83. Multitudes 83. Eté 2021
À chaud 83

Décolonial, vous avez dit « décolonial »?

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Contrairement au gloubi-boulga servi par quelques médias de droite, papiers, télévisuels ou numériques, ne mélangeons pas tout. Il n’en va pas du « décolonial » comme de « l’islamo-gauchisme ». Le premier, qui se dit en anglais subaltern ou post-colonial studies, est un véritable paradigme naissant de la pensée contemporaine, qui concerne les « minorités », femmes, queer, black, Amérindiens. Leurs concepts ont été forgés dans et par de nouveaux mouvements sociaux, exclus des anciennes analyses fondées sur les classes sociales, ou bien rabotés pour rentrer dans le lit de Procuste de l’orthodoxie politique de gauche comme de droite. Les sujets subjectifs de ces mouvements sortent de l’invisibilité et revendiquent une place, comme le fit le Tiers État. Le fait qu’ils deviennent des sujets de conversation, matières à débats ou à controverses scientifiques, n’implique pas de passer sous silence leur origine subjective. À la controverse qui accuse les recherches liées à ces mouvements d’être la trace d’un militantisme malséant, on a envie de répondre que c’est le jeu et la vie de la pensée. L’histoire des sciences, l’histoire tout court, la culture, la mémoire sont toujours un champ d’affrontements. Les débats que voudraient provoquer de façon récurrente les extrémistes de la République Une et Indivisible, face aux Démocrates anglo-saxons et aux multiculturalismes, sur l’usage du terme de race, de genre, d’intersectionalité, en révèlent plus sur ceux qui les lancent que sur le sujet dont ils s’emparent. Il y a de tout dans cette querelle qui s’annonce, du symptomatique intéressant et sincère comme le dernier livre d’Elisabeth Roudinesco1 comme du prurit d’une intolérance maladive et ravageuse dans les multiples interventions médiatiques de Nathalie Heinich.

Mais on dirait – et Madame la Secrétaire Perpétuelle de l’Académie Française en guerre contre « l’écriture inclusive », le genre du (de la) Covid 19 et l’usage du patois de Shakespeare, nous en fera à coup sûr le reproche -, que nous avons utilisé beaucoup de termes anglais : subaltern, cultural, gender, queer, post-colonial, de-colonial studies. Dont acte. Mais ces réactions, outre leur caractère réflexe non dépourvu de violence, sont aussi un symptôme d’une provincialisation et d’un déclassement inquiétants des hauts fonctionnaires hexagonaux par rapport à l’état des sciences humaines et sociales dans le monde, et à cette lingua franca moderne que constitue aujourd’hui l’anglais.

Le problème, ce ne sont pas les rodomontades de l’Académie, ce sont les murs trumpiens que le franchouillard culturel dresse face à tout ce qui vient de chez l’Oncle Sam. Dans l’anti-américanisme primaire nous sommes des champions, Régis Debray, Alain Finkielkraut dans le haut de gamme, Jean-Luc Mélenchon ou Arnaud Montebourg dans le bas. Qu’importent les degrés d’exécration de l’Amérique, le fait est que cela tombe très mal si l’on veut prendre en compte l’élection de Joseph Biden !

Piège électoraliste

Sur « l’islamo-gauchisme » version hard (Pascal Bruckner ou Pierre André Taguieff) ou version molle (c’est une réalité politique et une idéologie même si elle n’est pas cristallisée en savoir version Pascal Perrineau ou Bruno Karsenti), tout a été dit et bien dit par Corinne Torrekens2. Et le même jour, David Chavalarias3, publiait un remarquable article synthétisant les résultats de l’étude quantitative du syntagme « islamo-gauchisme » sur l’internet et les réseaux sociaux.4 Cette expression vieille d’une quinzaine d’années apparue chez les Républicains et au Front National était très peu utilisée. Il est fâcheux que sa « promotion » par trois ministres du gouvernement Castex ait rendu un service inespéré à cette manifestation d’hostilité viscérale envers une gauche dé-nationale. L’auteur rapproche cette notion de la technique de l’alt right trumpienne (forgée par Steve Bannon en particulier) et souligne le piège qu’elle constitue pour la stratégie électoraliste de la Macronie, qui voudrait faire coup double en draguant les électeurs du Front National et en stigmatisant les électeurs de gauche tentés de se rallier à Jean-Luc Mélenchon. Circulez, Madame et Messieurs les Ministres vous avez tout faux, le CNRS vous le dit « scientifiquement » ! La secrétaire d’État, Frédérique Vidal, une biologiste qui visiblement ne sait pas grand-chose des discussions contemporaines sur les paradigmes ou programmes de recherche au sein des sciences dures, et a fortiori dans les sciences sociales, a quelque peu rétropédalé sur ses déclarations blanquéristes. Il n’est question maintenant que de faire un « état des lieux », de jauger le poids budgétaire des études-venues-de-l’étranger (ce qui veut dire user des instruments du financement du public pour les empêcher de se développer) et partant, de favoriser le « pluralisme » !

