Critique du géo-constructivisme Anthropocène & géo-ingénierie

« Peut-on accueillir l’Anthropocène sans céder au discours dominant des anthropocénologues ? » : telle est la question que posent Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz dans L’événement Anthropocène, un livre qui utilise l’idée d’Anthropocène contre son usage dominant. Cet usage considère l’Humanité comme un unique sujet en prise avec la Terre, objet tout aussi unifié. La consécration d’une telle vision du monde mène tout droit aux projets d’« optimisation » du climat décrits par Clive Hamilton dans Les Apprentis sorciers du climat : la géo-ingénierie est la suite (techno)logique de l’Anthropocène.

L’objectif de cet article est le repérage de la composante constructiviste du « discours dominant » qui, de Bruno Latour à la géo-ingénierie, conduit à la justification de l’Anthropocène et des délices du développement technologique débridé. J’appelle géo-constructivisme la politique globale qui a généré les changements climatiques, les solutions technologiques qui sont proposées pour les réguler, et le discours général qui sous-tend cette politique et ces solutions. Le géo-constructivisme semble ne pas voir que la Terre, comme l’écrit Clive Hamilton, est une « bête peu coopérative », qui ne réagira pas comme souhaité aux manipulations de l’atmosphère. Cependant, est-il encore temps de refuser la géo-ingénierie ? Ou sommes-nous condamnés à suivre le développement de l’Anthropocène jusqu’à l’éventualité de sa fin prématurée ?

Événement cognitif, événement matériel :
une zone de tension conceptuelle

Tout d’abord, en quoi l’Anthropocène est-il un événement ? Le terme est supposé indiquer un moment significatif dans l’Histoire : celui où l’être humain est devenu une « force géologique ». Pour Paul Crutzen, le chimiste et météorologue qui forgea ce nouveau terme, cette transformation est l’effet primaire de la révolution industrielle. Dans leur livre, Bonneuil et Fressoz rappellent qu’il existe désormais des thèses concurrentes, proposant d’autres commencements possibles : l’hypothèse Homo Sapiens prend pour point de départ les transformations occasionnées par le feu et la chasse il y a 200 000 ans ; l’« early anthropogenic hypothesis » du paléoclimatologue William Ruddiman insiste sur le rôle de l’agriculture naissante il y a 7 000 ans ; et l’hypothèse de l’accélération fait tout débuter après la Seconde Guerre mondiale. Mon but ici n’est pas de reprendre ces explications, mais de montrer en quoi ces pages sont importantes pour le propos du livre : déterminer le point de commencement est ce qui permet de créer une zone de tension conceptuelle entre cette origine et notre aujourd’hui.

Quelle est, en effet, l’erreur géo-constructiviste standard ? La confusion entre l’événement cognitif, qui concerne l’apparition du mot « Anthropocène », la production des savoirs qui lui sont attachés, les controverses relatives à sa datation précise, etc., et l’événement matériel que ce terme et ces savoirs sont supposés décrire. Bien entendu, l’Histoire est ce discours à ancrage scientifique qui noue intrinsèquement le fait et la connaissance que nous en avons – comme si la connaissance et sa narration (story) étaient constitutives du fait lui-même (history). Cette imbrication ne doit cependant pas nous conduire à penser que puisque le mot Anthropocène a été conçu au début des années 2000, puisqu’il génère une prise de conscience spécifique quant à ce qui nous arrive aujourd’hui, cela signifie que le fait était opaque pour ceux qui nous précédaient. Nous considérant comme la conscience éclairée de (et par) l’Anthropocène, nous en inférons à tort que les autres, avant nous, pataugeaient dans les ténèbres du non-savoir. D’une certaine manière, tout se passe comme si la distance entre événement cognitif et événement matériel s’évanouissait, au point de créer l’illusion que l’événement matériel s’est déroulé en même temps que l’événement cognitif ! Consultez rapidement tous les essais érudits, les articles de presse et les films qui portent pour titre : Welcome to the Anthropocene. Outre que cette formule assimile une nouvelle ère géologique avec un parc à thème, quelque Jurassic Park dont nous serions les héros, elle tend à nous faire croire que nous serions tout juste entrés dans cette nouvelle période…

S’agirait-il dès lors de simplement identifier un réel pur, un objet de savoir subjectivement neutre, dégagé de toute relation interprétative, comme le propose un maigre objectivisme à la mode ? Non, L’Événement Anthropocène propose quelque chose de beaucoup plus intéressant : créer une zone de tension conceptuelle entre l’événement matériel et l’événement cognitif, c’est-à-dire réinterpréter les 250 années qui se sont écoulées entre le début de l’Anthropocène et aujourd’hui. À la lumière herméneutique de l’Anthropocène, c’est toute une relecture de la modernité qui est proposée.

