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Il n’y a pas de monde commun : il faut le composer

Dans cet extrait de son Manifeste compositionniste, Bruno Latour nous invite à penser qu’il n’y a jamais eu de monde commun donné, mais qu’il importe de le composer, et de s’inspirer des pratiques artistiques pour expérimenter ce travail de composition.

There is no such thing as a common world: it needs to be composed

In this excerpt from his Compositionist Manifesto, Bruno Latour invites us to realize that there never was such thing as a common world, given to mankind and waiting to be restored: what is required is a compositional work, which should draw its inspiration from artistic practices.

L avenir de la Terre impose un changement radical des mentalités »

Pour la première fois, en avril, le Conseil de sécurité a consacré une séance à la menace due au réchauffement global. Il ne s’agissait plus de la guerre froide, mais d’une nouvelle « guerre chaude ».

Pour la première fois, en avril, le Conseil de sécurité a consacré une séance à la menace due au réchauffement global. Il ne s’agissait plus de la guerre froide, mais d’une nouvelle « guerre chaude ».

La Terre est entrée enfin littéralement dans la géopolitique. Or, c’est le moment où le parti des Verts sort atomisé de l’élection.

On pourrait se réjouir de voir l’écologie politique réduite aux scores folkloriques des autres « nains de jardin ». Il me semble que ce serait une grave erreur, car ce qui est maintenant en jeu c’est une bataille autrement urgente pour la définition du courage en politique.

Depuis des lustres, tous les historiens l’ont montré, la gauche française reste paralysée par l’accusation de ne pas être assez radicale. On répartit donc toujours les passions politiques le long d’un gradient qui irait du courage le plus extrême (et d’autant plus extrême qu’il n’a jamais couru le risque d’être testé !) jusqu’au réformisme mou des « sociaux-traîtres » qui accepteraient, comme on dit étrangement, « le monde tel qu’il est ».

La menace écologique, cette guerre chaude que nous menons, selon l’expression de James Lovelock, contre Gaïa, cette guerre que nous ne pouvons pas gagner sans entraîner notre propre perte, modifie totalement l’ancienne répartition des formes de courage.

Jusqu’ici, la radicalité en politique voulait dire qu’on allait « révolutionner », « renverser » le système économique. Or la crise écologique nous oblige à une transformation si profonde qu’elle fait pâlir par comparaison tous les rêves de « changer de société ». La prise du pouvoir est une fioriture à côté de la modification radicale de notre « train de vie ».

Que peut vouloir dire aujourd’hui « l’appropriation collective des moyens de production » quand il s’agit de modifier tous les moyens de production de tous les ingrédients de notre existence terrestre ? D’autant qu’il ne s’agit pas de les changer « en gros », « d’un coup », « totalement », mais justement en détail par une transformation minutieuse de chaque mode de vie, chaque culture, chaque plante, chaque animal, chaque rivière, chaque maison, chaque moyen de transport, chaque produit, chaque entreprise, chaque marché, chaque geste.

Devant l’ampleur de cette transformation (d’autant plus radicale qu’elle doit se faire sur la totalité des conditions d’existence terrestre mais en détail et avec précaution), il est grand temps de réhabiliter le courage de ceux qui veulent prendre en compte « le monde tel qu’il est ». Tel qu’il est ? Oui, fragile, menacé, et surtout menaçant.

Par rapport à ce nouveau front de guerre chaude, les « néolibéraux » semblent encore plus archaïques que les révolutionnaires. Ceux que j’appelle les marxistes de droite – les ayatollahs du Wall Street Journal – sont aussi démunis que les marxistes de gauche devant l’ampleur des transformations qu’il va falloir faire subir à la totalité des commensaux de la planète. Le choix n’est donc plus celui d’autrefois entre le refus (plus ou moins révolutionnaire) ou l’acceptation (plus ou moins réformiste) des « forces du marché ». Le refus aussi bien que la complaisance sont déjà condamnés.

Chose amusante, c’est justement le moment que choisissent les jeunes retraités de Mai 68 pour se plaindre qu’il n’y ait plus de « pensée radicale » et plus de « maîtres penseurs ». J’ai l’impression, au contraire, que l’époque demande des modifications de l’intellect qui dépassent de très loin les pâles utopies de nos éminents prédécesseurs. D’autant qu’il ne s’agit pas seulement des « gens de plume », mais aussi de modifier la production même de toute pensée en la mêlant beaucoup plus étroitement aux sciences exactes et sociales – ou plutôt à ces nouvelles sciences hybrides qu’il faudra bien se décider à nommer terrestres ou terriennes.

Mais il y a plus étonnant encore : c’est précisément au moment où la question de la Terre devient la question-clé de la bien-nommée géopolitique que se présentent aux élections trois ou quatre défenseurs de la « ruralité ».
Tout se passe comme si la Terre était à la fois derrière nous sous la forme d’un rural archaïque, et devant nous sous la forme de cette Gaïa dont nous ne savons plus si elle est mère ou marâtre, proche ou lointaine, pacifique ou guerrière, amie ou ennemie.

De ce point de vue, José Bové peut servir de transition puisqu’il défend à la fois l’ancien terroir et la nouvelle Terre. Il n’a pas recueilli beaucoup de voix, mais le court-circuit qu’il pratique entre les deux formes de ruralité indique sans aucun doute une voie d’avenir.

L’entre-deux tours ne serait-il pas le moment idéal pour redéfinir enfin le courage en politique ? Les petits partis extrêmes, qui ont tant fasciné les socialistes, ne pèsent pas lourd bien sûr, mais il faut garder d’eux l’essentiel : le goût de la radicalité. Car c’est justement ce dont on a le plus besoin pour mener cette lutte nouvelle qui porte sur la métamorphose de toutes les conditions d’existence et pour laquelle nous semblons si peu préparés. Comme le dit le philosophe Peter Sloterdijk, il ne s’agit pas de révolutionner d’un coup en modifiant seulement le nom et le titre de ceux qui sont aux commandes, mais d’expliciter l’une après l’autre les conditions qui forment la délicate enveloppe de nos « sphères de survie ».

« Changer la vie », tel était le slogan des socialistes. On l’a trouvé ensuite d’une ridicule naïveté. Or il a maintenant repris toute sa généreuse et écologique exactitude : les 30 % à 40 % d’espèces menacées de disparition embrasseraient volontiers ce fier slogan… Les petits partis n’ont pas à se « rallier » au socialisme faute de mieux. C’est lui, au contraire, qui doit cesser de regarder vers le passé révolutionnaire et se tourner enfin vers la « guerre chaude », qui exige, elle aussi, mais à une échelle démultipliée, le courage et la radicalité.

Politique ou révolution, il faut choisir 

L’Humanité 4 Mai 2006L’argument est très simple et il n’est pas sans importance pour ceux qui veulent passer du communisme à la composition du monde commun. La notion de révolution vient de l’astronomie, passe en histoire des sciences pour décrire la grande coupure entre, par exemple, alchimie et chimie, et se retrouve enfin en politique[1 . On l’utilise alors pour décrire les bouleversements du corps politique depuis la révolution anglaise, américaine et, en partie française. C’est donc un terme du 18° siècle, pour désigner l’invention douloureuse du gouvernement représentatif ; c’est ainsi qu’on l’utilise encore pour parler de révolution à Kiev ou à Minsk.

Le problème c’est qu’au 19° siècle, s’invente une autre notion que celle de corps politique : la grande idée d’une société, d’un système social, fusionnée d’ailleurs en France avec l’idée de l’Etat, lui-même héritier du roi, et, plus loin encore de l’Eglise. Or, cette société a ceci de particulier qu’elle est inventée précisément pour court-circuiter l’idée de composition politique : la société est toujours déjà là ; elle nous déborde de toutes part ; elle est d’un bloc ; elle détermine nos actions. L’immense avantage de la notion de société, par exemple chez Comte, chez Durkheim, c’est qu’elle est déjà composée et qu’elle explique les comportements de tous ses membres. Elle permet donc de faire l’économie de toute révolution.
Et c’est là où les choses se compliquent pour finir tragiquement : les progressistes du 19° vont reprendre la notion de révolution, qu’on appliquait jusqu’ici avec un certain succès à la subversion du corps politique, pour essayer de « renverser la société » -société conçue tout exprès pour éviter de payer le prix politique de sa composition ! L’échec était inévitable : au contraire, la résistance même du système social à tout bouleversement semblait militer pour qu’on le renverse encore plus fortement. Ce fut alors qu’on inventa ce que Bernard Yack appelle la révolution totale [2. On ne peut rien changer sans tout changer. Conséquence inattendue : donc on ne peut rien changer… Ceux qui ont essayé malgré tout, ont payé en déception le prix amer que connaissent bien les lecteurs de ce journal.
Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’un concept fait pour éviter la politique empêche la reprise de la politique. C’est le contraire qui serait surprenant. La situation est d’ailleurs la même avec les écologistes qui ont essayé de reprendre la notion de nature, faite, elle aussi, pour court-circuiter la composition politique, et qui, pour les mêmes raisons ont échoué [3.
Inutile de remâcher le passé : laissons le terme de révolution à son siècle -le 18°-, la notion de société à son siècle -le 19°- la notion de nature à son siècle -le 20°-, pour nous intéresser à cette troisième forme d’existence commune, que j’appelle le collectif (je simplifie cela va de soi). Or l’immense différence entre la notion de collectif et celle de société c’est qu’il n’est pas déjà là, il ne forme pas système, il n’explique pas nos comportements, il ne définit pas d’avance nos attitudes et nos alliances. Le collectif oblige à prendre en compte les incertitudes, les combinaisons nouvelles -en particulier les associations si surprenantes entre ce que j’appelle les humains et les non-humains. Mais surtout, comme le collectif n’est pas l’Etat -et pas le marché-, comme il n’est pas déjà là, il faut le faire exister, il faut donc le composer.
On pouvait révolutionner le corps politique -pour inventer des formes plus ou moins bricolées de gouvernement représentatif- ; on ne peut pas révolutionner la société -elle était faite pour immuniser contre toute révolution totale ; mais on doit toujours recomposer le collectif et cela radicalement. A une petite condition toutefois : qu’on refasse de la politique ! Mais c’était déjà le cas, dira-t-on ? Non, puisque le monde commun était déjà constitué et qu’on savait plus ou moins de quoi il était composé et où il allait. On pouvait prendre des positions qui avaient l’apparence de la politique, et même de la politique radicale, mais qui, comme le Canada Dry, était au fond sans alcool. C’est ce que montre bien John Dewey [4: faire de la politique est infiniment plus exigeant et plus radical que « faire la révolution », car il va falloir constituer un Public, une chose publique qui n’existe pas encore. Communistes, c’est le monde commun qu’il vous faut apprendre à composer !
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[1 Rey, A. (1989). « Révolution » histoire d’un mot. Paris: Gallimard.

[2 Yack, B. (1992). The Longing for Total Revolution: Philosophic Sources of Social Discontent from Rousseau to Marx and Nietzsche. Berkeley: University of California Press.

[3 Latour, B. (1999). Politiques de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocratie. Paris: La Découverte.

[4 Dewey, J. (2003). Le public et ses problèmes Traduit de l’anglais et préfacé par Joelle Zask. Pau: Publications de l’Université de Pau/Léo Scheer.

Un autre préambule pour le traité constitutionnel européen,

LE MONDE | 21.10.05Surpris du résultat du référendum sur le traité constitutionnel européen, je me suis demandé si un préambule différent n’aurait pas modifié le vote de mes concitoyens. J’en propose la version suivante.Situation historique de l’Europe

Nous, vieilles nations européennes, fières d’un immense héritage qui comprend la pensée grecque autant que le droit romain et les religions du Livre, nous avons mesuré la planète, conquis pour un temps des empires, inventé le globe, défini pour le reste du monde l’universel, mais nous avons également déclenché les plus effroyables guerres territoriales, coloniales et mondiales. Parce que nous sommes persuadées à la fois de la grandeur de notre tradition, des crimes commis en son nom et de notre affaiblissement relatif, nous avons juré solennellement d’unir nos destins, à la fois si divers et si communs, dans une aventure politique sans équivalent dans l’histoire pour redécouvrir ensemble quelle sera dorénavant notre part dans cette mondialisation que nous appelons de nos voeux.

Formation d’un peuple européen encore à venir

Nous, vieilles nations européennes, toujours divisées par les intérêts, les religions, les cultures et les langues, jurons, malgré ces divisions et à cause de ces divisions, de contribuer de toutes les manières possibles à la création d’un peuple européen, lequel sera seul habilité, dans un avenir que nous espérons proche, à voter une Constitution véritable rédigée par une Convention européenne enfin légitime.

C’est dans l’attente de cette Constitution et pour faire émerger un tel peuple que nous avons décidé de signer ce traité solennel.

Redistribution des attributs de la souveraineté

Nous, vieilles nations européennes, ayant tiré tous les avantages de l’Etat national, mais ayant payé par des siècles de guerres tout le prix de ces avantages, conscientes de l’attachement que les peuples accordent à bon droit à la lente formation de leur souveraineté, mais plus certaines encore de la plasticité de ces formes de vie commune, c’est avec la conviction d’être fidèles à nos histoires particulières que nous nous sommes engagées dans la tâche ardue de remettre en question et de redistribuer un à un tous les symboles et tous les attributs, y compris militaires, de la souveraineté. Nous croyons fermement qu’il est possible, malgré le changement d’échelle, de retrouver le sentiment de sécurité et d’appartenance indispensable à la vie civique.

Place des religions

Nous, vieilles nations européennes, ayant tiré de la religion chrétienne d’immenses bienfaits spirituels et culturels, mais ayant appris, par des siècles de guerres de religion et de massacres inexpiables, tout le prix de la tolérance et de la sécularisation, jurons d’inventer et de protéger les institutions qui, tout en reconnaissant l’importance des religions déjà établies, les tiennent à distance de l’action publique et permettent aux étrangers que nous souhaitons accueillir sur notre sol de repenser la nature des attaches qu’ils ont avec leurs propres croyances. Les religions ne sont ni le passé ni l’avenir de l’Europe, mais ce qui peut l’accompagner dans son exploration séculaire de l’espace public.

Rôle de l’économie politique

Nous, vieilles nations européennes, parce que nous avons inventé l’économie politique ; parce que nous avons révélé grâce à elle la source d’une prospérité inconnue jusque-là ; parce que nous avons, sous le nom de capitalisme, libéré des passions qui ont ravagé la planète ; parce que nous avons commis, afin de mettre fin à ces ravages, des crimes plus effroyables encore par les divers totalitarismes qui sont sortis de notre sein ; jurons solennellement de construire les institutions qui restituent à l’économie comme à la politique ce sens de la mesure des valeurs et des buts qu’elle n’aurait jamais dû délaisser. L’Europe sera libérale parce qu’elle aura recouvré la liberté d’explorer le bien public contre les prétentions conjointes de la main invisible des marchés comme de la main visible des Etats à définir le bien commun sans épreuve et sans discussion.

Nature de l’écologie

Nous, vieilles nations européennes, ayant inventé, par le développement foudroyant des sciences et des techniques, les plus féconds bouleversements dans les conceptions du monde ; conscientes de l’héritage prodigieux que nous ont légué de longues lignées de savants et d’ingénieurs européens ; mais conscientes également des destructions qu’a pu causer l’idée d’une nature extérieure à posséder et à maîtriser, jurons solennellement de situer à nouveau les sciences et les techniques au centre de notre existence afin d’apprendre à cohabiter durablement avec des formes de vie dorénavant intérieures à notre espace politique et culturel. Ayant trop longtemps prétendu moderniser la planète par les seules promesses de l’émancipation, nous nous engageons dorénavant à l’écologiser en lui ajoutant les exigences de l’attachement et de la précaution.

Limites de l’Europe

Nous, vieilles nations européennes, conscientes qu’aucune limite géographique, ethnique, culturelle, religieuse, ne suffit à définir le futur peuple européen, mais conscientes également que seul le sentiment d’un passé commun peut nous permettre de réussir notre union, décidons de limiter volontairement les frontières de l’Europe aux nations proches qui ont contribué directement à l’histoire de la modernisation, qui ont renoncé aux tentations de l’empire, et qui acceptent pour ces raisons de s’engager avec nous dans l’invention d’une seconde modernité. Ce n’est qu’une fois ses frontières définies et définitives que l’Europe pourra reprendre avec les autres entités politiques en formation l’invention du global et du mondial dont elle avait cru trop vite délimiter la forme.

L’Europe et les Lumières

Nous, vieilles nations européennes, persuadées qu’aucune autre partie du monde n’accumule sur une aussi petite surface autant de diversités géographiques et culturelles, autant de miraculeuses splendeurs ; convaincues que, sans cette redistribution des attributs de la souveraineté, nous sommes condamnées à périr ou à nous soumettre aux empires présents et à venir, nous croyons fermement que l’Europe y trouvera le rayonnement qu’elle a vainement cherché, au cours des siècles passés, dans la conquête et dans l’hégémonie. Ayant bouleversé le monde par les premières Lumières que son histoire a profondément obscurcies, ce n’est qu’assurée d’elle-même qu’elle pourra reprendre sa tâche historique d’éclairer les autres peuples en s’éclairant d’abord elle-même et de leur donner encore, mais cette fois avec plus de raison, l’Europe en exemple de ce que peut l’humanité sur cette planète.

