Tous les articles par Guattari Félix

Les philosophes postmodernes ont beau papillonner autour des recherches pragmatiques, ils restent fidèles à une conception structuraliste de la parole et du langage qui ne leur permettra jamais d’articuler les faits subjectifs aux formations de l’inconscient, aux problématiques esthétiques et micro-politiques. Il faudrait en revenir à une évidence simple, mais combien lourde de conséquences, à savoir que les agencements sociaux concrets mettent en cause bien d’autres choses que des performances linguistiques : des dimensions éthologiques et écologiques, des composantes sémiotiques, économiques, esthétiques, corporelles fantasmatiques, irréductibles à la sémiologie de la langue, une multitude d’univers incorporels de référence, qui ne s’insèrent pas volontiers dans les coordonnées de l’empiricité dominante.

Postmodern philosophers may flirt with pragmatics, but they remain trapped within a structuralist conception of speech and language, which prevents them from articulating subjective facts to the formations of the unconscious, to the realm of aesthetics and micropolitics. One should start again from the basic (but immensely important) fact that concrete social devices deal with much more than mere linguistic performance : they are made up of ethological and ecological dimensions, of semiotic, economic, aesthetic components, of bodily fantasies irreducible to linguistic semiology, displaying a multitude of disembodied universes of reference, which do not easily fit within the coordinates of our ruling empiricism.

L’objet écosophique

Les configurations géopolitiques se modifient à grande allure tandis que les Univers de la technoscience, de la biologie, de l’assistance par ordinateur, de la télématique et des médias déstabilisent chaque jour davantage nos coordonnées mentales. La misère du tiers monde, le cancer démographique, la croissance monstrueuse et la dégradation des tissus urbains, la destruction insidieuse de la biosphère par les pollutions, l’incapacité du système actuel à recomposer une économie sociale adaptée aux nouvelles données technologiques: tout devrait concourir à mobiliser les esprits, les sensibilités et les volontés. Au contraire, I’accélération d’une histoire, qui nous entrâîne peutêtre vers des abîmes, est masquce par l’imagerie sensationnaliste, et en réalité banalisante et infantilisante, que les médias confectionnent à partir de l’actualité.
La crise écologique renvoie à une crise plus générale du social, du politique et de l’existentiel. Le problème posé ici est celui d’une sorte de révolution des mentalités afin qu’elles cessent de cautionner un certain type de développement, fondé sur un productivisme ayant perdu toute finalité humaine. Alors, lancinante, la question revient: comment modifier les mentalités, comment réinventer des pratiques sociales qui redonneraient à l’humanité  si elle l’a jamais eu le sens des responsabilités, non seulement à l’égard de sa propre survie, mais également de l’avenir de toute vie sur cette planète, celle des espèces animales et végétales, comme celle des espèces incorporelles, telle que la musique, les arts, le cinéma, le rapport au temos. l’amour et la compassion pour autrui, le sentiment de fusion au sein du cosmos?
I1 convient certamement de recomposer des moyens de concertation et d’action collectifs adaptés à une situation historique qui a radicalement dévalué les anciennes idéologies, les pratiques sociales et les politiques traditionnelles. Remarquons, à cet egard, qu il n est nullement exclu que les nouveaux instruments informatiques contribuent au renouvellement de semblables moyens d’élaboration et d’intervention. Mais ce n’est pas eux, en tant que tels, enw reront es noyaux de prlse de conscience capables de déployer des perspectives constructives. A ~~s quelquefols précaires, d’expérimentations tâtonnantes, de nouveaux agencements collectifs d’énonciation commencent à se chercher; d’autres façons de voir et de faire le monde, d’autres façons d’être et de mettre à jour des modalités d’êrtre viendront à s’ouvrir et à s’irriguer, s’enrichir les unes les autres. Il s’agit moins d’accéder à des sphères cognitives inédites que d’appréhender et de créer, sur des modes pathiques, des virtualités existfintielles mutantes.
Cette prlse e’n compte de facteurs subjectifs de l’Histoire et le saut de liberté éthique qu’entrâîne la promotion d’une véritable écologie du virtuel n’impliquent aucunement un repli sur soi (type méditation transcendantale) ou un renoncement à l’engagement politique. Elle requiert, au contraire, une refondation des praxis politiques.

Depuis la fin du XVIIIé siècle, I’impact des sciences et des techniques sur les sociétés développées a été assorti d’une bipolarisation idéologique, sociale et politique entre des courants progressistes souvent jacobinistes dans leur appréhension de l’Etat  et des courants conservateurs préconisant une fixation aux valeurs du passé. C’est au nom des Lumières, des libertés, du progrès, puis de l’émancipation des travailleurs, qu’un axe gauchedroite s’est ainsi constitué comme une sorte de référence de base.
Aujourd’hui, les socialdémocraties se sont converties sinon au libéralisme du moinS au primat de l’économie de marché, tandis que lseffondrement généralisé du mouvement communiste international a laissé béant un des termes extrêlnes de cette bipolarité. Doiton penser, dans ces conditions, que celleci est appelée à disparaître, comme le proclame le mot d’ordre de certains écologistes: « ni gauche, ni droite »? Ne seraitce pas le social luimême qui serait appelé à s’effacer, tel un leurre, comme l’ont affirmé certains tenants du postmodernisme? A l’encontre de ces positions, je considère qu’une polarisation progressiste est appelée à se reconstituer à travers des schémas plus complexes selon des modalités moins jacobines, plus fédéralistes, plus dissensuelles, par rapport à laquelle se resitueront les différentes moutures de conservatisme, de centrisme, voire de néofascisme. Les formations partidaires traditionnelles sont trop entremêlées aux différents rouages étatiques pour disparaître du jour au lendemain des systèmes de démocratie parlementaire. Et cela malgré leur évidente perte de crédit qui se traduit par une désaffection croissante de l’électorat, aussi bien que par un manque de conviction flagrant de la part des citoyens qui continuent de vot«. Les enjeux politiques, sociaux et économiques échappent de plus en plus aux joutes électorales qui ne se ramènent le plus souvent qu’à de grandes manœuvres mass médiatiques. Une certaine forme de « politique politicienne » paraît appelée à s’effacer devant un nouveau type de pratique sociale mieux adaptée tant aux questions de terrain les plus locales qu’aux problèmes planétaires de notre époque.

