Villes entre vieilles frontières et nouvelles clôtures du capital

La grande ville complexe, surtout si elle est globale, constitue une nouvelle zone frontière. Des acteurs de mondes différents s’y croisent, mais sans règles de rencontre[1]. Alors que la frontière historique striait l’étendue des empires coloniaux, la zone frontière d’aujourd’hui est au sein de nos métropoles, stratégique pour les multinationales du capital. La plupart des manoeuvres de dérégulation ou privatisation et de politique fiscale ou monétaire des gouvernements produisent pour les firmes et les grand marches l’équivalent formel des anciens « forts » militaires des vieilles frontières : des murs qui leur assurent protections et privilèges. L’ensemble des cités mondialisées assurent un espace multi-site protegé pour l’environnement nécessaire aux opérations transnationales.

Mais c’est aussi une zone frontière stratégique pour ceux qui sont sans pouvoir, désavantagés, outsiders ou minorités discriminées. Ces exclus peuvent gagner de la visibilité dans ces cités, tant vis-à-vis du pouvoir qu’entre eux. Tout ceci montre l’opportunité d’un nouveau type de politiques agit aussi par d’autres acteurs. Ce n’est pas seulement une question de pouvoir. Il s’agit de nouvelles bases hybrides à partir desquelles agir et l’une des opportunités que nous voyons dans ces villes est de construire des politiques informelles.

Toutes les deux, les actions publique et politique dans l’espace urbain deviennent problématiques à une époque de vitesses croissantes et d’ascendance dominante des procès et des flux sur la vie. Les structures massives ne sont plus à l’échelle humaine, les marques s’instaurent comme médiations entre les individus et les marchés, les discours du design valorisent la logique utilitaire des multinationales. Mais en même temps, il y a aussi une action publique qui peut rendre clarifier ces discours du pouvoir économique pour les habitants et les sans-paroles.

La thèse que j’examine ici, c’est que les politiques néolibérales ont multiplié de nouveaux espaces fermés transnationaux qui donnent de nouveaux droits aux firmes et aux marchés pour pénétrer les économies nationales alors qu’ils sont en même temps des espaces impénétrables pour ceux qui n’en font pas partie. Ce mouvement des vieilles frontières des États vers ces clôtures transversales produisent beaucoup plus de droits formalisés pour les acteurs de l’économie globale que pour les citoyens et migrants. Les agents d’avant-garde de cette mutation de la signification des frontières sont les firmes et les marchés globaux. La formalisation de leur droit à traverser les frontières des États produit eu même temps un grand nombre d’espaces hautement protégés.

C’est dans ce contexte que la ville globale constitue un assemblage extrêmement signifiant à cause de ses très grandes complexité et diversité, ainsi que ses forts conflits internes et compétitions. Dans ce type de villes, les acteurs des nouveaux espaces transversaux fermés sont aussi des hommes et des femmes, dans leurs bureaux, maisons, et espaces de consommation de luxe ; c’est-à-dire, qu’ils sortent de ces espaces fermés transversaux impénétrables. Cela fait de la ville globale un espace intensément politique, tant dans un sens structurel qu’inter-personnel, entre les nouveaux cadres des firmes et les précaires des services faiblement rémunérés. Mais pour que ces villes subsistent comme espace complexe et diversifié et ne deviennent pas seulement empilement de terrains ou jungles de ciment, il faudra trouver le moyen d’aller au-delà de cette situation de conflits résultant des racismes, guerres ou terrorisme d’État ou encore des futur conflits des crises climatiques.

