« Habrà que declararse incompetente
En todas las materias de mercado
Y habrà que declacarse un inocente
O habrà que ser abyecto y desmaltado desmaltado »
Extrait de la chanson Al lado del camino
(À côté du chemin) de Fito Paez
Dans notre article pour Multitudes no 961 sur le déroutant devenir chilien, co-écrit avec Darío Quiroga, nous concluions avec ces mots : « Que nous ayons un horizon révolutionnaire ou que nous ne soyons que pris·es par des révoltes. […] le surgissement des chimères nous offre des opportunités d’organisation sobre, avec moins de surchauffe interprétative et d’incompréhensible bataille pour la définition des camps. Nous accorder un peu de silence rhétorique, réduire la part de volontarisme dans nos lectures de ce qui advient serait déjà un premier pas. […] en gardant une curiosité inconditionnelle, quitte à passer par le plus grand inconfort intellectuel ». Voilà que nous y sommes, dans ce plus grand inconfort intellectuel.
À des collègues étrangers, la signataire du présent texte écrivait, après la récente victoire présidentielle de l’ultra-conservateur José Antonio Kast, que « s’il est vrai qu’il y a de quoi s’inquiéter, il y a aussi (peut-être) de quoi se calmer (un peu) (pour l’instant). » Autant dire que les « peut-être », « un peu » et « pour l’instant » n’aident pas vraiment à se détendre.
Dans un récent courrier à un ami, inquiet comme nous toustes pour le devenir majoritaire de l’internationale ultraconservatrice, elle rajoutait que, « entre les changements de ton, de style et de discours du Kast des derniers jours, on peut légitimement se demander avec qui (et avec laquelle de ses multiples personnalités) il gouvernera », qu’elle en avait repéré au moins trois et que le pragmatique qui prend acte des changements culturels absorbés par la société chilienne en était une. Voilà que l’inconfort est limite intenable.
D’où s’en suit une semaine d’auto-incriminations : voilà que tu as avalé le poison, que tu es rentrée, toi aussi, dans la normalisation du négationnisme, se dit-elle. Devant de tels propos émis par soi-même (?), la question se pose : est-on soi-même (?) en train de valider les glissements qui finissent par nous faire accepter l’inacceptable, au point de donner à penser 1) qu’on acquiesce aussi à l’oubli systémique des horreurs du passé et en train de se passer ; 2) qu’on tombe en masse dans le pragmatisme anesthésique du « sens commun » dicté par les droites radicales internationales ; 3) qu’on renonce à penser aux saccages extractivistes qui se perpétuent (et que la législation chilienne promeut avec brio) ; 4) qu’on se plie devant l’impératif du marketing politique au détriment des questions de fond qui méritent pourtant un espace-temps dont nous manquons.
La traversée de cette vallée de l’inconfort est pourtant inévitable. Peut-être même nécessaire à la possibilité de rendre pensable le fait qu’un pinochetiste avéré soit arrivé à la présidence peu d’années après un « estallido » dont les images ont fait le tour du monde et d’un brouillon constitutionnel qui a fait celui de nos espoirs. Tenter de lire quelque chose dans le tramage qui rend ce cauchemar réel, imaginer de quelle manière – et sous quels « tons » – il faudra dialoguer avec ce qui « est » avec un minimum d’honnêteté, n’est pas sans coûts : écouter ce réel – et, dans le meilleur des cas, proposer quelque chose qui y entre en résonance sans lâcher nos principes en cours de route – suppose d’habiter l’incertain et d’expérimenter la déstabilisation de nos cadres interprétatifs. Tenter pourtant de repérer des formes de lumière dans cette plasticité déroutante semble vital. Et mieux vaudra nous désorienter, main dans la main.