Gabriel Tarde and the End of the Social

paper prepared for The Social and its Problems, edited by Patrick Joyce, Routledge, London a) « Le caractère bizarre et grimaçant de la réalité, visiblement déchirée de guerres intestines suivies de boiteuses transactions, suppose la multiplicité des agents du monde. » Gabriel Tarde, Monadologie et sociologie, p. 93
c)« Au fond de on , en cherchant bien nous ne trouverons jamais qu’un certain nombre de ils et de elles qui se sont brouillés et confondus en se multipliant. » Gabriel Tarde, Les lois sociales, p.61

In order to contribute to this volume on the « social and its problems”, I could have talked about what is known as « actor network theory”, or ANT, a deliberate attempt at terminating the use of the word « social” in social theory to replace it with the word « association”. But I have decided to share with the readers the good news that ANT actually has a forefather, namely Gabriel Tarde, and that, far from being marginalised orphans in social theory, our pet theory benefits from a respectable pedigree.
As is written in the official history of the discipline, Tarde, at the turn of the former century, was the major figure of sociology in France, professor at the Collège de France, the author of innumerable books, whereas Durkheim was, at the time, a younger, less successful upstart teaching in the province. But a few years later, the situation had been completely reversed and Durkheim became the main representant of a scientific discipline of sociology while Tarde had been evacuated in the prestigious but irrelevant position of mere « precursor” -and not a very good one at that, since he had been for ever branded with the sin of ‘psychologism’ and ‘spiritualism’. Since then, main stream social theory has never tired of ridiculing Tarde’s achievement and I must confess that I myself never enquired further than the dismissive footnotes of the Durkheimians to check what their rejected ‘precursor’ had really written.
And yet, I want to argue in this chapter, through a close reading of his recently republished most daring book, Monadologie et sociologie (M&S), that Tarde introduced into social theory the two main arguments which ANT has tried, somewhat vainly, to champion:
a) the nature and society divide is irrelevant for understanding the world of human interactions ;
b) the micro/macro distinction stifle any attempt at understanding how society is being generated.
In other words, I want to make a little thought experiment and imagine what the field of social sciences would have become in the last century, had Tarde’s insights been turned into a science instead of Durkheim’s. Or may be it is that Tarde, a truly daring but also, I have to admit, totally undisciplined mind, needed a rather different century so as to be finally understood. It could be argued that a thinker of networks before their time could not transform his intuitions into data, because the material world he was interested in was not there yet to provide him with any empirical grasp. Things are different now that the technological networks are in place and that many of the argument of Tarde can be turn into sound empirical use. Whatever is the case, what I really want to do is to present to social theorists my not totally respectable grandfather… not for the sake of genealogy building, but because, on a few technical points of horrendous difficulty, Tarde possessed the solution we have been looking in vain for so long. It is thus to a portrait of actor-network as a precursor of Tarde that I want to devote this paper.
Just to get a flavour of the character and understand why he appealed so much to Gille Deleuze, here is how Tarde presented his daring research program in M&S :

‘’I would naively say : Hypotheses fingo. What is dangerous in the sciences, are not close-knit conjectures which are logically followed to their ultimate depths and their ultimate risks ; it is those ghosts of ideas floating in the mind. The point of view of universal sociology is one of those ghosts that is haunting the mind of present day thinkers. Let’s see first where it can lead us. Let’s us be outrageous even to the risk of passing for raving mad. In those matters, the fear of ridicule would be the most antiphilosophical sentiment. » p.65

Is this not a good grandfather the one who encourages you to think through as daringly as possible because there is nothing worse than half-baked ‘ghost of ideas’ ? Is it not the case that most of the social sciences is made out of those fleeting ghosts, neither theoretical nor concrete, but merely general and abstract ? Instead of establishing sociology on a complete rupture with philosophy, ontology and metaphysics, as Durkheim will be so proud of doing, Tarde goes straight at them and reclaims as his duty to connect social theory with bold assumptions about the furniture of the world itself. The reader begins to understand, I hope, why Tarde had not a chance in 1900 and why I am so thrilled to feel his genes acting in me, since I have never been able to decide whether I was a metaphysician or a sociologist. If I use extended quotes for this chapter, it is so as to provide his ideas with another chance to spread…
The strange specificity of human assemblages
The shock of reading S&M begins with the very first pages since instead of talking about « the social » as a specific domain of human symbolic order, Tarde begins with a research agenda, everywhere on the rise in the sciences, according to him, and that he calls monadology : « The monads, Leibniz’ daughters, have come a long way since their father » p.32, he states in the first sentence of the book, just after having repeated in the exergue Hypotheses fingo. We are indeed very far from Durkheim. What is a monad ? It is the stuff out of which the universe is built. But it is a strange stuff, since monads are not material entity only since they are possessed by faith and desire -the verb ‘possess’, as we shall see at the end, takes a great importance in Tarde.
No spiritualism nor idealism to expect from this affirmation though, since monads are also completely materialist : they are guided by no superior goal, no grand design, no telos. Each of them, much like Richard Dawkins’s genes or Susan Blackmore memes, fights for its own privately envisioned goal. Finally, monads lead to a thoroughly reductionist version of metaphysics since the small always holds the key to the understanding of the big. « The main objection against the theory of monads, is that (…) it puts, or seems to put, as much or even more, complexity at the basis of phenomena that at their summit » p.69.
But, here again, Tarde offers a very odd type of reductionism since the smallest entities are always richer in difference and complexity than their aggregates or that the superficial appearances that we observe from far away. For a reason we will understand later, the small is always also the most complex : ‘’[the atom is a milieu that is universal or that aspires to becomes such, a universe in itself, not only a microcosmos, as Leibniz intended, but the cosmos conquered in its entirety and absorbed by a single being » p.57 (his underline). Or even more tellingly : ‘’In the bosom of each thing, there reside every other thing real and possible » p.58.
It is with this bizarre arrangement of apparently contradictory metaphysics that we have to familiarise ourselves if we want to understand why Tarde had so completely ended the social -or refused to begin with it.
In the same way as Tarde refuses to take society as a higher, more complex, order than the individual monad, he refuses to take the individual human agent as the real stuff out of which society is made : a brain, a mind, a soul, a body is itself composed of myriad’s of ‘little persons’, or agencies, each of them endowed with faith and desire, and actively promoting one’s total version of the world. Agency plus influence and imitation, is exactly what has been called, albeit with different words, an actor-network. The link of the two ideas is essential to understand his theory : it is because he is a reductionist -even of a strange sort- that he does not respect any border between nature and society, and because he does not stop at the border between physics, biology and sociology that he does not believe in explaining the lower levels by the higher levels. Such is the key difficulty : human societies are not specific in the sense that they would be symbolic, or made of individual, or due to the existence of a macro organisations. They seem specific to us for no other reasons that, first, we see them from the inside and, second, that they are composed of few elements compared to any of the other societies we grasp only from the outside.
Let’s get slowly here : to begin with, we have to understand that ‘society’ is a word that can be attributed to any association :

 » But this means that every thing is a society and that all things are societies. And it is quite remarkable that science, by a logical sequence of its earlier movements, tend to strangely generalise the notion of society. It speaks of cellular societies, why not of atomic societies ? not to mention societies of stars, solar systems. All of the sciences seem fated to become branches of sociology. »p.58.

Instead of saying, like Durkheim, that we ‘’should treat social facts as a thing », Tarde says that ‘’all things are society », and any phenomenon is a social fact. Nothing extraordinary nor imperialistic here : this does not mean, as with Auguste Comte, that sociology has to occupy the throne to rule over the sciences, but simply that every science has to deal with assemblages of many interlocking monads. The expression ‘plant sociology’ has existed long before human sociology ; ‘société stellaire’ or ‘atomique’ is an expression one will find often in Whitehead ; Bergson, the successor of Tarde at the Collège de France, would feel perfectly at ease with this sentence, and so would contemporary specialists in ‘mimetics’ although in a completely different context. Tarde’s idea is simply that if there is something special in human society it is not be determined by any strong opposition with all the other types of aggregates and certainly not by some special sort of arbitrarily imposed symbolic order which will put it apart from « mere matter ». To be a society of monads is a totally general phenomenon, it is the stuff out of which the world is made. There is nothing especially new in the human realm.
So where does the specificity of human societies come from ? From two very odd features : if there is one privilege we have when talking about human societies is that we see them from the inside out so to speak. ‘’When one reaches human societies (…) we feel at home, we are the true components of those coherent systems of persons called cities or states, regiments or congregations. We know everything that happens inside »p.68. Thus we can easily check that for the only aggregate we know well, no emergent superorganism takes over from the mesh of competing monads. This is the most clearly anti-spencerian as well as anti-durkheimian argument and we have to quote it at length to get the point right :

« But, no matter how intimate, how harmonious a social group is, never do we see emerging ex abrupto, in the midst of its astonished associates, a collective self, which would be real and not only metaphoric, a sort of marvellous result, of which the associates would be the mere conditions. To be sure, there is always an associate that represents and personifies the group in its entirety, or else a small number of associates (the ministers in a State) who, each under a particular aspect, individualise in themselves the group in its entirety. But this leader, or those leaders, are always also members of that group, born from their own fathers and mothers and not born collectively from their subjects or their constituency. Why would it be the case that the agreement of unconscious nervous cells would be able to evoke out of nothing the brain of an embryo, while the agreement of conscious human beings never would have had this capacity in any social group ? » p. 68

The argument is so radical that any one in her right mind will recoil from it, but don’t forget the motto of Tarde’s epistemology : the fear of ridicule is not a philosophical virtue. The only reason we believe in emergent properties for the brain of an embryo is because we don’t see the aggregates it links together from the inside. But in the case of human societies, we know for sure that there exist no moi collectif since the representant is never a Leviathan, like Hobbes’s ‘mortal god’, but is always, one of us, born from a mother and father an simply able to ‘individualise the group in him or herself’. If there is no macro society in human group, there is none anywhere. Or to put it in an even more counter-intuitive way : the smaller is always the bigger entity there is.
To make sense of it, we have to add the other feature that makes human society apart, which appears even queerer at first : those assemblages are not only seen from the inside, they are also made of very few elements, compared to all the other societies. A polyp, a brain, a stone, a gas, a star, are made of much vaster collections of monads than human societies. In a hilarious moment, Tarde compares the biggest human society of his time, China, with any one of the others. What is a society made of only 300 millions of elements (the size of China at the time) ? ‘’An organism that would contain such a limited number of basic anatomic components would be inevitably located in the lowest degrees of vegetality and animality » p.64 (all underlines in quotes are his) ! Any brain is made of more than 300 million aggregates, any speck of dust, any microliter of gas. For most of the societies we consider we have only statistical information averaging out billions of interactions, so we tend to find obvious that for them there is a huge gap between the atomic element and the macroscopic phenomenon. But not for human societies which are made of so few entities : for those, to which we pertain, we know for sure that every single macro factor is made out of determined pathways for which there exist thoroughly empirical traces. No one, in human society can come and claim that, in order to go from one interaction to the next, you have to shift scale and go through a Society or any such Big Animal. Since for the only case we know well, human societies, the small holds the big, it must be the same, Tarde argues, for all the others, except we don’t have the slightest idea on how to reach the monad levels of stones, gas and particles without changing scales. We embrace them only statistically.
The macro is nothing but a slight extension of the micro
We are so used in the social sciences to speak of levels of complexities, of higher order, of emergent properties, of macrostructure, of culture, societies, classes, nation states, that no matter how many times we hear the argument, we immediately forget it and starts ranking local interactions from the smallest to the biggest as if we could not think without stuffing Russian dolls one neatly into the next. But Tarde is heterarchic through and through. The big, the whole, the great, is not superior to the monads, it is only a simpler, more standardised, version of one of the monad’s goal which has succeeded in making part of its view shared by the others. ‘’Those beautiful coordinations (such as the Civil Codexx) must have been conceived before being put to execution ; they must have begun to exist only as a few ideas hidden in a few cerebral cells before covering an immense territory‘’, he writes in Les Lois sociales (a slightly more disciplined and better composed book published in 1898) p. 116. Tarde is so completely reductionist than even the standardisation -so typical of macroscopic effect- is always brought back to the influence of one element from below -but ‘below’ is of course not the right metaphor.
Here again we should go slowly. The first difficulty is to grasp how the big manages not to emerge out of the small but to foreground some of its features. Tarde’s answer appears pretty strange at first :

‘’If we look at the [human social world, the only one we know from the inside, we see the agents, the humans, much more differentiated, much more individually characterised, much richer in continuous variations, than the governmental apparatus, the system of laws and beliefs, even the dictionaries and the grammars which are maintained through their activities. An historical fact is simpler and clearer that any mental state of any of the actors [participating in it » p.69

As in Stendhal’s novel, The Charterhouse of Parma, Fabrice in Waterloo fills a more complex world than the whole history of the battle that Napoleon has waged -and lost, as any Eurostar commuter like me knows too well… Tarde can be said to have invented microhistory many decades before its discoverers, in the same way as he has invented ANT long before we had any inkling of what a network looked like when he wrote in Les lois sociales (from now on LS) this stunning research program :

‘’In general, there is more logic in a sentence than in a talk, in a talk than in a sequence or group of talks ; there is more logic in a special ritual than in a whole credo ; in an article of law than in a whole code of laws, in a specific scientific theory than in the whole body of a science; there is more logic in each piece of work executed by an artisan than in the totality of his behaviour. » p. 115 LS

He goes so far, in his reductionism -or reverse reductionism since the small is always more complex- that in S&M he uses the same argument on language, the holy place of structuralist explanations, the only indisputable case where the difference between langue and parole should be obvious -but not for him. ‘’People who speak, all with different accents, intonations, pitches, voices, gestures : here is the social element, the true chaos of discordant heterogeineities. But on the long run, from this confusing Babel, a few general habits will be outlined which can be formulated in grammatical laws. » p.74 (if not otherwise mentioned all quotes are from M&S). Against any argument in terms of structure beyond or beneath speech acts, Tarde imagines a kind of sociolinguistics, of pragmatics absolutely opposite, in which the structure is only one of the simplified, routinized, repetitive element of one of the locutors who has managed to include his or her local tradition into the general idiom. And there is nothing wrong with this standardisation and extension, since it will immediately allows the monads to differ again, as he immediately adds continuing the sentence above :

« In turn, those [grammatical laws since they allow many more locutors to speak together, will help them to find a specific turn of phrase : yet another kind of discordances. And those laws will succeed all the more so in diversifying the minds that they will have been better fixed and more uniform. » p.74

Macro features are so provisional and have so little ability to rule over the occurrences that they only manage to serve as an occasion for more differences to be generated ! Instead of a structure of language acting through our speech acts, the more structural elements float around in the shape of grammars, dictionary, exemplars, the more they will allow speech acts to differ from one another ! Nowhere has the branch of pragmatics dared moving so far as to say that the structure of language is one speech act among billions of others, a coordination tool that pushes even further the proliferation of differing locutions.
The treatment reserved for language, gives an idea of what Tarde is going to do for the social. Instead of moving from, let’s say, Goffman to Parsons, when going from face to face interactions to ‘bigger’ social structure, Tarde keeps the same method for all the levels -there are no levels anyway. Another long quote is necessary here, so odd is the argument at first. To get it, the reader should remember that the big is never more than the simplification of one element of the small :

‘ »Let’s insist on this crucial truth : we are led to it when we remark that, in each of those vast regular mechanisms -the social, the vital, the stellar, the molecular- all the internal revolts that succeed in breaking them are provoked by an analogous condition : their components, soldiers of those various regiments, provisional incarnations of their laws, pertain to them by one side only, but through the other sides, they escape from the world they constitute. This world would not exist without them ; but they would subsist without it. The attributes each element owes to its incorporation in its regiment do not form its entire nature ; it has other leanings, other instincts coming from previous enrolments ; and some which are coming from its own store, from its own proper substance, to fight against the collective power, of which it is a part, but which is only an artificial being, made only of sides and facades of beings. »p. 80

Extraordinary picture of a social order constantly threatened by immediate decomposition because no component is fully part of it. Every monad overspills the artificial being of any ‘superior’ order, having lend for allowing its existence only a tiny part, a facade of itself ! You can enrol some sides of the monads, but you can never dominate them. Revolt, resistance, break down, conspiracy, alternative is everywhere. Doesn’t have one the impression of reading Deleuze and Guattari Mille Plateaux ? The social is not the whole, but a part, and a fragile one at that !
Understandably, no position can be further from the professional reflex of the social sciences. As Tarde explains with some passion in Les lois sociales :
‘’It is always the same mistake that is put forward : to believe that in order to see the regular, orderly, logical pattern of social facts, you have to extract yourself from their details, basically irregular, and to go upward until you embrace vast landscapes panoramically ; that the principal source of any social co-ordination resides in a few very general facts out of which it falls by degree until it reaches the particulars, but in a weakened form ; to believe in short that while man agitates himself, a law of evolution leads him. I believe exactly the opposite. » p. 114 LS

To be a good sociologist one should refuse to go up, to take a larger view, to compile huge vistas ! Look down, you sociologists. Be even more blind, even more narrow, even more down to earth, even more myopic. Am I not right in invoking him as my grand father ? Is he not asking us to join what I have called ‘oligopticon’ instead of panoptica ? Is he not advocating what I have called the ‘flat society’ argument ? The ‘big picture’, the one that is provided by this typical gesture of sociologists drawing with their hands in the air a shape no bigger than a pumpkin, is always simpler and more localised than the myriad of monads it expresses only in part : it could not be without them, but without it, they would still be something. Far from being the milieu in which human grow and live, the social is only a tiny set of narrow standardised connections which occupies only some of the monads some of the times, on the condition that their metrology be strictly enforced and upkept before being inevitable broken up by the inner resistance of the pullutation of infinitesimal actants. As soon as you leave those tiny networks, you are no longer in the social, but down in a confusing ‘plasma’ composed of myriad of monads, a chaos, a brew, that social scientists will do everything to avoid staring in the eyes.
There was no way, it should be clear by now, that Durkheim and Tarde could reconcile their view of the social even though they agree to criticise Spencer. They both believe that his biological metaphors are useless to understand human societies, but for totally different reasons. Durkheim fights Spencers because the sui generis human society is irreducible to biological organisms. Tarde fights Spencer, because there exist no organism anyway : since all organisms are societies, human societies cannot be an organism and certainly not a superorganism. This common rejection does not mean that our two forefathers agree, because of an argument that Durkheimians, to these days, have never forgiven Tarde for making : they have simply taken the explanandum for the explanans. Tarde expresses his surprise at Durheim’s uses of the word sociology with great politeness but a devastating irony when he writes in LS :

‘’[My conception, in brief, is almost the reverse of that of Mr Durkheim. Instead of explaining everything by the so called imposition of a law of evolution which would constrain larger phenomena to reproduce, to repeat themselves in some certain identical order, instead of explain the small by the large, the detail by the big, I explain the overall similarities by the accumulation of elementary actions, the large by the small, the big by the detail » p.63 LS

It is not only the case that Durkheim has taken society as the cause instead of seeing that it is never more than a highly provisional consequence used as a mere occasion for monads to differentiate yet again, he also has made, according to Tarde, the more damning mistake of distinguishing the social laws from the agents acted by those laws. ‘’We have just seen that the evolution of sociology has led it, here as elsewhere, to descend from the fanciful heights of vague and grandiose causes to the infinitesimal actions which are both real and precise. » p. 118 LS. As we saw in the quote a few pages back, Tarde cannot believe that ‘while man agitates himself a law of evolution leads him’. There is no law in social theory that could differ from the monads themselves. It is this distinction between a law and what is subject to the law, no matter how obvious it is for the rest of the social sciences, that Tarde has dismantled with his monadology. This complete shift in the epistemology is the last, but also the most arduous, point I want to tackle in this chapter. But before getting his argument right, we have to understand why he too has made the study of science central to his argument in social theory.
Science studies as the test bed of social theory
When Tarde wishes to present the best case of what he has in mind when analysing human societies, it is always history of science that comes forward. He puts science studies dead in the centre of social theory, a good 80 years before it was invented ! Is the reader now convinced that he is our ancestor and that I am not making up this genealogy simply out of fear of embracing an orphan theory ? For all the other aspects of human societies, the paths that leads a monad to its spread (we would say the actor and its network) may be lost or erased through custom and habits. There is one exception however, which makes it the most telling example for social theory, and that is the way scientific practice goes from one tiny brain in an isolated laboratory all the way to become the race’s common sense. The tracability of science is complete :

‘’As to the scientific monument, probably the most grandiose of all the human monuments, there is no possible doubt. It has been built in the full light of history and we can follow its development almost from its first inception until today. (…) Everything in it finds its origin in individual action, not only the raw material, but also the overall views, the detailed floor plans as well as the master plans ; every thing, even what is now spread in all the cultivated brains and taught in primary schools, has begun in the secret of a solitary brain. » p.125 LS
In the same way that no one can claim that society is bigger than the monads for the human society we see from the inside, no one can claim for history of science that there exist a Zeitgeist somewhere, or a culture that could explain (away) why any innovation has spread from one place to the next. We might not be able to document all the moves making the human society coherent through influence, imitation, contamination and routinisation, but we can document it for the unique case of history of science since we benefits from the high quality tools of what we would call nowadays scientometrics.

