Brésil : ceci n’est pas un coup d’État

 

Commençons par la fin. Il n’y a pas eu de « coup d’état » au Brésil, mais une glasnost qui entraîne un début d’implosion du consortium politique qui gouvernait et gouverne le pays : un cartel maffieux de grandes entreprises privées et étatiques, composé par quelques dizaines de « patrons » publics et privés. Évidemment, la corruption systémique n’est pas une nouveauté et elle n’a certainement pas été inventée par le PT. Lula, le PT et un tas d’intellectuels (brésiliens et non) utilisent comme défense cette lapalissade et se cachent derrière deux affirmations : le combat contre la corruption serait sélectif et le justicialisme ne saurait être le terrain de la transformation sociale. Ce sont deux affirmations fausses. Les enquêtes judiciaires contre la corruption sont en train de toucher tout le système politique et n’épargnent pas du tout les partis de droite : ni ceux qui sont les grands alliés du PT ni ceux qui sont dans l’opposition. Le poids relatif du PT, de Lula et de Dilma, dans les enquêtes, est par contre proportionnel à deux faits assez simples : les juges ne tombent pas dans le panneau du marketing du PT qui se transforme en « victime du système » comme s’il n’était pas au pouvoir fédéral depuis plus de 13 ans ; ensuite Lula et Dilma ont joué un rôle nouveau et fondamental dans l’amplification et la « modernisation » de la traditionnelle corruption oligarchique. La « corruption » dont on parle n’est pas (seulement) une vieille question de « vénalité » de la politique, mais un véritable régime d’accumulation et d’exploitation nouveau, mis en place par un « consortium » d’intérêts dont le PT a été le principal organisateur.

C’est ce « consortium » d’intérêts » qui est aujourd’hui en crise et a implosé. Cette implosion a deux causes : le soulèvement destituant de juin 2013 1 et la violente dépression économique. Nous assistons ainsi au triste épuisement d’une des réalités les plus intéressantes de la gauche mondiale. Le Parti des Travailleurs (PT) et son leader (Lula) sont nés comme une sorte de parti-réseau postsocialiste et paradoxalement ils terminent leur cycle dans le même mélange de corruption, bureaucratie et catastrophe économique et sociale que nous a fait connaître le socialisme réel. Le PT semblait représenter la sortie du socialisme et il termine comme une version tropicale du même mélange d’ancienne et nouvelle corruption.

« État de calamité publique » :
du 17 juin 2013 au 17 juin 2016

Ce 17 juin 2016, le gouvernement de l’État de Rio de Janeiro (allié au PT depuis 2006) a décrété formellement l’État de « calamité publique ». L’objectif du décret est de pouvoir utiliser le peu de ressources financières disponibles (et l’argent promis par le gouvernement fédéral) pour assurer la finalisation des travaux et la réalisation des Olympiades dans la ville de Rio (surtout pour payer les policiers pendant les jeux). Depuis la fin de 2015, l’État de Rio ne paye pas ses fournisseurs, paye en retard (même d’un mois) ses fonctionnaires, ferme des hôpitaux (y compris le centre où les médecins légistes réalisent les autopsies médico-légales) et ne termine pas les travaux (par exemple la nouvelle ligne du métro). Exactement 3 ans auparavant, le 17 juin 2013, un million de personnes manifestait à Rio non seulement contre l’augmentation des prix du ticket des transports publics, mais aussi contre le modèle de ville imposé par une représentation politique dont la traditionnelle corruption apparaissait encore plus insupportable à cause du consensus autoritaire qui rassemblait toutes les forces politiques (du PT au PMDB) et toutes les sphères institutionnelles (les gouvernements de la Mairie, de l’État de Rio et fédéral). À la fin de la manifestation, un essaim de dizaines de milliers de jeunes prenaient d’assaut le parlement de Rio (Assembléia Legislativa), c’est-à-dire le temple de l’accouplement charnel et mafieux entre les cartels des entreprises des transports et des travaux publics et les « représentants » du système politique.

Pour comprendre ce qui se passe au Brésil il faut donc bien avoir dans la tête ces deux dates et ce qui les sépare : d’une part, un mouvement destituant sans précédent et, d’autre part, la confirmation d’un système institutionnel qui d’abord a perdu sa légitimité et ensuite une bonne partie de son effectivité (notamment économique). Entre les deux dates, nous avons un conflit majeur et – au moment où nous écrivons – sans issue déterminée. Entre les deux dates le festival de mensonges et mystifications déployées par le PT lors des élections d’octobre 2014.

