La femme est-elle un homme économique comme les autres ?

S’il est plus moral de voir les femmes comme des êtres humains à part entière que comme des travailleurs gratuits dans le foyer qui, en plus de ne recevoir aucun salaire, doivent se taire, rien ne prouve a priori que l’égalité des sexes soit efficace ni qu’elle ait des effets indirects positifs sur le développement économique. Si le féminisme se justifie politiquement, se justifie-t-il économiquement ? De la même façon que le modèle chinois peut être utilisé pour montrer que la croissance économique ne nécessite pas nécessairement de cadre démocratique, Dubaï et, plus largement, les Emirats arabes unis semblent indiquer que le développement économique ne passe pas nécessairement par l’égalité des sexes et la liberté des femmes.

L’ONU, que l’on ne peut suspecter d’être le repaire de féministes radicales, a annoncé comme troisième Objectif du millénaire pour le développement « Promouvoir l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes ». Les femmes des pays en développement sont également au cœur des deux objectifs suivants que sont « Réduire la mortalité infantile » et « Améliorer la santé maternelle ». Le rôle des femmes dans le développement économique semble ici aller de soi et la réduction des inégalités de genre devient une priorité internationale.

Sur le plan académique, cette question a été étudiée par une large littérature et est devenue un champ en soi de l’économie du développement. Le microcrédit a été au cœur des débats : Mohammed Yunus, qui a depuis obtenu le Prix Nobel de la Paix en 2006 pour son action, a fondé au Bengladesh la première institution de microcrédit, la Grameen Bank, dont 97% des emprunteurs sont en réalité des emprunteuses, qui trouvent ainsi les moyens de financer des services de voisinage, le plus médiatisé étant le téléphone portable collectif. Il existe aussi tout un corpus engagé, notamment résumé par Benería (2003)[1], sur le rôle des femmes dans l’économie, développé par les départements de gender studies des universités nord-américaines, qui souligne la dimension morale de la lutte, défend l’autonomisation des femmes pour elle-même mais manque malheureusement souvent de rigueur scientifique. La littérature économique plus scientifique qui étudie la situation des femmes et qui prône une plus grande égalité des sexes, voit l’égalité des sexes comme un moyen parmi d’autres de promouvoir le développement économique.

Quand l’ONU met les femmes au cœur des objectifs de développement, elle incite les pays ou les organisations internationales à mettre en place des politiques pro-femmes. Cela pose plusieurs problèmes : qu’est-ce qui justifierait de mener des campagnes contre la pauvreté en direction des femmes uniquement, comme une sorte de discrimination positive dans le développement ? La mise en place de politiques pro-femmes est rarement questionnée en tant que telle, elle apparaît comme une évidence, comme une nécessité face à tant d’injustices et d’inégalités dont les femmes et les filles sont victimes, que ce soit dans les pays en développement ou ailleurs. Pourtant, il y a des questions épistémologiques sous-jacentes : les politiques de promotion de l’égalité des sexes et de développement du pouvoir des femmes peuvent se justifier avec l’idée que, du fait des inégalités existantes, les femmes sous-exploitent leurs capacités productives et que les aider conduirait à un développement de la croissance, d’une croissance de rattrapage en quelque sorte, de même que les pays les moins développés connaissent une croissance presqu’automatique lorsqu’ils accèdent au marché mondial.

Les femmes ne sont cependant pas la seule catégorie de population dans les pays en développement à souffrir de manque de pouvoir. Alors, pourquoi les femmes ? Que l’on veuille cibler spécifiquement les femmes dans les politiques économiques peut laisser penser que l’aide serait moins chère ou plus efficace quand elle s’adresse aux femmes. Ou à l’instar du féminisme les économistes ne pensent-ils pas qu’une modification de la situation sociale et conjugale des femmes accroîtrait leur efficacité économique ?

Normalement, selon la théorie économique, les rapports de force dans le foyer devraient conduire, à travers un processus de négociations coopératives entre les membres, à une situation optimale où les préférences de chacun seraient représentées le mieux possible. Udry (1996)[2] prend l’exemple de la violence domestique comme première preuve que la négociation domestique n’est pas optimale. Il concentre ensuite son étude sur les agriculteurs du Burkina Faso : en Afrique de l’Ouest, il est courant que les titres de propriété sur les terres ne soient pas mis en commun entre le mari et la femme après le mariage. Il étudie donc les différences de rendements, au sein du même foyer, entre les lopins des hommes et ceux des femmes. Il parvient à montrer qu’entre deux lopins utilisés pour la même culture, ceux des femmes ont un rendement en moyenne 30% inférieur à ceux des hommes. Il met également en évidence que les parcelles des hommes reçoivent la majeure partie du travail des enfants et quasiment tout l’engrais disponible. Cette situation est loin d’être efficace puisque si les ressources étaient plus équitablement réparties, les rendements totaux du foyer seraient plus importants. Une des explications possibles de cette inégalité de répartition se trouve dans le manque de pouvoir de la femme dans le foyer : les hommes s’approprient la majeure partie des ressources et les femmes n’ont pas un poids suffisant dans les négociations domestiques pour pouvoir faire entendre leurs préférences. Cette étude et les suivantes qui montrent dans d’autres contextes l’existence de négociations non-coopératives et, par là, sous-optimales dans la sphère domestique, conduisent à voir la sortie des femmes du foyer comme un moyen d’atteindre une situation plus efficace puisque les femmes seraient mieux à même de faire entendre leurs voix.