Clôtures et frontières

De nos jours, les clôtures concernent de multiples systèmes, chacun avec ses contenus et localisations spécifiques. Capitaux, informations, cadres des multinationales, sans-papiers constituent chacun des flux différents exigeant des clôtures avec des localisations institutionnelles et géographique spécifiques. Les frontières géographiques actuelles concernent les flux transfrontaliers terrestres de marchandises mais pas ceux du capital, sinon en liquides ! Chaque contrôle de clôture doit être appréhendé comme un point dans une chaîne. Dans le cas des échanges de biens, cela implique contrôle et certification souvent a l’intérieur du pays d’origine. Pour les flux de capitaux, la chaîne comprend des banques, marchés boursiers et réseaux électroniques. La frontière géographique n’est qu’un des points de la chaîne, et les interventions de contrôle peuvent en former de longues, pénétrant profondément dans les pays. Quand une banque réalise le plus élémentaire transfert international d’argent, elle est l’un des sites de renforcement des clôtures. Un bien contrôlé l’est directement par un poste frontalier comme par exemple les produits agricoles. Mais cela comprend aussi les touristes dotés d’un visa et les immigrants avec leurs certificats d’embauche. Bien sûr, pour l’immigré clandestin son corps est à la fois l’objet et le sujet de l’application des règles, et c’est aussi ce corps qui subira directement la détention ou l’expulsion.

Pourtant, au-delà de cette multiplicité, nous voyons émerger une forte différenciation bipolaire. D’une part, un large groupe d’acteurs, des firmes aux experts, se déplacent au sein d’espaces protégés transnationaux impénétrables à tous ceux qui n’en font pas partie – aucun trafiquant ne peut pénétrer ici. À l’autre bout, touristes et migrants moins protégés ont besoin de prouver partout leur droit d’entrer et, pire encore, le passage de frontière des sans papiers donne lieu à une violation de leur droits fondamentaux. Le passage des firmes et des cadres de haut niveau se caractérise par des protections et facilités alors que les migrants, dotés ou non de papiers, n’en disposent d’aucune, jusqu’à pouvoir être confrontés à un espace de capture et de détention.

En Europe, il y a de multiples frontières actives. Dans leurs histoires complexes aussi riches que brutales, on peut dire qu’elles constituent un espace heuristique qui nous donnent des savoirs sur les relations inter étatiques bien au delà de l’histoire officielle. De telles frontières font du migrant un agent historique dont l’entrée signale des histoires émergentes dans les endroits d’où ils viennent. Dans la période contemporaine, les migrants des pays pauvres ne sont pas seuls maîtres de leur décision de s’expatrier : les politiques catastrophiques du FMI et de la banque mondiale y jouent aussi un rôle souvent important. Je considère certaines migrations comme des avant-gardes nous apprenant beaucoup plus que leur seule fuite de la misère vers l’espérance. Ces histoires émergentes sont aussi importantes pour voir que ce qui ressemble à de longues migrations, apparemment sans fin, sont en fait constituées de multiples histoires particulières. Au-dessus de ces apparemment longues migrations, il y a en effet des flux en train de se conclure et d’autres en train de commencer à des échelles temporelles et géographiques diverses, même lorsque les statistiques ne désignent qu’un déplacement de quelques nationalités au cours des siècles. En bref, les migrations sont beaucoup plus intégrées dans de larges conjonctures qu’il n’y paraît.

Sur ces points, on peut donc faire la synthèse suivante. Un effet direct de la globalisation, spécialement de l’économie des firmes, a été la création de divergences croissantes parmi les différents régimes des frontières. Ainsi, des points de contrôle d’une variété croissante de flux de services, capitaux et informations ont été rénovés, même si d’autres se sont maintenues ou ont aggravé leurs restrictions, notamment pour les migrations des travailleurs à bas coût. On constate aussi la construction d’espaces spécifiquement clos pour englober et gérer des flux émergents souvent stratégiques et spécialisés qui traversent les frontières classiques, comme l’OMC, le NAPHTA, le GATT pour les cadres des grandes firmes. Alors que ces professionnels ont pu être jadis partie prenante d’un régime d’immigration à long terme de leur pays, leur situation actuelle, plus globale que nationale, les en fait diverger progressivement[2].

Les multiples régimes qui constituent la frontière en tant qu’institution peuvent être regroupés, d’un côté, derrière l’appareil formalisé d’un large système interétatique, de l’autre, dans un système encore largement en constitution de nouveaux types de capacités de construire des espaces clos qui traversent les frontières interétatiques. Le premier couvre une large variété de flux internationaux de capitaux, gens, services et informations. Quelques soient leurs variétés, ils tendent vers une autorité étatique unilatérale de même qu’ils renforcent les régulations et respects des traités internationaux et bilatéraux en la matière. L’autre mode de clôture, au-delà des mailles nationales, ne concerne pas forcément les frontières, mais se fonde plutôt sur une série de nouveaux développements à l’échelle globale, tels que les nouveaux systèmes juridiques et les réseaux numériques interactifs.