Ceci n’est pas un coup d’État

Il n’y a pas eu de coup d’État au Brésil, d’aucune sorte, même pas parlementaire. D’une part, l’impeachment est non seulement prévu par la Constitution démocratique (de 1988), mais il a déjà été utilisé – avec l’appui enthousiaste du PT2 – contre le premier président élu démocratiquement après la dictature militaire, Fernando Collor de Mello (élu en 1989 et destitué en 1992). D’autre part, tout le processus s’est réalisé, jusqu’au moment où nous terminons cet article (10 juillet 2016) selon les règles et avec la supervision des juges du Supremo Tribunal Federal (la Cour Suprême brésilienne) dont 9 membres sur 11 ont été nommés par Lula ou par Dilma. Dire que ce n’est pas un coup d’État (un « golpe ») ne signifie pas dire que ce qui se passe au Brésil est tranquille et normal. Au contraire, nous traversons une très grave crise, mais ses déterminants et les éventuels aboutissants ne sont pas du tout ceux que le PT, le gouvernement et la gauche brésiliens ont présentés et que la gauche intellectuelle internationale a bien voulu croire. Nous nous trouvons dans le chapitre suivant d’un processus qui s’est déclenché de manière autonome avec le grand soulèvement de juin 2013, puis a connu un tournant au début de 2014 avec l’ouverture d’une enquête judiciaire (Operação Lava Jato : lavage rapide) sur la corruption dans le géant étatique de la production de pétrole (Petrobras) et devenue une crise profonde – et irréversible – exactement au moment de la réélection de Dilma en octobre de 2014. Le procès de destitution de Dilma (toujours en cours et qui peut être renversé, y compris par le retour de Dilma)n’est qu’un épisode d’une lutte pour la survie du système institutionnel de représentation touché à mort par les développements croisés du fiasco retentissant de la politique économique conduite par Dilma et les résultats dévastateurs des opérations judiciaires contre la corruption. Dilma n’est pas objet d’un procès d’impeachment pour avoir fait des réformes radicales ou même modérées, mais parce qu’elle n’arrivait plus à gouverner et donc, d’un côté, à prendre l’initiative devant la catastrophe économique et surtout, de l’autre, faire face à la vague déferlante de l’enquête judiciaire. Il y a eu deux points d’inflexion qui expliquent l’ouverture du procès contre Dilma : le premier a été – en novembre 2015 – la détention d’un sénateur du PT (Delcidio de Amaral) qui était le chef du gouvernement au sénat ; le deuxième a été l’arrêt pour interrogatoire de Lula (le 4 mars de 2016). L’arrestation du sénateur a signifié l’écroulement de toutes les tentatives de la part de Dilma et du PT de convaincre les dirigeants de Petrobras et des très grands groupes du BTP de ne pas collaborer avec la justice et a eu comme conséquence immédiate la rupture de la négociation entre le gouvernement et le président du Congrès, Eduardo Cunha. Ce dernier voulait être assuré de ne pas perdre sa place de député (et donc l’immunité parlementaire) et se protéger de la prison en échange de ne pas donner suite à une des nombreuses demandes dimpeachement contre Dilma. Une fois que le gouvernement ne pouvait plus assurer cette « protection », Cunha a choisi l’affrontement pour, d’une part, gagner du temps (garder le maximum de temps possible l’immunité) et pour, d’autre part, parier sur la possibilité de devenir une pièce « nécessaire » et légitime dans les grandes manifestations de masse pour la destitution de Dilma (qui se répètent dès le lendemain de sa réélection, c’est-à-dire depuis un an et demi3). La deuxième inflexion est venue des conséquences de l’interrogatoire auquel Lula a été forcé de se soumettre par la Police Fédérale : alors que Dilma essayait de le nommer Premier ministre (Ministro da Casa Civil) pour lui offrir l’immunité, l’ancien président – tout en appelant à des manifestations de masse en sa défense – rendait visite au Président du Sénat (Renan Calheiros, du même parti de Cunha et du vice-président Temer, inclus dans 8 enquêtes de corruption). Après un long entretien auquel ont participé aussi l’ancien président José Sarney et l’ex ministre des Mines et de l’énergie (lui aussi du PMDB), Lula apparaissait avec cette petite troupe sur le perron du Sénat, avec un exemplaire de la Constitution à la main pour faire des déclarations très dures contre la « dictature des juges ». C’est à partir de ce moment que, sous la houlette du vice-président, le mouvement institutionnel pour la destitution de Dilma se déploie et accélère selon deux impératifs : reprendre les brides d’une économie en chute libre et bloquer l’opération judiciaire contre la corruption. Ce que nous disions en termes politiques est aujourd’hui confirmé formellement par la glasnost promue par les enquêteurs de la Lava Jato. Dans des enregistrements réalisés – publiés par la presse à la fin de mai 2016 – par un ex-sénateur et président d’une grande entreprise d’état (Sergio Machado qui est un collaborateur de la justice), les grands parrains du PMDB (le Président du Sénat, Renan Calheiros), le Ministre du Plan de Temer (Romero Jucá) et l’ancien-président de « tout » (du PMDB, du Sénat, de la République etc., José Sarney) définissent le futur gouvernement-tampon de Temer comme ayant deux objectifs : faire face à la grave crise économique et casser l’opération Lava Jato pour protéger effectivement le système politique, y compris Lula.