Les scènes de l’être humain

En effet, Bonneuil et Fressoz prennent à la lettre le mot d’Anthropocène, selon un principe d’application maximale. En effet, si Anthropocène il y a, alors celui-ci n’est pas tombé du ciel ! Il est bon de parler de l’« intrusion de Gaia » (Stengers), autrement dit de la manière catastrophique dont le naturel climatique intervient brutalement sur la scène sociale et politique de l’humanité, mais n’oublions pas – ce que l’expression de Stengers pourrait fâcheusement laisser croire – que cette intrusion est l’étape, seconde, qui suit l’extrusion humaine dans l’atmosphère. Les deux historiens repèrent ce qu’ils nomment les « techniques de l’Anthropocène », c’est-à-dire les manières dont des choix politiques, économiques et technologiques ont donné lieu à ce changement. L’Anthropocène fut consciemment installé, et le but du livre est de « déplacer la focale de l’étude des milieux atteints et des cycles bio-géochimiques perturbés vers les acteurs, les institutions et les décisions qui ont produit ces atteintes et ces perturbations » (p. 87). Ainsi, les « entrepreneurs de la révolution industrielle » ont « activement façonné » l’Anthropocène ; et Saint-Simon savait que « l’exploitation » du globe « transforme » celui-ci (p. 10). Développer le charbon au xixe siècle aux États-Unis, recourir d’une manière générale aux énergies fossiles et favoriser le parc automobile, cela ne relève pas d’un quelconque « inexorable progrès », mais de décisions qui auraient pu être autres que ce qu’elles furent : l’Anthropocène fut un « thermocène » délibéré, fruit de choix énergétiques.

En guise de progrès, on dira plutôt que les décisions anthropocéniques ont donné lieu à ce que Bonneuil et Fressoz nomment le « thanatocène » – un Âge de la Mort technologiquement assisté, renforcé par les possibilités massives de destruction inaugurées au xxe siècle. La guerre est la poursuite de l’Anthropocène par d’autres moyens. Car l’être humain n’est pas seulement une force géologique quand il s’agit de créer des routes ou des villes, il l’est aussi quand il s’agit de les détruire – combien de déforestations, de destructions stratégiques et tactiques des territoires pour motifs de guerres ? De la force thanatologique à la puissance urbanologique, les passages abondent, et les auteurs décrivent les inventions de « technologies brutales » (Paul R. Josephson) qui sont passées d’un usage militaire à un usage civil – pensons par exemple à la reconversion des gaz de combat en pesticides. La destruction a de multiples visages, celui de la guerre bien entendu, mais aussi celui du capitalisme et du consumérisme – consommer, c’est consumer. En ce sens, l’Anthropocène est un « phagocène ». Ce terme renvoie bien entendu à l’idée d’une consommation des ressources de la planète, donc à une immédiate destruction pour la soi-disant satisfaction des besoins. Mais il définit également une manière de produire du non-durable : les entrepreneurs capitalistes savaient très bien ce qu’ils faisaient, lorsqu’ils commencèrent à colporter le mépris de toute forme de recyclage ; ils savent également très bien ce qu’ils font en fabriquant l’obsolescence programmée des objets (p. 185-187).