Les systèmes de normes globales ne sont pas nationaux et se distinguent aussi de l’international. Le domaine de l’interactivité numérique est essentiellement informel, et donc hors du système des traités existants, souvent installé dans des lieux sub-nationaux qui font partie des réseaux transfrontaliers. La formation de ces différents systèmes de normes globales et de réseaux interactifs entraîne une multiplication d’espaces fermés, mais sans relation avec la notion nationale de frontière délimitant deux souverainetés territoriales, puisqu’ils sont opératoires à une échelle trans, sub ou super nationale. Bien que ces espaces puissent traverser des frontières nationales, ils ne sont pas nécessairement des régimes de frontières ouvertes agis par les États comme ceux, par exemple, de l’échange international ou de l’immigration légale. Ces nouvelles clôtures globales font naître une nouvelle forme de la notion de frontière.

La souveraineté étatique est généralement conçue comme le monopole de l’autorité au sein d’un territoire particulier. Aujourd’hui, il devient évident qu’elle articule ses propres frontières en même temps qu’elle s’accommode de nouvelles clôtures. La souveraineté subsiste comme système de possession, mais son insertion institutionnelle tout comme sa capacité à légitimer tous les pouvoirs sont devenues instables. Les politiques de souverainetés contemporaines sont beaucoup plus complexes que ce que peuvent assumer les notions d’exclusivités territoriales mutuelles.

La question de la limitation, c’est-à-dire de la frontière d’un territoire comme paramètre de l’autorité et des droits, pénètre aujourd’hui dans une nouvelle phase. L’autorité exclusive de l’État sur son territoire reste le mode prévalant dans la politique économique globale ; en ce sens, les régimes étatiques de frontières, qu’elles soient fermées ou ouvertes, reste l’élément principal de la géopolitique. Mais ces règles sont aujourd’hui moins formellement absolues qu’elles ne l’étaient. D’importants composants de l’autorité territoriale qui peuvent avoir encore une forme et une localisation nationale ne le sont plus dans le sens historique du terme. Dénationalisés, ils semblent nationaux mais en réalité pris dans les agendas globaux, pour le mieux ou le moins bien.

Aussi loin que l’État dispose historiquement de la capacité de doter son territoire d’instruments légaux et administratifs, il a aussi la capacité de modifier cet encadrement, par exemple en dérégulant ses frontières, ouvertes aux firmes et investissements étrangers. Ma question est de déterminer si cette capacité et son autorité définitive et exclusive peuvent être détachées du territoire géographique. Un tel détachement est probablement partiel et variable en fonction de l’objet de l’autorité. Cela amène une question sur le devenir des frontières dans la logique étatique. La « fonction frontière » est en effet progressivement encastrée dans le produit, la personne, l’instrument en tant qu’agents mobiles intégrant les caractéristiques de la frontière. En plus, il y a aussi de multiples localisations des frontières, parfois de longues chaînes qui pénètrent profondément dans les institutions et domaines territoriaux de la nation comme je l’ai déjà dit ici. Dans les flux financiers par exemple, l’actuel « moment » frontalier est souvent à l’intérieur du pays une banque certifiant en l’occurrence la légitimité d’un virement monétaire. La certification des produits agricoles ont souvent aussi leurs premier moment frontalier là même où ils sont cultivés.

Il me semble que les localisations des clôtures sont aujourd’hui instables, ce qui ouvre un important champ de recherche. Plusieurs des frontières importantes à la périphérie de l’union Européenne sont parmi les plus actives du monde et, dans se sens, peuvent éclairer la question et la signification de « clôture » bien au-delà des conventions géographiques.

Un processus clé qui rend visible quelques-uns de ces changements est la constitution d’un sujet avec des droits transfrontaliers transportables à travers les nouveaux types d’espaces frontières transversaux que j’ai déjà discuté. Ils concernent surtout le marché financier électronique global et les espaces opérationnels des multinationales où de nouveaux types de cadres transnationaux ont obtenu leurs droits portables à travers l’OMC et de multiples organisations pour le commerce régional. Cela leur permet de se déplacer à travers les frontières et au sein du réseau des 75 villes les plus mondiales aujourd’hui.

