99. Multitudes 99. Eté 2025
Mineure 99. Moyen-Orient, soulèvements transnationaux

Turquie – La convergence des oppositions dépassera-t-elle le nationalisme ?
Et l’eau finit par creuser la roche…

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Le 19 mars 2025, une secousse a traversé la Turquie : l’arrestation d’Ekrem İmamoğlu, maire d’Istanbul et figure montante du CHP – Cumhuriyet Halk Partisi (Parti républicain du peuple), parti d’opposition d’inspiration kémaliste – a résonné comme un coup de force contre toute possibilité d’alternance démocratique. Accusé de corruption et de liens avec le terrorisme, İmamoğlu, deux fois élu, a été incarcéré. C’est précisément son alliance informelle avec le parti pro-kurde DEM et son opposition au mégaprojet du canal Istanbul1 qui ont fait de lui une cible. Qualifié de « coup d’État du 19 mars », cet événement a déclenché des soulèvements dans 45 provinces. Le lendemain, un vote populaire organisé par son parti le conforte : İmamoğlu recueille plus de 14,8 millions de voix et s’impose comme candidat. La contestation s’amplifie chaque jour. Et la violence étatique aussi.

Convergence entre opposition turque et mouvement kurde

S’agit-il d’une révolution sociale ? Pour le comprendre, je propose de replacer ces événements dans le contexte d’une répression systémique, d’une crise économique persistante et de recompositions géopolitiques. Ici, je me concentre sur un aspect central : la stratégie du pouvoir pour briser l’alliance fragile mais réelle entre l’opposition turque et le mouvement kurde.

En effet, quelques semaines avant ces évènements, le 27 février, Abdullah Öcalan, leader du PKK emprisonné depuis 1999, appelait à la dissolution du PKK et à la fin de la lutte armée. Une déclaration historique qui ravive l’espoir d’un processus de paix. Le PKK salue cet appel et décrète un cessez-le-feu, soutenu par les représentants politiques kurdes et par le mouvement social transnational solidement ancré. Des mobilisations massives s’en suivent, encore actives aujourd’hui. Mais l’attitude du pouvoir reste contradictoire : ouverture des portes de la prison d’İmralı, participation apparente aux négociations, renversement spectaculaire des discours précédemment tenus sur la question kurde, tout en intensifiant la répression : justice instrumentalisée, bombardements au Rojava, arrestations massives.

L’État-nation turc, né dans la violence d’un génocide et de plusieurs massacres, repose sur un socle nationaliste et militariste, adossé à un langage mythologico-religieux. Cet imaginaire continue de structurer la politique intérieure et extérieure. Sur la scène internationale, Ankara exploite les reconfigurations géopolitiques du Moyen-Orient et du Caucase pour affirmer son influence en intensifiant la répression des populations kurdes et arméniennes. Le projet de corridor de Zangezur, porté par Bakou, révèle les ambitions panturques, au détriment de l’Arménie, toujours perçue à travers le prisme du génocide de 1915. En Syrie, l’instrumentalisation de la question des réfugiés et la désignation internationale du PKK comme groupe terroriste servent de justification à une politique expansionniste menée au nom de la sécurité.

Mais, face à l’évolution régionale façonnée par les interventions des grandes puissances mondiales, le régime turc semble piégé dans ses propres contradictions. Car en interne, le double discours est de plus en plus visible : alors qu’un processus de paix semble s’ouvrir, les arrestations de journalistes, d’artistes, de militant·es, de maires – notamment kurdes – se multiplient. İmamoğlu lui-même est visé pour son alliance intitulée « consensus urbain » avec le mouvement kurde aux municipales de 2024.

Le président du CHP, Özgür Özel, établit un lien entre les manifestations actuelles et la révolte de Gezi en 2013. Ce soulèvement, né d’une mobilisation écologiste s’opposant à la destruction du parc Gezi à Istanbul, avait réuni des segments hétérogènes – mouvements féministes, LGBT+, étudiant·es, syndicalistes – contre l’autoritarisme du régime. La peur d’une crise de légitimité avait conduit le gouvernement à pratiquer une répression brutale aux conséquences dévastatrices. À cette même période, un autre processus de paix avec le PKK a été enterré par un attentat de Daesh. Depuis, le pays a basculé dans un tunnel d’horreur. Mais la répression n’a pas annihilé les dynamiques de convergence politique. Lors des législatives de 2015, la candidature de Selahattin Demirtaş, du parti d’opposition HDP2, marque un tournant avec un score historique, forçant l’AKP d’Erdoğan à s’allier à l’extrême droite. Demirtaş est toujours emprisonné, aux côtés d’Osman Kavala et d’autres figures politiques. Gezi, malgré sa répression, reste une matrice d’alliance des luttes.

