Fumetti 52.
 Cahier bande dessinée contemporaine


Le cahier « Fumetti » de ce numéro est l’occasion d’un entretien avec J.‑C. Menu

J.-C. Menu est un auteur de bande dessinée qui fut l’un des membres fondateurs de la maison d’édition L’Association pour la diriger de fait jusqu’à son départ récent – départ qui l’a amené ensuite à fonder une nouvelle structure : L’Apocalypse. L’entretien revient sur cette longue histoire de ses origines aux préoccupations actuelles de Menu et son impression sur l’état de la bande dessinée contemporaine, radicalement différente de ce qu’elle était il y a 20 ans – L’Association ayant joué un rôle décisif dans cette transformation. Il est accompagné d’un cahier de dessins réalisés en 1985 et jamais publiés, qui se placent d’une certaine manière à l’origine de cette histoire et résonnent en écho à la fois aux transformations de toute une partie de la bande dessinée vers une expérimentation toujours plus foisonnante comme au désir de transversalité évoqué au cours de l’entretien.

Thomas Boivin : Peut-être pour commencer cet entretien faut-il tout de même en revenir à l’Association, et expliquer comment elle s’est fondée, pour quelles raisons et dans quel but ? Avec quelles conséquences ?

J.-C. Menu : Il faut se replacer dans le contexte de 1990… C’était le désert. Pour imaginer proposer des formats et des thèmes nouveaux, il n’y avait aucune place dans le contexte éditorial de cette époque. Il n’y avait pas d’autre choix que de créer sa propre structure. Rien à voir avec le contexte actuel. Alternatif signifiait quelque chose dans les années 1990 : seuls les petits éditeurs abordaient des formats et des thématiques différents de ceux de l’édition industrielle de BD. L’Association faisait des bandes dessinées à la pagination extensible, de petit format, aux registres autobiographiques ou intimistes, mais n’a jamais parlé de « romans graphiques » : cette appellation journalistique s’est imposée par la suite et n’a pas beaucoup de sens. Le but principal était de tirer la bande dessinée vers le haut. En la rapprochant de la littérature, en associant sa démarche à celle des mouvements d’avant-garde du xxe siècle. Au début, nul n’aurait imaginé que cela déboucherait sur un renouvellement du paysage. Je pensais que cela demeurerait extrêmement marginal, une activité de dilettantes, en aucun cas les prémices d’un nouvel aspect du « secteur », voir d’un nouveau standard.

T. B. : Tu m’as dit à un moment que le mot d’ordre, d’une certaine manière, que tu avais accepté, était « ne pas critiquer mais faire ». Qu’est ce que ça veut dire exactement ?

J.-C. M. : Avant L’Association, il y avait eu une première période « polémique » qui était surtout de mon fait, dans le Lynx, Globof, Labo… La principale critique que nous recevions était que nous contestions beaucoup mais créions peu. Ce qui n’était pas si faux. D’où la décision collégiale, à la création de L’Association, de mettre en sourdine la critique à l’égard du contexte BD, au profit du « faire ». Il y avait néanmoins un discours tangible, dans Lapin le Rab, les éditoriaux des catalogues, qui se positionnait sur les fondamentaux que je viens de dire.

T. B. : Pourtant, après les succès des années fin 90, et des débuts 2000, quelque chose change et tu publies Plates-Bandes puis les numéros successifs de L’Éprouvette. Pourquoi ? À quelles nécessités, pour toi, ces projets répondent ? Nécessités éditoriales, artistiques, économiques, politiques ?