Commence ainsi à se construire un type de frontière transversale qui dépasse celles plus conventionnelles des États, et qui est, en effet, plus fermée encore que les barrières entre États comme celles des USA et du Mexique (ou celle que l’Europe veut élever avec l’Afrique). Les cadres y sont dans un espace radicalement distinct des travailleurs et des migrants pauvres. Une séparation qui ne peut être franchie, les instruments nécessaires étant inaccessibles, même pour un trafiquant. Et même aussi pour ceux qui ont le courage de traverser une rivière ou un désert, de se cacher sous un camion ou un train rapide.

Loin d’avoir favorisé un monde sans frontière, les politiques néolibérales ont ainsi multiplié de nouveaux espaces fermés transnationaux qui sont impénétrables a ceux qui n’en font pas partie. Ces espaces fermés donnent des nouveaux droits aux firmes et aux marchés pour pénétrer les espaces nationaux et protègent de toute invasion. Ces profonds changements, de la géographie des frontières aux clôtures transversales, ont produit beaucoup plus de droits formalisés pour les acteurs de l’économie globale que pour les citoyens et migrants. Les agents d’avant-garde de cette mutation de la signification des frontières sont les multinationales et les firmes globales. La formalisation de leur droit à traverser les frontières des États produit un grand nombre d’espaces hautement protégés. Les firmes disposent à présent d’une série de nouvelles protections avec leurs capacités de traverser les frontières, alors que touristes et migrants continuent d’en perdre à cette époque néolibérale.

Ceci entre en résonance avec une autre asymétrie. Le régime international des droits de l’homme est un système plus faible que celui de l’OMC protégeant la circulation transfrontalière des cadres. Il est aussi plus faible, bien que plus large, que tous les visas spéciaux des hommes d’affaire et plus commun pour les salariés hight tech. En bref, ces espaces protégés transfrontaliers procurent des protections légales de plus en plus déliées des juridictions nationales. Ils s’incorporent à une variété de régimes souvent hautement spécialisés ou partiellement globaux, transformés en droits et obligations beaucoup plus particularisés que les protections et visas délivrés par les États.

Entre frontières et clôtures,
l’impérieuse nécessité de garder les villes ouvertes

C’est dans ce contexte que la ville constitue un assemblage extrêmement signifiant, à cause de ses très grandes complexités et diversités, ainsi que de ses forts conflits et compétitions internes. Dans ce type de villes, les cadres des nouveaux espaces transversaux sont en effet des hommes, des femmes et des entreprises qui sortent de ces espaces transversaux impénétrables et partagent avec les précaires, retraités et autres sans papier le commun de la vie quotidienne. Cela fait de la ville globale un espace intensément politique, tant dans un sens structurel qu’inter-personnel. Mais si ces villes veulent pouvoir subsister comme espace complexe et diversifié, il faudra trouver le moyen d’aller au-delà des relations de haines fabriquées par les relations d’État comme le racisme, la guerre, le terrorisme ou encore par les crises climatiques.

Historiquement, les villes ont eu la capacité de transformer les conflits en les intégrant dans le domaine civique à travers le commerce et le besoin d’une coexistence pacifique au sein d’environnements urbains denses. À l’inverse, la logique des États nations est de militariser la réponse aux conflits. Cette capacité de la ville génère aussi la possibilité de construire de nouveaux sujets et identités. Par exemple, ce n’est pas tant les caractères ethniques ou religieux qui marquent souvent les ensembles urbains, mais bien l’urbanité de leur vie et de leur environnement. Et ces différences d’urbanités ne tombent pas du ciel, mais proviennent souvent du besoin de nouvelles solidarités face à des enjeux majeurs. Aujourd’hui, les enjeux majeurs auxquels se confrontent les villes prennent un caractère brutal et intense qui peut entraîner des conditions qui rendent ces enjeux encore plus grands et menaçants que les haines et conflits endogènes. Cela peut nous obliger à des réponses jointes et à mettre l’accent sur l’urbain plutôt que sur des individus ou des groupes ethniques ou religieux.