Et aujourd’hui, quand « le consensus urbain » a permis à İmamoğlu de remporter Istanbul, le gouvernement tente d’y répondre par un double jeu : utiliser le processus de paix pour isoler politiquement le mouvement kurde, tout en criminalisant toute alliance avec celui-ci et en diabolisant toute convergence. Cette opération s’appuie sur le nationalisme, maladie chronique de la politique turque, fondé sur le négationnisme du génocide de 1915 et des autres massacres. C’est aussi la faille du CHP. Lors des dernières manifestations, un discours nationaliste d’un de ses représentants qui visait les Kurdes a provoqué une crise à laquelle les représentant·es du DEM pro-kurde ont répondu par un appel à l’unité. Le leader du CHP a alors présenté ses excuses et déclaré : « L’arc-en-ciel gagnera, les Kurdes et les Turcs, les Alévis et les Sunnites, ensemble. »

Convergences contestataires initiées par le mouvement féministe

La tentative d’étouffement des convergences des mouvements de contestation se heurte ainsi à des résistances profondes. Car ces convergences dépassent les calculs électoraux : elles se construisent dans l’espace des luttes sociales. Le « consensus urbain » naît précisément de la structuration des relations sociales au sein de cet espace pluriel. En effet, depuis trois décennies, en dépit des fortes tensions intérieures et extérieures et de la violence étatique des divers gouvernements conservateurs, l’émergence d’un nouveau cycle de contestation a amené dans l’espace des luttes sociales de nouvelles logiques de contestation caractérisées par leur multiplicité, leur créativité et leur pacifisme résistant. Le mouvement féministe a joué un rôle moteur dans cette dynamique, servant d’incubateur à l’apparition de différents mouvements écologistes, libertaires, antimilitaristes et LGBT+ qui adoptent ses modes d’organisation et d’action : les innovations organisationnelles, idéologiques et tactiques initiées par celui-ci ont été reprises par d’autres acteurs de la contestation sociale. La mise en évidence d’une multiplicité de causes politiques et l’émergence d’un nouveau vocabulaire ont permis une libération cognitive et une déconstruction du monopole idéologique, organisationnel et politique du mouvement de gauche révolutionnaire, rendant l’espace des luttes sociales multi-organisationnel.

Paradoxalement, la répression a favorisé des convergences entre les mouvements féministes, LGBT+, libertaires, kurdes, arméniens, écologistes, syndicaux. Ces convergences ont transformé les référentiels théoriques et produit des coordinations flexibles, capables de créer des passerelles inattendues entre les luttes. Dans les années 1990 également, l’urbanisation du mouvement kurde et l’émergence d’un activisme arménien en Turquie ont contribué à cette dynamique d’apprentissage des luttes communes et d’innovations successives, dans un espace intermédiaire et fluide où concepts, répertoires, idées et expériences voyagent et s’hybrident pour produire un changement majeur dans les cadres de l’action collective. Ces processus ont fini par irriguer la base sociale du CHP, le contraignant à dépasser ses schémas d’opposition traditionnels. Ce qui inquiète le pouvoir, car une mobilisation structurée par le bas est difficile à réprimer.

En effet, la révolte de Gezi n’était pas tombée du ciel et ne s’est pas évaporée. Elle s’est transformée, reconfigurée. Une opposition plurielle et des solidarités concrètes se reconstituent. Comme le résume ce commentaire médiatisé d’un manifestant à Istanbul : « Nous ne sommes pas un peuple, nous sommes des peuples – et c’est notre force. »

Cette force suffira-t-elle à soigner le mal enraciné dans le pays ? Elle ne promet pas de miracle, mais elle invente des passages. Et l’eau, toujours, finit par creuser la roche.

1Projet de canal (défendu par le maire d’Istanbul puis le président Erdoğan) entre la mer Noire et la mer de Marmara qui doublerait le Bosphore de manière à le désengorger. Il provoque de fortes oppositions, en particulier en raison de son coût environnemental.

2Parti démocratique des peuples, parti kurde à l’Assemblée turque.