De même que l’Anthropocène a consciemment été élaboré, c’est de façon tout aussi volontaire que les résistances se sont organisées. L’idée selon laquelle l’environnementalisme, en tant que pratique d’une écologie politique contestatrice, aurait démarré dans les années 1960 est discutable, si l’on comprend bien que l’Anthropocène est la somme de toutes les « scènes » que nous venons de décrire. Thermocène, thanatocène, et phagocène n’ont pas émergé sans que ne se forme une autre scène, politique, le « polémocène », définissant l’ensemble des luttes qui se sont déroulées des débuts de la révolution industrielle jusqu’à nos jours, des Luddites aux mouvements des Villes en Transition, des farouches oppositions aux déforestations jusqu’aux objecteurs de croissance. On lira avec attention les pages consacrées aux pétitions et associations qui, au cours du xixe siècle, se sont formées pour dénoncer les pollutions industrielles et leurs maladies afférentes (p. 236-239). Le géo-constructivisme renâcle à accepter la multiplicité des scènes de l’humain ; il préfère penser le rapport des humains aux non-humains.

Comment bien diviser la modernité

Il y a une scène que nous n’avons pas encore décrite : le « phronocène », qui définit l’existence d’un Âge de la Prudence (phronêsis), une sensibilité à l’environnement qui a émergé avec la révolution industrielle. Sans cette sensibilité, le polémocène serait bien entendu incompréhensible – pourquoi lutter pour l’environnement si son atteinte en rien ne nous affecte ? Si j’ai pourtant choisi de différer l’étude du phronocène, c’est parce que lui seul permet de comprendre et de contester l’Anthropocène. Bonneuil et Fressoz utilisent en effet le concept d’Anthropocène pour remettre en cause le discours dominant qui consiste à séparer l’époque moderne en deux : d’abord, il y aurait eu la modernité naïve, inconsciente de ses actes, fabriquant sa machine de Watt dans la joie et la bonne humeur, à laquelle il faudrait presque pardonner car elle ne savait pas ce qu’elle faisait ; puis la modernité « réflexive », qui serait passée de l’adoration du progrès à la prise en considération des « risques » (Beck) et des « attachements » (Latour). D’abord, le déni de l’environnement ; puis sa découverte comme espace fragile. Or tout le livre de Bonneuil et Fressoz conteste cette idée. De Fourier constatant la « détérioration matérielle de la planète » aux savants du xxe siècle pour qui la Grande Accélération était parfaitement visible (p. 91-96), il y a toujours eu réflexivité. Sensibilité aux fragiles circumfusa (choses environnantes) au xviiie siècle (p. 202-203), conscience du rapport entre déforestation et possibilité de changement climatique dès les années 1770 (p. 205-206), conscience de l’épuisement inévitable des ressources – on savait.

Ou, tout du moins, on pouvait savoir. Au lieu de considérer une pseudo-rupture dans l’Histoire, entre une modernité d’abord ignorante, puis ensuite instruite, c’est une division dans la modernité, une modernité qui aura toujours été duelle, qu’il s’agit de comprendre : « Loin du récit d’une cécité suivie d’un éveil, c’est donc l’histoire de la marginalisation des savoirs et des alertes qu’il convient d’envisager » (p. 95-96). L’histoire officielle de l’Anthropocène est l’histoire des vainqueurs. Autrement dit, il y aura eu répression, et refoulement des discours et des pratiques qui savaient et expérimentaient les rapports entre nature et société. Cela veut dire aussi que, lorsqu’un Latour assure que les humains sont devenus des agents géologiques « sans le vouloir » (p. 93), c’est faux. Mais il faut dire plus encore : il faut affirmer que ce discours est 1/la reprise du discours des vainqueurs ; 2/une manière d’assurer le prolongement et le renforcement de la répression des discours minoritaires.

Ce qui est terrible dans ce discours qui divise temporellement la modernité est qu’il joue sur deux tableaux à la fois : d’une part il se propose comme écologie politique éclairée, « réflexive » ; mais d’autre part il s’annonce comme le premier à pouvoir penser la fin des Grands Partages entre les humains et leur environnement, entre les productions industrielles et leurs dangereuses conséquences, le premier à penser non seulement ces partages mais les solutions pour s’en sortir. Ce discours est donc à la fois la parole des vainqueurs, et celle de ceux qui ont été réduits au silence par les vainqueurs.