Les villes représentent un des sites-clés où les nouvelles normes et identités se construisent. Elles ont joué ce rôle en de multiples temps et lieux ainsi que dans des circonstances très variées. Un rôle qui peut devenir stratégique comme c’est le cas aujourd’hui pour l’Europe. L’immigration pourrait être une importante source pour la construction de normes. Dans ma recherche sur l’histoire des immigrations intra-européennes dans le passé, je trouve que les réclamations des immigrés, exilés, étrangers pour être inclus ont joué un rôle majeur dans l’expansion universelle des services publiques – transport, santé, éducation… –, qui ont aussi favorisés les citoyens. N’oublions jamais ça.

Ce qui doit être ici souligné est le gros travail nécessaire pour rendre ouvertes les villes afin de repositionner les immigrés et les citoyens comme des acteurs de la ville, plutôt que d’en souligner les différences comme s’y emploient les discours anti-immigrés et racistes. Je propose la perspective d’une ville capable de construire des normes et des sujets s’émancipant des contraintes des systèmes de pouvoirs dominants comme l’État-nation, la guerre antiterroriste, le poids croissant du racisme. Le cas particulier de l’intégration des migrants en Europe à travers les siècles constitue une fenêtre dans la question complexe et historiquement variable de la construction d’une Ville Européenne Ouverte.

Selon moi, constants dans le temps et l’espace, les enjeux pour incorporer « l’étranger » représentent encore l’instrument essentiel pour développer la civilité dans le meilleur sens du mot. Répondre aux plaintes des exclus a toujours eu pour conséquence d’étendre les droits des citoyens. Et très souvent, la limitation des droits des migrants s’est inversement conjuguée avec celle des citoyens. Ce fut clairement le cas de la réforme de l’immigration de l’administration Clinton aux USA, une victoire du parti démocrate aux législatives qui supprima des droits aux immigrés et aux citoyens.

Le sentiment anti-immigré en Europe :
quand le migrant est votre cousin

Même ignoré par les discours officiels, ce rejet a longtemps représenté une dynamique décisive dans l’histoire européenne. Et il risque d’acquérir aujourd’hui de nouveaux aspects et contenus.

L’attitude et les attaques anti-immigrées apparaissent à chaque phase d’ouverture des frontières dans tous les principaux pays européens. Aucun pays recevant des travailleurs n’est au clair là-dessus, pas plus la Suisse, avec sa longue tradition admirable de neutralité internationale, que la France, la plus ouverte aux immigrés, réfugiés et exilés. Des travailleurs français tuaient des collègues italiens au XIXe en les accusant d’être de mauvais catholiques. L’important est le fait qu’il y avait toujours, comme aujourd’hui, des individus, groupes, organisations et politiciens qui croient en une société plus accueillante aux migrants.

L’histoire suggère que ces combats pour l’incorporation réussissent dans le long terme, même si c’est seulement en partie. Pour se limiter à l’histoire actuelle, un quart des Français possèdent un ancêtre étranger parmi ses trois générations précédentes de même que le tiers des habitants de Vienne sont nés ailleurs ou de parents étrangers. L’action est nécessaire pour transformer la haine envers les étrangers en civilité urbaine. Disposer par exemple d’un bon système de santé ou de transport veut dire que vous ne pouvez choisir ses utilisateurs selon leur qualité, vous ne pouvez vérifiez cela si vous voulez avoir un système efficace. Une règle basique et claire doit être admise : ceux qui ont leur ticket en font partie. C’est la base de la matérialité de la civilité : tous ceux qui ont leur ticket usent du train ou bus public sans qu’il soit besoin de savoir s’ils sont citoyens ou touristes, sympathiques ou non, habitants ou visiteurs d’une autre cité.

