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Les morts sont des gens comme les autres
« Les morts sont des gens comme les autres ». Cette constatation m’a été faite par Philippe, médium dans le groupement spirite de la ville où j’habite, lors d’un entretien que nous avons mené avec sa mère Michèle, et lui. Je leur avais demandé de m’expliquer comment ils entraient en communication avec les défunts – qu’est-ce qu’entendre, sentir ou voir signifient dans pareil cas ? Nous avons évoqué leur histoire, leurs destins peu communs, avec ces épreuves, ces mises en danger du corps et ces démêlés avec la mort, ces sentiments de présence et ces surprenants rêves prémonitoires. Des destins que ces personnes ont réussi à socialiser et su transformer en destinée. Le fait que les morts soient des gens comme les autres a de multiples conséquences, et notamment celle d’une obligation à prendre soin d’eux. Et à prendre soin, en leur nom et à leur demande, de ceux qui restent. Les séances au cours desquels ils sont convoqués deviennent dès lors de véritables dispositifs thérapeutiques, dans lesquels et par lesquels, les habitants de deux mondes apprennent, les uns avec les autres et les uns pour les autres à réactiver des liens, des élans de vie et de joie.

The dead are people like the others
“The dead are people like the others”. This observation was made to me by Philippe, a medium in the Spiritist group of the city where I live, during an interview with him and Michèle, his mother. I had asked them to explain to me how they communicated with the dead – what does hearing, feeling or seeing mean in such a case? We have evoked their story, their unusual destinies, with these trials, endangerments of the body and trouble with death, these feelings of presence and these surprising premonitory dreams. Destinies that these people have managed to socialize and transform into destiny. The fact that the dead are people like the others has multiple consequences, including the obligation to take care of them. And to take care, on their behalf and at their request, of those who remain. The sessions in which they are summoned thus become true therapeutic devices, in which and by which, the inhabitants of two worlds learn, with each other and for each other, to reactivate bonds, impulses of life and of joy.

Vinciane Despret

Philosophe des sciences et psychologue, elle est professeure à l’Université de Liège en Belgique. Elle se spécialise dans l’éthologie et se passionne pour les relations entre les hommes et les « bêtes ». Elle s’intéresse également aux relations qu’entretiennent certaines personnes avec leurs proches disparus, comme forme de résistance à l’obligation à « faire son deuil ». Derniers ouvrages parus : Au bonheur des morts, La Découverte, 201 ; Le chez soi des animaux, Actes Sud, 2017. Elle a également publié, avec Isabelle Stengers, Les Faiseuses d’histoires. Que font les femmes à la pensée ? La Découverte, 2011.