Il apparaît clairement que le « coup d’État » est une opération interne au « coup » qui a été donné lors de la réélection (en octobre 2014). Ces écoutes font tomber à l’eau le discours du PT sur la sélectivité des juges (le PT n’est pas du tout le seul parti visé). Les 4 principaux chefs du parti « putschiste » (le PMDB) sont sous le coup d’un mandat d’arrêt (suspendu par la décision d’un juge de la Cour Suprême) et le Lava Jato vise aussi le président intérimaire lui-même4. On a donc un drôle de « coup d’État » : ses principaux acteurs sont sous la menace de l’État et reçoivent la solidarité… de la part de ceux qui ont reçu le coup (du PT et de ses sénateurs qui ont critiqué les mandats d’arrêts). On est à nouveau dans la production systématique de mensonges et de mystifications de la part de la gauche et cela mérite une bonne réflexion : d’une part, ce régime de discours est accepté et amplifié par la gauche intellectuelle globale (qui en même temps ne dit rien de ce qui se passe dans le Venezuela chaviste où on manque de tout et où la population a faim) ; d’autre part, cela nous incite à penser cette capacité et cette détermination que la « gauche » (surtout la gauche au pouvoir) a de manipuler les données objectives et subjectives des combats. La « gauche » tend, d’un côté, à perdre le contact avec la réalité matérielle de ce qui se passe et, de l’autre côté, non seulement à ignorer la réalité mais en travestir les données.

« Narrations fantaisistes »

Tout ce qui est en train de se passer est, en pire, ce que nous avions prévu dès avant octobre et novembre 20145. Néanmoins, nos prévisions correctes sont tombées dans l’ostracisme général de la gauche brésilienne et globale. Si la gauche de gouvernement cyniquement mystifie le débat, la « gauche radicale » a besoin de cultiver ses mythes et, pour cela, de modeler la réalité selon ses fantasmes et, du coup, de définir comme fantasme tout ce qui ne se plie pas à cette dérive, même s’il faut jeter à la poubelle les multitudes et – ça va sans dire – l’autonomie. Dans ce cas, la doxa de la gauche sert à maintenir l’illusion que les « gouvernements progressistes » d’Amérique du Sud non seulement auraient réellement constitué un laboratoire et une porte de sortie du néolibéralisme, mais qu’ils continuent à être en bonne santé. Voilà donc que : « […] le triomphe des forces qui se trouvent au gouvernement (le PT au Brésil, le MAS en Bolivie et le FA en Uruguay) permet d’affirmer la persistance du cycle “progressiste” » et encore : « Cette ratification prolonge dans le temps et affirme à l’échelle territoriale-régionale la défaite des tentatives néolibérales pures, des élites, pour reprendre le contrôle politique direct et d’une certaine manière maintient encore ouvertes les attentes d’une maturation de dynamismes régionaux non directement subordonnés à l’hégémonie de l’occident néolibéral6. » Cette analyse, totalement erronée (la victoire électorale de Dilma a été une défaite politique majeure et le début d’un renversement électoral général qui a eu lieu au Venezuela, en Argentine et aussi en Bolivie), répondait non pas aux enjeux réels, mais aux impératifs d’un positionnement « de gauche » qui se définit d’abord comme combat contre le néolibéralisme (entre le marché et l’État, mieux vaut ce dernier, même s’il est maffieux) et ensuite comme anti-occidental (entre la Chine et les États-Unis, mieux vaut la Chine, même si elle étouffe les luttes des classes). Ce qui est encore plus grave c’est que la projection idéaliste (une gauche qui serait étatique et anti-impérialiste) est ultérieurement mystifiée : les gouvernements progressistes en général et notamment le gouvernement du PT (de Dilma), ne sont pas du tout anti-néolibéraux et encore moins anti-occidentaux. La tentative néo-développementiste de Dilma est absolument interne au pacte néolibéral et c’est pour cela que Lula est passé tranquillement d’une politique à l’autre. Les « chefs » du PT se préoccupent de taux de croissance et pas d’autre chose. Si les fortes doses de néo-développementisme ne fonctionnent pas (en fait, elles ont été catastrophiques) ils passeront à des fortes doses de néolibéralisme : comme ils l’ont fait entre 2003 et 2008 et en 2014 et 2015. Ce n’est pas par hasard que le ministre tout-puissant de l’économie de Temer a été l’homme fort de l’économie de Lula (pendant 8 ans). La politique économique du président intérimaire est exactement la même que celle que Dilma essayait de faire et n’y arrivait pas à cause de la paralysie de sa base parlementaire. La défense de la « gauche » comme identité abstraite et vide (un vrai signifiant vide à la Laclau) : il est plus important de se sentir bien « à gauche » que d’appréhender, d’une part, les dimensions de son échec cuisant et, d’autre part, le niveau d’isolement social de la gauche comme un tout. Dilma a seulement 8 % d’opinions favorables et des millions manifestent dans les rues pour son impeachment ? C’est le résultat de la campagne des médias conservateurs et ceux qui manifestent… c’est l’élite blanche. Tout est expliqué ! Ceux qui n’acceptent pas cette logique autoritaire, ce sont des gens isolés, éventuellement des fous, avec des alliances étranges, quand ce n’est pas avec… l’ennemi. La corruption systémique de la politique devient corruption de la subjectivité.