 

Le vocable d’ « islamo-gauchisme », qui fit florès du côté du Front National comme de la revue Front Populaire ou d’Éric Zemmour, est une vraie nuit de la pensée où toutes les vaches sont grises. Plus grave que ces rodomontades électorales ridicules il y a les diverses pétitions, celle des 100 et, dans la foulée, la création d’un « Observatoire du décolonial » ; puis celle des 130 universitaires qui entendent répondre aux 25 000 signatures exigeant la démission de Madame Vidal.

Le pouvoir rend rarement intelligent. Ce qui est plus triste, c’est qu’une centaine d’universitaires dont beaucoup à la retraite ou presque, un grand nombre d’hommes, la plupart dans des positions où ils n’enseignent pas ou presque, et quelques authentiques libéraux comme Pierre Nora, se soient inquiétés de l’invasion des lieux de savoir et de sciences par des nouveaux gardes rouges « islamo-gauchistes », des militants de la cancel culture (culture de l’arasement qui consiste à vouloir étudier autant les œuvres issues des minorités que celles de l’establishment traditionnel). Si c’est de cette frilosité, de cette hargne ou tout simplement de cette inculture profonde que l’on attend une réponse ferme et intelligente à la bêtise haineuse des intégrismes religieux, bonjour les dégâts !

La réaffirmation d’un universalisme creux et clivant, qui n’a plus rien à dire que de ressasser la lutte contre le « séparatisme » est la conséquence logique, sur le terrain de la politique électorale de bas étage, d’un grand repli de la pensée, d’une nouvelle « trahison des clercs ». Du temps où les « Républicains » étaient nourris de culture antique, ils savaient depuis Tite-Live que, face au Sénat, la Plèbe, l’ancêtre du Peuple, menace toujours de se retirer sur l’Aventin. Criminaliser le « séparatisme » n’est pas une solution, ou pire, se révèle le meilleur agent des Triumvirats qui débouchèrent sur l’Empire. Invoquant la « rigueur scientifique » au nom d’un universalisme de pacotille, agrippé à sa position dominante, la démarche soi-disant « républicaine » de rejet de toutes les innovations potentielles d’une décolonisation des savoirs se crispe au lieu de saisir dans l’université, dans la recherche, des possibilités de compréhension véritable de tous les phénomènes nouveaux qui agitent le corps social.

L’universel comme ambition contre l’universel comme rente

Ce faisant, elle rate doublement le coche. Celui de la méthode, de l’esprit critique qui se saisit des phénomènes complexes, préférant le pluriel à l’excommunication par une police expéditive des doctrines qui a administré la preuve, nous seulement de sa nuisance, mais surtout de son inefficacité. Et celui d’un véritable universalisme démocratique, qui inclut tous les humains et pas seulement 100 badernes, tire toutes les conséquences de la colonisation passée et surtout, de ses formes sans cesse renaissantes. Car il se s’agit pas de s’acheter une bonne conscience à coup de contrition de façade pour pouvoir continuer à actionner les mêmes mécanismes de marginalisation, de subalternisation, d’inféodation, de domination machiste voire de violence et de viol des corps comme des âmes.

L’universel est une exigence éthique et politique, toujours à construire, pas une rente de situation, ni l’attribution d’un strapontin tardif à ceux et celles que l’on a traités comme des domestiques pendant des siècles et que l’on continue d’exploiter dans d’autres formes de servitude.

Voilà pourquoi l’universel ne peut se satisfaire des vieilles catégories d’ « ouvrier », de «  prolétaire », quand cela exclut les enfants (nombreux encore au travail dans le monde), les considérations de genre ou d’appartenance communautaire – qu’elle soit de couleur attribuée et assignée mais aussi vécue dans la chair -, de religion, de culture, de langue.