L’idée que le manque de pouvoir des femmes dans la société conduit à des situations sous-optimales et nécessite une intervention se retrouve aussi dans l’analyse économique de la sphère politique. En 2009, 18,5%, en moyenne, des sièges des parlements nationaux étaient occupés par des femmes[3] et les inégalités hommes-femmes en terme d’accès à la politique sont frappantes. Or Chattopadhay et Duflo (2004)[4] soulignent l’effet du genre du décideur politique sur les mesures adoptées. Elles étudient les impacts d’une politique consistant à réserver le poste de chef de l’administration locale (Pradhan) à des femmes dans certaines régions d’Inde. Elles étudient les préférences des différents groupes sociaux et essaient de voir si le fait que le Pradhan soit une femme conduit à une augmentation des investissements dans les biens les plus demandés par les femmes. Tout d’abord, elles montrent que lorsque le Pradhan est une femme, la participation des femmes aux conseils locaux augmente, ce qui signifie que la communication politique est modifiée. Les questions les plus souvent soulevées par les femmes sont l’accès à l’eau potable et la construction des routes. Lorsque le Pradhan est une femme, l’investissement dans l’accès à l’eau potable est significativement accru, la fourniture de biens publics reflétant alors davantage les préférences des femmes. Par ailleurs, les femmes sont, la plupart du temps, plus touchées par la pauvreté que les hommes et il a été prouvé qu’un des grands enjeux de la fourniture de biens publics dans une direction plus favorable au développement économique, est de trouver un moyen de s’assurer que les biens dont ont besoin les plus pauvres soient fournis en priorité.

Qui plus est, certaines études mettent en lumière l’impact positif des femmes sur la vie économique et politique elle-même : par exemple, Dollar, Fisman et Gatti (2001) ont testé l’impact de la proportion de femmes chez les parlementaires sur le taux de corruption perçu dans plus de cent pays et montrent que plus les femmes sont nombreuses moins la corruption est élevée. Dans la mesure où le développement économique passe par une bonne gouvernance et que la corruption est une perte d’argent public qui pourrait, autrement, être utilisé pour des politiques de développement, promouvoir l’accès des femmes à la décision politique semble bel et bien aller dans le sens d’une plus grande efficacité économique.

Enfin le rôle des femmes en tant que mères et éducatrices est également décisif. L’impact des femmes est multiforme : ce sont elles qui se chargent de l’éducation que les enfants reçoivent à domicile mais elles influencent également les performances scolaires des enfants : par exemple, les associations d’épargne et de crédit appelées tontines en Afrique regroupent majoritairement des femmes qui cherchent par là à mettre de côté de l’argent pour les frais scolaires ou les uniformes de leurs enfants. Ce sont également les mères qui déterminent l’alimentation des enfants, or l’alimentation est un ingrédient décisif du développement humain puisque, d’une part, elle détermine l’espérance de vie, en fonction de laquelle les individus font leurs choix d’éducation et que, d’autre part, elle influence la capacité des enfants de profiter de l’éducation qu’ils reçoivent, dans la mesure où un enfant en bonne santé sera davantage capable de se concentrer à l’école.

Les recherches menées sur la répartition des ressources au sein des foyers ont notamment montré que les femmes ont un impact beaucoup plus grand que les hommes sur la santé de la famille : l’effet du revenu de la mère sur la probabilité de survie de l’enfant est vingt fois plus important que l’effet de celui du père. Plus largement, les mères sont habituellement chargées de la santé des enfants. On sait désormais à quel point éducation et santé sont liées. Les enfants en meilleure santé sont plus susceptibles de réussir à l’école. Par conséquent, le rôle des mères est de la plus grande importance : ce sont elles qui décident d’emmener ou non leurs enfants aux campagnes de vaccination, d’investir ou non dans des moustiquaires pour se protéger et protéger leurs enfants du paludisme. Si elles n’ont pas accès facilement au marché du crédit ou qu’elles n’ont pas de pouvoir sur la répartition des dépenses du foyer, elles risquent d’être incapables de faire les choix nécessaires à l’augmentation de l’espérance de vie et à l’éducation de leurs enfants.

La situation sous-optimale actuelle des femmes du point de vue économique soulève un problème épistémologique : si les spécificités de l’activité et de la situation des femmes nécessitent l’adoption de politiques spécifiques, dans quelle mesure les inégalités hommes-femmes sont elles liées à une différence de comportement économique dont ces politiques devraient tenir compte ? Une grande partie des inégalités de genre vient de la structure même de la société patriarcale. Néanmoins, l’idée d’une différence de comportement économique entre hommes et femmes est renforcée par l’existence d’effets indirects positifs lorsque l’on investit dans l’éducation, la santé, ou l’accès au crédit des femmes.