Qui serait l’ennemi d’un gouvernement et d’un parti qui gouvernait avec et pour l’argent des très grands groupes du BTP issus de la dictature militaire ? En fait, la gauche n’a pas besoin d’être stalinienne pour fonctionner comme une… police : la vérité de l’administration (de la gauche) est affirmée comme supérieure à la vérité de la démocratie.

Le dispositif bipolaire du consensus de gauche

C’est une bonne occasion pour voir comment la doxa de la gauche fonctionne et pour penser la situation que devaient vivre les dissidents du bloc soviétique – avant – et de la Chine maoïste – après : ils étaient persécutés pour critiquer un régime qui non seulement ne laissait aucun espace à la démocratie mais surtout qui s’alliait aux forces de la droite internes (la bureaucratie d’état, les technocrates qui contrôlaient en même temps l’appareil productif et répressif) et externes (l’alliance de Staline avec Hitler, la diplomatie sécrète de la Chine avec l’administration Nixon), mais encadrait les « dissidents » comme « agents de la droite », de la réaction etc. Et la gauche internationale, avec plus ou moins d’enthousiasme participait à ce consensus.

Lisons Simone de Beauvoir et son « Essai sur la Chine », 484 pages écrites à partir d’une visite organisée par le régime en 1955 (et publiées en 1957)7. Beauvoir n’est pas dupe, elle accepte de jouer le jeu : « Les anticommunistes souriront de ses scrupules : le gouvernement ne s’en réserve pas moins de dispenser la vérité à sa guise. En effet. Mais on oublie trop que jusqu’à ce jour la quasi-totalité des Chinois étaient radicalement tenus à l’écart de la vie politique. Ils subissaient leur destin dans la passivité et l’ignorance. Une connaissance «dirigée» représente un immense progrès sur ces ténèbres ; et même elle seule est capable de les dissiper 8 » (c’est nous qui soulignons). Voilà donc le dispositif : l’anticommunisme explique et surtout justifie tout. L’information dirigée sera donc une avance et elle sert à quoi ? «La situation de la Chine est absolument incomparable avec celle de la Hongrie ou de la Pologne. Loin de sacrifier la masse chinoise à un principe abstrait ou à un avenir mythique, comme le prétendent les anticommunistes, le régime, en poussant l’industrie lourde, sert les intérêts lointains et immédiats de toute la population9. »C’est certainement une défense de bonne foi, avec la conviction que – sans l’industrie lourde – la Chine serait condamnée à être vassale de l’URSS et « retomberait dans le retard infernal de la surpopulation et des famines10 ». Mais, la bonne foi fonctionne comme un mécanisme moral de bipolarisation : ne pas appuyer l’industrialisation forcée, oser la critiquer, signifierait s’aligner sur les « anticommunistes », voire être un anticommuniste. Or, le « grand bond » en direction de l’industrie lourde – seulement deux ans après la sortie du livre de Beauvoir, tourne au cauchemar : « En 1959, 1960 et 1961, (la Chine connaît) la plus grande famine, non seulement de l’histoire de la Chine, mais de l’histoire tout court11 ». Contrairement à ce que disait Beauvoir, Jean-François Billeter rappelle qu’aucune famine n’avait frappé le pays tout entier comme dans ce cas. Ici il est important de souligner que le mécanisme du désastre n’est pas seulement le choix du type de planification (l’industrie lourde et la multiplication des petits hauts fourneaux chez tous les paysans), mais l’organisation d’un consensus forcé, à savoir le « mensonge généralisé12 ». C’est là que le bât blesse : l’appui à l’industrialisation lourde peut être un leurre, mais la justification de la manipulation de l’information au nom du combat à l’anticommunisme ne l’est pas. Critiquer, exercer son droit de fuite, c’est être anticommuniste. D’une pierre, ont fait deux coups : le principe de la démocratie radicale est mis à la poubelle et la mystification de la réalité élue comme méthode. Comment sont mortes des dizaines de millions de personnes dans la Chine maoïste ? « Elles sont mortes non de fatigue ou de maladie, comme c’est le plus souvent le cas dans les famines, mais de faim uniquement, en silence, encadrées par un régime resté maître de la situation13 ». En 1974, presque vingt après, Roland Barthes – lors du voyage en Chine de l’équipe de Tel Quel – devra se limiter à confier ses critiques au carnet de voyage et sous la forme d’un ennui blasé : « Speech mortel, comparaison passé/présent. Je regarde mon verre de thé : les feuilles vertes se sont largement épanouies et forment une épaisseur au fond du verre. Mais le thé est très léger, insipide, à peine une tisane, c’est de l’eau chaude. » Ce que raconte le régime c’est de l’eau chaude, mais l’information est contrôlée de manière bien plus serrée que le thé : « Le fait incontestable, le verrouillage complet de l’information, de toute l’information, de la politique au sexe. Le plus étonnant est que ce verrouillage soit réussi, c’est-à-dire que personne, quelles que soient la durée et les conditions de son séjour, ne réussit à le forcer sur aucun point14. »