Dès lors, il faut parvenir à interpréter la puissante conclusion du chapitre consacré au phronocène : si « les modernes possédaient leurs propres formes de réflexivité environnementale », alors « la conclusion s’impose, assez dérangeante en vérité, que nos ancêtres ont détruit les environnements en toute connaissance de cause ». D’où la « nature schizophrénique de la modernité » : d’un côté, les modernes savaient que nature et société sont reliées ; de l’autre, ils détruisaient la nature terrestre (p. 221). Mais l’on pourrait soutenir, anticipant notre section suivante, qu’il n’y a schizophrénie que si et seulement si on considère l’humanité comme une. Or ce que ce livre nous dit clairement est que ce modèle ne marche pas : la modernité n’avait pas une tête, mais deux corps. L’un qui, délibérément, a construit le désastre ; l’autre qui, sacrifié, tenta de s’y opposer. Contre l’idée d’une modernité temporellement scindée, c’est celle d’une modernité politiquement divisée qu’il faut soutenir.

La boîte vide et le corps plein :
premiers éléments pour une éco-analyse

Le « récit officiel » de l’Anthropocène oppose une « Terre unique » à « une humanité prise comme entité biologique et agent géologique » (p. 81). Or Bonneuil et Fressoz soutiennent que d’un point de vue environnemental, « l’humanité prise comme un tout n’existe pas » (p. 89). Car certains pays, à certaines époques, sont bien plus responsables que d’autres des dommages environnementaux, et l’Anthropocène est d’abord un « Anglocène » – Grande-Bretagne et États-Unis représentent 55 % des émissions cumulées de CO2 en 1900, 65 % en 1950, et presque 50 % en 1980 (p. 134). Pour cette raison, les deux historiens refusent la thèse de Chakrabarty qui, selon eux, « illustre l’abandon de la grille marxiste et post-coloniale au profit d’une humanité indifférenciée ». Il serait en effet dangereusement anesthésiant, et dépolitisant, de parler de l’Anthropocène sans évoquer le capitalisme, la guerre, les États-Unis et certaines grandes entreprises (p. 84-85).

Quant à la Terre, le discours officiel la présente comme une « machine cybernétique autorégulée », une « machine-organisme » (p. 72-74). Cette vision « systémique » de la planète est parfaitement adaptée aux vœux technocratiques de contrôle planétaire que nous promettent les géo-ingénieurs. Pour ces derniers, comme pour le discours constructiviste dominant, la Terre est une sorte de boîte vide que l’on peut empailler à volonté. Dans le fantasme des ingénieurs, comme dans celui des constructivistes, tout doit se passer comme si la nature n’existait pas. Ce qui existe, ce sont des matériaux que l’on peut indéfiniment réarranger. Il faudrait sans doute opposer cette représentation de la Terre à celle qui considère celle-ci comme un corps plein, une entité vivante irréductible à ses composantes chimiques. Contrairement à ce que soutiennent Bonneuil et Fressoz, il me semble que cette représentation n’est pas exactement superposable à la précédente : pour Lynn Margulis, qui défend avec Lovelock la dite « hypothèse Gaïa », jamais les hommes ne seront en mesure de contrôler la Terre – les forêts tropicales, nous dit-elle « continueront leurs cacophonies et leurs harmonies longtemps après que nous ne soyons plus là ».

Il ne faut donc pas se tromper d’adversaires. Car ceux qui réalisent aujourd’hui la fusion humains-nature ne sont pas les deep ecologists, ni les fanatiques d’Avatar ! Ce sont les constructivistes, ou plus précisément les géo-constructivistes qui produisent le « discours fusionnel d’une anthropo-nature » et qui en définitive « dénie[nt] toute altérité à la nature et à Gaïa : même si nous en faisons partie et si la nature doit être accueillie dans notre collectif politique, il importe de reconnaître son altérité, à travers une écoute non instrumentale et un respect de certaines limites à l’agir humain. La fusion et la toute-puissance sont des sentiments propres à la petite enfance » (p. 107-108).

Ces lignes mériteraient d’être longuement commentées et développées, au registre de ce qu’il serait bon de nommer une éco-analyse, c’est-à-dire l’étude de l’inconscient politique de l’Anthropocène. Dans cette étude, il faudrait montrer comment le « discours dominant » que critiquent Bonneuil et Fressoz est traversé par une terrible angoisse de séparation, qui conduit les géo-constructivistes qui ont soutenu, par leurs productions théoriques et pratiques, la mise en place de l’Anthropocène, à privilégier l’hybridation et les « attachements », et à reculer horrifiés devant les puissances de la division, de la contestation, du Deux politique. Si les géo-constructivistes n’aiment la Terre que lorsqu’elle est vide, et non pas pleine et quasi vivante, c’est parce qu’ainsi elle pourrait être entièrement refaite, recombinée, nulle limite – naturelle ou autre – ne « risquant » d’interrompre son anthropisation. Au final, le face-à-face en miroir de l’Homme-Un et de la Terre-Une se solderait par une simple unité incestueuse définitivement victorieuse des Grands Partages.