 

Certes, il ne faut jamais perdre de vue les questions de classes sociales, de niveau économique, mais si les sociologues les plus avertis ont été contraints d’aborder les questions du racisme ou de la « racialisation », du genre (sous toutes ses formes, y compris donc la transsexualité), de l’ethnie, de la religion, des communautés et des langues, c’est parce qu’elles constituaient autant de biais délibérément utilisés comme instruments de division particulièrement efficaces ; c’est parce qu’une classe ouvrière unifiée par la grâce de la sociologie n’existe plus depuis belle lurette si tant est qu’elle ait jamais existé dans l’histoire. Si le chercheur en sciences sociales n’a pas recours à ces autres catégories à côté des vénérables distinguos de Marx et de Durkheim, il ne verra plus rien dans ses lunettes et en sera réduit à faire de la paléontologie de la classe ouvrière mâle, blanche, adulte, acculturée et assimilée, et bien plus subalternisée que le lumpen-prolétariat ou que la classe ouvrière des générations passées. Comme le disait très bien Rose-Marie Lagrave5 : « Le genre fait quelque chose à la classe sociale et la classe sociale fait quelque chose au genre, le souligner en ces temps délétères où l’intersectionnalité est mise en cause n’est pas un luxe ».

C’est pourquoi le reproche que font Gérard Noiriel et Stéphane Beaud aux études de genre, de « race » et à l’intersectionnalité d’oublier la culture de classe tombe à plat. On ne peut en retenir qu’une seule vérité, reconnue de tous les chercheurs du champ : ériger en hypostases substantielles, indépendantes, le genre, la race, la religion, l’appartenance communautaire, c’est en fait pousser directement celleux que cela intéresse au séparatisme qu’on leur reproche. Il arrive en effet que les stigmatisés par le genre, les choix sexuels, la couleur de peau, la religion, les vêtements (les Sans Culotte par exemple) reprennent à leur compte le stigmate et le transforment en fierté : Black is Beautiful, la Marche des fiertés, Oser le féminisme, les Indigènes de la République. Georges Marchais avait cru disqualifier le mouvement de mai 1968 en exhumant le vieil anathème léniniste à l’égard du « gauchisme historique » des années 1920 : « gauchiste » devint le mot de ralliement de la jeunesse de 1968. La lutte, en se saisissant du stigmate, le retourne à chaud en arme temporaire. C’est lors de la retombée à froid de ces conflits, de leur institutionnalisation que se fige une soi-disant identité. Une exigence d’identité, une assignation à identité que l’ordre social exige sans cesse à tous les niveaux y compris dans la famille.

Prétendre que les mouvements décoloniaux perdent l’universel pour un particularisme narcissique et borné, c’est reprendre la vieille tactique de la subalternisation en achevant d’enfermer les dominés révoltés dans une nouvelle cage en prétendant que ce sont eux qui l’ont forgée.

Pourtant, quand on y réfléchit, dans l’inter-sectionnalité actuelle (de Kimberlé Williams Crenshaw à Françoise Vergès), on voit resurgir la célèbre question des alliances et finalement de la conscience vécue ou de la culture de classe, abordée par Georg Lukacs dans son monumental ouvrage de 1923 ou par Gramsci avec son « bloc historique ». Quelle est la martingale d’une union populaire de classe ? Avouons que l’intersectionnalité présente le sérieux mérite d’être un outil plus proche de la réalité que l’agrégateur X de Chantal Mouffe et d’Ernest Laclau qui ont tenté un populisme de gauche flirtant dangereusement avec celui de droite.

Mais la hargne à l’égard du « cancer du décolonial » a raison sur un point. La vision et la méthode décoloniales sont en train de devenir une véritable culture alternative, la culture de demain. Elles relient des luttes sectorielles tissant des liens qui avaient tant de mal à se faire ailleurs que dans une idéologie abstraite, souvent « nationale », avec les déconvenues (voir la Hongrie) de la reconversion facile des anti-communistes en nationalistes souverainistes. Elles ouvrent également des pistes de recherche théorique qui, à leur tour, revisitent le passé et nous expliquent des impasses, des bifurcations, refont surgir des acteurs jusque-là invisibles.