Dé-simplifier l’équation catastrophiste
Sur le plan symbolique, l’arrivée de Kast est, certes, un coup violent. C’est le premier président ayant voté « oui » à Pinochet en 1988, et son programme présidentiel de 2021 comptait de nombreux reculs sur le plan culturel. Si l’arôme fascistoïde mondial nous guette, plusieurs strates de lectures se superposent dans les signaux repérés après les résultats. Qu’il s’agisse de ceux envoyés par l’élu et ses entourages, émis par le monde progressiste (politiques, analystes, mondes associatifs, jeunesses des partis, ami·es, etc.) ou secrétés par les imaginaires des « nouveaux votants » obligés de voter, il y a peut-être de quoi dé-simplifier l’équation catastrophiste. Au moins, de quoi pondérer en élargissant la lecture à l’ensemble de la période depuis l’ « estallido » de 2019. Même en amont, même ailleurs, puisque le portrait du Chili condense aussi les réalités d’une période ouverte par la parenthèse transformatrice de la pandémie de la Covid, de ses conséquences dans l’accélération de la viralité des réseaux sociaux, le renforcement des perceptions d’insécurité personnelle et collective, l’abandon des espaces publics laissés à la merci du narcotrafic, l’émergence d’une multipolarité qui nous dépiste, l’entrée de la folie trumpienne dans les enjeux géopolitiques, entre autres.
Si la distance entre les votes de Jeannette Jara (candidate des gauches unies d’origine communiste) et ceux de Kast colore d’une prévisible arrogance droitière le paysage, il faut noter que le score de Jara a dépassé ceux en faveur du gouvernement Boric et qu’il s’est même accru entre les deux tours, donnant ainsi un coup de cohésion circonstanciel aux gauches et centre-gauches alliées. Jusqu’à présent, personne au sein de cette alliance n’a critiqué Jeannette après sa défaite et ielles répètent (presque) à l’unisson qu’il n’y a avait pas de meilleure candidate possible. La victoire de n’importe quelle droite étant certaine, on peut ainsi considérer cette défaite moins comme un échec en soi que comme une prévisible conséquence de causes intriquées : contexte mondial des droites « révolutionnaires », expansion virale-mondiale du discours anti-woke, inflation farfelue des chiffres d’insécurité et de désastre économique sans assise réelle, dictat selon lequel « l’opposition est toujours majoritaire », nouvelle modalité de vote obligatoire, votants immigrés (en grande partie vénézuéliens fuyant le régime de Maduro), fatigue citoyenne après quatre ans d’élections en continu, composante esthétique des campagnes, émergence du « Parti des gens »… Que malgré tout cela une communiste ait réuni presque 40 % des votes peut, avec un certain optimisme, être considéré comme un vrai exploit ! Il faut rappeler que, malgré les preuves démocratiques que ce parti a donné depuis sa naissance au Chili, la propagande anti-communiste des années 70 pèse et persiste.
La période de l’entre-deux-tours aura eu, quant à elle, des conséquences sur le candidat gagnant et son équipe. On constate, par exemple, que le rapport des forces a contraint Kast à reculer – ou à se taire de manière stratégique, ce qui dans les faits revient peut-être au même – sur certaines des questions qui nous inquiètent. Outre son mutisme, il est allé jusqu’à affirmer le maintien de la PGU (retraite garantie universelle) et des 40 heures, réformes réussies grâce aux négociations de l’ancienne ministre du travail : Jara. Si cela rend (dangereusement ?) plus digeste le candidat – aidant au passage au glissement perceptif qui fait passer les droites ultras pour nettement moins dangereuses qu’elles ne le sont – il faut admettre que c’est aussi de cette manière-là que l’on peut mesurer sur le long terme la réussite partielle, voir imperceptible, de ce que nous défendons.
Si les droites sont par nature, si j’ose dire, « winners », nous (gauches) chérissons parfois des formes de nostalgie qui nous empêchent de reconnaître des formes mineures d’avancée et/ou des rhétoriques de « lutte » qui ne dialoguent ni avec les mondes que nous voudrions toucher ni avec la plasticité des combinatoires actuelles. L’épineuse question de la pertinence ou pas d’accepter la récupération de nos aspirations par des camps qui ne sont pas les nôtres (mais avec lesquels nous partageons un même champ existentiel) se pose. Celle aussi de condamner ou pas l’incohérence des droites qui reculent sur leurs programmes, aidant ainsi à la normalisation desdites droites. Lorsque des transformations culturelles sont absorbées au point de se rendre invisibles, est-il davantage important de revendiquer « qui » les a proposées ou de reconnaître qu’elles se sont, de fait, produites ? Doit-on toujours contester la malhonnêteté d’un·e adversaire lorsqu’ielle recule sur ses extrêmes pour s’ajuster aux airs du temps, ou condamner ces mascarades pour éviter le glissement des ultras vers le « digérable »?