Optimiser la Terre (avec optimisme)

C’est sans doute aussi ce vœu inconscient qui structure le désir des « Earthmasters », ces géo-ingénieurs qui rêvent de contrôler le climat. Que la géo-ingénierie soit la suite technologique de l’Anthropocène apparaît clairement si l’on réalise que Paul Crutzen, inventeur du mot Anthropocène, est aussi celui qui, dès 2002, évoque la possibilité de « projets de géo-ingénierie à grande échelle » pour, par exemple, « optimiser » artificiellement le climat. C’est ce même Crutzen qui, en 2006, proposera dans un article fracassant d’envoyer des tonnes de soufre dans l’atmosphère afin de constituer un « bouclier » apte à refroidir la planète. Comme le montre Clive Hamilton, un tel projet peut se nourrir des meilleures intentions du monde : face au danger d’un changement climatique abrupt peut-être imminent, ou en tous les cas probable du fait des feedbacks et des points de bascule (tipping points) engendrant irréversiblement de tels changements, et parce que les États se révèlent incapables de limiter drastiquement leurs émissions de CO2, le seul plausible « Plan B » serait le bouclier atmosphérique (p. 13-16 ; p. 159-160).

Pour bien mesurer la spécificité de la géo-ingénierie, revenons un peu en arrière. Il est en effet important de ne pas confondre cette technologie avec la géo-séquestration, qui consiste à capter le CO2 dans l’atmosphère afin de le stocker dans le sol ou au fond des océans. Pendant les années 2000, c’est la géo-séquestration qui a attiré tous les espoirs, et une grande partie des financements. Présageant – déjà – que les États ne parviendraient pas à un quelconque accord sur la réduction des émissions de CO2, et voulant maintenir tel quel progrès et développement, la solution apparaissait ainsi : brûler les énergies fossiles sans restriction, mais parier sur le fait que la techno-science serait capable, rapidement, de récupérer le CO2 et de le claquemurer quelque part. Il n’en a pas été ainsi, et Hamilton a raison de parler de « décennie perdue » (p. 172). Aujourd’hui, les projets de CCS (Carbon Capture and Storage) sont pour la plupart abandonnés. En effet, séquestrer le CO2 exige un dispositif industriel – qui produirait énormément de CO2. Il semblerait que nos ingénieurs aient pâti de la croyance selon laquelle l’entropie se serait arrêtée aux portes de la modernité réflexive ; pourtant, il serait temps de se rendre à cette évidence : la Terre étant ronde et finie, toute action industrielle sur Terre aura des conséquences industrielles – sur Terre.

Exit la géo-séquestration. Welcome to the geo-engineering. Si le moyen est différent – empêcher le rayonnement solaire d’atteindre ce CO2 en construisant un bouclier chimique – le dispositif semble identique : continuer à brûler toutes les énergies fossiles, autrement dit maintenir coûte que coûte le capitalisme thermo-industriel. Mais la géo-ingénierie a un formidable avantage sur la malheureuse géo-séquestration, car elle permet de maintenir et le capitalisme thermo-industriel, et le déni du caractère anthropogénique des changements climatiques. Hamilton retrace dans son livre toutes les stratégies mises en place par les grandes sociétés rattachées aux énergies fossiles, leurs think tanks et instituts associés, ainsi que les partis conservateurs, pour dénier les changements climatiques. Loin de représenter un quelconque scepticisme de l’intelligence, ces rejets portent sur les conséquences qu’une telle reconnaissance entraînerait : la remise en cause de ce qui a construit l’Anthropocène. Or la géo-ingénierie est, d’une certaine manière, la production ad hoc d’un désaveu : d’un côté, elle reconnaît qu’il y a changement climatique ; mais de l’autre elle esquive la responsabilité ou la culpabilité humaine, puisqu’elle présente la technologie, l’industrie, le capitalisme et la possibilité d’être maître (et possesseur) de la Terre comme les seules solutions à nos problèmes. Là où la géo-séquestration devait, quand même, se confronter au CO2 de l’atmosphère, la géo-ingénierie, directement tournée vers le soleil auquel elle tente de faire écran, tourne le dos à la Terre. Bienvenue dans le Photocène…