La gauche, à la fois dans ses expériences réellement existantes (URSS, Chine, Cuba, Venezuela et, dans des termes très paradoxaux, le PT au Brésil aussi) et dans ses réseaux intellectuels, élimine en même temps le conflit (toute critique est « anticommuniste » ou une « narration fantaisiste » que la police attribuera à une quelque « déviation ») et donc la vérité. Nous nous retrouvons exactement dans la même situation dont parlait Maurice Merleau-Ponty à propos de l’URSS et de la déstalinisation et plus en général de la politique paranoïaque15. Bien avant le Rapport Khrouchtchev, il écrivait : « il est donc établi que des citoyens soviétiques peuvent être déportés en cours d’enquête, sans jugement et sans limite de temps. […]. Il est probable […] que le nombre total des détenus se chiffre par millions : les uns disent dix millions, d’autres quinze ». Merleau-Ponty tirait ses conclusions : « À moins d’être illuminé, on admettra que ces faits remettent entièrement en question la signification du système russe16. »Il écrit cela en 1950 et déjà il appréhende le piège que le mouvement « communiste » non seulement rencontre mais construit : « Si nos communistes acceptent les camps et l’oppression, c’est parce qu’ils en attendent la société sans classe par le miracle des infrastructures ». Si le PT de Dilma et de Lula a organisé les camps de travail pour les grands barrages et les méga-événements sportifs, en se joignant charnellement dans la corruption avec l’oligarchie néo-esclavagiste (les grands groupes du BTP issus de la dictature et le PMDB de Temer, Sarney et Calheiros), c’est qu’il croit que le développement est bien cela et… tant pis pour les Indiens ou tant mieux, puisqu’ils seront prolétarisés et « nationalisés » (et tant mieux pour les pots-de-vin reçus). En 1950, la critique de Merleau-Ponty à l’URSS était profonde et ne respectait aucune orthodoxie, mais il sentait encore la nécessité de terminer en proclamant un certain degré d’allégeance à « l’idée de communisme » : « Il est plus urgent de maintenir au moins quelques îlots où l’on aime et pratique la liberté autrement que contre le communisme17. » Mais c’est justement ce mécanisme que le « communisme réellement existant » (y compris sous sa forme de mouvement intellectuel) met en œuvre contre la liberté et donc contre la vérité. Six ans après (en 1956), devant la répression soviétique des communistes hongrois, Merleau-Ponty avance une réflexion « sur la déstalinisation ». En premier lieu, Merleau-Ponty souligne que même des « communistes très disciplinés […] ont solennellement désavoué le principe qui veut qu’on ne fasse jamais appel au-dehors dans les luttes entre communistes18 ». Simone de Beauvoir, dans la même période, montre qu’il suffisait de passer de l’URSS à la Chine pour redonner à la « discipline » perdue toute sa rigidité. Les innombrables prises de positions intellectuelles sur le « coup d’État » au Brésil montrent que ce mécanisme est toujours en action, même si les puretés idéologiques des années 1950 se sont perdues. Merleau-Ponty disait justement que « la répression de Budapest (prouve) qu’aucun (des) principes (du communisme) n’en sort indemne, (et) que la déstalinisation n’est rien si elle n’est la réforme radicale d’un “système19” ». En fait, ce