‘’When a young farmer, facing the sun set, does not know if he should believe his school master asserting that the fall of the day is due to the movement of the earth and not of the sun, or if he should accept as witness his senses that tell him the opposite, in this case, there is one imitative ray, which, through his school master, ties him to Galileo. No matter what, it is enough for his hesitation, his internal strive, to find its origin in the social. » p.87-88. LS

We should not be put off by the notion of an ‘imitative ray’. Tarde’s vocabulary is a bit odd, but any reader of mimetics can replace imitative ray by any other more modern metaphor about mutation, kinship selection, reproductive strategy and the like. We may also use the notion of an actor-network to account for the tie between Galileo’s discovery and the farm boy’s hesitation. Nor should we be worried that we have traded a sociological theory for a psychological version, as if Tarde was appealing to individual scientists as innovators to make his point. Although this is what Durkheimians have tried to make him say, no sociology was ever further from psychology than Tarde’s. How can one make the author of this stunning sentence the ancestor of methodological individualism ? ‘’In any one, if we look carefully, we will find nothing but a certain number of he and she that have blurred and confounded themselves through their multiplications » p. 61 LS. Exactly as in ANT, whenever you want to understand a network, go look for the actors, but when you want to understand an actor go look through the net the work it has traced. In both cases, the point is to avoid the passage through the vague notion of society. This is why the word ‘scientific genius’ takes under his pen a very strange meaning : we are suddenly faced with a complete redistribution of agencies into a myriad not only of other scientists, but also of brain states !

‘’What does it mean for us to say that any psychic activity is linked to bodily apparatus ? Only that in a society, no one may act socially, may reveal itself in any specific way without the collaboration of a great many other individuals, most of the time ignored. The obscure workers who, by the accumulation of tiny facts, have prepared the apparition of a great scientific theory by a Newton, a Cuvier, a Darwin, are making up in some sense the organisms of which those geniuses are the souls ; and their work is nothing but the cerebral vibrations of which this theory is the consciousness. Consciousness here means cerebral glory, in some way, of the most influential and the most powerful part of the brain. Left to itself, a monad can do nothing. » p. 66

And this is the man who has been charged with the sin of psychologism, individualism and, even worse, spiritualism ! The one who dare reducing Newton’s mechanisms to the ‘gloire cérébrale’ of some brain states ! Even Richard Dawkins, a militant defender of Allan Sokal’s epistemology, has not dared reducing his innovations to the mutations of some parts of his brains fighting for supremacy :

‘’This is why any social production having some marked characteristics, be it an industrial good, a verse, a formula, a political idea, which has appeared one day somewhere in the corner of a brain, dreams like Alexander of conquering the world, tries to multiply itself by thousands and millions of copies in every place where there exist human beings and will never stop except if it is kept in check by some rival production as ambitious as itself. »p. 96

« To have or not to have, that is the question… »
It is at this point that Tarde’s epistemology begins really to pay off. As is clear from the last quote, the agencies to deal with, the ones we really have to consider if we wish to explain something are neither human agents nor social structures, but the monads themselves in their efforts to constitute unstable aggregates, what we would call actants or world-building entelechies. Science is not what allows us to study the monads from the outside, as if we were finding the laws of their behaviour, but one of the ways in which they spread and make sense of their world-building activity. Contrary to Leibniz’s monads, they are not connected by any preestablished harmony, and of course for Tarde, there is no God to hold together or pacify his specific sort of metaphysical Darwinism
‘(Leibniz) had to invent preestablished harmony, and for the same reason, materialists have to invoke, as complement of their erratic and blinds atoms, universal laws or the unique formula to which all those laws could be reduced, a sort of mystical commandment to whom all beings would obey and which would emanate from no being whatsoever, sort of ineffable and unintelligible verb which, without having ever been uttered by anyone, would nonetheless be listened to always and everywhere. » p. 56

In this extraordinary sentence, Tarde sends both materialists and spiritualists to the drawing board, since they both make the distinction between the actions of the agent and the laws that act on those agents. To speak of laws of nature that would preside over the activity of blind atoms, is even more spiritualist than to endow those atoms with some will and purposes, since it implies that those laws are ‘listening to’ and ‘obey to’ some voice over which has never been ‘uttered by any one’. Materialists believe in ‘mystical commandment’ because their epistemology divorces science from what actants themselves do when they try to make sense of their own aggregations.
In a way, a good thirty years before Whitehead, Tarde tries to find a solution to the ‘bifurcation of nature’. Instead of having two vocabularies, one for the agent and one for the causes that make the agents act, one can do with only one, on the condition of allowing the agent to concentrate the whole under some sort of point of view or folding : as I have already quoted, a monad is ‘’a universe in itself, not only a microcosmos, as Leibiniz intended, but the cosmos conquered in its entirety and absorbed by a single being » p.57. The sciences -or more exactly the collective theories acting of their own by propagation from brain states to brain states- are also launching themselves to this conquest, but in so doing they don’t write down the laws of nature, they add more differences to it. ‘’In the bosom of each thing, there reside every other thing real and possible » p.58
We may now be better equipped to grasp this sentence of Monadologie et sociologie which was going to have so much influence on Deleuze :

‘’To exist is to differ ; difference, in one sense, is the substantial side of things, what they have most in common and what makes them most different. One has to start from this difference and to abstain from trying to explain it, especially by starting with identity, as so many persons wrongly do. Because identity is a minimum and, hence, a type of difference, and a very rare type at that, in the same way as rest is a type of movement and the circle a type of ellipse. To begin with some primordial identity implies at the origin a prodigiously unlikely singularity, or else the obscure mystery of one simple being then dividing for no special reason. » p. 73

But what is going to be the bridge allowing one to go from one difference to the next ? Identity is ruled out. What then ? Possession ! In one of the most important sentence of his work, Tarde remarks almost in passing :

‘’So far, all of philosophy has been founded on the verb To be, whose definition seemed to have been the Rosetta’s stone to be discovered. One may say that, if only philosophy had been founded on the verb To have, many sterile discussions, many slowdown of the mind, would have been avoided. From this principle ‘I am’, it is impossible to deduce any other existence than mine, in spite of all the subtleties of the world. But affirm first this postulate : ‘I have’ as the basic fact, and then the had as well as the having are given at the same time as inseparable »p. 86

Here goes Hamlet, as well as Descartes with his cogito, Heidegger with his Being qua Being, together with thousand of homelies about the superiority of what ‘we are’ above what ‘we have’. Quite the opposite, Tarde instructs us. Nothing is more sterile than identity philosophy -not to mention identity politics- but possession philosophy -and may be possession politics ?- create solidarity and attachments that cannot be matched. ‘’For thousands of years, people have catalogued the many ways of beings, the many kinds of beings, and no one ever had the idea of cataloguing the various kinds, the various degrees of possession. Yet, possession is the universal fact, and there is no better term than that of ‘acquisition’ to express the formation and the growth of any being » p. 89. If essence is the way to define an entity within the ‘To be’ philosophy, for the ‘To have’ philosophy an entity is defined by its properties and also by its avidity… No way to escape from Tarde’s logic : take any monad, if you look at what are its properties and its proprietors, you will be led to define the whole cosmos, which would be impossible if you had only tried to define the essence of an isolated identity.
This rejection of the philosophy of identity has one final consequence, which is of course crucial for us ANT sociologists : the status of non-humans, for which we have been so often criticised. The crossing of the boundary between humans and non humans has raised many problems for our readers and is often taken as the touchstone on which our social theory should stand or fall. But Tarde offers, a hundred years in advance, a much sturdier solution to this problem, when he shifts attention from essences to properties. ‘’The whole outside universe is composed of souls different from mine, but, in effect, similar to mine » p.44. This is not, in spite of the word ‘soul’ a spiritualist argument, but only a way of ending an hypocrisy that claims to say what non-humans are -their identity- and abstaining meticulously from saying what they want -their avidity, possession or properties. After Descartes, here goes Kant and his thing in itself.

‘’Accepting to say that we don’t know the being in itself of a stone, of a plant, and, at the same time to continue saying that they are, is logically inconsistent ; the idea that we form of those entities, it is easy to show it, has for content our mental states, and since, if we empty those mental states, there is nothing left, either we say nothing more than this content when we affirm the existence of that unknowable substantial X, or we are in fact forced to confess that in pretending to say something else, we are saying nothing at all. But if the entity in itself is similar, in effect, to our own being, it can be affirmed since it is no longer unknowable »p44 .

The logical impossibility that has been so vehemently reproached to ANT scholars -how can you impute will and belief to scallops, microbes, door closers, rocks, cars and instruments when it is always you the humans that does the talking- finds in Tarde a radical but healthy solution : if you don’t want to share avidity and belief with the things you have, then also stop to say what they are. The accusation is upturned and the burden of proof shifted to the accusators. Abstain from the ridiculous solution to say that things exist in themselves but that you cannot know them. Either you talk or you remain silent. But you cannot possibly speak and say that the things you speak about are not in some ways similar to you : they express through you a sort of difference that has you, the speaker, as one of their proprietors. What looks like an impossibility with the philosophy of identity, offers no difficulty with the philosophy of ‘alteration’. Possession is another way of talking about translation.
After this too brief presentation of some of Tarde’s arguments in the metaphysics of social theory, we may now understand why so much of ANT appears difficult, and why Tarde’s tradition has remained so far without real descendance : sociologists don’t want to be had.

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Le Prince: machines et machinations

Machiavel, républicain de cœur, a établi les fondements de la démocratie dans son Discours sur la première Décade de Tite-Live. Malgré cela, on le considère souvent comme un cynique d’une dangereuse amoralité parce qu’il a aussi écrit le Prince. Pratiquement pourtant, les deux oeuvres sont de même nature : si l’on veut que la démocratie soit solide, il faut avoir compris les dures réalités du pouvoir. Pour Machiavel, le double langage ne tient pas à sa propre analyse ni même aux cœurs des souverains qu’il analyse, mais bien aux historiens qui distinguent arbitrairement les vices et les vertus. Hannibal, par exemple, fut capable de maintenir la cohésion d’une année composée de plusieurs peuples et races :  » Ce fut entièrement grâce à une cruauté inhumaine. Jointe à ses autres qualités – et elles étaient innombrables – elle le fit craindre et respecter de ses soldats. S’il n’avait pas eu cette cruauté, ses autres qualités eussent été insuffisantes. Les historiens, qui ont peu réfléchi à ce problème, admirent d’un côté ce que Hannibal a réalisé, mais condamnent de l’autre ce qui a rendu ces réalisations possibles  » (p. 667)[[Les citations françaises du Prince sont tirées de la Pléiade. . Dans le Prince, Machiavel présente un ensemble de règles de gouvernement qui vont au-delà de la distinction que font les moralistes, les citoyens ou les historiens entre le bien et le mal.

Toutes ces règles peuvent se déduire d’une notion essentielle : comment garder le pouvoir longtemps malgré les ennemis et les revers de fortune ? Une fois cette notion essentielle clairement conçue, tout ce qui apparaissait auparavant comme des exceptions choquantes ou bizarres est perçu correctement comme différentes stratégies ou tactiques pour parvenir à un seul et même but. Ainsi, l’action vertueuse ne sera ni une règle ni une exception, mais simplement une possibilité parmi tant d’autres  » Le fait est que l’homme qui veut agir vertueusement en toute circonstance connaît nécessairement l’échec parmi tant d’hommes qui ne sont pas vertueux. Dans ces conditions, si un prince veut se maintenir au pouvoir, il doit apprendre à ne pas être vertueux, et à faire usage ou non de la vertu en fonction des besoins  » (p. 339). Bien que cette phrase ait puissamment contribué à décrier la réputation de Machiavel, elle exprime au contraire, de son point de vue, la seule manière possible d’augmenter les chances de la moralité et non pas une échappatoire commode. Son livre aspire à définir une position dans laquelle la marge de manœuvre des démocrates vertueux est au moins aussi importante que celle, des tyrans assoiffés de sang. Si vous voulez être vertueux, dit-il à tous les républicains, il vous faut beaucoup plus que votre pharisaïsme moral, beaucoup plus d’alliés, dont beaucoup vous trahiront. Au lieu de vous satisfaire de discours éthiques, faites-vous des alliés, combattez vos ennemis et méfiez-vous de tout.

Malgré toute son astuce, sa passion et sa générosité, Machiavel n’était pas en mesure d’anticiper par l’imagination la duplicité des Princes d’aujourd’hui, ni la pusillanimité et le pharisaïsme des démocrates modernes. Les intrigues qu’il a décrites sont fondées sur les passions et les manipulations des hommes par d’autres hommes. Les seuls alliés  » non-humains  » qu’il ajoute explicitement à la combinazione sont les forteresses et les armements, les premières parce qu’elles ralentissent l’arrivée éventuelle des ennemis, les seconds parce que  » il n’y a simplement aucun rapport entre un homme qui est armé et un homme qui ne l’est pas  » (p. 353). Cela mis à part – sans parler des alliés surnaturels qu’il met ironiquement de côté – Machiavel construit ses intrigues par des combinaisons successives d’échecs et de succès, les hommes se contrôlant et se dominant tout à tour. Son monde est un monde social. Pour restaurer l’ordre social constamment menacé de décrépitude, les forces de la société sont, sinon les seules, du moins les principales ressources.

Actualité de Machiavel

Ce n’est plus le cas aujourd’hui et c’est la raison pour laquelle l’univers de Machiavel, malgré ses troubles sanglants, nous apparaît par contraste facilement compréhensible ; c’est aussi pourquoi ses astucieux stratagèmes nous semblent si désarmants de naïveté comparés à ceux que nous devons ourdir à présent, La duplicité qu’il nous faut comprendre ne se trouve plus chez les Princes ou les Papes, qui ont fait leur temps, mais dans le recours simultané à des alliés humains et non-humains. Aux éternelles passions, traîtrises et autres stupidités des hommes et des femmes, il nous faut ajouter l’entêtement, la ruse et la force des électrons, des microbes, des atomes, des calculateurs et des missiles. Duplicité bien sûr, car les Princes ont toujours deux fers au feu : l’un pour agir sur les alliés humains, l’autre pour mettre en oeuvre les alliés non-humains. En résumé, les démocrates en péril qui eurent à combattre durant des siècles contre des machinations doivent se colleter aussi maintenant avec des machines. Ce chapitre explore les voies qui permettraient d’étendre les analyses du Prince à la description des machines et des machinations, de la technologie et de la société.

