Cinéma Queer

Créée en 2005, le peuple qui manque est une structure de programmation et de distribution de films et de vidéos, qui œuvre entre cinéma politique et art contemporain. Elle a organisé de nombreux évènements, tels le Festival de cinéma queer – dont la seconde édition s’est déroulée à Paris, en mars 2007, au cinéma l’Entrepôt –, ou l’importante rétrospective du cinéma féministe et queer au centre d’art de la Maison pop’ et au cinéma Le Méliès de Montreuil. Elle organise en 2008-2009 un cycle de films intitulé « Insurgés du corps ! – art en action », qui propose une histoire des corps insurgés au cinéma, depuis le happening des années 1960 et l’antipsychiatrie jusqu’au mouvement altermondialiste.

Son projet de réflexion sur le cinéma contemporain trouve son origine dans la formule de Deleuze autour d’un « peuple qui manque », qui invite à penser le cinéma politique comme un art de décolonisation, un art qui invente et constitue simultanément le peuple manquant et dénié par le colonisateur. Nous défendons ainsi un cinéma que nous appelons minoritaire, c’est-à-dire expression de voix minorisées (qu’elles soient celles de sujets féministes, queer, postcoloniaux, révolutionnaires), voix décentrées qui s’emparent elles-mêmes du cinéma, de la vidéo et de l’art pour reformuler activement leurs conditions d’existence.

Nous insistons ici sur la puissance politique mais aussi formelle de ce cinéma/art, de sa plasticité poétique comme possibilité d’élaboration de nouveaux langages. C’est ainsi que nous choisirons les films ou vidéos évoqués au cours de cette Mineure à l’aune de leur puissance symbolique singulière. Pour autant, nous revendiquons une définition du cinéma et de l’art qui ne réside pas dans une autonomie formelle et structurelle mais qui soit bien plutôt hantée par la volonté permanente de sortir de son espace assigné et de le détruire, de défaire ses circonscriptions – les statuts de l’œuvre et de l’artiste –, et de le contaminer par des pratiques considérées comme mineures.

Nous proposons d’aborder ici deux champs de cinéma/artistiques méconnus en France – et insuffisamment défendus, qui plus est, d’un point de vue critique –, que nous donnons à voir depuis plusieurs années, qui sont : le cinéma queer et la vidéoperformance issue des actions, des interventions et de la performance politique latino-américaines. Ces deux champs artistiques sont issus et concomitants de trois mouvements sociaux contemporains décisifs : le mouvement queer, les mouvements révolutionnaires latino-américains contemporains (à composantes anti-impérialistes, anticapitalistes, féministes, libertaires) et le mouvement chicano queer, créole, postcolonial. C’est depuis notre pratique de programmateurs que nous écrivons autour de ces deux champs de cinéma et de leur proposition unique d’un imaginaire radical, les deux articles proposés ici se voulant avant tout cartographiques et constituant un état des lieux qui demande à être prolongé et approfondi.

Le cinéma queer se déploie entre le cinéma expérimental, le journal intime, la vidéo plasticienne, le documentaire, la fiction onirique, la captation et le vidéo-tract militant. Dans l’article introductif, nous abordons plusieurs dimensions de cette création : l’une est le reflet d’une pratique de l’art queer depuis des expériences situées, c’est le cas des cinémas d’Hervé Guibert, de David Wojnarowicz, de Raphaël Vincent ou du travail photographique de Del LaGrace Volcano, depuis les expériences du sida ou des trans’identités. Une autre pourrait être la tentative de constitution d’un cinéma sexuel, celui de Hans Scheirl ou Maria Beatty, explorations d’un corps explosé et « dégenré », qui connecte directement défilement des images, transformations chimiques et corporelles, sensations infra-mentales, jouissance et pratiques sexuelles déterritorialisés. Enfin, nous nous arrêtons plus largement sur l’émergence d’un cinéma queer qui se fait lieu d’élaboration d’un contre-cinéma, soustraction au cinéma qui pose un regard hégémonique sur des sujets politiques subalternes. Le genre documentaire est alors creusé de l’intérieur par ce geste décolonisateur. Ceci est particulièrement sensible dans les films d’Hervé Guibert, Marlon Riggs ou Raphaël Vincent. Dans le prolongement de cet article, nous revenons, dans un court entretien avec ce dernier, sur cette problématique qui occupe le cœur de son travail. Nous proposons également une traduction d’extraits de Tongues Untied (1990, 53’) de Marlon Riggs, film manifeste du black queer cinema.

Le second article revient sur la performance politique chicana et l’art d’intervention urbaine latino-américain. Une tradition particulièrement féconde existe en Amérique latine depuis les années 1960, l’art-action, qui a donné naissance plus récemment à un foisonnement d’artistes performers qui travaillent dans une perspective féministe et/ou queer. Nous présentons ici le travail de l’artiste chicano Guillermo Gómez-Peña avec sa compagnie de performeurs, La Pocha Nostra, et celui du collectif féministe bolivien Mujeres Creando, qui articulent tous deux les oppressions de genre à une perspective postcoloniale et aux motifs du territoire, de la frontière, de la loyauté et de la dissidence identitaires. Leur travail visuel de vidéoperformance est issu de captations qui documentent leurs actions ou performances, ainsi que d’objets vidéo qui relèvent du champ poétique ou de l’hybridation entre documentaire et fiction. Ils prennent corps dans le contexte particulier du continent américain, celui des situations impériales et migratoires, des stratifications pigmentocratiques, mais aussi des processus de souveraineté et d’autonomisation des peuples indigènes, des mutations démocratiques et des mouvements révolutionnaires, des expériences de cultures de la frontière et de la créolité.

La Mineure se conclut sur la traduction inédite d’extraits de textes manifestes et poétiques issus du collectif Mujeres Creando, rédigés par l’une de ses fondatrices, María Galindo. Nous y avons joint un extrait du film qu’elle a réalisé sous son nom, Mama no me lo dijo (2003, 52’).

Quiros Kantuta

Kantuta Quirós est commissaire d’expositions, chercheuse et critique d’art. Ses champs d’investigation se situent à l’intersection entre l’art, les théories critiques contemporaines et le cinéma. Co-fondatrice de la plate-forme curatoriale le peuple qui manque, elle a été commissaire de manifestations (symposiums internationaux, expositions, festivals, rétrospectives et cycles de films) pour le Centre Pompidou, le Palais de Tokyo, le musée du Quai Branly, Bétonsalon, le Centre d’Art du Parc Saint Léger, MIX New York, le BAL, l’ENSBA, le Festival d’Automne, le Bozar de Bruxelles, etc. Formée en philosophie et en cinéma à l’Université Paris VIII, elle prépare actuellement une thèse de doctorat en esthétique et sciences de l’art à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Elle publie régulièrement dans des ouvrages collectifs, et des revues d’esthétique (Art Press, etc), a codirigé l’ouvrage collectif Géoesthétique, dédié au tournant spatial de l’art contemporain (2013, éditions B42), enseigné à l’Université Paris VIII et travaillé pour diverses institutions culturelles (Musée National d’Art Moderne - Centre Pompidou, etc.). Elle est membre du collectif de rédaction de la Revue Multitudes.