L’Europe vient à peine de reconnaître l’histoire de plusieurs siècles de migrations endogènes du travail. Cette histoire planait dans la pénombre de l’histoire officielle, dominée par l’image d’un continent d’émigration, jamais d’immigration. Au XVIIIe encore, quand Amsterdam construit ses polders et assaini ses marais, les travailleurs viennent d’Allemagne du Nord ; quand la France développe ses vignes, elle recourt à des Espagnols ; des travailleurs des Alpes arrivent pour aider au développement de Milan et Turin ; de même que les Irlandais participent à la construction du réseau d’eau de Londres. Au XIXe, quand Haussmann reconstruit Paris, il fait venir des Belges et Allemands ; quand les Suédois décident de devenir une monarchie et ont besoin de beaux palais, ils recrutent des Italiens ; et quand l’Allemagne construit son réseau de chemin de fer, ils embauchent Italiens et Polonais.

À chaque moment donné, existe une multitude de flux signifiants de migrants à l’intérieur de l’Europe. Et tous ces travailleurs sont vus comme des étrangers indésirables menaçant la communauté et ne devant jamais s’y intégrer. Ces immigrants appartenaient pourtant pour l’essentiel au même large groupe culturel et religieux et ethnique. Mais vus néanmoins comme impossible à assimiler. Les Français haïssaient les travailleurs immigrés Belges, accusés d’être de mauvais catholiques tandis que les Hollandais dénonçaient les travailleurs immigrés Allemands comme de médiocres protestants. Ce sont des faits avérés. Cela signifie qu’il est faux de dire, comme cela se fait souvent, que l’intégration est aujourd’hui rendue plus difficile par ses dimensions religieuses, culturelles ou biologiques. Quand celles-ci ne jouaient pas, le rejet des immigrés était aussi fort qu’aujourd’hui et conduisait également à des violences physiques.

Toujours, de nombreux immigrés se sont intégrés à la communauté, quand bien même cela prendrait deux ou trois générations. Ils maintiennent souvent leur spécificité bien que membres de la communauté – partie de l’ordre social complexe et grandement hétérogène de toute ville développée. Traités d’étrangers au moment de leur première arrivée, exclus pour leurs aspects, odeurs ou accoutrement différents, bien qu’ils soient physiquement, culturellement et religieusement identiques, tous européens bien que les différences soient vécues et soulignées comme insurmontables. J’ai recueilli partout ces actes de violence et de haines que nous éprouvions contre ceux que nous vivons aujourd’hui comme nôtres[3].

De nos jours, les arguments contre l’immigration sont centrés autour de la race, la religion ou la culture qui semblent justifier une difficulté à l’incorporation nationale. Mais en cherchant dans l’histoire des lieux communs, nous ne trouvons que de nouveaux formes pour la même vieille passion de l’exclusion de l’étranger comme autre. Aujourd’hui, l’autre est stéréotypés par ses différences raciales, religieuses et culturelles. Des arguments équivalents à ceux du passé lorsque l’immigré était racialement, culturellement et religieusement proche. La migration articule le passage entre deux mondes quand bien même ils appartiennent à la même région ou pays : les Allemands de l’Est ont été souvent perçus ethniquement et physiquement différents par ceux de l’Ouest après 1989.

Quel est aujourd’hui l’enjeu en la matière, celui qui peut nous obliger à dépasser nos différences pour construire ce qui correspond à notre plus vieille tradition de civilité européenne ?

Un enjeu plus grand que nos différences

Le paysage urbain global qui émerge est profondément différent de la tradition civile de la vieille Europe. Cette différence subsiste, même à travers les projets mondiaux de l’Europe qui mélangent les traditions européennes avec des cultures urbaines d’autres histoires et géographies.

Ce que ce paysage urbain émergeant partage avec de plus vieilles traditions est le fait que quelques enjeux sont plus grands que nos différences. Là réside une opportunité pour réinventer une capacité de la ville à transformer le conflit (au moins en partie) en une ouverture croissante, plutôt qu’en guerre à la manière des gouvernements nationaux. Mais cela sera différent de la tradition de la ville ouverte et de la civilité que nous connaissons, notamment en Europe.