Technologie et société sont deux objets créés par le double langage de l’analyste

Comme au temps de Machiavel, la duplicité est avant tout dans les propres interprétations de l’analyste. Au lieu de suivre le Prince faisant son chemin grâce à ses alliés humains et non humains, elles transforment cette masse; désordonnée en cieux ensembles distincts et homogènes, groupant d’un côté les humains entre eux, de. l’autre considérant en bloc tous Ses éléments non-humains des stratégies qu’il leur faut analyser et expliquer. Le système de l’apartheid sud-africain est moins artificiel que cette séparation qui implique une politique de développement séparé d’un côté pour les liens sociaux, de l’autre pour la technologie. Or il est impossible de comprendre les formes modernes du pouvoir si l’on ne saisit pas d’emblée que ce que l’on appelle  » société  » et ce que l’on appelle a tort[[Convaincre les auteurs anglo-saxons que le terme  » techno-logie  » devrait être utilisé comme  » épistémo-logie  » – c’est-à-dire comme signifiant « science des techniques  » et non comme un doublet pour désigner les artefact eux-mêmes – est, j’en suis bien persuadé, une cause perdue. Je continuerai à plaider pour l’acception que je donne personnellement à ce mot, mais quand je l’utiliserai ici, ce sera contre mon gré ou ironiquement.  » technologie  » sont deux objets fabriqués (artefacts), créés simultanément et symétriquement par les analystes qui ont trop rétréci la définition du pouvoir pour trouver la puissance. Transformer la finesse du Prince en deux lignes parallèles à l’infini a autant de sens que de séparer les prouesses d’Hannibal de sa cruauté ou que de préparer une bataille en mettant d’un côté tout le matériel et de l’autre tous les hommes nus. C’est exactement comme si Thomas Hughes (1979), dans son étude exemplaire sur Edison, avait mis ici tous les éléments techniques (lampes, stations électriques, transformateurs…), là tous les éléments sociaux (organisation, financements, relations publiques…), puis tenté d’établir ensuite quelque rapport entre ces deux ensembles ! Si l’histoire d’Hannibal est rendue obscure à cause du moralisme des historiens, que ne doit-on pas dire de l’histoire des imbroglios socio-techniques que nous avons trop souvent à lire ?

La première chose que l’on devrait faire pour étendre les analyses du Prince et pour rendre l’histoire moins opaque est de se débarrasser de ces deux objets fabriqués que sont la société et la technologie. Il suffit pour cela de se placer simplement dans la position de nouveaux Princes. On suivra ainsi la démarche même de Machiavel, qui dépassa la définition étroite de la morale donnée par ses prédécesseurs ; c’est également ce qu’ont fait les meilleures analystes contemporains dans le domaine de l’interaction entre technique et société[[Dans cet article, je pille les oeuvres de Thomas Hughes, Michel Callon, John Law, Mickès Coutouzis, Madeleine Akrich et de plusieurs autres. Pour trois ouvrages de référence récents, voir W. Bijker, T. Hughes et T. Pinch (éd.) (1987) ; J. de Noblet (éd.) (1983) ; D. MacKenzie et Wajcman (1985) et le numéro spécial de l’Année sociologique édité par P. Lécuyer. On y ajoutera le livre toujours essentiel de Gilfillan (1935/1961). Voir aussi Elzen (à paraître).. Si l’on peut résumer les quelques études de terrain que l’on possède par un seul diagramme, je proposerai celui-ci :

Chacune de ces études de cas se détourne des deux objets traditionnels que sont société et technologie (partie gauche du schéma) pour nous amener à une position socio-technique dans laquelle nous voyons les décideurs, ou entrepreneurs, recourir d’un ensemble d’alliances à l’autre (de l’humain au non-humain, et réciproquement), augmentant ainsi l’hétérogénéité du mélange à chaque tournant de la négociation (partie droite du schéma). Selon les mots mêmes de Gilfillan :
« Les hommes rivalisent aujourd’hui entre eux non pas avec leurs dents mais avec leurs outils  » (1935-63) (p. 19). C’est ce que John Law a justement appelé  » ingénierie hétérogène  » (1986) ou ce que Thomas Hughes nommait, dans un contexte similaire :  » le tissu sans couture  » (1979). La duplicité apparaît dans la négociation commune entre alliés hétérogènes (ligne médiane du schéma de droite), et non plus dans le développement séparé de



deux communautés séparées (lignes du haut et du bas dans le schéma de gauche). L’analyste qui tire les leçons de ces études de cas, au lieu d’être déchiré entre technologie et société, est désormais aussi libre que les agents qu’il (ou elle) observe (Callon, 1986). Inutile de dire que cette nouvelle position n’est pas un heureux compromis qui équilibrerait soigneusement les aspects sociologiques et les aspects technologiques, pas plus que le Prince de Machiavel n’est à moitié honnête, à moitié vicieux. C’est une position stratégique qui subordonne toutes les définitions éthiques, sociales et techniques à un nouveau but – qui sera défini plus loin.

Il est intéressant de noter que le principal résultat des études de terrain sociologiques ou historiques est aussi la visée essentielle des investigations économiques et de programmation, comme le projet SAPPHO parfaitement résumé par Christopher Freedman (1982) :  » Le seul paramètre discriminatoire entre échec et succès a été la  » relation besoins-utilisateurs « . Cela ne doit pas être interprété comme simplement, voire principalement, un indicateur d’étude de marché efficace ; cela ne porte atteinte ni à X ni à Y ni au projet, pas plus qu’à la direction de l’entreprise. Le produit ou le procédé doit être étudié, développé et débarrassé de ses défauts pour satisfaire les besoins spécifiques des futurs usagers, de sorte que la  » compréhension du marché doit être présente dès le tout début du processus  » (P. 124). Ce résultat est confirmé par les études de nouveauté que nous avons faites (Callon et Latour, 1986 ; Coutouzis, 1984 ; Coutouzis et Latour, 1986), mais aussi par une littérature plus orientée vers le management (Peters et Austin, 1985). Ce n’est pas diminuer la qualité de ces études que de dire qu’elles ne sont pas vraiment surprenantes d’un point de vue machiavélien. Cette  » sagesse sapphique  » souligne simplement que, dans une guerre, celui qui gagne est celui qui coordonne les soldats, les armes et la logistique pour triompher d’un ennemi spécifique sur un terrain spécifique. C’est plutôt le contraire qui serait à la vérité surprenant . Pour prendre un exemple plus pacifique, c’est comme si quelqu’un s’étonnait de ce que, pour bien jouer au Scrabble, il faille à la fois examiner l’aspect changeant de la grille et la multiplicité des combinaisons possible des lettres que l’on a tirées. L’état déplorable de notre sociologie et de notre technologie fait que nous arrivons à trouver nouvelles et importantes de telles études de sociologie ou de management.

Une machine est effectivement une machination, mais à plus d’un titre.

Maintenant que nous nous sommes libérés de cet excès de duplicité ajouté par les analystes flatteurs du passé à l’habileté manœuvrière du Prince, il nous faut nous interroger sur cette habileté elle-même. La première question à soulever, si nous voulons suivre notre modèle machiavélien, est la suivante : quels genres de combats obligent le Prince à recourir à des alliés humains et non-humains ?

Marx a fourni à cette question une réponse si influente qu’elle a d’abord stimulé, puis étouffé l’analyse de l’interaction socio-technique. Il a placé le Prince – rebaptisé  » capitaliste  » – dans une situation de lutte de classes, de sorte que chaque machine ou chaque mécanisme introduit dans le processus de production fût en fait destiné à déplacer, remplacer, déqualifier, humilier et finalement mettre au pas les travailleurs : en somme, briser leur résistance. Les règles tactiques de ce schéma sont simples : si vos ouvriers vous ennuient, recourez aux fabricants de machines ; s’ils font la grève ou manquent de discipline, remplacez les liens entre eux par les relations entre les diverses composantes d’un mécanisme (MacKenzie, 1984). Dans ce nouveau monde à la Braverman (1974), chaque machine est une machination contre les travailleurs et le  » luddisme « , quelle que soit sa forme, est une. résistance contre ce stratagème, (je serais tenté d’appeler  » éluddisme  » la contrepartie intellectuelle).

La principale difficulté de cette position a été joliment notée par Donald MacKenzie (1984). Lorsque l’introduction d’un dispositif technique n’attaque pas les travailleurs, de nombreux marxistes restent sans voix, puis commencent à évoquer facteurs techniques et autres déterminismes. Lorsqu’une machine déqualifie les ouvriers du textile, ils savent quoi dire ; lorsque des compagnies créent des postes d’ouvriers hautement qualifiés, ils parlent d’exceptions incompréhensibles, ou même, selon la terminologie de MacKenzie, d’ » orientation antagoniste « . Pendant un siècle, les exceptions ont proliféré, mais les marxistes ont difficilement abandonné la doctrine selon laquelle la. seule façon de prouver  » le déterminisme social de la technologie  » – selon leur terminologie – est de montrer la lutte des classes en action. L’idée leur est rarement venue à l’esprit qu’un « Prince » pouvait avoir plus de deux ennemis – les travailleurs et les autres  » Princes  » — et que, luttant sur plusieurs fronts à la fois, il pouvait avoir besoin de collaborateurs hautement qualifiés et libres d’esprit pour résister, par exemple, à d’autres Princes. Les historiens moralisateurs louent les prouesses d’Hannibal mais déplorent sa cruauté ; les marxistes déplorent la cruauté du capitaliste et louent à haute voix la technologie qui accroît la qualification du travailleur : même contradiction dans les deux cas. Ils posent en prince une seule division (bien/mal) ; capitalistes/travailleurs, ou il en existe plusieurs parmi lesquelles le Prince choisit en fonction de l’objectif principal.

Excellents analystes lorsque l’objectif essentiel du capitaliste fut de discipliner les paysans ou les ouvriers du XXe siècle, les marxistes d’aujourd’hui sont presque toujours à côté de la plaque. Ainsi, lorsqu’il n’y a visiblement aucune lutte de classes pour expliquer une technologie nouvelle, il leur faut ou bien en inventer une particulièrement dissimulée, et si dissimulée qu’elle échappe à tout le monde sauf à eux, ou bien – ce qui est pire – admettre que certains aspects de la technologie peuvent être « neutres », voire « positifs  » après tout.

Il serait toutefois aussi absurde de dire que la lutte des classes n’existe plus que de dire que les Princes de Machiavel sont toujours pervers. Ce qu’il nous faut comprendre, c’est bien le nombre de luttes dans lesquelles le Prince est engagé, de sorte que, en fonction des besoins, il doit tantôt exploiter, tantôt récompenser ; tantôt mentir, tantôt dire la vérité ; tantôt qualifier, tantôt déqualifier. Combien de fronts faut-il ainsi ajouter au front de classe pour commencer à avoir une idée de la subtilité nécessaire aux stratagèmes du Prince ? Je voudrais ici faire une liste des plus évidents.

La lutte dans le palais avec ses propres collaborateurs, ses conseillers et ses services est loin d’être la moins importante, comme on le constate d’après l’étude des  » Nobles  » selon Machiavel et d’après les modernes sociologues de l’organisation. De nombreuses technologies – spécialement les  » douces  » – sont élaborées, empruntées ou transformées pour tenir les collaborateurs à distance ou sous contrôle. La lutte est particulièrement dure lorsque le rince ne commande pas directement, mais lorsqu’il a à combattre d’autres gens qui disent qu’ils sont le Prince. La dimension même du  » Prince  » ne doit pas être supposée d’avance ; elle varie avec le temps depuis le pays entier jusqu’à un seul homme dans la masse des autres (Callon et Latour, 1981). Il n’est jamais établi si le Prince, comme Protée, est un individu, un ensemble, une technostructure, une nation ou un collectif..

Le troisième front est ouvert en permanence par les autres Princes. Pour résister à leurs entreprises, de multiples alliés nouveaux (humains et non-humains, indifféremment) doivent être convoqués et mis en oeuvre – et cela peut nécessiter un apaisement du front intérieur. La conjonction des trois fronts – travailleurs, collaborateurs et pairs – requiert déjà des trésors d’ingéniosité, c’est-à-dire des trésors d’  » ingénierie hétérogène « .

Un quatrième front est aussi capital ; il est étudié par Machiavel sous le nom de  » peuple « , ou par les économistes modernes sous le nom de  » consommateurs  » : comment persuader le peuple de suivre le Prince, ou les consommateurs d’acheter les produits ? À quelles extrémités le Prince n’est-il pas amené pour intéresser, séduire, contraindre, capturer ou emprisonner les consommateurs ? Le peuple est tellement ondoyant et divers, passant brutalement d’une opinion à une autre au gré des modes et des passions. Pour le maintenir dans une direction constante, il faut en permanence des ressources constamment renouvelées. La conjonction des quatre fronts (travailleurs, collaborateurs, consommateurs, pairs) requiert désormais la multiplication des nouveautés socio-techniques et spécialement de ce nouveau Léviathan qu’est la compagnie géante si magistralement décrite par Chandler (1977).

Un cinquième front est aussi important, même si on l’oublie trop souvent. Machiavel l’a évoqué brièvement en parlant, de fortifications et d’armements, mais les ingénieurs et les technologues l’ont amplement développé : comment amener des alliés non-humains à participer aux affaires humaines, à prendre part aux luttes sociales, à jouer un rôle dans l’établissement du pouvoir ? Comment former et manœuvrer les microbes, les électrons, les atomes et leur faire jouer un rôle dans le maintien en place des hommes et des femmes, malgré leurs caprices, leur versatilité et leur manque de discipline ? Ne fuient-ils pas notre prise, passant d’une opinion à une autre et décevant notre attente ? Quelle confiance accorder à des gens qui prétendent parler au nom de ces acteurs non-humains ?

Combattre sur les cinq fronts en même temps requiert beaucoup d’ingéniosité socio-technique et engendre ce que Machiavel n’a pas pu anticiper, c’est-à-dire ces  » réseaux de pouvoir  » que Hughes a magnifiquement décrits (1983), dans lesquels de nombreuses forteresses pour maintenir les gens en place sont faites d’électricité, de cuivre, de compteurs ou même d’air pur.  » Les liens de l’affection sont tels que les hommes, dans leur misère, les brisent quand cela les avantage: mais la crainte est renforcée par une menace de punition qui est toujours efficace  » (p. 666) : telle est la réponse de Machiavel à la question de savoir s’il vaut mieux être aimé que craint. Voilà qui est intelligent; mais il l’est beaucoup plus encore de maintenir enchaînés les hommes, ces misérables créatures toujours prêtes à rompre leurs contrats pour rallier la concurrence, par des ondes, des compteurs, du cuivre et des lampes à filament. Au lieu d’une liste restreinte ne comportant que l’amour et la crainte, le Prince moderne dispose d’un vaste arsenal qui comprend, outre l’amour et la crainte, de nombreux autres éléments.

William McNeill (1982) a résumé tous ces terrains d’affrontement sous la notion-clef de mobilisation des hommes et des ressources. Chaque innovation, que ce soit dans le domaine de l’organisation, du dessin des navires, de la métallurgie ou des communications, est évaluée en fonction de sa contribution aux guerres civiles ou étrangères. Le commerce est un substitut à la politique et il n’y a pas beaucoup de différence entre guerres commerciales et autres guerres, excepté une petite préférence terminologique pour  » comportement de marché  » au lieu de  » comportement de commandement « . Les Princes européens qu’il décrit, comme les Italiens que Machiavel avait décrits en son temps, sont tous de même force. Cela signifie que le léger supplément de puissance apporté par les ingénieurs, puis par les scientifiques, peut effectivement faire pencher la balance. Chacun d’eux, coincé entre un Beyrouth de guerres civiles (froide et chaude, commerciale et militaire) et une guerre atomique totale (simulée), doit innover à tout prix pour survivre quelque temps. En d’autres termes, chacun d’eux est prêt à trahir sa  » société  » et à recourir de plus en plus à des alliés étrangers pour l’aider, accroissant du même coup le mélange socio-technique[[McNeill (1982) est sans doute l’écrivain qui a formulé le plus clairement – à défaut de le résoudre – le puzzle anthropologique:  » pourquoi nous et pas eux ?  » La grande séparation ne doit pas être cherchée dans les aptitudes mentales, technologiques ou politiques, mais le long des problèmes suivants : dans quelle société est-il possible au Prince de recourir à des mercenaires et alliés étrangers et non-humains sans être considéré comme un faible ou un hors-la-loi ? Quelle société accepte le recours à des faits et à des artefacts plus hard comme autant de moyens de poursuivre la politique à plus grande échelle ? Quelle société est à ce point « balkanisée  » que quelques faits et artefacts plus hard suffisent à faire pencher la balance ?.

Avoir présente à l’esprit la simultanéité de tous ces fronts et ne jamais grouper ensemble les alliés non-humains est d’autant plus nécessaire que c’est la clef pour comprendre pourquoi les technologies sont sophistiquées et pourquoi les  » boîtes noires  » sont noires. Plus on doit faire de transactions sur des fronts élargis, plus on doit coudre ensemble des éléments humains et non-humains et plus les mécanismes deviennent obscurs. Ce n’est pas parce qu’elle échappe à la  » société  » que la  » technologie  » est devenue complexe. La complexité du mélange socio-technique est proportionnelle au nombre de liens, de relations et de nœuds qu’il est destiné à nouer. Si la  » technologie  » paraît avoir un  » dedans « , c’est bien parce qu’elle a un  » dehors  » ou, pour parler plus exactement, société et technologie sont deux aspects de la même ingéniosité machiavélienne. C’est pourquoi, au lieu de la distinction dénuée de sens entre liens sociaux et relations techniques, nous préférons parler d’association. À l’alternative  » est-ce social ou technique ? « , nous préférons substituer la question  » telle association est-elle plus forte ou plus faible que telle autre ?  » (Callon et Latour, 1981 ; Latour, 1986 ; 1987).

Il y a bien sûr beaucoup d’autres fronts, mais je crois avoir suffisamment montré combien la définition de la  » formation sociale de la technologie  » serait étroite si l’on ne prenait en compte que l’antagonisme entre le capitaliste et ses ouvriers. Marx avait raison de dire qu’une machine vaut l’occupation d’une position – à l’instar d’un mot dans le jeu de scrabble ; mais il se trompait sur le nombre d’éléments détenus simultanément grâce à cette position. En outre, il faut inclure dans le tableau tous les échanges, toutes les trêves et tous les renversements d’alliance que l’activité sur un front rend nécessaires sur les autres, de sorte que, quand les tensions s’y relâchent un peu, on ne saurait en conclure immédiatement que la guerre est finie et qu’il ne faut pas entamer de stratégie supplémentaire. Dire cela, ce n’est pas disculper le Prince, mais simplement donner à l’analyste autant d’intelligence et de sournoiserie que celui-ci.