J.-C. M. : Au tournant des années 2003, 2004 a commencé ce que j’ai appelé récupération, vulgarisation. Les gros éditeurs ont créé des collections ou des sous-labels qui imitaient ce qu’avaient accompli les éditeurs alternatifs de la décennie précédente. Les Américains ont un bon terme pour désigner cet effet de récupération par l’industrie de ce qui s’est élaboré dans la marge : « cherry pickers ». Les petits plantent des cerisiers, les font grandir, puis les gros arrivent et piquent les cerises. Mais a commencé à apparaître également une nouvelle génération de « petits » qui imitaient l’œuvre de la première génération d’éditeurs alternatifs, sans les enjeux politiques, ni les risques, ni les recherches d’innovation, auxquels cette première génération avait dû faire face. Un mouvement de dilution s’est amorcé et qui n’a fait que s’amplifier depuis. C’est ce que j’ai voulu dénoncer dans Plates-Bandes début 2005. Je renouais par là avec la critique et la polémique de la période pré-Association, y réinsufflant un discours et un positionnement radical qui n’étaient pas du goût de tout le monde. L’Éprouvette poussait ce repositionnement encore plus loin, mais dans une démarche collective et en y adjoignant des réflexions qui dépassaient le cadre de la polémique ; avec des essais, des analyses sur le médium effectuées par les praticiens eux-mêmes et « l’érosion progressive des frontières » qui consistait à montrer que le langage de la bande dessinée se trouvait également dans les autres domaines littéraires et plastiques, souvent de façon beaucoup plus pure qu’au sein du contexte marchand de la « BD ».

T. B. : Qu’est ce que tu peux tirer comme conclusion générale du « coup de l’avant-garde » que tu avais tenté de faire, avec l’Éprouvette ?

J.-C. M. : L’avant-garde dans la Bande Dessinée était une question : puisque cet art était en retard et en était encore à ses prémices sur bien des plans, n’était-il pas encore dans la modernité et non dans la postmodernité des autres domaines ? C’était un débat, qui reste ouvert et d’actualité. L’Éprouvette a été une expérience fabuleuse mais comme elle a été aussi intense que courte, dû à son auto-sabordement, elle a rejoint les expériences précédentes d’« ultracritique » dans leurs aspects sporadiques et vite oubliées : tout reste toujours à recommencer. Mais dorénavant, c’est à d’autres de reprendre le flambeau. Je ne me vois pas reprendre la polémique pour l’instant alors que j’élabore les tenants et aboutissants d’une nouvelle structure. C’est comme une question de flux et de reflux aussi nécessaires l’un que l’autre.

T. B. : Ça, c’est pour l’aspect critique, mais tu évoques la nécessité d’un dialogue entre la bande dessinée et d’autres formes artistiques − ce qu’Olivier Deprez appelait « tournant intermédia » de sa pratique ; ou plus encore comme tu l’as dit, d’une « érosion progressive des frontières ». Est-ce que tu peux développer ce que cela signifie pour toi ?

J.-C. M. : Je viens d’en parler : la nécessité est de sortir chaque médium de son contexte « professionnel », institutionnalisé, installé, marchand, et de le confronter aux autres pratiques. Cela n’est pas éloigné de la démarche de réunir l’Art et la Vie, chère aux avant-gardes et plus particulièrement aux situationnistes. C’est dans les marges de chaque domaine que l’on trouve des passerelles, pas en leur centre qui est sclérosé par leurs propres limites, limites entretenues par les acteurs qui y trouvent profit. Plus simplement, la catégorisation en « domaines », donc en étiquettes, particulièrement vivace en France, doit être dynamitée pour que l’expression ne soit plus qu’une, polymorphe, polyphonique, et qu’elle trouve un vrai écho, et ce pour plus que quelques esthètes. Ce qui est évidemment plus facile à dire qu’à faire. Tant de bonnes volontés s’y sont brisées, alors que le contexte était tellement plus ouvert que celui d’aujourd’hui.

T. B. : Pour cela, le fait d’être longtemps porteur du catalogue de l’Association, qui fut à la fois un profond bouleversement du champ et en même temps porteur à nouveau, très vite, d’un certain classicisme − peut être que tu ne dirais pas ça comme ça ? − a été autant une chance qu’une entrave ? Tu m’expliquais y être d’une certaine manière gêné aux coudes, comme empêtré dans son histoire et ce catalogue très dense, trop peut-être ?