Je perçois plutôt que les enjeux essentiels auxquels sont confrontées les cités (et la société en général) entretiennent de toujours plus fortes interactions dynamiques qui contribuent à une désagrégation de ce vieil ordre civil urbain. La dite « guerre au terrorisme » est peut-être l’une des versions les plus pointues de cette dynamique par laquelle le combat contre les terroristes diminue fortement le vieil ordre civil urbain. Le changement climatique et ses impacts sur les villes pourraient aussi devenir la source de conflits et divisions urbaines. Mais je fais valoir que ces enjeux contiennent leurs propres potentialités spécifiques pour innover de nouvelles sortes de larges plateformes communes nécessaires à l’action urbaine, en adjoignant des forces qui peuvent être vues jusqu’ici comme trop différentes des nôtres. Combattre le changement climatique peut amener citoyens et migrants de religion, culture ou ethnie différentes à se battre ensemble. Combattre les abus du pouvoir d’État commis au nom de la lutte contre le terrorisme peut également amener des coalitions de résidents qui pouvaient pensé ne jamais pouvoir collaborer. Maintenant qu’une plus grande menace contre les droits civils affecte les citoyens, et pas seulement les immigrés, de nouvelles solidarités émergent. L’accroissement du nombre de guerres asymétriques et du changement climatique affectera les riches comme les pauvres dont la mobilisation exigera la collaboration de tous. De surcroît, si les fortes inégalités économiques, les racismes ou les intolérances religieuses existent depuis toujours, ils se transforment maintenant en arguments politiques de mobilisation dans un contexte où il n’y a désormais plus de centre, qu’il s’agisse d’un empire, d’un État où d’une ville monde.

À l’encontre de cet environnement de dégradation des empires et des États nations, émerge la ville comme site stratégique pour innover, peut-être même un nouvel ordre partiel. Alors que dans le passé c’était la loi nationale qui dominait, aujourd’hui la subsidiarité mais aussi le nouveau rôle de la ville nous permet d’imaginer un retour à la loi de la cité. Aux USA par exemple, un nombre croissant de cités ont promu de nouvelles règles (ordonnances) qui protègent en leur sein les sans papiers, d’autres ont aussi émis des règles environnementales spécifiques. Nous assistons à une résurgence de la législation par les villes, que je détaille ailleurs[4]. L’émergence que j’y décris vise une multitude de maillages spatio-temporels et de diverses micro organisations, au-delà de la précédente logique des grandes unités spatiales, temporelles et normatives.

Plus largement, je conçois une vaste prolifération de tels assemblages partiels qui reconstruisent beaucoup de territoires, souverainetés et droits structurés dans l’institution nationale. En Europe, cela comprend la formation de l’union européenne mais aussi la multitude de coopérations de villes désirant protéger l’environnement, combattre le racisme et bien d’autres causes démocratiques. Ces assemblages résultent de troubles internes aux nations et du désir de construire de nouvelles gouvernances à l’échelle des quartiers et de la ville. Un dernier point pour théoriser l’importance stratégique de la ville nécessaire à élaborer de nouveaux équilibres est qu’elle peut faire confluer de multiples et très divers conflits qui pourraient pousser sinon vers un nouveau pouvoir normatif.

Ces développements impliquent l’émergence de nouveaux types de régulateurs sociopolitiques qui peuvent coexister avec les anciens pouvoirs tels l’État-nation, le fédéralisme ainsi que l’ancienne cité au sein d’une hiérarchie toujours dominée par la souveraineté étatique. Les grandes métropoles qui ont déjà supplanté en partie cette hiérarchie nationale et étatique sont parmi ces nouveaux types de régulateurs comme membres de réseaux régionaux et globaux à échelles multiples. Les deux dernières décennies ont ainsi vu une articulation urbaine croissante des logiques et conflits globaux ainsi qu’un usage grandissant de l’espace urbain pour les revendications non seulement des citoyens nationaux de la cité mais aussi des étrangers.

Traduit de l’Américain par Thierry Baudouin

Sassen Saskia

Professeur de sociologie à l'Université de Chicagoà longtemps enseigné aux Pays-bas et à New-York. Elle a publié notamment ; { the movements of capital and labour } (Cambridge Univesity Press. 1998) .{The global city} (traduction française Escartes et Cie . 1996). Sa thése sur l'immigration internationale ( 1974) réfutait l'application à l'immigration internationale de la thèse de l'armée industrielle de réserve.