Réciproquement, j’en ai dit assez pour faire comprendre que le simple ajout de quelques éléments techniques factuels à une discussion sociologique ou économique ne rend pas justice aux stratagèmes machiavéliens que je voudrais ici analyser. Comme de nombreux autres économistes, Rosenberg (1982) prétend  » ouvrir la boîte noire « . L’intention est excellente, mais il ne fait en réalité qu’une description claire, neutre et homogène des parties technologiques des innovations qu’il étudie. Cela n’a pas plus d’utilité que si Tolstoï avait décrit la bataille de Borodino d’après le plan du chef d’état-major (1869-1952). En fait, la partie technologique n’est pas faite d’éléments linéaires et homogènes que l’on pourrait utiliser comme toile de fond tranquille pour mettre en scène le  » modèle  » (pattern) désordonné de la vie politique ou directoriale. Il s’agit d’un mélange discutable qui ne peut pas – qui ne doit pas – être décrit sur le ton du factuel. C’est précisément quand on se tourne vers les éléments non-humains que le discours polémique, contradictoire et stratégique doit prendre de l’importance et non en perdre. Pourquoi ? Simplement parce que c’est là que l’on peut trouver des ressources nouvelles pour traiter de polémiques, de controverses et de batailles. Un nouveau style tolstoïen serait souhaitable pour les batailles techniques (Latour, 1984 ; 1988). Ouvrir la boîte noire est une excellente idée, pourvu que l’on sache que c’est la boîte noire… de Pandore qui est en jeu[[Les contraintes littéraires de ce que je pourrais appeler une bonne étude de terrain sur l’interaction socio-technologique sont faciles à cerner. Chaque fois qu’il y a autant de versions des aspects techniques qu’il y a d’acteurs dans l’histoire, c’est une bonne histoire. Chaque fois qu’il n’y en a qu’une, c’est un compte-rendu inutile, même si d’autres chapitres le complètent par les aspects  » sociaux « ,  » économiques  » ou  » directoriaux  » de la même histoire..

Nous sommes parvenus au point où le choix entre alliés humains et non-humains est effectué, pour n’importe quelle combinaison, par le Prince ou par l’analyste sans aucun privilège ou simplification. Les Princes florentins avaient la tâche facile comparativement aux nouveaux Princes et le travail de Machiavel était simple comparé au nôtre. Pour saisir ce point, il faut embrasser d’un coup d’œil l’objectif du Prince, de sorte que ce qui apparaît comme exceptions ou contradictions puisse être vu comme simples alternatives parmi lesquelles le Prince choisit librement.  » Tenez votre parole  » n’est évidemment pas une bonne règle puisque le Prince qui la suivrait disparaîtrait rapidement, mais  » mentez  » n’est pas pour autant ni davantage la règle.  » Déqualifiez vos ouvriers  » n’est pas la bonne règle, puisqu’il est parfois nécessaire de leur donner une qualification.  » Innovez le premier  » n’est pas un principe général, puisqu’il est souvent nécessaire de ne pas être le premier à innover (Rosenberg, 1982, pp. 102-20).  » Attaquez  » n’est pas le bon conseil, ni en guerre ni en management, puisque, comme Freedman le fait justement remarquer (1982, p. 170),  » restez sur la défensive « ,  » soyez dépendants  » ou  » copiez  » sont aussi de bons choix possibles.  » Plaisez aux consommateurs  » est souvent moins efficace pour certaines industries (françaises ?) que le conseil opposé  » négligez les consommateurs « .  » Fiez-vous aux machines  » est aussi recommandable que l’avis opposé  » ne leur faites jamais confiance « .

Si je tire une leçon commune du Prince et des études de terrain sur les décideurs à l’ouvrage, c’est parce que chaque  » Prince  » a besoin de recruter d’autres hommes pour réaliser ses objectifs, mais aussi parce que ces autres hommes, étant par définition changeants et peu fiables, il faut les maintenir en bride. Personne n’est là pour vous tirer d’affaire et, par là même, aucun pouvoir ne vous est garanti ; si d’autres vous viennent en aide, c’est parce qu’ils poursuivent leurs propres objectifs, et non les vôtres. Plus les projets du Prince sont grands, plus sa tâche devient paradoxale. L’intérêt du jeu est donc toujours de résoudre la difficulté suivante : comment contrôler ceux qu’il faut obligatoirement recruter (Latour, 1987, chapitre III) ? Machiavel essayait d’imposer la conception selon laquelle tous les avis contradictoires donnés au Prince signifient en fait: cramponnez-vous au pouvoir malgré les vicissitudes de la fortune. La conception que je choisirais est plutôt la suivante: façonnez votre entourage de sorte que, quoi que fassent ou pensent les acteurs humains ou non-humains, ils soient tenus en bride, ou mieux, vous aident à conforter votre position en rendant le monde plus sûr, plus prévisible et plus profitable pour vous. Avec cette perspective générale à l’esprit[[Ainsi exposé, ce but revêt certains aspects psychologiques, comme si je définissais ce que les gens s’efforcent d’obtenir dans l’intimité de leur âme. Malgré cette limite, je le garde parce qu’il cadre bien avec la définition que Machiavel donne du pouvoir et des motivations. Pour une interprétation moins psychologique, voir Latour (1988, deuxième partie)., choisissez n’importe quelles tactiques ou stratégies pour y parvenir.

La couture de base dans le  » tissu sans couture  »

Trois points sont clairs désormais : le Prince est engagé sur plusieurs fronts à la fois ; c’est pour tenir certains de ces fronts que des éléments non-humains sont introduits, enrôlés, disciplinés et rendus manœuvrables ; la simple addition d’éléments techniques à des éléments sociaux ne nous apprendra rien sur la nouveauté cruciale en matière de moyens pratiques d’acquérir le pouvoir[[L’expression  » pouvoir  » est prise ici sans critique préalable, bien que ce soit évidemment la première notion qui doive être  » démontée  » une fois les éléments techniques entrés en jeu. Pour une critique de cette notion, voir Latour (1986). : comment des alliances entre humain et non-humain peuvent-elles être conclues ? Le problème est de définir la couture initiale de ce  » tissu sans couture  » – le mouvement de l’aiguille, pour ainsi dire. Bien qu’il soit souvent brouillé par des distinctions artificielles, ce mouvement est très simple : quand votre avancée sur un front est battue en brèche, recherchez la possibilité de nouvelles alliances qui soient suffisamment inattendues pour rééquilibrer la balance des forces ; liez-les ensemble de façon à ce qu’elles agissent comme une seule et même force ; lancez-les de façon décisive dans la bataille en cours (Latour, 1987). Pour des raisons que je trouve peu claires, certains analystes tendent à appeler  » science  » le premier mouvement,  » technologie  » le second,  » économie  » le troisième, et font tous leurs efforts pour les séparer les uns des autres, ou pour attribuer le prix d’excellence à l’un d’eux au détriment des autres. Dans la pratique, cependant, le Prince – qu’il soit individu, collectivité, bureaucratie ou oligarchie – doit simultanément définir tous ses alliés et tous ses ennemis d’un bloc. Comme Mowery et Rosenberg (1979) – repris dans Rosenberg, 1982 – l’ont montré, il est également difficile de déterminer ce que veulent les consommateurs, ce que le stratagème peut être et ce que la nature peut fournir.

La belle étude de Hoddeson (1981) sur l’enrôlement des électrons de Millikan par la compagnie Bell devrait suffire à montrer que l’aiguille ne peut coudre que si elle exécute les trois mouvements à la fois : trouver les consommateurs et les marchés, redéfinir la physique, créer la technologie. Oui, les électrons sont des alliés inattendus qui peuvent permettre à la compagnie Bell de se débarrasser des vieux mécanismes à répétition et d’étendre son réseau téléphonique à travers le continent américain. Non, les électrons ne sont pas suffisants parce que, dans le laboratoire de Millikan, ils sont indisciplinés, non manœuvrables, inutilisables en l’état,  » abstraits  » ou  » analytiques  » comme aurait dit Simondon (1969). Regroupés ensemble par le nouveau répétiteur électronique dans le cadre de l’un des premiers laboratoires industriels de science fondamentale, ils commencent à être manœuvrables et disciplinés,  » concrets  » ou  » organiques  » selon les termes de Simondon ; ils commencent à constituer une botte noire, une pièce d’équipement. Pourtant, ce n’est toujours pas suffisant. Comme dans toute bataille, il vous faut non seulement connaître la balance des forces mais aussi la manière de les disposer ; il faut beaucoup d’autres éléments pour placer le répétiteur électronique de façon à ce que Alexander Bell, à San Francisco, puisse appeler M. Watson et lui dire:  » Allô, M. Watson, pouvez-vous monter un instant… « .

Le mouvement qui crée le premier réseau continental et relie la côte Est à la côte Ouest des États-Unis, liant à la compagnie Bell les millions d’Américains qui doivent passer par ses lignes s’ils veulent entrer en contact et renforcer leurs relations de famille ou d’affaires, – est-il fondé sur la science ? Fondé sur la technologie ? Fondé sur l’économie ? Les analyses du Prince ne pourront jamais être étendues et nous ne pourrons pas comprendre la fabuleuse expansion des nouveaux Princes si nous conservons ces distinctions archaïques.  » Science « ,  » technologie  » et  » économie  » sont trois étiquettes différentes et erronées appliquées à un seul et même problème stratégique sérieux : faire un pas de côté, recruter de nouveaux alliés, les contraindre à obéir au commandement, les jeter dans la bataille, gagner la journée – ou la perdre. Comme pour toute stratégie, l’argent dépensé, le temps passé et la force de travail employée sont des indicateurs utiles des manœuvres, mais ne fournissent aucune explication sur elles.

L’expression  » anthropologie de la science et de la technologie  » a été forgée pour rendre compte de ce tissu aux multiples ornements et broderies, qui coud ensemble des éléments si étrangers et si nombreux : des pierres et des lois, des rois et des électrons, des téléphones et de l’amour, de la peur et des atomes, des étoiles et des travailleurs. Les ethnographes, qui sont si habiles pour décrire ce genre de tissu bariolé lorsqu’ils étudient les cultures exotiques, sont frappés d’un étrange aveuglement quand il leur arrive de tourner les yeux vers le monde moderne ; ils ne °voient que deux masses, l’une composée de machines grises, l’autre de machinations doucereuses (Latour, 1984, 1988). Laissons-les, comme les moralistes, dormir en paix ; ils croient toujours que l’homme est dominé par la technologie !

Deux interprétations erronées et symétriques entravent le développement de cette nouvelle anthropologie de la science d’abord, un privilège accordé aux stratégies  » sociales  » ; ensuite, un privilège accordé au hardware. Débarrassons-nous d’abord des  » explications sociales « . Par exemple, chaque fois que je veux resserrer les liens avec ma vieille mère, je fortifie du même coup la compagnie Bell. Suis-je soumis pour autant à une démonstration de force de  » Ma Bell  » ? Pas du tout. La compagnie Bell s’est installée de telle façon que, quoi que je pense ou fasse, elle se diffuse et s’étend sans effort, tranquillement et inéluctablement. Elle s’est constituée elle-même en point de passage obligé pour tout le reste. Peut-on expliquer l’influence de Bell en usant de termes tels que  » force « ,  » puissance « ,  » domination « , utilisés par les historiens et les sociologues pour décrire les politiques de Machiavel ? En aucune façon, parce que le mélange d’alliés non-humains (ondes, satellites, électricité, cuivre, fibres optiques) a été constitué pour se dégager des fronts bloqués définis par les luttes politiques classiques. On ne peut jamais réduire des stratagèmes socio-techniques à des explications sociales – non pas parce que ce ne sont pas des stratagèmes, mais bien parce qu’ils ont été élaborés pour contourner les explications sociales et les réduire à néant ! Les sociologues scientifiques ont toujours une guerre de retard et voient des manœuvres politiques tortueuses derrière les technologies, alors que les socio-technologies permettent au Prince d’ajouter des moyens nouveaux et inattendus pour redéfinir son pouvoir. Vous vous attendiez à subir une démonstration de force ; vous ne sentez rien d’autre que le violent désir de parler à votre vieille mère au téléphone. L’affection, l’électronique et le management sont liés entre eux. C’est parce que la liste des ruses de pouvoir définies par les sociologues machiavéliens est plus courte que celle des nouveaux Princes ; ils ont à considérer l’essentiel de la science et de la technologie comme partiellement neutre, ou à réduire le téléphone, les bombes atomiques et les pilules contraceptives à l’état de ruses cachées qu’ils sont libres d’inventer. Contre toute nouvelle invention, ils répètent la même interprétation : cela est dû au pouvoir des multinationales, du capitalisme, etc. etc. D’un côté, ils ont une longue liste de combinaisons à expliquer, de l’autre une liste brève et répétitive pour fournir les explications[[La limitation regrettable de la liste n’est pas un problème pour les sociologues parce qu’ils croient que chaque mot de la liste constitue la cause de ce dont les diverses technologies sont simplement les effets. Ils ne sont donc pas surpris de voir la même cause puissante capable de produire tant d’effets différents. Pour le Prince, il n’y a pas de cause, uniquement des effets. La  » cause  » n’est jamais qu’une assignation rétrospective une fois que tout a été mis en place..

Mais la discussion des manœuvres du Prince est tout autant entravée lorsqu’un privilège est accordé aux alliés non-humains, comme s’ils constituaient le meilleur et le seul moyen de gagner la journée. Ce n’est jamais le cas. Dans une étude qui n’est pas dépassée parce qu’elle a la valeur et la netteté d’un mythe fondateur, Marc Bloch a illustré ce point remarquablement (1935, repris dans MacKenzie et Wacjman, 1985). À la fin du Moyen-Âge, les meules, les engrenages, les roues et les rivières sont d’excellents alliés inattendus qui composent, une fois regroupés dans un moulin, une formidable forteresse. Mais leur efficacité s’arrête là. Une forteresse peut se trouver sur le champ de bataille – et elle influence alors décisivement l’issue de la bataille – ou loin du champ de bataille. Si chaque famille continue à écraser son grain à la meule à main, le Prince, qui détient le moulin communal, ne possédera rien d’autre que du bois, de l’eau et des pierres. Le moulin ne deviendra une forteresse que si le Prince rassemble des milices, fait respecter le pouvoir du Roi et les enseignements de l’Église, et oblige chaque ménage à briser sa meule à main pour venir moudre son grain au moulin communal. Beaucoup d’industries et même des pays se sont enlisés parce que la solidité des forteresses qu’ils avaient construites les assurait – à tort- qu’ils n’avaient plus à développer d’analyse stratégique. Ce n’est pas la solidité des alliés obtenus qui compte, mais la solidarité que cela procure avec d’autres luttes humaines. Ce ne sont pas les deux lignes parallèles du premier diagramme ci-dessus qui nous apprennent quelque chose, mais bien la négociation sinueuse du milieu. Les immenses usines de fer et d’acier de la Lorraine sont mangées de rouille, quel qu’ait été le nombre des éléments qu’elles reliaient, parce que le monde qu’elles étaient supposées maintenir a changé[[C’est la raison pour laquelle la notion de  » système technique  » de Bertrand Gille (1978) est malencontreuse, malgré son utilité pour regrouper des artefacts sans être limité par le hardware. Par exemple, dans ce système technologique, l’engrenage du moulin irait sur la même liste que la roue et la rivière et la meule et les routes. Mais que dire de l’Église, du Roi et des gens d’arme ? Ils appartiennent à la même liste chez Machiavel, mais non chez Gille. Ces éléments figureront sur une autre page, où Gille traitera de la structure sociale, économique ou culturelle.. Elles ressemblent beaucoup à ces mots magnifiques que les joueurs de scrabble aiment à composer, mais qu’ils ne savent comment placer sur la grille parce qu’elle a été modifiée par les autres joueurs.

La même limite peut être trouvée dans la notion de trajectoire par laquelle les machines sont transformées en espèces biologiques dotées d’une sorte de vie autonome. Par exemple, la caméra de Wernecke appartient-elle à la même lignée génétique que celle d’Eastman (Jenkins, 1975) ? En un sens oui, puisque les idées de Wernecke ont été prises et copiées par Eastman. Mais pourquoi Eastman les a-t-il reprises ? Parce qu’il partait avec une stratégie complètement différente, celle d’un marché de masse pour les photographes amateurs, avant de se tourner vers les systèmes antérieurs qui n’étaient pas encore brevetés. La profonde transformation que la boîte noire de Wernecke subit dans les mains d’Eastman n’a rien à voir avec une mutation biologique ou une sélection; elle concerne seulement une nouvelle stratégie : comment mettre au point une caméra qui devienne indispensable à des millions de gens ? Ce n’est que rétrospectivement, après qu’Eastman eut réussi à gagner et à garder un marché de masse avec sa caméra profondément différente, que les conservateurs de musée ont pu aligner les deux objets dans la même vitrine en marquant les différences avec de jolies étiquettes et des flèches. Le hardware n’est que l’ombre projetée par la ruse socio-technique. Réduit à lui-même, il est aussi fantomatique que la société[[. Plus généralement, les métaphores biologiques me semblent inutiles, d’abord parce que la biologie évolutionniste est en elle-même un nœud de contradictions à propos de ce qui est en fait une stratégie de survie pour les organismes ; ensuite parce que, en biologie, ce sont les organismes eux-mêmes qui sont les Princes calculateurs. Cela ne signifie pas que l’étude biologique des premiers outils des Hominidés ne soit parfaitement sensée, comme Leroi-Gourhan (1967) l’a montré de manière si péremptoire, mais ces outils sont aussi distincts du corps lui-même que le cerveau ou les mains. Une fois qu’ils sont distincts du corps, ils ne peuvent pas être groupés avec lui selon des trajectoires, excepté dans les musées. Cela ne signifie pas non plus qu’une étude évolutionniste des artefacts soit impossible, mais elle requiert un point de vue socio-biologique généralisé. De ce point de vue, le corps lui-même serait à considérer comme la stabilisation technologique des stratégies primitives – connexion hard contre connexion soft, inné contre acquis (Dawkins, 1982).
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À cause de ces deux interprétations erronées et symétriques, l’information que nous acquérons sur les manœuvres du Prince est rendue incompréhensible. Ou bien nous saisissons les relations sociales – sans aucune signification si elles sont privées des alliés non-humains qui les gardent en place – ou bien le hardware – sans signification non plus s’il est privé des positions stratégiques qu’il occupe. Si l’on parcourt la littérature des sciences sociales ou des sciences naturelles, la situation est souvent aussi absurde que celle du géographe qui obtiendrait des navigateurs envoyés autour du monde soit les latitudes, soit les longitudes des points qu’il souhaite reporter sur la carte, mais jamais les deux en même temps ! Pour  » cartographier  » ce qui nous lie tous ensemble, il nous faut inventer un système de projection qui fournisse en même temps les informations sur les acteurs humains et non-humains.

