Comment peut-on se soulever contre des barrages ?

J’ai tellement accompagné le sujet « Barrages » qu’il me paraissait évident que les soulèvements qu’ils provoquaient étaient l’expression localisée de l’indignation de tous. Mais, comme il m’a bien fallu le constater, les gens qui s’opposent aux barrages, sur place, s’insurgent, se rebellent, participent à des manifs violentes, avec morts d’hommes et de femmes, sans que tout cela ne soulève l’indignation médiatique, qui zoome sur les indignés et autres manifestants qui, depuis les « émeutes » de Seattle (décembre 1999), secouent l’opinion. Publié au mois de novembre 2000, le Rapport de la Commission Mondiale des Barrages reconnaissait qu’« entre 40 et 80 millions de personnes » avaient été déplacées à cause de la construction de barrages. Ce Rapport ne savait même pas dire leur nombre, de ces personnes « déplacées »… Les gens meurent déracinés par les barrages, perdent tout, grondent contre les autorités, affrontent des troupes munies de blindés et d’armes automatiques, mais sont évincés des circuits de communication.
Les décisions de ne pas faire un barrage sont rares et pas très convaincantes. Elles sont en effet prises dans des circonstances confuses, au sujet desquelles nous manquons d’informations. Les décideurs, qui n’associent pas leurs opposants, considèrent souvent ces résistances comme provisoires, sans le dire. Il suffira d’attendre que le vent tourne, tant il est difficile, pour les insurgés, de rester mobilisés pour garantir les conditions de leur bien-être actuel, qui leur seront arrachées pour augmenter celui de millions de personnes qui appuient sur les interrupteurs de leur propre bien-être, parfois à des milliers de kilomètres de là.

Les Tonga

Peut-on dire que les neuf mille habitants de Chipepo, chefferie des hameaux de Mazulu et de Chisamu, qui devaient être l’objet d’un déplacement de 150 km vers l’aval, se soient soulevés contre le déplacement forcé dont ils seraient les victimes? Le nom de ces habitants, les Tonga, reste inconnu de tous. Le nom du barrage de Kariba, le plus important d’Afrique lors de sa conclusion, sur le Zambèze, en 1959, n’est connu que de peu de gens. Sa mise en eau supprima près de 300 km du cours du fleuve, en amont, sur une largeur moyenne de trente kilomètres : tout fut noyé.
Cinquante sept mille Tonga furent déplacés par décision des colons britanniques de Rhodésie. Cet exode forcé a concerné environ deux tiers de la population totale des Tonga, qui ont été dépossédés de leur terre nourricière et déplacés de force vers des espaces arides où leur vie perdraient leur sens. Deux tiers de la population iraient à Lusitu et un tiers serait envoyé à Gwemble. Le 10 septembre 1958, 150 policiers chargés d’en finir avec la résistance des Tonga ouvrirent le feu sur les guerriers qui les chargeaient avec leurs lances, boucliers aux bras. On dit qu’il y eut huit morts et au moins trente-deux blessés. Les habitants qui restaient furent chargés sur des camions avec leurs biens, avant que leurs huttes ne soient incendiées et leurs emplacements rasés.
Lors des famines qui durèrent pendant les deux premières années suivantes, quatre-vingt Tonga moururent de dysenterie. D’autres moururent dans l’indifférence de l’« opinion publique internationale », qui n’en sortit que pour s’émouvoir de la disparition en masse des espèces animales menacées par la montée des eaux du lac de retenue. L’opération Arche de Noé qui s’ensuivit fut un fiasco. Les Tonga se sont-ils soulevés, révoltés ou insurgés; ou se seraient-ils rebellés? Le barrage qui les a tués a servi à des sociétés minières de cuivre.

