Un monde qu’on ne veut pas voir

« Où ressens-tu le chagrin? – Dans l’âme. – Quelle conséquences tirons-nous de cette localisation? L’une consiste en ce que nous ne parlons pas d’un lieu corporel du chagrin. Mais nous n’en faisons pas moins allusion à notre corps, comme si le chagrin était en lui. Est-ce parce que nous ressentons un malaise corporel? Je n’en connais pas la cause. Mais pourquoi dois-je supposer qu’elle est un malaise corporel?»

Ludwig Wittgenstein, Fiche no497

 

Après la mort du philosophe autrichien Wittgenstein, on a trouvé dans une boîte des notes, des fragments de textes, des questions écrites par lui entre 1945 et 1948. Ces documents, classés par Peter Geach, sont devenus un livre publié par Gallimard sous le titre très minimaliste Fiches[1]… Ce livre, que n’a donc jamais véritablement écrit Ludwig Wittgenstein, m’a toujours accompagné dans mes voyages. Je reste aujourd’hui encore intrigué, fasciné par la densité des réflexions philosophiques et des jeux de langage dont ce philosophe avait le secret. Les spécialistes ayant passé des années à l’étudier concluent le plus souvent qu’il devait avoir l’intention d’incorporer certaines fiches à des textes d’ores et déjà achevés. D’où le titre de son vrai faux livre posthume, fantôme d’une vitalité inouïe, composé de plus de sept cents fragments de textes qui questionnent la philosophie et notre rapport à la vie.

L’un de mes exercices favoris consiste à prendre un fragment ou un autre, comme ça, et de tenter de l’utiliser pour comprendre le grand désordre du monde. Le chaos qui partout nous entoure. Sans cesse depuis des années, j’en reviens systématiquement à ces Fiches. J’y cherche des réponses. Cela ne veut pas dire que je comprends parfaitement toute la philosophie de Wittgenstein. J’avoue avoir eu bien du mal à trouver une logique à son ouvrage le plus fameux, Tractatus logico-philosophicus, que j’ai lu et relu. D’ailleurs, dans la première phrase de son avant-propos, écrit par le philosophe lui-même, il est écrit : « Ce livre ne sera peut-être compris que par qui aura déjà pensé lui-même les pensées qui s’y trouvent exprimées – ou du moins des pensées semblables[2]». Puis il y a les deux premières phrases :
« 1Le monde est tout ce qui a lieu. 1.1Le monde est la totalité des faits, non des choses[3] ».

Voilà, une réponse à mon mal de tête, à mon mal-être, ou pour être plus juste à mon malaise. Les faits, non les choses – même pas les concepts et les théories, juste les faits.

 

Le lendemain des attentats du 13 novembre 2015, j’ai reçu un coup de fil d’une journaliste me demandant mes impressions sur les attentats de la veille à Paris. Surpris par la demande, je lui ai proposé de me rappeler. Je n’avais pas de mots pour exprimer mon chagrin, mon malaise. J’ai pensé alors à Wittgenstein et à la question qui l’a toujours préoccupé : comment résoudre le problème qui se présente à nos esprits lorsque nous usons du langage dans l’intention de signifier quelque chose ? Que signifie au juste le verbe « signifier » ? Lévi-Strauss s’est posé la même question dans son livre La potière jalouse[4]. Et je ne suis pas certain que ni lui ni Wittgenstein aient trouvé la réponse.

Non, me suis-je dit après le coup de fil, je n’ai rien à signifier, donc rien à communiquer sur les attentats du vendredi 13 novembre au soir. Mais voilà que le téléphone sonne à nouveau et que la journaliste me redemande mon avis. Je ne réfléchis plus. Je lui parle de ce monde qu’on ne veut pas voir. Celui des faits et non des choses. Les attentats sont des faits. Ils font partie de notre monde, de notre vie, de notre mort. C’est ce monde que nous avons créé et que nous ne voulons pas voir tant il est devenu complexe, incompréhensible, illogique et barbare. Je lui dis que mon travail m’oblige à ouvrir les yeux, à voir, à montrer ce que pourtant je ne devrais plus avoir envie de voir ou de montrer. Car lorsque je crée, je ne fais plus aucune concession, ni pour voir ni pour montrer. Ma mémoire, que j’aurais aimée toute vide, se révèle toute pleine de ces faits. Elle déborde de tout, sans exception, jusqu’à saturation, jusqu’à la nausée, jusqu’à l’overdose, jusqu’à l’écœurement. Je ne fais pas semblant. C’est juste que je ne regarde pas ailleurs quand il faut voir le monde.

 

L’après-midi du 14 novembre, je rencontre mon ami le romancier Abdellah Taïa à la brasserie Weppler, Place de Clichy. Nous sommes tous deux choqués, essayant de comprendre, d’analyser, de tisser des liens. Nous parlons de liberté. De libertés simples, comme prendre un café sur une terrasse, entrer dans une salle de cinéma ou aller voir une exposition. Nous avons tellement peur de perdre ce peu qui nous reste. Je dois rentrer pour voir encore des images à la télévision, sur Internet, lire les blogs. Abdallah doit rentrer aussi, et réfléchir à un texte que le New York Times lui a commandé[5]. Pour donner ses impressions sur ce qui s’est passé. Nous nous disons au revoir. Je le prends dans mes bras. Au fond de moi, je me dis : j’aurai pu le perdre s’il avait été le soir du 13 novembre sur une terrasse à côté du Bataclan. C’est un fait et j’en suis conscient.