Longitude et latitude de notre système de projection

Les nouveaux Princes sont libres de choisir des ressources humaines ou non-humaines pour tisser leur trame dans les nombreux conflits où ils sont engagés. Le Prince est comme le Tisserand royal que Platon décrit comme l’homme d’État idéal. Il ne s’arrête jamais de tisser, mais ce qu’il entrelace ainsi est tantôt soft, tantôt hard, tantôt humain, tantôt non-humain. Son seul problème est de décider quel nœud est plus fort et lequel est plus faible dans une circonstance donnée. Des observateurs pusillanimes verront soit 1a redéfinition de nouveaux liens sociaux, soit l’introduction de nouvelles associations techniques, et s’émerveilleront alors de la possibilité entre les deux de relations, d’interconnexions, de reflets, d’influences. Si l’on veut être un peu plus audacieux et suivre les nouveaux Princes d’aussi près que Machiavel a suivi les anciens, on doit être capable de définir la chaîne et la trame du  » tissu sans couture « .

En reprenant et poursuivant la métaphore cartographique, nous allons essayer de définir la longitude et la latitude. du système de projection de telle façon que tout imbroglio socio-technique puisse être défini selon deux dimensions : d’abord combien de gens sont persuadés et le tiennent pour une boîte noire non contestable; en deuxième lieu, si le processus est interrompu par des gens qui le mettent en doute et qui veulent ouvrir la boîte, quelle sorte de transformations le projet doit-il subir pour persuader davantage de gens, c’est-à-dire quelle sorte de nouveaux alliés non-humains doit être requise ?

Dans le schéma suivant, j’ai esquissé ces deux dimensions la transformation (ou translation, ou négociation) en abscisse, le succès de l’entreprise en ordonnée. L’histoire de la vie d’un projet donné est représentée par la ligne sinueuse. Plus on avance, plus on s’éloigne de l’idée originale, plus dure est la lutte et plus violente la contestation. Plus la ligne se rapproche du haut, moins les gens sont nombreux à être intéressés et convaincus par l’avenir du projet. La surface située derrière la  » ligne de front  » sinueuse représente approximativement le nombre d’éléments liés à la destinée du projet. Cela signifie que le moment de la fin prochaine (5), quand une foule de gens utilisent la boîte noire comme un équipement de routine qui n’est plus transformé, est aussi le moment où le plus grand nombre de ressources et de personnel a été mobilisé pour tenir les usagers en bride.



Quelques éléments de ce schéma m’intéressent. Premièrement, bien qu’il recouvre les catégories usuelles – recherche, (1) ; développement, (2) à (4) ; production et ventes, (5) – le projet ne cesse jamais d’être une ligne de front, même quand il semble que tout a été fait et qu’il faut à présent convaincre les simples consommateurs. Du commencement à la fin, il ne cesse jamais d’être la résultante d’une stratégie quadruple : qui dois-je convaincre ? Quelle est la force de résistance de ceux que j’ai choisi de convaincre ? Quelles nouvelles ressources dois-je enrôler ? Quelles transformations le projet doit-il subir ? En second lieu, le temps ((t1) à (t5)) n’est pas une des coordonnées du schéma, mais une des conséquences du processus de persuasion et d’enrôlement.  » Cela prend du temps  » ou bien  » cela va vite « , tout dépend du nombre de gens à persuader et de l’habileté du Prince à négocier. Un élément plus suggestif est que la réalité d’un projet est un résultat variant en fonction de la stratégie du Prince. A (t2) par exemple, le degré de réalité du projet décroît et avoisine zéro. La faisabilité, la crédibilité ou l’absurdité d’un projet dépendent entièrement des coutures et des nœuds confectionnés par le stratège. Ni la réalité, ni le temps, ni l’état des choses n’expliquent l’évolution d’un projet, tous deux sont des variables dépendantes.

Quelles que soient les futures connexions entre les économies de X et de Y, la micro-sociologie des innovations et l’histoire de la technologie, il est d’ores et déjà clair qu’il faudra faire des efforts pour adapter les schémas, le type de données et probablement les mathématiques, à ces notions de translation, de fronts, d’association et de persuasion. Cette intégration passe probablement aussi par une compréhension du caractère métrologique de sciences telles que comptabilité, management et économie. Chaque nouveau stratagème, pour réussir, doit également définir, développer, positionner et faire respecter ses propres méthodes d’affirmation de soi-même. Chaque innovation est également risquée, difficile à évaluer, coûteuse et peu fiable, non pas parce que nous n’avons pas de bons outils économiques ou techniques pour l’estimer, mais parce que l’innovation elle-même doit redéfinir les outils appropriés pour évaluer sa chance, son coût, son efficacité et sa fiabilité. En d’autres termes, il y a dans ce sujet un principe d’incertitude qui est inhérent non pas à la faiblesse de nos instruments, mais bien au phénomène lui-même que nous voulons détecter. Ou bien l’on a une nouveauté dont une partie réside dans la lutte pour constituer des instruments de mesure ou pour établir la responsabilité : en ce cas, on manque de définitions précises et l’affaire entière est frappée d’incertitude ; ou bien l’on a de bons chiffres, des statistiques fiables, mais qui sont le résultat final d’un réseau stable, tranquille et réduit à la routine – et dans ce cas, on n’étudie plus de nouveauté. Il y a ainsi une contradiction entre l’approche des nouveautés grâce à des instruments éprouvés pour évaluer la productivité, et l’attribution de responsabilité au travail, au capital et au management. Le défi réside dans l’adaptation de notre économie et de notre sociologie à la qualité du réseau des manœuvres du Prince (Canon, Law et Rip. 1986).

Retour à la démocratie

Maintenant que nous sommes capables d’éviter l’illusion de l’existence de la société ou de la technologie, il est possible de comprendre ce qui rend le nouveau Prince si difficile à écrire et ses pouvoirs si difficiles à combattre. Les  » puissants  » de Machiavel qui s’étaient emparé du pouvoir avaient peu de ressources extra-humaines pour rendre leur position inexpugnable. Mis à part Dieu – à qui tous avaient également recours -, les épées et quelques murs de pierre, les princes de l’époque ne pouvaient compter que sur des moyens soft comme les passions, les craintes, les amours et les ambitions, moyens aussi soft que les corps qu’ils permettaient d’attacher. La  » méga-machine  » chère au cœur de Mumford n’était pas une vraie machine et c’est pourquoi sa métaphore fondamentale est si déroutante. Quelle que soit l’ardeur de la lutte, les armées étrangères que les Princes vont constituer à l’étranger pour triompher ne sont jamais qu’étrangères. Au pire, elles sont faites de mercenaires – de ceux dont Machiavel considérait qu’ils étaient les moins fiables des alliés, c’est-à-dire d’hommes que l’on doit tenir. à nouveau en bride par les mêmes liens humains, soft. La situation commence à se modifier radicalement lorsque les Princes sont prêts à emprunter d’autres voies, à faire un détour, à ,trahir et à introduire dans le combat des alliés qui sont vraiment des étrangers et qui ne ressemblent pas du tout à des hommes ou à des femmes. Une course aux armements généralisée est ainsi déclenchée, que nul Prince ne saurait éviter. A l’accumulation des liens humains soft vient alors s’ajouter l’accumulation de liens non-humains plus Nard; à la course au software du passé vient s’ajouter une course au hardware, dont la course aux armements n’est que l’un des aspects, ainsi que McNeill l’a magistralement démontré dans un livre qui est à l’évidence le meilleur brouillon d’un nouveau Prince que l’on puisse trouver (1982).

Un petit exemple montrera les conséquences de ce  » sur-machiavélisme « . La municipalité radicale de Paris et les grandes compagnies privées de chemin de fer avaient lutté pendant deux décennies avant que ne fût décidée la construction d’un métro à la fin du siècle dernier. Comment faire pour que ces compagnies ne missent pas la main sur le métro, si d’aventure une municipalité de droite venait à être élue ? Comment l’équilibre temporaire des forces pouvait-il être préservé ? Une première solution était d’utiliser un écartement de voie plus petit pour le métro que pour les trains ; les militaires s’y opposèrent pour des raisons de sécurité nationale. Convaincue par la réalité de cette menace en cas de guerre nationale, mais refusant d’abandonner leurs positions de guerre (froide) civile, la municipalité décida finalement de faire des galeries de métro plus petites que le plus petit des wagons de chemin de fer (Daumas et al., 1977)[[J’ai choisi à cet effet un exemple qui est l’antithèse parfaite de l’architecte de New York Moses, étudié par Winner (1980) ainsi que par MacKenzie (1984).. Us transférèrent ainsi leurs alliances du domaine légal ou contractuel à celui de la pierre, de la terre et du béton. Ce qui était aisément réversible en 1900 le devint de moins en moins au fur et à mesure que le réseau grandissait ; les ingénieurs du métropolitain prirent les kilomètres de tunnel construits par la compagnie comme élément technique inéluctable et définitif.

C’est ainsi que la question de la liberté des ingénieurs et du peuple est en fait exactement liée au nombre de ressources non-humaines qui sont impliquées dans leur lutte. Certes, ils restent libres de décider, comme les personnages de Sartre, qui incarnera le destin et qui incarnera la liberté. La meilleure preuve en est que, soixante-dix ans plus tard, lorsque les chemins de fer nationalisés, devenus S.N.C.F., et le métro nationalisé, devenu R.A.T.P., décidèrent d’interconnecter leurs réseaux, les ingénieurs furent chargés d’inverser une situation  » irréversible  » et d’élargir quelques-uns de ces tunnels. C’est là où la course au hardware se manifeste le mieux. Ce qui aurait pu être inversé par des élections soixante-dix ans auparavant dut être inversé quand même, mais à un prix plus élevé. Chaque alliance conclue par la municipalité radicale socialiste avec la terre, le béton et les pierres dut être défaite, pierre à pierre, pelletée après pelletée. Pire encore, pour détruire chacune de ces alliances anciennes des outils nouveaux et plus puissants durent être mis en oeuvre, manœuvrés et engagés dans le combat (bulldozers, explosifs, machines à forer les tunnels, etc.). La  » méga-machine  » devint plus grande encore. Des millions de gens parcourent maintenant le réseau souterrain du R.E.R.

Mais la seconde conséquence de la course au hardware est d’autant plus frappante. Tenir une position est nécessaire, mais non suffisant, puisque cela implique aussi de rester sur place. Il serait mieux de garder ses acquis tout en étant capable de se déplacer ailleurs. Par malheur, le Prince sait parfaitement que quitter son palais ou sa forteresse, c’est ouvrir la porte à la trahison, à la traîtrise et aux révoltes. Comment bouger et rester au pouvoir ? La politique fournit une réponse : en délégant le pouvoir à d’autres. Mais la délégation de pouvoir à d’autres hommes est aussi fragile et aussi peu fiable que les liens humains eux-mêmes. Pourquoi ne pas déléguer des pouvoirs à quelques agents non-humains qui seraient ainsi chargés de leurs correspondants non-humains ? Pourquoi ne pas inventer une sociologie et une politique des choses elles-mêmes[[Les notions de délégation, de distribution des rôles et de « sociologie interne  » forment les bases de la sémiotique comparative des produits techniques, que l’on pourrait appeler techno-graphie.. Par exemple, des policiers sont utiles à chaque carrefour pour régler le trafic, mais ils ne peuvent plus se déplacer ailleurs pour d’autres opérations. Remplacer leurs bras et leurs gants blancs par des feux de circulation est l’une des manières d’être absent tout en restant présent. Les conducteurs et les feux de circulation s’arrangeront entre eux. Oui, mais les conducteurs sont de faibles créatures, tentées de franchir le carrefour même si le feu est au rouge lorsqu’il n’y a aucun véhicule en vue. Pourquoi donc ne pas relier les feux aux roues même des véhicules par une impulsion électrique quelconque, de sorte que ces feux adaptent leur rythme au flux du trafic ? Désormais, les feux sont pilotés par un surveillant beaucoup plus  » souple « , qui ne porte pas de képi ou de casquette. Un automatisme est né, qui deviendra rapidement plus complexe et  » concret  » ou  » organique  » – selon la terminologie de Simondon – parce qu’un ensemble de feux de circulation seront réglés par un ordinateur. Puis tous ces ensembles seront  » visualisés  » à la Préfecture de Police sur un écran devant lequel sera assis un policier en gants blancs. En procédant du machiavélisme politique aux automatismes, nous ne procédons pas de la sociologie à la technologie ; nous poursuivons simplement la même  » associologie  » avec une liste plus longue de relations et de liens. L’histoire n’est pas celle du remplacement des hommes et des femmes par des machines ; l’histoire est celle de la redistribution complète et permanente des rôles et des fonctions, certains d’entre eux étant maintenus en place par des liens humains, d’autres par des liens non-humains[[Ruth Cowan a démontré cette redistribution inattendue dans une excellente étude sur le travail des ménagères (1983). Avec de nouveaux automatismes (qui rendent quelques nouvelles compagnies indispensables), les femmes travaillent davantage, mais elles sont elles-mêmes transformées, redéfinies, réagencées. Réduire cette histoire aux « femmes-libérées-par-lamécanisation » ou aux « femmes-réduites-en-esclavage-par-le-capitalisme » serait regrettable..

L’inertie et l’automatisme sont ainsi les deux principaux effets de la course au hardware. C’est là que la question de la démocratie soulevée par Machiavel rentre en jeu, question qui est la seule justification de la présentation amorale du Prince et de notre description  » associologique  » des nouveaux Princes. Les deux clichés les plus courants à propos de la technologie – son inertie, qui serait trop forte pour que l’on pût y résister ; sa complexité interne, qui serait trop grande pour que quelqu’un pût en prendre la mesure – correspondent bien à des réalités, non pas comme causes des manœuvres du Prince, mais comme effets que le Prince s’efforce d’obtenir.

Le premier principe d’une démocratie technique est ainsi de ne jamais offrir ce résultat au Prince sur un plateau doré. Malheureusement, cette capitulation anticipée est très fréquente parmi les analystes de la technologie, les mieux intentionnés, qui admettent les trajectoires, les inerties et les complexités internes – bref, l’existence de la technologie. Capitulation également lorsque les analystes de la société, non moins bien intentionnés que les précédents, affirment qu’il existe quelque chose comme une société prééminente, connaissable au moins en principe, qui doit contrôler et dominer le développement de la technologie. Ces deux capitulations symétriques paralysent de fait la démocratie parce que la seule façon d’envisager une modification de la technologie et de la société est alors de faire appel à une technologie et à une société de remplacement[[Cette position n’est nulle part plus saisissante que chez les marxistes, qui ont développé une relation sado-masochiste extrême avec la technologie : sadique, parce que sa version stalinienne autorise les massacres de masse au nom d’une société alternative, masochiste dans la gauche européenne parce qu’elle permet aux gens d’être délicieusement inefficaces, mutilés et torturés au nom d’une société alternative – mais toujours dans la certitude du bon droit.. S’il existe une Technologie et s’il existe une Société et si le seul moyen de concevoir des changements est d’imaginer une Société et une Technologie de rechange, le Prince peut dormir tranquille dans son palais : il est parfaitement libre de mélanger à loisir les agents humains et non-humains, retouchant localement en fonction des besoins, autant qu’il lui plaît, les liens qui nous lient tous. De l’extérieur, les observateurs ne verront rien d’autre que des changements de technologie, dus à ses propres progrès autonomes, et des changements de société, en fonction de ses propres lois autonomes. Au lieu des contraintes strictes de la démocratie, le Prince ne subira que les remontrances des moralistes et quelques discours creux sur la  » participation du public aux décisions techniques « - une fois que tout aura été décidé et entériné. Si la science et la technologie ne sont que de la politique poursuivie par d’autres moyens, la seule façon de rechercher la démocratie est de pénétrer la science et la technologie, c’est-à-dire de pénétrer là où la société et la science sont définies simultanément par les mêmes stratagèmes. C’est précisément là que se tiennent les nouveaux Princes. C’est là que nous devons être s’il est vrai que le Prince est plus qu’une oligarchie et si nous voulons pouvoir l’appeler  » le peuple « .

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La sociologie des sciences est-elle de gauche?

La sociologie des sciences a-t-elle une politique ? Elle serait mal venue de le dénier. Après avoir étudié en détail les diverses politiques de la chimie, de la physique, de la cosmologie, de la bactériologie, sans parler de l’histoire, de l’économie ou de l’anthropologie, comment pourrait-elle prétendre qu’elle seule échappe à la définition d’une politique et qu’elle pratique la science pour le seul amour de la science ? Pourquoi d’ailleurs tenterait-elle de se dérober[[Voir le livre capital enfin traduit en français de Steven Shapin et Simon Schaffer, Le Léviathan et la pompe à air -Hobbes et Boyle entre science et politique, La Découverte, Paris, 1993. ? C’est elle qui nous a appris que l’on ne diminuait pas la qualité d’une science en déployant sa politique. Le monde social n’est pas une pollution dont un savoir scientifique devrait se méfier, mais à la fois la ressource et la cible de toute discipline savante. Pourtant, il faut reconnaître que les sociologues des sciences restent remarquablement muets sur les tenants et les aboutissants de leur projet politique[[Il suffit pour s’en convaincre de lire le récent ouvrage d’Andy Pickering, (ouvrage dirigé par), Science as Practice and Culture, Chicago University Press, Chicago, 1992 qui fait le bilan des débats actuels.. Or si, comme nous l’affirmons, « à toute répartition des êtres naturels correspond une répartition des êtres sociaux », quelles institutions, quelles formes d’action, quelles lignes de clivage préparons-nous, que ce soit de façon ouverte ou cachée ? On m’a demandé de réfléchir à cette question en me référant en particulier à la tradition issue de mm.