Du Brésil en Inde

Et les manifestants opposés au barrage de Maheshwar, dans la vallée de la Narmada, en Inde, tabassés par les policiers, se soulevaient-ils? Et tous les Autres ? C’est en 1975 que commence l’inventaire des ressources hydroélectriques du bassin de la rivière Xingu, en Amazonie brésilienne. En 1980, Eletronorte entreprend les études de viabilité du complexe hydroélectrique d’Altamira, qui comprend les deux usines de Babaquara et de Kararaô. Au mois de février 1989, à Altamira, alors que le Président d’Eletronorte, l’ingénieur José Antonio Muniz, expose en public des informations relatives à l’usine de Kararaô, l’Indienne Tuíra se lève de sa place dans l’assistance et, en signal de protestation, applique sur le visage de l’orateur la lame de son coutelas. La vidéo de la scène fera le tour du monde. Le barrage de Kararaô, remodelé en 1994 pour faire semblant d’éviter quelques-unes de ses conséquences catastrophiques et rebaptisé Belo Monte en signe de respect (!) pour les Kararaô, est aujourd’hui (mai 2012) en construction.
Le 18 octobre 2000, la Cour Suprême de l’Inde décidait, contre les activistes qui avaient engagé l’action judiciaire qu’elle jugeait, que le barrage de Sardar Sarovar, dans la vallée de la Narmada, pouvait être remis en chantier. Les activistes sont ceux du groupe Sauvons la Rivière Narmada : Narmada Bachao Andolan (NBA). La Cour établit toutefois que toute augmentation de la hauteur de crête de l’ouvrage devait préalablement être approuvée par les autorités compétentes pour les questions d’environnement et de réinstallation de population, et des mesures de compensation à attribuer à celle-ci. Le 8 mars 2006, les autorités indiennes décident de surélever de sept mètres la crête du barrage de Sardar Sarovar. Ce fait accompli viole la décision de la Cour Suprême de l’Inde ; c’est tout… En fonction de la montée des eaux, des milliers de familles seront chassées de leurs habitations par la mousson de 2006. Ce n’est pas faute d’avoir lutté. Pour s’opposer aux autorités qui réalisent leurs barrages au nom du développement et au détriment de la population, les activistes indiens sont capables des actions suivantes, qu’ils mettent toutes effectivement en œuvre : marches collectives non-violentes ; occupations de routes avec arrêt du trafic, de locaux administratifs, de chantiers de barrages ; harcèlement d’autorités administratives pour obtenir des décisions favorables, y compris en les empêchant d’accéder à certains endroits ; mise en scène de noyades suicides ou menaces de suicide par noyade lors de la mise en eau de barrage. Comme « force doit rester à la loi », les policiers n’hésitent pas à taper fort ni à tirer. Comme ailleurs.
Les militants du Movimento dos Atingidos por Barragens (MAB) brésilien sont eux aussi habitués aux campagnes de revendications : exigences de respect de droits qui ne se traduiront pas en mesures concrètes de réparations, d’indemnités ou de reconnaissance de responsabilité des autorités par les tribunaux. Le 9 juin 2009, après avoir passé 44 jours en prison sans recevoir l’assistance que la loi établit, les derniers des 18 meneurs du MAB emprisonnés ont été relâchés. Cette fois-là, ils protestaient en raison de l’omission du gouvernement fédéral par rapport à ses obligations de mettre en œuvre des effets mitigeurs au barrage de Tucuruí : cette lutte-là a déjà 25 ans.

Légitime défense collective contre
l’illégalité gouvernementale

N’y aurait-il pas moyen de citer quelques succès remportés par des soulèvements anti-barrages? La victoire des activistes mexicains de l’État de Guerrero, contre le barrage de La Parota, est-elle réconfortante ? Des milliers de fermiers de 39 villages, depuis l’année 2003, ont bloqué les routes et intenté des procès à l’administration, faisant souvent face à une répression policière violente. Là comme ailleurs, la liste des illégalités commises contre les habitants au nom du barrage étaient longues : invasion non autorisée des terres des habitants, au nom des fonctionnaires de la Comissión Federal de Electricidad (CFE) ; défaut d’action d’expropriation de la part de la la CFE, et donc absence d’indemnisation et de compensation. Mais comme le processus de réalisation d’audit d’environnement était lui-même l’objet d’une fraude, tout le processus administratif était illégal, aussi bien que les coupes d’arbres (crime fédéral, au Mexique), les constructions de routes pour engins lourds afin de commencer les travaux, les faux en écritures forgés avec de fausses signatures pour « réaliser » les audits publics.
Le « soulèvement » a commencé le 28 juin 2003 : les agriculteurs de trois des villages ont empêché les ingénieurs de la CFE d’entrer sur leurs terres communautaires. Il faut bien utiliser des guillemets pour parler de soulèvement quand les propriétaires actuels sont victimes d’initiatives illégales et préjudiciables à leurs biens, de la part d’une entreprise qui, agissant au nom de l’État, ne respecte ni la loi ni les droits acquis. Le nom de leur action pourrait être : légitime défense collective. Sauf à rectifier : nulle législation ne « permet » la légitime défense contre l’État ou les activités illégales des autorités administratives. Qu’il est loin, l’article XXXV de la Constitution de 1793, qui affirmait que : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est pour le peuple, et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs ». Dira-t-on qu’un soulèvement n’est pas une insurrection? Ou que le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs n’est pas en vigueur au Mexique ?
Au mois de mai 2009 la presse mexicaine a informé que l’objet du litige, la construction du barrage, aurait été repoussé à l’après 2018… Bien entendu, les agriculteurs ne veulent pas entendre qu’il ne s’agit que de partie remise, surtout sans avoir reçu aucun document officiel relatif à la suspension des travaux ou à d’autres initiatives administratives. Et ils ajoutent au refus du barrage de La Parota leur opposition à ceux de Paso de la Reyna dans l’État d’Oaxaca, d’Arcediano et d’El Zapatillo à Jalisco. Ils exigent aussi que les personnes déjà déplacées pour construire le barrage d’El Cajón (à Nayarit) reçoivent une juste indemnité pour la perte de leurs propriétés et une indemnisation. Ils ont gagné la première manche avec l’appui du Département des Affaires Économiques et Sociales de l’ONU, qui a demandé au gouvernement mexicain qu’il fasse respecter les décisions de justice favorables aux agriculteurs. Mais ils savent que la lutte continue et s’organisent pour la renforcer avec l’appui d’autres affectés par les barrages, du Mexique et d’ailleurs.