n’était pas Staline le problème, mais la mode de fonctionnement de la “gauche” en général. Voyons comment Merleau-Ponty continue, notamment en utilisant le Rapport Khrouchtchev au XXe Congrès du PCUS : « Le coût réel de la production est donc sans rapport avec le coût prévu et la productivité n’est pas dirigée. Tout cela, au bout du compte, doit bien apparaître quelque part : un moment vient où l’écart entre la volonté et les résultats est flagrant. Alors la pression des faits est si forte que le système renonce à faire des comptes20. » C’est exactement ce qui s’est passé, à des degrés différents, au Venezuela du « socialisme du siècle XXI » (où en ce moment la population manque des denrées fondamentales), en Argentine (où les statistiques sur l’inflation, les dettes, la pauvreté et l’inégalité ont été embellies) et au Brésil : Dilma a été réélue au nom d’une santé économique inventée, dans un pays qui a littéralement fait faillite : perte de 10 % du PIB per capita, moins 20 % de production industrielle, inflation de plus de 10 %, la dette publique multipliée par deux en un an et à Rio, où on aura les Olympiades en août 2016, l’État ne paye pas régulièrement ses fonctionnaires depuis des mois (même pas les policiers), la ligne de Metro ne sera pas terminée, les dettes ne sont plus payées, Petrobras a pratiquement fait faillite, Electrobras aussi, le plus grand groupe de la téléphonie vient de déposer son bilan, 4 raffineries presque terminées ne seront jamais utilisées etc. etc. Dans le marketing de la gauche, tout s’explique par les complots de l’impérialisme, des média et de la « droite », comme s’ils ne s’étaient pas joints charnellement avec elle : « Un régime qui veut faire et ne veut rien savoir – continue Merleau-Ponty – traite l’échec comme sabotage et la discussion comme trahison21 ». Les références changent, mais le mécanisme est toujours le même. Ironiquement, c’est justement sur le maquillage des comptes qu’a lieu le règlement des comptes au Brésil (l’impeachment), car le PT ne détient pas – comme le chavisme au Venezuela – le monopole du pouvoir et ses alliés « conservateurs » ont un autre rapport à la comptabilité : paradoxalement, la concurrence inter-capitaliste a besoin d’un morceau de vérité sur la vérité de l’exploitation. Qu’est-ce que le XXe Congrès du PCUS essayait donc de faire, c’était « la dénonciation d’une vie fictive et verbale, la critique du nominalisme et du fétichisme ».

Or, dans son analyse, Merleau-Ponty est lapidaire sur non pas le stalinisme, mais sur la tentative de le sauver qui se trouve dans la déstalinisation et c’est bien de là qu’il faut repartir : « Il est demandé à la dictature de se contester sans se laisser éliminer, et au prolétariat de se libérer sans rejeter le contrôle de la dictature. C’est difficile, presque impossible. Le monde n’a le choix qu’entre ce chemin-là et le chaos. C’est dans les formes sociales à créer qu’une solution doit être cherchée22 ». Mais la gauche au pouvoir est, hier comme aujourd’hui, dans la France de Hollande comme au Brésil de Lula et du PT, la répression et la mystification des luttes qui essaient d’inventer de nouvelles formes sociales. C’est pour cela que le soulèvement de juin 2013 était insupportable pour le PT et ses intellectuels.