 

Les faits, rien que les faits. Quelques semaines avant les attentats de Paris, j’ai participé à l’exposition « Memory and Oblivion» à Beyrouth avec mon amie la photographe Leila Alaoui. Beyrouth venait juste d’être attaqué par un terrible attentat. Plusieurs blessés, plusieurs morts.

Deux semaines après le vernissage de la seule biennale de photographie du continent africain au Mali où je montrais un projet en hommage à John Howard Griffin, je découvre à la télévision un attentat avec prise d’otages dans un hôtel à Bamako. Encore des morts et des blessés. Un peu plus tard, c’est en Tunisie que les terroristes frappent ; j’y exposais à ce moment-là, une nouvelle fois avec Leila Alaoui, à la galerie Ghaya. Des morts et des blessées. Les faits, rien que les faits.

Le vendredi 15 janvier, Leila Alaoui, en mission pour Amnesty International, est attablée dans un restaurant à Ouagadougou ; elle reçoit les balles de terroristes d’Al-Qaida. Morte à 33 ans. La mort de Leila a eu lien. C’est un fait et nous sommes obligés de vivre avec. Alors que nous la pensions sauvée, et que nous attendions tous l’autorisation pour lui faire prendre l’avion pour la France, elle s’est éteinte le lundi 18 janvier 2015. Où trouver des mots pour signifier quoi que ce soit ? Je ressens le chagrin dans l’âme, je ressens ce malaise corporel dont Wittgenstein parlait dans la fiche no497. Aucun mot ne peut exprimer la douleur de cinq balles dans le corps. Je ressens un vide en moi, incapable de réfléchir, puis les larmes comme unique réponse à la barbarie humaine.

 

Le langage ne m’est d’aucune aide. Ni pour signifier ni pour comprendre. Le langage est un virus. Le langage est le premier suspect. Le langage est incapable d’exprimer les faits qui fabriquent le monde au sein duquel nous vivons.

 

J’ai eu du mal à écrire ces quelques mots pour ce numéro de Multitudes. J’ai eu du mal à choisir les images. J’ai eu du mal à réfléchir. J’ai essayé de localiser le chagrin dans mon corps pour le soigner, le combattre, l’expulser. La douleur m’empêche de voir le monde, je ne suis plus sûr de pouvoir continuer à le regarder en face.

Je pense à toutes les minutes de silences que les attentats nous obligent de garder. Ces arrêts sur le temps, qui nous forcent à réfléchir et à voir le monde comme il est. Toutes ces minutes d’impuissance de notre langage à exprimer l’horreur.

 

Dernière phrase dans le Tractatus logico-philosophicus : « 7Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence[6]. »

Je garde le silence, peut-être que le silence guérira mon chagrin.

Février 2016

 

[1]    Ludwig Wittgenstein, Fiches, NRF Gallimard (1971, 2008).

 

[2]    Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, NRF Gallimard (1922, 1993), p. 31.

 

[3]    Ludwig Wittgenstein, op. cit., p. 33.

 

[4]    Claude Lévi-Strauss, La potière jalouse, Plon (1985).

 

[5]    Cet article de l’écrivain marocain Abdellah Taïa, dont la première version en français suit le texte de mounir fatmi, a été publié par le New York Times le 18 novembre 2015, sous le titre « Is Any Place Safe?»: www.nytimes.com/2015/11/18/opinion/is-any-place-safe.html?_r=0

 

[6]    Ludwig Wittgenstein, op. cit., p. 112.

—————

fatmi mounir

Artiste d’origine marocaine, mounir fatmi construit des espaces et des jeux de langage. Son travail traite de la désacralisation de l’objet religieux, de la déconstruction, de la fin des dogmes et des idéologies. Il s’intéresse spécialement à l’idée de la mort de l’objet de consommation. Cela peut s’appliquer à des photocopieurs, des câbles d’antennes, des cassettes VHS, une langue morte ou à un mouvement politique. Ses vidéos, installations, peintures ou sculptures mettent au jour nos ambiguïtés, nos doutes, nos peurs, nos désirs. Depuis une vingtaine d’années, il a exposé dans des musées, biennales, galeries et centres d’art du monde entier. Certaines de ses œuvres à portée symbolique et politique ont été censurées, ainsi à l’Institut du Monde arabe fin 2012, puis à la Villa Tamaris à l’été 2015, avec la vidéo Sleep al naïm qui met en images le sommeil virtuel de Salman Rushdie. Il a publié en mai 2015 avec Ariel Kyrou Ceci n’est pas un blasphème, sous-titré « La trahison des images, des caricatures de Mahomet à l’hypercapitalisme » (inculte, dernière marge / Actes Sud).