La filiation marxiste subvertie

Par son attention portée à la pratique des chercheurs et aux lieux de production du savoir, par l’accent mis sur la matière et sur le travail, sur les liens de la science et du marché, la sociologie des sciences – anglaise du moins – s’inspire évidemment de Marx[[Le lien est explicite à l’origine chez J.D.Bémal. Aujourd’hui certains se réclament ouvertement de cette tradition comme Donald A. MacKenzie, Statistics in Britain. 1865-1930, The Edinburgh University Press, Edinburgh (1981) et Donald MacKenzie et Judy Wajcman, (ouvrage dirigé par), The Social Shaping of Technology, Open University Press, Milton Keynes, (1985).. Pourtant, cette tradition s’est transformée au point de rendre sa filiation méconnaissable.

On ne peut simplement définir la sociologie des sciences par le recours aux intérêts afin de comprendre les scientifiques[[Voir l’excellente recension de Steve Shapin (1982), « History of Science and ils Sociological Reconstruction », History of science, vol. 20, p, 157-211 traduit en français dans Michel Callon et Bruno Latour, Les Scientifiques et leurs alliés, Editions Pandore: Paris, (1985). ouvrage malheureusement difficile à trouver.. Si par marxisme on entend l’analyse du comportement des agents par référence à leurs intérêts économiques, alors tout le monde est devenu marxiste et il n’est pas un homme politique, pas un journaliste, pas un élève d’HEC, qui n’en suive les règles de méthode. Le décryptage des intérêts comme celui de l’inconscient sont devenus des pratiques si communes qu’elles se sont banalysées à l’excès. Le marxisme, en ce sens, a été victime de soif succès, aussi disponible dans les moindres hameaux et chaumières quo le téléphone ou l’électricité.

Autant ce succès le banalise, autans. l’effondrement de sa politique-tirée-de-la-science le discrédite. Si par marxisme on entend une certaine façon de répartir les tâches entre science et politique, alors on peut dire que la sociologie des sciences s’en est complètement éloignée.

Pour comprendre cette opposition radicale, il faut se souvenir que le ressort critique du marxisme dépendait de deux opérations conjointes qui faisaient toutes deux appel au scientisme le plus extrême : comment lutter, grâce à la connaissance que nous fournissent les sciences naturelles, contre les fausses représentations que les acteurs se font du pouvoir ; comment distinguer la fausse idéologie de la vraie science grâce aux connaissances sur la société que nous donnent les sciences sociales. La première ressource permet de lutter par la science contre l’obscurantisme et la seconde permet de lutter contre l’obscurantisme éventuel de la science. Un marxiste se trouvait donc attaché deux fois aux certitudes absolues que procurent les sciences. Ce qu’il appelait « critique de la science » consistait au mieux à faire le partage entre l’idéologie contaminée par les intérêts de ses ennemis d’une part et la véritable science émancipatrice d’autre part. A chaque fois qu’une sociologie des sciences a tenté d’abandonner cette tâche de distinction, elle fut critiquée par les marxistes sous le nom odieux. de « relativisme » -je reviendrai sur ce terme. En minant la solidité finale des sciences, on affaiblirait, d’après eux, le combat contre l’obscurantisme, contre l’idéologie, et l’on saperait les bases qui permettraient d’établir une politique enfin scientifique[[Voir les critiques que Robert Young et The Radical Science Journal adressent aux « sciences studies » et les vifs débats dans Social Studies of Science sur l’apolitisme supposé de la sociologie des sciences.. Dans le tenace rejet par les Français de la sociologie des sciences et dans leur peur panique du relativisme, on retrouve cette attitude intellectuelle presque intacte alors qu’il n’y a plus, politiquement, de marxistes. En France, l’idéologie peut et doit toujours être; critiquée, alors que la science ne doit jamais être touchée[[Dans la tradition marxiste française, l’analyse des sciences est d’autant plus impossible qu’elle s’est fondue, à travers Althusser en particulier, avec le rationalisme de Bachelard. Pour cette génération, il fallait défendre la science, celle de Marx y compris, de toute trace de contamination par le social ! Difficile, on le comprend, d’accueillir à bras ouvert le collectif humain au travail dans les sciences….

Or toute cette critique marxiste demeurait, au fond, idéaliste, en ce sens qu’elle faisait des sciences un ensemble d’idées reliées entre elles par une série de connexions à des représentations sociales, elles-mêmes reliées, par une série de transformations, à des conditions matérielles. Débusquer une idéologie consistait à montrer comment une fausse science pouvait servir les intérêts d’un ennemi politique. A l’inverse, on défendait une science en montrant comment elle échappait à toute contamination sociale ou comment elle servait les tâches d’émancipation en accompagnant le mouvement de l’histoire.. Les « idées », les « représentations », le « contexte » matériel global, la distinction des amis et des ennemis, le « progrès », voilà quels étaient, les ingrédients de cette critique de la science qui forme aujourd’hui encore le bagage intellectuel d’un « homme de gauche » intéressé par les sciences.

Nous avons un peu oublié la formidable arrogance des marxistes, mais il faut comprendre que leur conception de la science en était la cause principale. En tenant les sciences naturelles, on pouvait renverser toutes les illusions des puissants et des prêtres. En tenant les sciences sociales, on pouvait dicter à la politique son comportement. Enfin, en tenant la différence entre science et idéologie, on pouvait attaquer les faux savants partout où ils dépassaient les bornes de la vraie scientificité pour s’aventurer dans la politique… Difficile dans ces conditions d’accepter de véritables enquêtes sur la façon dont se fabrique pratiquement la science ! On avait trop besoin des certitudes absolues qu’elles offraient pour accepter le risque de les voir s’affaiblir au cours d’études trop empiriques. Pour qu’une bonne critique puisse se développer, il fallait que la production même des sciences demeure hors-jeu – sauf, encore une fois, l’idéologie des adversaires que l’on devait, au contraire, débusquer impitoyablement[[Sur les ressorts de la critique voir ma tentative Nous n’avons jamais été modernes, La Découverte, Paris, 1991..

Pourtant, comme je l’ai dit, la transformation de la science en un travail comme les autres, dans des lieux originaux, les laboratoires, à partir d’une matière particulière, sur un marché spécifique, en connexion avec d’autres activités, transformant un collectif, étendant son influence par une traduction des intérêts et la stabilisation de ses réseaux, tout cela pourrait être d’inspiration marxiste[[Voir pour une synthèse de ces études Michel Callon, (ouvrage dirigé par), La science et ses réseaux. Genèse et circulation des faits scientifiques, La Découverte, Paris, 1989, Bruno Latour, La Science en action, La Découverte, Paris, 1989 et les autres ouvrages publiés dans la même collection « Anthropologie des sciences et des techniques ».. En effet, la sociologie des sciences est bien matérialiste, empirique, réaliste. Marxiste aussi l’idée de construction qui permet voir dans le monde naturel lui-même le résultat d’un travail qu’un autre travail peut donc modifier. Marxiste également l’intérêt pour l’univers technique et les transformations du travail comme de la société qu’il induit. Marxiste enfin la prodigieuse extension de l’histoire, ou mieux de l’historicité, au cœur des lois scientifiques les plus universelles[[C’est toute l’importance du travail de Simon Schaffer et de son équipe à Cambridge. Voir un exemple entre dix dans Simon Schaffer, « A Manufactory of OHMS, Victorian Metrology and its Instrumentation », in S. Cozzens et Bud R. (ouvrage dirigé par), Invisible Connections, Spi Press, Bellingham Washington State, 1991, p. 25-54.. Mais en appliquant ces modes d’analyse classiques à la science même, à cette ressource qui devait demeurer hors-champ, la sociologie des sciences a précipité le marxisme dans un maelström d’accusations qui l’oblige à repenser non seulement ce qu’est une science, mais aussi en quoi consiste une explication historique, ce qu’est une société et, enfin, comment se lient les sciences et les politiques. Issus peut-être de la tradition marxiste, les problèmes actuels n’y ressemblent plus guère. La question devient dès lors plus brutale : la sociologie des sciences est-elle « de gauche » ou, pour employer une expression encore plus datée, est-elle « foncièrement réactionnaire »[[C’est l’opinion à la fois de la tradition féministe, par exemple de Donna Haraway, des scientifiques « radicaux », par exemple Young, de la gauche libérale, par exemple Langdon Winner, de sociologues intéressés par les aspects macrosco piques, par exemple Stewart Russell et d’une grande partie des doctorants américains qui ne voient pas dans les « science studies » de quoi nourrir un projet politique. En France, le domaine n’a pas été discuté, Bachelard et Canguilhem servant toujours d’unique source de réflexion sur les sciences, avec un peu de Popper et, plus récemment, de philosophie analytique, ce qui oblige à s’éloigner plus loin encore de toute analyse empirique et réaliste des sciences. ? En prenant des termes plus choisis, est-il possible de dresser la liste des désaccords qui rendent les « science studies » aussi peu assimilables pour la politique telle qu’elle va ? Plus généralement, la sociologie nouvelle manière peut-elle aider à définir un projet politique qui ne tirerait plus ses ressorts de la critique et de la dénonciation[[Sur le passage de la sociologie critique à la sociologie de la critique et sur l’épuisement de la dénonciation, voir Luc Boltanski et Laurent Thévenot, De la justification. Les économies de la grandeur, Gallimard, Paris, 1991. ?

Les principaux désaccords

Le premier point de clivage porte sur la localisation et l’historicisation du savoir. La connaissance devient un savoir-faire, les savants des artisans, les idées des pratiques, l’universalité un lieu circonstanciel, la nécessité une contingence. Si l’inspiration réaliste et concrète des études empiriques peut sembler marxiste, on sent bien que l’esprit en est tout différent, beaucoup plus proche de l’ethnométhodologie[[Lien explicite chez Karin Knorr, The Manuacture of Knowledge. An Essay on the Constructivist and Contextual Nature of Science, Pergamon Press, Oxford, 1981 ; Michael Lynch, Art and Artifact in Laboratory Science. A Study of Shop Work and Shop Talk in a Research Laboratory, Routledge, London, 1985 ; Bruno Latour et Steve Woolgar, La vie de laboratoire, la Découverte, Paris, 1988.. Pourtant, cet enfouissement des connaissances dans leur réseau de production coupe l’herbe sous le pied à tout usage absolutiste des savoirs – et c’est bien ce qui gêne la tradition marxiste prête au relativisme pour les seules idéologies. Difficile de faire appel aux lois d’airain de l’économie, du développement historique, à celles de la biologie, de la physique, de la génétique, dès qu’il faut trimbaler, en même temps que ces ci-devant lois, un tel équipement de réseaux, de localités, de controverses, d’institutions et d’instruments. Pourtant, en matérialisant le savoir, on l’empêche de se balader n’importe où sans payer le prix de son extension. Ce que les uns trouvent réactionnaire est justement ce que d’autres trouvent émancipateur ou, pour le dire plus justement, civilisateur. La gauche, on s’en doute, n’en demandait pas tant. Elle voulait bien « situer les sciences dans leur contexte social », « critiquer l’usage idéologique qui dévoie la vraie science » mais elle ne souhaitait pas perdre la possibilité de brandir des savoirs enfin purgés de tout lien avec le contexte, de toute idéologie, de toute trace de controverse, pour servir le développement de ses projets économiques ou sociaux.

L’existence même d’un contexte social fournit le deuxième point de clivage. Ah, ce fameux contexte, comme il est utile pour critiquer les idéologies, pour les ramener au jeu des intérêts, pour dépasser les étroites limites des circonstances, des contingences et des individus Or, par un retournement qui ne surprend que ceux qui oublient les liens étroits qui associent toujours épistémologie et philosophie politique, en touchant à la science nous avons touché aussi au contexte, à sa définition même. En effet, la sociologie, l’économie, l’histoire, la géographie, la démographie, bref toutes les sciences humaines et sociales, ne sauraient échapper à la sociologie des science[[Voir par exemple, sur le cas des statistiques, la somme d’Alain Desrosières, La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique, La Découverte, Paris, 1993.. Il serait vraiment bizarre de critiquer la chimie et la physique pour leur prétention à l’universalité, tout en laissant intacte la prétention des sciences sociales à la scientificité. Si les premières sont performatives, les secondes le sont aussi bien. Comme la nature, le contexte social n’est pas la donnée de base, l’évidence première dont il faudrait partir, mais le résultat complexe du travail des sciences sociales et des institutions qui les maintiennent en existence. Là encore, la gauche trouve que la sociologie des sciences en fait trop. On avait le droit d’étudier les savoirs et de ramener les sciences exactes dans leurs réseaux, comme le ferait au fond tout bon positiviste, mais si l’on se met à étudier également les sciences sociales, alors, où va-t-on ? Quelle certitude nous resterait-il pour appuyer notre métier de critique, s’exclame l’ancienne gauche, assez peu habituée aux acrobaties de la réflexivité[[Les recherches de Steve Woolgar, Knowledge and Reflexivity. New Frontiers in the Sociology, Sage, London, 1988 et Science The Very Idea, Tavisiock, London, 1988 irritent prodigieusement les « militants » – autant d’ailleurs que les défenseur, d’une science transcendante. ?

Cette disparition du contexte social, après celle de l’universalité, amène à la question du relativisme, troisième point de clivage. Curieusement, le marxisme a inventé les outils intellectuels du relativisme – pour distinguer l’idéologie de la science – mais l’a constamment rejeté comme le suprême danger, celui qui sapait la possibilité même d’un véritable combat pour l’émancipation. La simple étiquette de relativisme vermet depuis vingt ans, en France du moins, de se débarrasser de la sociologie des sciences en l’associant au nazisme, aujourd’hui au négationnisme et, plus directement encore, à l’affaire Lyssenko, véritable scène primitive de l’épistémologie à la française[[La figure de l’astronome Evry Schatzman à la fois grand scientifique, rationaliste, de gauche, brûlé par l’affaire Lyssenko, passionné par la vulgarisation et grand pourfendeur de la sociologie des sciences dans laquelle il voit l’anti-science symbolise assez bien l’état des débats.. Or, quel est le contraire du relativisme ? L’absolutisme. Loin d’être un péché, une perversité funeste, le relativisme permet seul de montrer le prix que nous devons payer pour acquérir des certitudes. Loin d’affaiblir les savoirs, il déploie, au contraire, leurs moyens et leurs notes de frais. Depuis toujours, la mise en relation: l’établissement de correspondance entre perspectives, l’évaluation et la mesure des écarts, la variation des points de vue, la construction provisoire des ensembles synoptiques, toutes ces pratiques qui forment la matière même du relativisme sont liées aux tâches d’émancipation. Jusqu’ici, le relationnisme a toujours réparé ses propres excès. Pourquoi serait-il dangereux dans le seul cas des sciences ? N’est-ce pas justement par là que le marxisme a péché, en voulant l’absolutisme en politique, à la façon de ce qu’il croyait exister « en science » ? N’est-ce pas ainsi qu’il a inventé « la politique enfin scientifique », ce mortifère outil[[Quant au nazisme, puisque le spectre des chemises brunes vient toujours hanter ceux qui osent parler des sciences, il va de soi qu’il n’est pas connu pour son relativisme, son respect des relations et des points de vue, mais pour son noir absolutisme. Il en est de même des négationnistes, justement condamnés par la loi, dont l’épistémologie, si l’on ose employer ce mot prestigieux, ne se nourrit que des faiblesses de celle des scientistes qu’ils combattent. ?

C’est justement la définition même de la politique qui constitue le quatrième point de clivage. Concevoir le déplacement d’un message politique sous la forme d’une information scientifique, c’est plus qu’un crime, c’est une faute. Le travail même de la politique exige la construction provisoire et toujours recommencée du rapport entre une multitude et ses représentants. Par définition, en se déplaçant d’un locuteur à l’autre le message se transforme, se traduit, se trahit, mais se charge aussi, par sa circulation même, de ce qu’il doit performer. Son contenu n’est pas assignable, comme celui d’une référence scientifique, il varie même considérablement, mais ses conditions de félicité peuvent se repérer avec précision : il faut que, par le parcours même de l’énoncé, un rapport de fidélité s’établisse entre ce que disent, ou diraient, les mandants et ce que dit le mandataire. On peut bien sûr étendre cette pratique aux sciences, mais on voit aussitôt la transformation qu’il leur faut subir : les savants deviennent les représentants des multitudes non-humaines au nom desquelles ils se mettent à parler. Ce lien des sciences et des politiques sous la notion de porte-parole ne ressemble nullement à la « politique enfin scientifique » de la terreur marxiste Au contraire, il faut maintenant étendre les précautions, les lenteurs, les procédures, la patience la continuelle reprise du débat politique à ces représentants d’un genre à peine différent que sont les chercheurs, porte-parole des choses.

Il y aurait beaucoup d’autres points de clivage – la notion de révolution, le temps, le progrès, la définition de la matière, le rôle des non-humains, la conception des techniques, l’épouvantail de la religion, les rapports du micro et du macro, la contre-révolution copernicienne, le rôle de l’agent historique -, mais on aura déjà compris comment la théorie des réseaux diffère dans son esprit, dans son allant, dans ses concepts, dans ses programmes de recherche, de la tradition marxiste avec laquelle pourtant elle se reconnaît un passé commun ainsi qu’une certaine connivence d’intentions (contrairement, par exemple, à l’ethnométhodologie ou à l’interactionnisme symbolique, deux mouvements volontairement apolitiques). On comprend pourquoi il est si difficile de répondre à la question de la politique impliquée dans la sociologie des sciences et pourquoi, dans une France très inspirée par le rationalisme et par le marxisme, terrorisée par le danger de « l’anti-science », la sociologie des sciences demeure quasiment inconnue, indiscutable, impossible à situer, comme si elle était faite par des Martiens.