Les limites du soulèvement

En quoi les barrages représentent-ils des adversaires politiques susceptibles d’être pris en considération comme motifs de « soulèvement »? Parler de soulèvements contre la construction des barrages bute sur le fait que la polysémie du mot soulèvement s’adapte mal aux actions des victimes de la construction des barrages. Bien entendu, comme la polysémie n’est pas un produit des modalités de lutte, il faut bien qu’elle soit l’enjeu et le produit de ceux qui qualifient ces luttes, notamment lors de la transmission des informations au public. Il s’agit bien d’un champ, au sens où l’entend la sociologie de Pierre Bourdieu. Il n’y a pas de consensus pour dire que les pauvres gens que nous coupons de leurs racines (leur terre) pour avoir les intrants de notre « vie moderne » (l’énergie électrique) sont des acteurs et auteurs de soulèvements.
Se soulève-t-on contre ce qui fait son propre enchantement : les soulevés sont derrière ! C’est-à-dire : tout ce qu’il y a de respectable, en termes d’« opposition », est organisé et défile en ordre et sous encadrement du service du même nom, qui prend soin d’empêcher que les forces officielles soient entachées par l’impureté des sans-doctrine. En matière de lutte contre les barrages, on trouve, « derrière », les catégories de ceux qui vont perdre leur terre et donc leur moyen de survie, les écologistes et… qui d’autre ?
Pour critiquer les barrages, il ne faut pas seulement bien connaître son écologie et bien pratiquer ses Bonnes Actions en faveur des secteurs sociaux les plus défavorisés (ceux qui seront expulsés par les barrages), il faut faire des démonstrations perdues d’avance, qui vont à contre-courant des idées scientifiques les mieux reçues et les plus indiscutables, celles qui ont l’appui de l’administration de l’État, de la presse d’opinion-information nourrie de valeurs indiscutables – le mythe de Prométhée n’est pas discutable : on ne discute jamais un dogme de sa propre croyance – parce que constamment promues par tous les moyens d’une société globalisée dont le développement n’est durable que parce qu’elle fera encore des barrages.
L’Association Internationale de l’Énergie Électrique (IHA) s’est employée avec succès à faire que le 3e Forum Mondial de l’Eau, qui s’est tenu à Kyoto en 2003, proclame le thème « Eau et Énergie » comme l’un des principaux du Forum. La déclaration ministérielle finale reconnaissait « le rôle de l’énergie hydroélectrique comme l’une des sources d’énergie renouvelable et propre, dont le potentiel doit être réalisé de manière durable du point de vue environnemental et juste du point de vue social ».
Quant au reproche de ne pas avoir évoqué la lutte des écologistes, il ne semble pas fondé : la polysémie du « soulèvement » n’est pas compatible avec des actions et des comportements scientifiques qui s’instrumentalisent dans d’autres dimensions, même si les chercheurs s’organisent parfois en mouvements structurés.

Florianópolis, le 23 mai 2012

Caubet Christian

est professeur de droit à l’université de Santa Catarina, Brésil. Il contribue régulièrement à la revue Écologie et Politique.