Comment ne pas penser à Vassily Grossman, le grand écrivain soviétique qui écrivait les chroniques les plus lues des batailles menées par l’Armée Rouge à Stalingrad, qui a eu toute sa famille exterminée par les nazis et qui, une fois entré à Berlin, s’étonnait dans son journal : « Le commandant (général Berzari) a une conversation avec le Bürgermeister (maire), qui lui demande combien seront payés les gens mobilisés pour le travail à des fins militaires » et il souligne : « En fait, les gens ici semblent avoir une idée très précise de leurs droits » (c’est nous qui soulignons)23. Le citoyen soviétique s’étonne que dans la capitale en ruines de l’Allemagne national-socialiste les gens se préoccupent de leurs droits et osent les revendiquer face à l’occupant : c’est que, paradoxalement, le régime issu de la révolution s’est transformé en son contraire, en éliminant ce que Marx avait repris de Machiavel, « l’idée que l’histoire est une lutte et la politique un rapport avec des hommes plutôt qu’avec des principes24 ».

Le manque d’alternatives

On dira, on n’en est pas là, le Brésil de 2016 n’est pas l’URSS et encore moins la Chine maoïste des années 1950. C’est vrai, l’histoire se répète, la première fois comme tragédie, la deuxième comme farce. Et on n’en est pas qu’à la deuxième répétition. Ce que la gauche est capable de reproduire est effectivement ce mécanisme, entre un état d’urgence et la mystification d’un coup d’État inexistant, pour imposer son opportunisme : il ne faut pas voir une différence entre l’option ouvertement néolibérale d’un Hollande et les cris contre le « coup » brésilien d’un Lula : ce sont les deux côtés d’une même gauche à laquelle il faut vraiment dire adieu : « Le propre du stalinisme ou opportunisme de gauche, dit Hervé, est de faire une politique de collaboration en gardant une idéologie intransigeante. Le compromis tonitruant, la paix vociférée, le mélange de concession politique et de violence verbale sont le stalinisme même25 ».

Un des mécanismes les plus pervers de ce consensus de « gauche » fonctionne sur la base de l’affirmation : « il n’y a pas d’alternative ». Or, le manque d’alternative n’est pas du tout une donnée naturelle et encore moins le fruit de cette implosion du pacte mafieux auquel le PT a adhéré, mais le produit d’une stratégie délibérée de destruction de toute alternative possible. C’est ainsi que le mouvement de juin 2013 a été détruit. C’est toujours dans la même logique que la candidature modérée de Marina a été d’abord empêchée et ensuite détruite 26. De la même manière, le discours faux sur « le coup d’État » inexistant continue à produire ce « manque » d’alternatives et à falsifier le débat. Il n’y aura pas d’alternative tant qu’on restera sur le terrain imposé par cette gauche. Ce qu’il nous faut, c’est revenir à l’homme révolté, à ce midi de la pensée où la révolte refuse la divinité pour partager les luttes et le destin commun27. C’est bien ça que Claude Lefort voit dans L’Archipel du Goulag, quand il souligne comment Soljenitsyne, après les critiques qu’il fait à la révolution, en vient à s’enflammer dans la « description des grandes révoltes des bagnes » qui lui « inspirent des pages qui sont parmi les plus belles de la littérature révolutionnaire 28 » : la révélation des « […] révoltes des zeks (zek, diminutif du mot russe zaklioutchennyi, qui signifie détenu), et d’une façon générale leur nouvelle résistance, grâce à laquelle ils s’affirment comme des politiques, reprennent la parole et commencent à recouvrir leur dignité d’hommes 29 ». Ce que le bagnard de l’infâme système répressif issu de la révolution finit par penser comme alternative est bien… la révolution ou bien comme dirait Camus l’homme révolté. C’est donc dans l’exclamation de Soljenitsyne que les alternatives reposent : « Ô force des mouvements populaires. Comme tu modifies rapidement les données politiques 30 ».