Fatalité d’un technofix

Divers scénarios se profilent. Répétant l’échec de la géo-séquestration, le premier serait l’abandon, dans une décennie, des projets de géo-ingénierie. Il faudrait pour cela que les géo-constructivistes reconnaissent que l’énoncé selon lequel « la nature n’existe pas » est insuffisant, et que la Terre est bien plus une bête incontrôlable qu’une boîte vide, susceptible de sur-réagir de manière inattendue. Il faudrait donc que les ingénieurs cessent de s’ingénier à contrôler l’incontrôlable. Mais une telle reconnaissance arriverait trop tard. Technologie « conservatrice » (p. 120), la géo-ingénierie permet de ne plus se préoccuper de la réduction des émissions de CO2 ; mais, comme le retour du refoulé, un échec du projet de géo-ingénierie rendrait patent le fait qu’on aurait dû, dans un passé désormais inaccessible, procéder à cette réduction. Le scénario le plus probable sera donc le suivant : la géo-ingénierie sera appliquée en dépit des risques majeurs, on expérimentera grandeur nature ce qui n’aura pu être que partiellement testé.

Bonneuil et Fressoz ont raison d’insister sur les choix et les décisions qui ont installé l’Anthropocène. Mais à un certain degré d’installation, le choix devient fatal. Hamilton qualifie la géo-ingénierie de technofix, une solution de fortune technologique qui ne change rien aux causes des changements climatiques (p. 173-177). Mais la solution de fortune se fait désormais incontournable. Depuis la conférence sur le climat de Copenhague de 2009, les géo-ingénieurs sont les nouveaux « esprits » du capitalisme climatique. Les constructivistes qui, comme Latour, s’exclament « C’est le développement, idiot ! » – peuvent être satisfaits. Hamilton pense que la situation serait moins dramatique si les géo-ingénieurs n’étaient pas « prométhéens », convaincus de leur force démiurgique, mais attentifs aux limites, « sotériens » – du nom de la déesse de la sécurité et de la préservation Sotéria (p. 208-209). Ces pages sont sans doute les moins convaincantes du livre, car c’est la géo-ingénierie elle-même qui est prométhéenne ! Ou bien on l’applique, ou pas. Il faut donc admettre qu’en l’absence d’un mouvement politique radical global exigeant la réduction planifiée des émissions de CO2, rien n’arrêtera la géo-ingénierie. Rien, me semble-t-il, n’empêchera que le « beau concept d’Anthropocène » ne devienne la « philosophie légitime d’un nouveau géopouvoir technocratique et marchand » (L’événement Anthropocène, p. 65).

Le discours dominant nous assure que l’Anthropocène est promis à un brillant avenir, en termes géologiques tout du moins, parce que les conséquences anthropogéniques sur l’atmosphère (et sur le reste de la planète) se feront sentir pendant des millénaires. Mais dans le cas d’abruptes catastrophes, qu’elles soient liées aux seules émissions de CO2 ou à celles-ci cumulées avec le technofix des géo-ingénieurs, on pourrait imaginer cette scène étrange : une Terre durablement anthropogénisée ; mais en l’absence d’êtres humains – ou clairsemés, amputés de leur ancienne « force géologique ». Comme un Anthropocène sans anthropos.

Neyrat Frédéric

ancien Directeur de programme au Collège international de philosophie, et membre du comité de rédaction de la revue Multitudes. Il travaille sur les notions de destruction et d’indestructibilité, de mouvement et d’inertie, de relation et d’absolu. Il a publié récemment sur Artaud (Instructions pour une prise d’âmes, 2009), Heidegger (L’indemne, 2008), et la politique contemporaine (Biopolitique des catastrophes, 2008). Son dernier ouvrage en date s’intitule Clinamen (2011).