J.-C. M. : Même durant les cinq ans où je me suis retrouvé seul décisionnaire, je me sentais limité à L’Association, de part son histoire et sa ligne éditoriale. L’Asso sortait jusqu’à quatre titres par mois et suivait sa ligne d’éditeur de bandes dessinées exigeant et radical, mais il n’y avait pas la place pour incorporer au catalogue des textes ou des disques comme je vais essayer de le faire à L’Apocalypse. Même s’il y a eu une ouverture vers des livres d’images moins narratifs, et des expériences plus transdisciplinaires comme le catalogue de l’exposition Toy Comics du musée des Arts Décoratifs, qui reste un de mes meilleurs souvenirs. Là, on avait une véritable réflexion entre la bande dessinée et l’objet, une circulation entre le manufacturé et son interprétation graphique et narrative en deux dimensions. L’Éprouvette, Toy Comics ou l’anthologie des Sud-Africains de Bitterkomix, qui sont aussi transdisciplinaires, sont à mon avis les meilleurs exemples de ce que j’ai pu tenter de faire pour sortir la bande dessinée de son trou.

T. B. : L’un dans l’autre, changer de structure éditoriale te permet d’expérimenter à nouveau, donc ? C’est là qu’advient L’Apocalypse ?

J.-C. M. : L’Apocalypse s’est créée après cette rupture qui a été conjoncturelle : je n’imaginais pas, quelques mois auparavant, laisser L’Association derrière moi, mais les événements m’y ont contraint. Et finalement c’est ce qu’on appelle un mal pour un bien : j’ai l’impression de créer une structure qui me ressemble plus, tel que je suis aujourd’hui alors que L’Association par bien des côtés ressemblait encore beaucoup à ce que j’étais il y a vingt ans.

T. B. : Qu’est ce que tu vas y faire que tu n’aurais pas vraiment pu, et avec quels moyens ?

J.-C. M. : C’est une rupture dans la continuité, ou l’inverse. C’est salutaire en tout cas de repartir à zéro, de constater que j’ai eu l’énergie pour le faire, quels que soient les résultats de l’affaire. Même si la bande dessinée restera l’épine dorsale de L’Apocalypse, je ne vais rien m’y interdire : texte, dessin, photo, disque, tout pourrait en théorie y trouver place. C’est donc un lieu où j’espère mieux pouvoir pousser le credo de l’« érosion progressive des frontières » de L’Éprouvette. Ce qui, commercialement parlant, est un handicap : partir comme ça dans tous les sens effraie les libraires, désarçonne les gens. Il faudra probablement un an avant que mon catalogue puisse être appréhendé comme je le vois. D’ailleurs je ne le vois pas. Je lance un nouveau monstre qui aura sa vie propre et qui décidera de lui-même comment il veut croître ou si ce monde n’est décidément plus pour lui.

T. B. : Autre question, quand même : qu’est ce que tu ne vas pas y faire ? Est-ce qu’il y a des poncifs dans les productions actuelles − même indésirables − que tu te refuses à chevaucher, définitivement ?

J.-C. M. : Ce qu’on appelle « roman graphique » est devenu un standard, également dans ses thématiques. Les productions au « pitch » facile (reportages dans un pays en crise, autobios « à problèmes », etc.) ne m’intéressent définitivement plus, par exemple. Bien sûr, c’est ce qu’il y a de plus vendeur, puisque le pitch est facilement paraphrasable par les journalistes qui ne savent pas parler de dessin ou d’expérimentation. Mais je ne vois pas pourquoi je publierai ce que tout le monde peut publier. C’est aussi pour cette raison qu’au niveau de la fabrication, j’ai voulu me démarquer des caractéristiques du « roman graphique » : broché avec rabats, pelliculage mat ! C’est devenu un standard presque systématique… J’ai donc essayé, pour les bandes dessinées, de trouver une forme nouvelle, avec ce carton fin, ces pages de garde en « peau de dragon » très tactiles, etc.

T. B. : Nous avons beaucoup parlé, dans cet entretien, de ta position d’éditeur, mais est-ce que tu peux nous parler un peu maintenant de ta position d’auteur, de ta pratique et son influence réciproque avec ce que tu as pu faire comme éditeur ?