On aura compris également qu’il est difficile de situer la théorie des réseaux dans une politique traditionnelle, toujours définie en fin de compte par une certaine idée de la science, de la société, du temps et de l’action politique. Non pas que cette théorie rechercherait une échappatoire en voulant prétendre à la neutralité selon le slogan « ni droite ni gauche », mais simplement parce que chaque discipline, nous l’avons assez montré, redéfinit en partie le contexte dans lequel elle se situe. La nôtre ne fait pas exception à la règle. Sommée de décider si elle est « réactionnaire » ou « émancipatrice », elle exigera de redéfinir les termes de la question. Ne pouvant s’insérer dans une politique définie « sur fond de science », il lui faudra bien tenter de définir sa politique à elle, et chercher, en tâtonnant, ses propres critères lui permettant de décider pour elle-même de la réaction et de l’émancipation. Changer aussi radicalement la définition des sciences ne peut que modifier de fond en comble la définition de la politique, puisque les deux, comme je l’ai montré ailleurs, ne son que les deux branches d’une même Constitution[[Voir le livre cité note 7 qui n’a d’ailleurs fait l’objet d’aucun compte rendu approfondi.. L’opération peut paraître d’autant plus délicate que la théorie des réseaux considère souvent comme des vertus les défauts dont l’accusent ses adversaires « de gauche » : l’accent mis sur l’échelle micro, le rôle des non-humains, la position de l’agent individuel, la dissolution du contexte, le relativisme ; mais aussi ses adversaires « de droite » : le constructivisme, l’historicisme, l’universalité par réseaux, la politisation extrême des controverses techniques.

De nouveaux critères de démarcation

Peut-on malgré tout repérer quelques thèmes communs qui permettraient de tracer la filiation entre l’ancienne gauche et la nouvelle politique ?

D’abord le constructivisme commun à toute une longue tradition qui refuse de voir dans la naturalisation autre chose qu’une forme de domination. Ce constructivisme, la sociologie des sciences l’étend très loin puisqu’il va maintenant jusque dans les sciences, dans leurs résultats universels et bien sûr dans les techniques. Le thème de la naturalisation ne devient plus une idéologie, une déviation, un dévoiement, puisque c’est la « mise en nature » qu’il devient possible de suivre. Si notre monde est construit, il peut être modifié, déconstruit, reconstruit. Cette certitude étendue de la politique aux sciences mêmes permet bien d’établir une filiation avec l’ancien projet moderne, tout en limant les griffes au scientisme qui prétendait, par une étonnante contradiction, laisser les sciences hors champ. « L’anti-destin », il y a longtemps que cette formule sert de pierre de touche.

Ensuite, la confiance dans le modèle de la représentation politique. C’est l’aspect très « social-démocrate » de la sociologie des sciences et qui exaspère tant ses adversaires qui n’imaginent pas de livrer la science aux aléas d’un parlement étendu. Pourtant l’ancien modèle qui séparait l’expert et le décideur a fait faillite et il faut bien imaginer de nouveaux forums dans lesquels se rencontrent en droit, et non plus en fait, les porte-parole de diverses obédiences et légitimités. On sent bien la bizarrerie d’un mouvement qui exige à la fois d’élever le politique à la hauteur du savant, de rabaisser le chercheur au niveau du politicien et d’obtenir pour tous les deux une nouvelle place, éminente, aux côtés du bureaucrate, détesté par tout le monde, mais qu’il convient au contraire de traiter avec le plus grand respect puisqu’il gère l’expérimentation commune de science et de politique. On voit pourquoi la sociologie des sciences n’a pas bonne presse ! Et pourtant l’extension de la démocratie à un nombre toujours plus grand d’agents ne fournit-elle pas une autre pierre de touche ?

La difficile question de l’universalité vient ensuite. En découvrant le ressort des « universels relatifs » de la science et de la technique, la sociologie des sciences a probablement mis la main sur l’un des moyens de redéfinir la différence gauche droite. En effet, c’est de l’épistémologie que la politique de gauche avait tiré sa conception du droit, de l’empire et de la domination universelle. En changeant la conception de la science, on change aussitôt la définition de la tâche politique. Or la notion d’un réseau de métrologie passe exactement au milieu du combat traditionnel entre universalistes et localistes. Supposer un universel qui serait donné d’emblée et qui ne conterait rien, un universel abstrait, paraît aussi improbable que d’accepter l’existence définitive d’une localité, d’un groupe, d’une race, d’une ethnie. Or, la théorie des réseaux traite à longueur de journée d’intermédiaires qui établissent justement à grands frais des connexions entre des lieux et des points. L’universalité ne s’oppose pas aux circonstances locales. Elle en sort pas extension des connexions, et par stabilisation des relations. Si ce modèle permet d’expliquer la croissance et la diffusion des « vrais » universaux comme la pesanteur ou 2 + 2 = 4, alors il doit être possible de l’utiliser pour des universaux dont tout le monde a toujours reconnu la plus grande fragilité : lois, droits, formes politiques, règlements, marchés. Le critère de démarcation devient alors la volonté de s’en tenir à la localité d’une part ou de croire en un universel abstrait d’autre part- ce qui redéfinirait la droite dans ces deux composantes localistes et universalistes – et la volonté de construire les universaux en payant le prix de la transformation progressive des circonstances ce qui redéfinirait peut-être la gauche.

Le rôle de la médiation devient prépondérant dans une théorie où le travail productif se trouve redistribué en un nombre toujours plus grand d’agents, d’actants, d’acteurs qui ne sauraient être pris pour de simples intermédiaires déplaçant des forces ou des informations. Dans le respect des médiateurs, des « corps intermédiaires », des procédures, des moyens, on retrouve évidemment le thème classique du respect du droit, ainsi que l’argument moral de la supériorité des moyens sur les fins, mais on trouve aussi beaucoup d’autres épreuves en science, en technique, en administration, en art même. Malheureusement, cette insistance sur la médiation paraît « foncièrement réactionnaire » aux yeux de ceux qui ont appris à concevoir le monde social à la façon de ce qu’ils imaginent fonctionner mécaniquement – transposant d’ailleurs une conception elle-même très improbable de la machine[[Voir la thèse de Madeleine Akrich, 1993. Inscription et coordination sociotechniques. Anthropologie de quelques dispositifs énergétiques, École Nationale Supérieure des Mines de Paris, et également Bruno Latour, Aramis, ou l’amour des techniques, La Découverte, Paris, 1992.. La domination, la répartition des richesses, la durée de l’action à travers l’espace et le temps, la passivité silencieuse des structures, toutes ces grandes questions, se trouvent redéfinies tout autrement dès que les médiations, ces étranges situations qui ne sont ni causes ni conséquences, ni moyens ni fins, occupent le premier plan. La position qu’occupent les médiateurs, voilà donc une autre pierre de touche autrement plus fine que de savoir si l’on a le cœur à gauche ou si l’on est pour ou contre l’intervention de l’État…

Autre pierre de touche qui exige là encore une profonde redistribution des cartes, c’est la question de la modernisation, du rapport au temps qui passe et aux autres cultures-natures. L’anthropologie des sciences oblige à une redéfinition complète des notions de progrès, de front temporel, de la modernité même, afin d’éviter à la fois la critique moderne auquel le marxisme est totalement lié et le postmodernisme, forme déçue de l’esprit critique. Comme le précédent, elle peut apparaître troublante aux yeux de ceux qui avaient associé la gauche avec un front continu et cumulatif de modernisation. Or, la négociation planétaire sur les valeurs, les formes politiques, les accès à la nature, le rôle des prémodernes, dépendait étroitement d’une certaine définition des sciences, de leur universalité, de leurs révolutions et de leur caractère cumulatif. Modifier cette conception revient à altérer la répartition des êtres et des valeurs en « réactionnaires » et « progressistes », tout en définissant un autre critère de démarcation qui permette de définir ce qu’il faut appeler une seconde modernisalion mais qui ne repose plus sur la même conception du temps. Le triage auquel nous assistons aujourd’hui ne peut plus se faire autour de la notion de progrès ou d’avenir, et pourtant nous voulons toujours trier, mais beaucoup plus finement.

Dernier critère, peut-être plus facile à aligner avec la tradition « progressiste » parce qu’il départage plus aisément des attitudes psychologiques répertoriées depuis longtemps : le rapport de l’ensemble et de son complémentaire. Lorsque l’on dessine un ensemble quelconque, s’intéresse-t-on davantage à ce qui réside à l’intérieur de cet ensemble ou se pose-t-on aussitôt la question de son complémentaire et du travail continu de démarcation nécessaire pour l’obtenir ? La politisation de l’écologie se retrouve dans cette question, mais aussi les questions plus classiques de l’identité ou de l’appartenance. Lié bien sûr au thème de la naturalisation et à celui de l’universalité « relative », ce critère permet de conserver l’élan, l’allant , le souffle attaché naguère à l’idée de progrès sans acheter pourtant l’énorme bagage moderniste qu’il traînait derrière lui.

J’en ai assez dit pour que le débat soit amorcé. Vouloir situer la sociologie des sciences, discipline si neuve, si diverse, si radicale, à l’intérieur de la distinction droite/gauche, n’a de sens que si l’on accepte de tirer pour elle la leçon qu’elle tire de tous les autres imbroglios de science et de politique. Une discipline ne s’insère pas dans un contexte, elle le spécifie autrement. De plus, puisque pour chaque conception de la science, il existe une conception correspondante de la société, de l’action politique, du temps, du progrès, de l’acteur, modifier aussi profondément l’épistémologie courante ne peut que bouleverser la politique qui allait de pair avec elle. S’imaginer que l’on peut rester « de gauche » tout en conservant l’épistémologie, ou que l’on pourrait jauger la sociologie des sciences à l’aune de l’ancienne politique me paraît impossible, de même qu’il me paraît contradictoire d’exiger pour cette seule discipline qu’elle « ne fasse pas de politique ». Qu’il faille, en redéfinissant les sciences et les techniques, inventer les critères originaux de démarcation pour répartir à nouveau la droite et la gauche, me parait, au contraire, urgent et, de plus, faisable après l’auto-dissolution du post-modernisme[[J’espère que la parution en français du livre capital cité en note 1 permettra de continuer ce que cet articulet ne pouvait que brièvement amorcer..

Si le mot « biopouvoir » permet de désigner du doigt l’autorité par laquelle certains biologistes évitent la discussion tant sur les disciplines scientifiques que sur la vie politique, au nom par exemple d’un certain darwinisme, d’une définition du gène ou d’un modèle du cerveau, je n’y vois pas d’inconvénient. Lutter contre le biopouvoir permet […]

Un nouveau Nietzsche

Article publié dans Le Monde des débats, novembre 1999C’est un sérieux symptôme du déclin de la vie publique, lorsque même les critiques, c’est-à-dire des intellectuels publics, ne comprennent plus ce que fait un auteur en menant des expériences sur les aspects explosifs de matériaux dangereux. » Ainsi s’exprime Peter Sloterdijk dans un livre stupéfiant de profondeur et de drôlerie[[Essai d’intoxication volontaire Conversation avec Carlos Oliveira. traduction Olivier Mannoni, Calmann-Lévv 1999 dans lequel il fustige ce qu’il appelle les « intellectuels-réflexes », ceux qui, quel que soit le sujet, qu’on parle de science, de biologie, d’art, d’architecture ou de bioéthique, dénoncent avec promptitude « le retour en arrière vers les vieux démons du passé ». Personne ne revient en arrière, sinon ceux qui affirment voir dans le texte que Le Monde des Débats a eu la grande honnêteté de publier, une forme dangereuse d’eugénisme néo-nazi. Ce sont les critiques qui, pris d’une compulsion de répétition obsessionnelle, marquent toujours, comme une horloge arrêtée, la seule date de 1933, sans s’apercevoir que le siècle avance et que les horreurs nouvelles demandent des vigilances nouvelles.
Interdit de parole. Il est vrai que l’auteur est allemand. Avec leur obstination à moraliser toute discussion politique, les Français s’étaient un peu habitués à voir dans les penseurs d’outre-Rhin de bons toutous qui devaient, pour expier leur passe, surassumer les droits de l’homme et la communauté idéale de communication. Ils découvrent soudain qu’un nouveau Nietzsche est parmi eux, qu’il ose déployer des pensées périlleuses en ne s’interdisant de revenir sur aucun des acquis de la gauche. Dans un pays comme le nôtre, interdit de parole sur tous les grands sujets qui nous permettraient de refonder notre République, nous restons stupéfaits de cette audace: l’ Allemagne est de nouveau en avance sur nous.
Sans sourciller, Sloterdijk va même jusqu’à reprendre à nouveaux frais la distinction gauche/droite! « Dans le courant central de la technologie moderne, les motifs de la vie allégée progressent irréversiblement, mais ceux qui font la réclame de cette apesanteur le font aujourd’hui depuis des positions que l’on considérait jadis comme bourgeoises et conservatrices [ . . . L’ancienne droite mise sur le léger et prône la flexibilisation de tout et de tous, et certaines personnes, dans l’ancienne gauche [ dont lui, découvrent le champ de la pesanteur. C’est ce qui imprime sa rotation au tourbillon actuel. » La gauche cherche dorénavant les moyens de ralentir, c’est-à-dire de civiliser l’esprit révolutionnaire qui a passé l’arme à droite! Et elle retrouve donc tous les thèmes abominables: ceux de la naissance et de la mort, ceux de l’institution et de la limite, ceux de la religion et de l’impossibilité d’être libéré de tout attachement.
Avant de crier à l’archaïsme, essayons de comprendre quel étrange archaïsme marque l’espoir de ceux qui espèrent résister au bio-pouvoir avec les seuls« comités d’éthique ». C’est là l’objet du texte mis en débat. Or que dit ce texte qui paraît à première vue si étrange ? « Le discours sur la différence et le rapport entre l’apprivoisement et l’ élevage, [ . . . sont des exemples que la pensée actuelle doit prendre en considération à moins qu’elle ne se concentre sur la minimisation du danger. » On accuse Peter Sloterdijk de jouer avec l’eugénisme au mépris de tout danger alors qu’il prend la plume pour empêcher ses adversaires de le minimiser! Bel exemple d’incompréhension. . . Quel est donc ce danger? Celui de ne pas voir qu’une guerre mondiale a commencé « à propos des variantes de l’élevage de l’homme ».
Sadomasochisme. Plus rien à voir avec l’ancienne domestication par la pratique de la lecture et l’usage de la station assise, comme le dit l’auteur avec son ironie dévastatrice; il ne s’agit pas non plus de cet eugénisme superficiel que les progressistes ont essayé si souvent en Angleterre, en Suède, en France, aux États-Unis tout au long de ce siècle (et plus souvent à gauche qu’à droite). Non, maintenant c’est pour de bon :ce que Platon prenait comme une métaphore du pouvoir politique, le biopouvoir de la nouvelle politique le prend littéralement. On peut maintenant changer non plus le phénotype des humains par la domestication mais leur génotype par une intervention directe sur l’ensemble des gènes[[Le phénotype désigne l’ensemble des caractères visibles d’un individu, et le génotype son patrimoine génétique. le public applaudit, les associations de malades veulent encore accélérer, les grandes compagnies renchérissent, les post-modernes célèbrent l’avènement des cyborgs, tous dans un grand discours sadomasochiste s’écrient : « Oui, oui, messieurs et dames les biologistes refaites-nous un autre corps, s’il vous plaît, car nous sommes à bout de notre volonté propre. » Au lieu du slogan « le socialisme c’est les soviets plus l’électricité». on a «le libéralisme, c’est le platonisme plus la génétique ».
Quelle est la solution à ce danger nouveau que Sloterdijk dénonce contre la complaisance des progressistes et des révolutionnaires qui n’ont pas encore compris que droite et gauche jouaient dorénavant à fronts renversés? Avouons qu’elle est un peu courte: au lieu de faire comme si cette recréation de l’homme par lui-même n’avait pas lieu, « il faudrait donc, à l’ avenir, jouer le jeu activement et formuler un code des anthropo-technologies ». Fort bien, mais sur ce code notre auteur est aussi muet qu’une brebis clonée, alors que c’est pour un anthropologue des sciences comme moi la question majeure.
Pourtant son apport, bien que tout négatif, est capital car il empêche de croire à la solution qui paraît de bon sens:la maîtrise par l’homme lui-même de ce processus de fabrication. Par une phrase superbe il interdit cette solution: « L ‘humanisme ne peut rien apporter à cette ascèse tant qu’il vise l’idéal de l’homme puissant. » Comment voir dans une telle idée l’appel à superman, le danger d’un retour « à la bête immonde » ?
Cynisme occidental. La fureur des humanistes, des progressistes et des rationalistes contre Sloterdijk ne s’explique pas, comme ils le crient très fort, parce qu’il nierait la raison, mais parce qu’il dénonce dans l’humanisme une impuissance fondée sur la définition même d’un homme capable de maîtrise. Le cynisme occidental, pour l’auteur, n’a pas d’autre source que cette volonté impossible de l’homme de se refaire lui-même, rêve « démiurgique » qui le met toujours au centre. Comme Pierre Legendre en France, Sloterdijk supplie la gauche de s’intéresser de nouveau à la genèse, au principe généalogique, à la naissance. « À chacun de mes livres, j’ai tenté de développer un nouveau langage qui laisserait plus de place à la fascination des naissances et des venues au monde. »
Non, ce n’est pas Sloterdijk qui joue avec le feu, ce sont ses adversaires qui se prennent pour Prométhée, et qui clouent au pilori ceux qui comme lui voudraient limiter quelque peu leur marge de liberté liberticide.

© Le Monde des débats, novembre 1999

Latour Bruno

Vice-président pour la recherche de Sciences-Po Paris, dirige l'École des Arts Politiques (SPEAP). Il est l'auteur de nombreux ouvrages et articles sur l'anthropologie du monde moderne, dont récemment Cogitamus. Six Lettres sur les humanités scientifiques (La Découverte, 2010) et Sur le culte moderne des dieux faitiches (La Découverte, 2009).