Un tournant général

Dans le présent, l’analyse décoloniale constitue le seul remède efficace au « trumpisme » des États-Unis et à ses succédanés dans le monde et en France. Nous avons souligné6 comment les manifestations suscitées par la mort du noir américain George Floyd avaient révélé une sensibilité générale, universelle aux États-Unis parmi la population américaine jeune, blanche et latino y compris, dans les États comptant une très faible population noire (l’Oregon par exemple). Cette prise de conscience portée par la révolte des Noirs s’étendait à la défense collective des minorités opprimées, notamment les Amérindiens, les victimes des violences sexuelles et les enfants de migrants entrés de façon irrégulière aux États-Unis, menacés par Trump de ne plus bénéficier du programme de régularisation des Dreamers. Ce mouvement a beaucoup compté dans la mobilisation électorale des élections présidentielles américaines. Sans les activistes des minorités, Biden ne l’aurait jamais emporté par plus de 7 millions de voix d’écart sur un Trump qui avait de son côté mobilisé 72 millions d’électeurs.

Ce mouvement d’éveil et de prise de conscience des valeurs de justice a vite pris le nom de woke : être éveillé et sensible à tous les combats, à toutes les injustices, à l’esclavage et à ses séquelles, à l’oppression de toutes les minorités. Il traverse différentes segments ou sections de la société américaine. Son intransigeance fait l’objet d’attaques régulières aux États-Unis, notamment dans sa contestation des symboles comme les statues dressées dans le Sud à des généraux confédérés de la guerre civile ou à des esclavagistes. Mais les statues de Cecil John Rhodes, colon fondateur de l’Afrique du Sud, ont été retirées dès 2015 du campus de l’Université du Cap, puis de celui d’Oxford en 2020. A Bristol, celle d’Edward Colston, marchand d’esclaves, a été retirée de l’espace public. Plusieurs statues de Victor Schœlcher ont été vandalisées durant l’été 2020 ou déboulonnées en Guadeloupe et Martinique. L’onde de choc planétaire de la mort de George Floyd se transforme en vague décoloniale.

Est-ce une culture de l’arasement (dite cancel culture) qui choque si fort les tenants de la défense du patrimoine ? Non, c’est une demande de réexamen de l’histoire comme il s’en est produit très couramment en France d’ailleurs. Dans le cas de Victor Schœlcher, crédité pourtant du décret d’avril 1848 abolissant l’esclavage, ce qui est contesté, rappelle Patrick Chamoiseau, c’est la substitution de héros. Car de nombreux militants demandent qu’à la place de l’homme d’État soit célébré l’esclave qui, il y a 172 ans, avait été envoyé en prison pour avoir joué du tambour. Cette condamnation avait déclenché la colère de milliers d’esclaves, et donc entraîné la signature en urgence du décret de promulgation de l’abolition que Schœlcher avait fait voter un mois plus tôt en métropole. Les manifestants ne veulent pas l’abolition de l’histoire, mais une vision plus exacte.

Évidemment, la culture woke est attaquée en France comment étant un exemple de plus de l’influence « perverse » de la culture américaine. On pourrait sourire à tant d’ignorance ou d’œillères volontaires. Le woke, un pur produit d’importation sans racine chez nous ? Non ! Le magazine Marianne qui est souvent sensible à la sirène du souverainisme républicain, même s’il n’atteint jamais la virulence de Causeur ou de Zemmour, a dû se rendre à l’évidence. Citons-le in extenso :

« En novembre dernier, notre sondage exclusif réalisé avec l’Ifop révélait que les jeunes de 18 à 30 ans se positionnaient « en rupture avec le reste de la population française » sur un certain nombre de sujets clefs : laïcité, rapport au religieux, liberté d’expression… Cette fois-ci, l’institut d’opinion réduit la focale en se concentrant sur les lycéens, dans une étude menée auprès d’un échantillon de 1.006 élèves âgés de 15 à 17 ans réalisé pour le magazine de la Licra, Droit de vivre, publiée ce mercredi 3 mars.