Kast, la performativité de l’appel à l’urgence
Le fait est que, en laissant (sincèrement ?) de côté ou en omettant (tactiquement ?) la bataille culturelle, les droits civils ou reproductifs de son premier programme, Kast s’est concentré sur le thème gagnant de la sécurité. Le slogan de son programme actuel est donc « un gouvernement d’urgence » axé sur la résolution des problèmes perçus comme « urgents » par « l’opinion publique » (la sécurité et l’économie, comme on l’aura compris). Outre le stress angoissant que le mot provoque, sa performativité laisse son interprétation ouverte et rend la crainte d’un potentiel État persécuteur légitime. Mais chez Kast, cette appellation semble plutôt designer un « mode d’emploi » pragmatique où prime le jusqu’où ne pas aller trop loin. Dans son discours d’investiture, il a même gratifié de louanges Boric comme homme d’État (!) et Jara comme ministre (!). Ce type de gestes faisant partie de la tradition chilienne, on peut à juste titre les considérer comme un symptôme de la montée d’adrénaline de celui qui se voit, après trois candidatures, investi du pouvoir ; mais ces signes font aussi réfléchir à « l’image » que Kast veut projeter. Si celle d’un conservateur exemplaire l’emporte, il se peut que les dégâts s’amoindrissent. Il faudra en revanche observer les actions du cabinet ministériel annoncé. S’il affiche une « esthétique » d’efficience – « technocrate et majoritairement indépendant », selon les médias – l’équipe est majoritairement « entrepreneuriale » et on peut craindre que les intérêts principaux soient ceux des corporations auxquelles ielles appartiennent. Pour ce qui est des tonalités politiques, on trouve des conservateurs, des ex-ministres libéraux de Piñera et des transfuges de Bachelet (!). Des nominations provocatrices aux ministères de l’Éducation, de la Femme et de la Justice dévient par ailleurs l’attention médiatique de cette « corpocratie » inquiétante.
À part les probables conflits d’intérêts à venir, reste à savoir si le parti National libertaire de l’ex-candidat Kaiser (proche de Milei) sera ensuite impliqué ou si l’alliance avec Chile Vamos (droites traditionnelles-libérales) primera. Leurs « manières » diffèrent et cet aspect n’est pas à négliger dans un pays dont le respect des formes lui vaut son autodénomination d’« Angleterre de l’Amérique latine ». Et, aussi inconfortable que puisse être l’hypothèse, on peut penser que la prégnance de ce conservatisme formel permet, paradoxalement, de nous protéger du pire en matières culturelles. La performance communicationnelle de Kast peine à s’approcher de l’exhibitionnisme de l’internationale ultraconservatrice, et la déstabilisation des institutions semble (pour l’instant) difficile à imaginer. Quant au nouveau parlement, pas de majorité absolue et un Parti des Gens (14 députés), défini par son président comme « ni facho ni comunacho », qui jouera sans doute un rôle dans la dynamique gauches-droites (faute de mots moins obsolètes).
Gauche, peuples, audiences, « gens » manqués ?
Côté gauche (faute de…), la catastrophe semble avoir ouvert de manière honnête la question du « projet » à proposer comme alternative. Dans le scénario actuel (pas que chilien, pas que politique, pas que sociétal), la sensation d’impuissance généralisée quant aux capacités du progressisme à (faire) rêver qui que ce soit fatigue partout les imaginaires et épuise nos capacités psychiques de croire en quelque chose de commun. Rêver, puis tenter aussi de traduire ces rêves sans perdre tout le monde en route – surtout celleux que certaines sémantiques découragent plus qu’elles n’émancipent – devient, comme dit plus haut, une vraie tâche. Souvent coincés dans des spéculations aussi stimulantes qu’hermétiques, nos « mots » semblent parfois manquer de puissance connective, ratant au passage sa vocation à relier des sensibilités distinctes.
