple son de la voix de Jean Ducuing.

À l’intérieur des Hippopotamidés, la zoologie distingue encore deux genres à une seule espèce chacun : l’Hippopotamus amphibius ou hippopotame amphibie et le Chaeropsis liberiensis ou hippopotame nain. « L’hippopotame amphibie peut atteindre un poids de quatre tonnes. Il ne s’éloigne jamais beaucoup de l’eau. [… Très grégaires, les Hippopotamus amphibius se rencontrent par troupes de plusieurs dizaines d’individus, surtout dans la région des grands lacs africains. [… L’hippopotame nain ne dépasse pas la taille d’un sanglier. Beaucoup moins aquatique que le genre précédent, il hante les forêts du Liberia et de la Sierra Leone, où il vit en solitaire » (Robert Manaranche, ibid.).

Komir est un hippopotame amphibie qui vit seul. Un spécimen d’un nouveau genre du groupe des Hippopotamidés ? Plutôt le membre unique d’un sous-ensemble à l’intérieur de l’ensemble « habitants du zoo de Pessac » ; un représentant du groupe nombreux des vivants captifs. Au sein de la captivité du zoo, dans la vie de Komir, avaient émergé, semble-t-il, des zones de liberté – les fugues, et la longue confiance, l’amitié avec Jean qui plaçait parfois sa tête entre les mâchoires de l’animal ou lui ouvrait la gueule pour amuser le public. Le 1er novembre, Komir fit encore le mur de son enclos, mais cette fois, fonçant sur son maître, il le saisit par la tête et secoua. Plusieurs témoignages, raconte le journaliste, attestent qu’il aurait été jaloux d’un tracteur. Un tracteur tout neuf sur lequel, depuis quelque temps, Jean Ducuing passait plus de temps qu’avec Komir, que ça rendait visiblement nerveux. « Ce matin du 1er novembre, Jeannot avait évolué longuement dans l’enclos de l’hippopotame et tout autour. À son retour du local technique, où il garait le tracteur, Komir l’attendait. »

Aujourd’hui, au zoo, pour expliquer le calme de l’animal pendant les presque quatre semaines qu’il a passé enfermé sans broncher dans son abri de nuit pendant que l’on construisait autour de lui un enclos infranchissable et un de ces appareillages de sas dont on équipe les domaines des fauves, on dit : « On dirait qu’il a compris ce qu’il a fait ». Éternelle hominisation, inusable psychologisation des animaux. On n’en finira jamais de se mettre à leur place avec tout l’attirail psychologico-moral de l’humain standard. Aux animaux de compagnie, on a réussi à incorporer tellement de névroses que, à supposer comme on l’entend dire si souvent qu’il ne leur manque que la parole, on n’a même plus envie d’entendre ce qu’ils auraient à nous dire si par hasard elle leur venait. Mais essayons pour changer de renverser la tendance et de laisser, juste un instant, un animal se mettre à notre place. Si, hypothèse improbable, on faisait par exemple passer dans notre vie un peu de la vie de zoo de l’hippopotame Komir, quel genre d’expérience ce serait ? Il y aurait sans doute des joies inouïes, comme celle de rencontrer un humain qui sache – par quel miracle ? Faire troupeau avec nous. Et il y aurait aussi des tristesses si grandes qu’elles seraient comme l’épreuve nue de l’insubstituable captivité – la tristesse, par exemple, de ne pas pouvoir composer avec un tracteur. Tristesse de cette imparticipable composition de l’homme avec une machine faite pour lui.

L’histoire de Komir ressemble à une fable de La Fontaine sans morale, qui parlerait seulement des alliances, des agencements hétéroclites qui composent les vies. Dans cette fable, on raconterait comment la vie de Komir tenait tout entière dans une relation affective avec un humain et des escapades dans les allées du parc-monde. On expliquerait peut-être que toute vie, animale aussi bien qu’humaine ou végétale, est faite d’habitudes patiemment constituées qui composent dans les vivants comme des mélodies d’existence. Qu’une vie est faite de nombreuses réécritures de mélodies, de nombreuses recompositions d’habitudes, en fonction des événements qui y surviennent et bousculent les anciens arrangements. Mais qu’aucune vie n’est capable de se recomposer si elle n’a autour d’elle de ressources suffisantes pour dessiner de nouvelles lignes. Et que, dans l’existence de l’hippopotame Komir, l’intrusion d’un tracteur a peut-être suffi à dissoudre dans la tristesse les habitudes qui rendaient la vie possible, Mais il y a des choses qu’une fable ne peut pas dire. On ne sait pas dans quelle réserve de férocité l’hippopotame, marqué jusque dans son nom du sceau de la servitude, a puisé pour défaire d’un coup l’édifice des anciennes habitudes ; quelle Afrique est revenue à un animal qui ne l’a sans doute jamais connu. On ne sait pas non plus si, dans l’enclos désormais infranchissable où il a retrouvé sa mare, il rencontrera assez d’éléments du monde pour inventer les habitudes d’une autre vie.

Combes Muriel

Enseigne la philosophie en Bretagne. Auteure de Simondon, individu et collectivité (PUF, 1999). A collaboré à l'ouvrage collectif dédié à Simondon (dir. P. Chabot, Vrin, 2002) et a publié, avec Bernard Aspe, « Retour sur le camp comme paradigme biopolitique »,dans Multitudes N° 1 ).