Les résultats de ce sondage, en continuité avec ceux d’il y a trois mois, confirment que « la population scolarisée dans le second cycle du second degré apparaît imprégnée d’une vision très inclusive” de la laïcité dans laquelle celle-ci est réduite au principe de neutralité de l’État tout en étant associée à une grande tolérance à l’égard des manifestations de religiosité dans l’espace scolaire ». Autre fait saillant relevé par l’Ifop, « ces jeunes, et tout particulièrement les lycéens musulmans et/ou scolarisés dans les zones d’éducation prioritaire (REP), se distinguent aussi par leur hostilité à toute critique susceptible de heurter la susceptibilité des minorités. »7

Le Journal Réforme d’obédience protestante commentait ce même sondage sur son site: « Pour François Kraus, directeur du pôle politique / actualités au département Opinion de l’Ifop, ces résultats ne peuvent que provoquer « des doutes sur la pérennité de la loi de 2004 : son assise politique ne pouvant que s’effriter au fil des années en raison du poids croissant des musulmans en France mais aussi d’une forme d’“américanisation” des mentalités qui fait de l’acceptation des expressions religieuses dans l’espace scolaire un marqueur générationnel»8.

Ainsi, la loi de 2004 interdisant tout port de signes religieux à l’école ne reçoit pas des jeunes l’accueil enthousiaste que lui réservent des générations plus âgées. La reconnaissance des communautés qui se caractérisent souvent par une appartenance religieuse revendiquée (ce que les anglo-saxons appellent l’ « ethnicité »), le multiculturalisme, semblent aller de soi. Les enfants des ZEP et collèges des zones défavorisées refusent d’être séparés de leurs « copains ». Les jeunes sont sensibles au caractère discriminant et stigmatisant d’une « laïcité » qui cible toujours une religion, l’islam, sans que les autres subissent le même sort.

Aujourd’hui le catholicisme est devenu une grosse minorité (sur les 32% de Français baptisés, 19% ne sont pas pratiquants), tandis que l’islam est lui aussi une minorité moyenne même si le poids des pratiquants chez les hommes est beaucoup plus élevé (plus de 30 % des déclarés musulmans).

Les Juifs, les Protestants et désormais les Bouddhistes constituent également des minorités importantes. Quant aux athées ils forment une minorité très consistante qui ne craint plus la persécution !

Que vaut, dans une telle réalité (semblable au demeurant à celle qui prévaut dans la plupart des pays européens), le modèle républicain de laïcité issu du compromis politique de 1905 ? Il semble que les nouvelles générations, avant même de revendiquer le multiculturalisme, aient pris acte de l’obsolescence croissante du beau moule républicain assimilationniste qui présida, entre autres, à l’entreprise coloniale et qui hérita largement de la Contre-Réforme catholique où les minorités étaient tolérées, plutôt que parties prenantes du pacte politique, et suspectes de diviser la Nation.

Le décolonial devient ainsi une culture théorique, une culture tout court. La sensibilité au traitement des minorités quelles qu’elles soient, à toutes les formes de domination et d’oppression – y compris au sein de la famille – irrigue désormais les formes de la mobilisation politique.

Une majorité claire des citoyens américains a su s’appuyer sur cette culture, même minoritaire, pour reprendre la main et sauver la démocratie, et écarter une politique réactionnaire qui, ne l’oublions pas, a, durant quatre ans, pris violemment pour cible les féministes et le genre, les Noirs et les hispaniques, les recherches sur les discriminations raciales, les quotas dans les universités ; Trump a fait supprimer le mot « genre » dans les textes officiels des ministères de l’Environnement et de la Santé ; il a demandé une réécriture des manuels d’histoire pour glorifier le passé esclavagiste ; il a attaqué les minorités en les taxant de « séparatisme ». La démocratie étatsunienne a su résister, mais on peut réellement s’inquiéter de l’écho que trouve aujourd’hui le trumpisme chez journalistes et ministres nationaux.

1 Elisabeth Roudinesco, Soi-même comme un roi, Seuil, 2021.

2 Corinne Torrekens, « Islamo-gauchisme, histoire d’un glissement sémantique », AOC, 22/02/2021 ; publié originalement dans la Revue nouvelle, n°5 /2020, sous le titre : « Les nouveaux lieux communs de la droite ».

3 Directeur de recherches au CNRS et Directeur de l’Institut des Systèmes Complexes de Paris Île-de-France (CNRS).

5 Libération, 6 mars 2021, à propos de son livre Se ressaisir, enquête autobiographique d’une transfuge de classe féministe , La Découverte, 2021.

6 Yann Moulier Boutang, « La chute de la Maison Trump. Un point d’orgue au populisme ? », Multitudes, n° 82, printemps 2021.