1 Cf. Majeure no 56 – Devenir-Brésil post-Lula, www.multitudes.net/category/l-edition-papier-en-ligne/56-multitudes-56

2 Pendant les deux gouvernements de Fernando Henrique Cardoso (1995-2002) le PT a essayé l’impeachment plusieurs fois.

3 Giuseppe Cocco, « Le mouvement d’indignation au Brésil face à l’austérité néolibérale de Lula et Dilma », Multitudes, no 59, disponible dans www.multitudes.net/le-mouvement-dindignation-au-bresil-face-a-lausterite-neoliberale-de-lula-et-dilma

5 Barbara Szaniecki e Giuseppe Cocco, « Maledetto sia giugno: il Brasile un anno dopo ». www.commonware.org/index.php/cartografia/479-maledetto-sia-giugno. Giuseppe Cocco, « Dilma e Aécio são o Estado contra a sociedade », Entrevista por Patricia Fachin, IHU-Online www.ihu.unisinos.br/entrevistas/536610-dilma-e-aecio-duas-faces-de-um-mesmo-esgotamento-entrevista-especial-com-giuseppe-cocco-

6 Sandro Mezzadra y Diego Sztulwark, « Imágenes del desarrollo, ciclo político y nuevo conflicto social », 3 novembre 2014. http://anarquiacoronada.blogspot.com.br/2014/11/anatomia-politica-de-la-coyuntura.html

7 La longue marche, Gallimard, Paris, 1957.

8 Ibid., p. 240.

9 Ibid., p. 161.

10 Ibid.

11 Jean François Billeter, La Chine trois fois muette, Allia, Paris, 2000, p. 48. Billeter parle de trente à 43 millions de morts selon les différentes sources. Slavoj Zizek cite la biographie de Mao pour parler de 38 millions de morts, dans la même période (à commencer de 1958), à cause en plus des exportations de blé en URSS en échange de technologie nucléaire et d’armements. « Introduction » à Mao, « On practice and contradiction », Verso, Londres, 2007, p. 10.

12 Billeter, ibid., p. 47.

13 Ibid., p. 48.

14 « Le supplice chinois de Roland Barthes », www.pileface.com/sollers/spip.php?article811

15 « L’homme et l’adversité », Rencontres Internationales de Genève, 1951, publié dans Signes (1960), Gallimard, Paris, p. 405.

16 « L’U.R.S.S. et les camps », 1950, Signes, cit., p. 424-5.

17 Ibid. p. 438.

18 «Sur la déstalinisation», 1956, publié dans Signes, cit. p. 472.

19 Ibid., p. 474.

20 Ibid., p. 476.

21 Ibid., p. 480.

22 Ibid., p. 488.

23 Antony Beevor & Luba Vinogradova, Un escritor en guerra. Vasili Grossman en el Ejercito Rojo, 1941-1944, Traduction de l’anglais à l’espanhol de Juanmari Madariaga, Crítica, Barcelone, 2012, p. 410.

24 Maurice Merleau-Ponty, « Note sur Machiavel », Communication au Congrès Umanesimo e scienza politica, Rome-Florence, septembre 1949, publié dans Signes, cit., p. 357.

25 Merleau-Ponty, Cit., p. 491.

26 Marina Silva, compagne de lutte de Chico Mendes en Amazonie, a été deux fois ministre de l’environnement de Lula et candidate pour les Parti Vert en 2010 (20 % des voix). En 2014, avec les sondages qui indiquaient 28 % des intentions de vote à sa candidature, elle a vu son nouveau parti (Rede) ne pas être approuvé par la justice électorale et a dû se présenter comme « Vice » du candidat d’un petit parti de gauche (PSB) qui totalisait au maximum 4 % des voix. Lors de la mort accidentelle de ce dernier, pour un moment, elle était donnée comme victorieuse. À ce moment le marketing du PT dirigeait toutes ses armes contre sa candidature et réussissait à la déconstruire, tout en ouvrant le chemin au candidat de la droite (Aécio Neves). Le chef du marketing électoral du PT est aujourd’hui en prison, accusé d’avoir reçu des sommes astronomiques d’argent directement de la part des grands groupes du BTP, comme pots de vin pour les contrats avec Petrobras.

27 Albert Camus, L’homme révolté, Gallimard-Fólios, Paris, 1951, p.381.

28 Claude Lefort, « Sur L’archipel goulag » (1978), Encyclopédie Universalis (supplément), dans Le temps présent. Écrits 1945-2005, Belin, Paris, 2007,p. 371.

29 Ibid., p. 372.

30 Apud Lefort, ibid., p. 373.

 

Cocco Giuseppe

Politologue, professeur à l’Université Fédérale de Rio de Janeiro, membre du réseau Universidade Nômade Brasil. Il a publié avec Antonio Negri, GlobAL (Amsterdam, 2007). Il est membre du collectif de rédaction de Multitudes. En 2018, il lance avec Bruno Cava le livre New neoliberalism and the other (2018), de Lexington.