Si l’on regarde les chaînes de YouTube et autres plateformes, la prégnance de l’astrologie « humaniste-mondiale » ou des formes de spiritualités alternatives sont, par exemple, devenues des foyers d’intercompréhension tout aussi intéressantes à observer que le phénomène d’identification avec des personnages de mangas qui condensent des aspirations communes entre des publics fragmentés. Ainsi, des jeunes (et pas que) votant au premier tour Kaiser, Kast, Parisi (Parti des Gens), Artés (gauchiste vieille école) ou Jara peuvent adhérer toustes à certain·es héros qui revendiquent la liberté, s’identifier avec des archétypes astrologiques, etc. Si le phénomène traduit des adhérences non idéologiques d’antan, ces espaces semblent aujourd’hui des hors-champs incontournables pour penser aux formes de synchronisation des imaginaires par ailleurs fractionnés.
Après cinq ans à dériver entre discours complexes accusés de ne s’occuper que du postmatériel (et donc, moqués par les détracteurices de tout ce qui vise l’émancipation au sens large), et accommodements avec la matière, des documents d’autocritique des membres du Frente Amplio (rassemblement de gauches alternatives) fusent en ce moment. Sans s’abandonner à l’autoflagellation ni aux reproches entre ami·es, ils interrogent la manière de renouer avec celleux que nous n’avons pas su voir, entendre, sentir, et de concevoir un « sens commun » qui bifurque, quitte à revoir nos priorités.
Comment la gauche (faute de…) peut-elle aujourd’hui parler à cet autre qu’elle vise – et qu’elle contient ! – à l’heure où les technologies et leurs plateformes (Instagram et autres) censées véhiculer les « batailles culturelles » – et qui ont fait même grandir en audience ce concept – ne servent qu’à se féliciter entre semblables ? Doit-on, d’ailleurs, insister sur cette grammaire de « guerre » culturelle ?
Une symbolique générationnelle dans l’impasse
Nous écrivions dans l’article de 2024 que l’« estallido » avait peu à voir avec une adhésion au modèle promu par le Frente Amplio ou par la gauche traditionnelle. Et la surinterprétation, voire la récupération qu’elle en a fait ne serait pas un problème si elle n’avait pas conduit au pire : un retournement de sens qui a fini par rendre service à la droite puisque, de sa « violence » – trait historique du mouvement que l’histoire aura retenu comme principal – c’est du coup la gauche qui s’en trouve être tenue pour responsable.
D’autre part, comme dit plus haut, la sur-sémantique de certain·es représentant·es du progressisme a fini par fatiguer les esprits. Une blague récente consiste d’ailleurs à parler de la langue « karamanés », en référence au langage de l’ancienne compagne de Boric (Irina Karamanos). À savoir, une langue académique incompréhensible qui dit en compliqué ce qui peut être dit en simple. Certes les idées complexes demandent une langue complexe. Cela s’appelle penser. Mais que des idées simples soient dites en compliqué est une absurdité chez des personnes dont la volonté sincère est celle de se connecter avec le divers. Notre génération sur-éduquée n’arrive plus à lire ce qui est sous son nez ! Trop de lunettes interprétatives peut-être, de papiers lus ou à écrire, pas assez de promenades insouciantes, de conneries entendues à la radio, pas assez d’écoute curieuse… et peut-être pas assez de tact pour sentir la pertinence ou pas d’agiter des revendications (des identités) spécifiques dont la défense semble davantage contribuer à propager leur exclusion qu’à encourager leur inclusion. Et voilà que toute une symbolique générationnelle se trouve dans une impasse (du) sensible. Mais ne serait-ce pas un progrès – si l’on se veut progressiste – que de prendre acte de ces contradictions pour mieux imaginer comment en sortir ?