J.-C. M. : J’ai tellement développé ça dans La bande dessinée et son double que j’ai une sorte de nausée à aborder encore cette double casquette ! Le projet sur lequel je suis, la reliure Métamune, essaie de reprendre tous mes différents registres là où je les avais laissés avant l’analyse globale contenue dans la thèse. C’est assez excitant. Mais comme avec l’Asso, je retrouve le problème d’être au four et au moulin, et j’ai déjà reporté plusieurs fois ce livre à L’Apocalypse. Mais il avance. Le fait d’être auteur quand l’édition m’en laisse le temps ne me donne pas l’impression d’être un « auteur professionnel » (même ceux qui n’en vivent pas mais qui ne font que ça me semblent « professionnels ») et ça me convient bien. Si après la fin de L’Association j’ai rempilé sur un projet éditorial plutôt que de me consacrer tout entier au dessin ou au graphisme, comme j’aurais pu le faire, il y a bien des raisons, même si je ne peux pas toutes les discerner tout seul.

T. B. : J’ajoute une ou deux questions, choses dont nous avons déjà parlé un peu mais sur lesquelles je voudrais revenir : plusieurs fois dans l’entretien, tu évoques cette idée d’un monde moins ouvert, ou d’un contexte moins ouvert aujourd’hui qu’il ne l’était par le passé. Comment perçois-tu le contexte éditorial, économique, l’évolution des mentalités au cours de ses 15 dernières années ? Est-ce que les gens se sont affadis avec la réussite ? Est-ce que l’époque te semble d’une certaine manière foisonnante, mais moins bouillonnante, si cette distinction a un sens − et où vont tes affinités dans ce qui se fait ?

J.-C. M. : Je ne sais pas si c’est moi qui suis blasé… ou si le fait que la production se soit hypertrophiée a quelque chose d’un peu écœurant, comme un repas de Noël trop lourd et trop gras, même s’il est bon… Mais j’ai tendance à me sentir distancié. Dans un sens, là aussi, la bande dessinée (et surtout l’« alternative ») ne fait que rejoindre les autres secteurs du livre : impossible de tout suivre en littérature ou livres d’art ! Même s’il y a plein de bonnes choses. La bande dessinée a pris le même chemin. Il est loin le temps où on acquérait tous les livres de tous les éditeurs alternatifs de la première génération. Maintenant dans ce domaine publient des tas d’auteurs que je ne connais pas, que je n’ai jamais lus. Sans compter les structures qui continuent à naître. Ça non plus, je ne l’aurais pas soupçonné il y a quinze ans. Je me mets donc à la place des lecteurs et acheteurs, avec mes livres difficiles et plutôt chers. Je n’ai pas choisi la facilité. J’espère proposer une différence quand même.

T. B. : Est-ce que certaines victoires, des combats que tu as largement contribué à porter, ont été décisives − ou penses-tu que tout soit un éternel recommencement ?

J.-C. M. : Je me demande si je n’ai pas la nostalgie de ces quelques années où les premiers « alternatifs » abordaient seuls un espace neuf, avec peu de livres, qui se remarquaient comme les punks d’un village de campagne… Maintenant c’est la métropole où tout le monde a le même look. Les rencontres sont plus difficiles. Je ne sais pas si on peut encore repousser les limites du territoire de la bande dessinée avec de nouvelles formes, de nouvelles pistes. Je ne sais pas si quelque chose de totalement inattendu peut surgir… Pour faire place quinze ans plus tard à un troisième standard !?… Mais je l’espère, inattendu. En ce moment je ne perçois pas de nouveau mouvement d’envergure. Mais parfois, une sensibilité nouvelle. Heureusement, sinon je n’aurais plus de cœur à l’édition. Et je pense qu’il faut dépasser la notion de domaine, de secteur, pour mélanger les différentes approches du livre et de l’objet. C’est ce qui me semble être l’enjeu de l’Apocalypse.

Boivin Thomas

photographe vivant à Paris. Il dessine également et a longtemps co-dirigé les éditions la Cinquième Couche (www.5c.be).