Duflo et Udry (2004)[5] ont enquêté sur la répartition des dépenses des foyers en fonction du rendement des champs de chacun des époux : quand le rendements des champs des femmes est plus grand que celui des hommes, une part plus grande du budget domestique est consacrée à la nourriture et aux biens plus nécessaires aux femmes, alors que, dans le cas inverse, une part plus importante est consacrée au tabac, à l’alcool et aux biens considérés comme typiquement masculins. L’hypothèse sous-jacente est que, lorsque les rendements des champs appartenant aux femmes sont plus élevés, les femmes ont davantage de pouvoir de négociation au sein du foyer et, par conséquent, la répartition des dépenses révèle davantage leurs préférences. De la même manière, Hoddinott et Haddad (1995)[6] ont montré empiriquement que, au sein des foyers Africains, les hommes consacraient en moyenne une part plus importante de leur revenu que les femmes dans des biens comme l’alcool et les cigarettes, tandis que les femmes ont davantage tendance à acheter des biens pour les enfants ou pour la consommation globale du ménage.

De nombreuses expérimentations ont également été menées pour étudier plus précisément le comportement économique des femmes, à travers différents types de jeux économiques. Eckel et Grossmann (1998)[7] ont utilisé un jeu du dictateur à double anonymat : celui que l’on appelle dictateur doit déterminer la division d’une somme de dix dollars entre lui et un partenaire anonyme qu’il ne connaît pas et ne connaîtra pas. En moyenne, les femmes ont donné 1,60$ à leur partenaire anonyme alors que les hommes ont donné 0.82$, soit un peu plus de deux fois moins.

D’autres études ont montré qu’en moyenne les femmes ont une plus grande aversion au risque que les hommes, que ce soit en laboratoire ou sur le terrain : les tests menés sur les pratiques du monde de la finance montrent une différence genrée très prononcée en ce qui concerne les décisions aux enjeux élevés. Ce qui est peut-être encore plus intéressant, c’est qu’une étude sur les décisions d’investissement a montré que les femmes célibataires sont plus réticentes à la prise de risque que les hommes célibataires. En ce qui concerne les attitudes de compétition, les résultats obtenus suggèrent que les femmes ont moins tendance que les hommes à s’impliquer dans des compétitions quelles qu’elles soient et que les performances des hommes augmentent par rapport à celles des femmes dans les environnements compétitifs.

Les femmes semblent donc avoir des préférences différentes de celles des hommes ce qui justifierait que les politiques économiques les traitent comme des sujets différents. La première grande interrogation soulevée par ces différences de comportement concerne le sort à réserver au concept d’homo economicus, dont le fondement est l’idée que l’agent économique est rationnel, égoïste et prend ses décisions en fonction d’un ensemble ordonné de préférences. Du comportement économique des femmes tel qu’on vient de le décrire émerge la possibilité d’autres types de rationalité que celui fondé sur le calcul égoïste. Remettre en question la validité des traits constitutifs de l’homo economicus a de fortes implications. Si les différences de comportement établies par les jeux expérimentaux survivent dans les décisions économiques, alors les théories qui font l’hypothèse d’agents homogènes entre eux risquent l’inexactitude dans leurs prédictions.

Cela risque d’être extrêmement problématique pour la recherche en économie du développement. Depuis une quinzaine d’années s’est développée en économie du développement une méthode de recherche originale qui repose sur ce que l’on appelle l’expérimentation randomisée c’est-à-dire le fait d’allouer aléatoirement des traitements, en l’occurrence des politiques économiques, pour pouvoir estimer avec la plus grande validité possible l’impact de ces politiques. Le choix au hasard des personnes ou des groupes recevant le traitement par rapport à ceux qui feront partie du groupe de contrôle ne se fait généralement pas en fonction de leur genre, tenu pour indifférent, homo, ce qui peut rendre la généralisation des résultats non valables.

L’économie, cherchant sans cesse à se définir comme une science dure plutôt qu’humaine, a mis au premier plan l’idée d’un agent économique typique, dont les décisions seraient relativement prévisibles. Cependant, l’économie est avant tout une science d’hommes faite par des hommes qui n’ont pas envisagé la possibilité d’une différence de comportement économique entre hommes et femmes. L’évolution de la place des femmes dans l’économie et la société a conduit les institutions internationales à obtenir un relatif consensus sur la nécessité de genrer le développement pour l’engendrer[8]. Si la différence de rationalité économique entre hommes et femmes n’est pas encore fermement définie et établie, son établissement, qui semble se dessiner au fil des recherches, soulève quantité de problèmes épistémologiques dans la mesure où elle menace les hypothèses les plus basiques de la science économique.

Manon Garcia

Élève à l’Ecole normale supérieure. Titulaire d’un master d’économie de Sciences Po portant sur le rôle des femmes dans le développement économique et actuellement élève en master de philosophie à l’université Paris I.