Le façonnage d’un personnage-président protéiforme
À peine quatre ans après l’élection du plus jeune président de la planète et ses tatouages, ses sandwiches au bar du coin, ses dessins d’enfants fans collés sur les murs de sa maison, la gestion du symbolique par le nouvel élu est, pour sa part, intéressante à examiner. Entre Kast candidat et Kast président, un recalibrage du personnage semble se tramer. Dans une espèce de contrat implicite, il sait bien que nous savons bien – de manière consciente ou pas – que la stridence des campagnes présidentielles est un show peu fidèle à ce que l’élu·e fera ensuite. Comme si nous avions toustes compris la dissociation entre le marketing politique et la gouvernementalité politique, personne ne semble ainsi horrifié par ses fluctuations rhétoriques et stylistiques. Plus que l’application réelle de son programme donc (déjà nuancé), ce qui reste un motif de préoccupation, ce sont les déclarations négationnistes, ses alliés internationaux, les réseaux financiers, le gaslighting décomplexé des conservateurs enflammées (boots et trolls payés inclus), les conséquentes (et compréhensibles) réactions agacées de nos ami·es… L’inimitié généralisée, en d’autres termes. Et de la même manière que la gauche s’est elle-même mise dans l’embarras en récupérant le mouvement de 2019, les appels aux manifestations avant l’heure risquent de jouer en notre défaveur, en offrant d’ores et déjà des justifications aux possibles répressions « pour éviter la violence de la gauche »…
Si, entre les deux tours, Kast a réussi à ne pas dire qui il est ni ce qu’il pense de manière explicite, tout le monde sait quelles sont ses convictions. On sait, par exemple qu’il fait partie de la Conférence politique d’action conservatrice comme Netanyahu, Milei, Meloni, Trump, Orban, Vox…, qu’il a quitté l’UDI formée par Jaime Guzmán (auteur de la constitution de Pinochet) pour créer le Parti républicain et « sauver la droite chilienne » (des soi-disant concessions faites par la droite tiède à la gauche). Mais, à la différence du libertarisme effréné de Milei ou du style caribéen de Bukele, il semble vouloir rétablir la vieille droite conservatrice post-pinochetiste qui attire encore des vieux nostalgiques, mais aussi des nouveaux ignorants des horreurs de la dictature. Dans un pays où l’hyper-libéralisme des Chicago Boys est inscrit dans la Constitution, le discours sur la réduction de l’État n’a aucun sens, mais la recette rhétorique marche partout et il se peut que des réductions aux déjà précaires subventions à l’éducation, la santé, la création, les associations, aient lieu.
Lequel des Kast va gouverner ? Lequel va-t-il choisir de trahir ? Le shérif 24/7 ? Le respectueux de la République et de la diversité politique ? Le pragmatique melonien ? L’admirateur de la tronçonneuse ? Il a omis tellement de sujets entre les deux tours qu’on a du mal à savoir si la stratégie du mutisme cachait le Kast qui part le lendemain visiter Milei, qui approuve les interventions étatsuniennes et salue le coup d’état de 1973 ; ou celui du discours de son élection rêvant de devenir une figure exemplaire. Quoi qu’il en soit, il ne gouvernera pas seul. Son cercle compte autant de technocrates peu soucieux de questions idéologiques – sauf de la technocratie même – que de figures comme le libertarien Kaiser, issu d’une chaîne YouTube dont la brutalité est comparable au surréalisme des concerts de Milei. De la même manière que Boric ne ressemble pas aux autres leaders de gauche de l’Amérique latine, il se peut que Kast ne soit pas non plus un représentant fidèle des autres ultras de droite du continent…
Inventer des mots de renouvellement et d’ouverture
Entre cette nécessaire prudence et le sentiment d’impuissance devant une brutalité mondiale qui semble ne pas fléchir (la théâtralité du fascisme marche à la crainte et la sidération, disait Brecht), il faudrait en tout cas tenter de trouver dorénavant des mots capables de produire d’autres émotions, proposer d’autres rythmes, plutôt que de nous imposer encore les mêmes tonalités discursives – polaires, rageuses, excluantes, trop sophistiquées ou trop condescendantes. Quant au « défaut de civilité » ou à « l’ignorance de classe » avec lesquels certain·es de nos ami·es qualifient celleux d’entre nous qui se tournent vers les (protéi)formes de conservatisme révolutionnaire actuel, outre nous questionner sur l’attrait réel de leurs esthétiques et attitudes rupturistes, nous devrions aussi considérer que celleux que nous manquons de voir nous regardent en retour. Et que, quand nous déplorons qu’ielles manquent cruellement d’éducation politique et civique pour voter « en conscience », il se peut qu’ielles nous regardent, elleux aussi, avec une méfiance effarée, se demandant si nous ne manquons pas du minimum d’éducation civique nécessaire à la compréhension de « leurs » civilités, qui sont par ailleurs aussi en train de chambouler les nôtres. Habiter l’incertitude, en acceptant que le regard n’est jamais à sens unique ferait peut-être partie de la réorganisation. Aiguiser nos oreilles, aussi.
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