Les masses des pays de l’Est se sont précipitées dans une sorte de chaosmose collective pour se dégager du totalitarisme, pour vivre autrement, fascinées qu’elles étaient par les modèles occidentaux. Mais il apparaît, peu à peu, que l’échec du « socialisme » est aussi un échec indirect des régimes prétendument libéraux qui vivaient en symbiose chaude ou froide  avec lui depuis des décennies. Échec en ce sens que le Capitalisme Mondial Intégré, s’il est parvenu à garantir une croissance économique soutenue dans la plupart de ses citadelles  au prix, il est vrai de dévastations écologiques considérables et d’une ségrégation redoutable, est non seulement incapable de faire sortir les pays du tiersmonde de leur enlisement, mais qu’il ne pourra apporter que des réponses très partielles aux problèmes gigantesques qui assaillent les pays de l’Est et l’U.R.S.S. et que ne feront qu’aviver des épreuves interethniques sanglantes, dont on ne voit pas actuellement l’issue.

Une prise de conscience écologique élargie, dépassant de beaucoup l’influence électorale des partis « Vert » devrait en principe conduire à remettre en question l’idéologie de la production pour la production, c’estàdire uniquement polarisée sur le profit dans le contexte capitaliste du système de prix et d’un consumérisme débilitant. L’objectif ne serait plus simplement la prise de contrôle du pouvoir d’État aux lieu et place des bourgeoisies et des bureaucraties régnantes, mais de déterminer avec précision ce qu’on entend instaurer en retour. A cet égard, deux thématiques complémentaires me paraissent devoir passer au premier plan dans les débats à venir sur la recomposition d’une cartographie progressiste:
 la redéfinition de l’Etat, ou plutôt des fonctions étatiques qui sont, en réalité, multiples, hétérogènes et souvent contradictoires;
 la déconstruction du concept de marché et le recentrage des activités économiques sur la production de subjectivité.

La bureaucratisation, la sclérose, le glissement vers le totalitarisme des machines d’État ne concernent pas seulement les pays de l’Est mais aussi les démocraties occidentales et les pays du tiersmonde. La dégénérescence du pouvoir d’État, préconisée autrefois par Rosa Luxemburg et par Lénine, est plus d’actualité que jamais. Le mouvement communiste s’est déconsidéré  et dans une moindre mesure la socialdémocratie le sera également pour avoir été incapable de lutter efficacement contre les méfaits de l’étatisme dans tous les domaines, les partis se réclamant de ces idéologies étant devenus euxmêmes, au fil du temps, des sortes d appendices des appareils d’Etat. Les questions nationalitaires resurgissent dans les pires conditions subjectives  nationalisme, intégrisme, haines raciales…  parce que aucune réponse fédéraliste appropriée n’a été avancée en alternative à un internationalisme abstrait et fictif.

Le mythe néolibéral du marché mondial a acquis ces dernières annces une incroyable puissance de suggestion. I1 suffirait, selon lui, que n’importe quel ensemble économique se soumette à sa loi pour qu’aussitôt ses problèmes se dissolvent par magie. Les États africains, qui ne parviennent pas à s’insérer sur ce marché, sont condamnés à végéter économiquement et à quémander l’assistance internationale. Un Etat comme le Brésil, au sein duquel continue d’exister une résistance des opprimés, se trouve déstabilisé dans son rapport à l’économie mondiale et par l’hyperinflation; tandis que les pays comme le Chili et l’Argentine, qui se sont soumis aux exigences monétaristes du F.M.I., n’ont pu maîtriser leur inflation et assainir leurs finances, qu’en plongeant 80 % de leur population dans une misère insondable.
En fait, il n’existe pas de marché mondial hégémonique, mais seulement des marchés sectoriels t correspondant à autant de formations de pouvoir. d Le marché financier, le marché pétrolier, les marchés immobiliers, le marché des armements, le marché de la drogue, le marché des ONG… n’ont pas la même structure ni la même texture ontologique. Ils ne s’ajustent les uns aux autres qu’à travers les rapports de forces établis entre les formations de pouvoir qui les sustentent. Aujourd’hui apparaît sous nos yeux une nouvelle formation de pouvoir écologique et, consécutivement, une nouvelle industrie écologique est en train de faire sa place au sein des autres marchés capitalistiques. Les systèmes de valorisation hétérogénétiques  qui contrebalancent l’homogenèse capitalistique plutôt que de contester passivement les méfaits du marché mondial ont à mettre en place leurs propres formations de pouvoir qui s’affirmeront au sein de nouveaux rapports de forces. Les agencements artistiques, par exemple, devront s’organiser pour ne pas être livrés pieds et poings liés à un marché financier, luimême en symbiose avec le marché de la drogue. Le marché de l’éducation ne peut rester dans une dépendance absolue avec le marché d’État. Des marchés de valorisation d’une nouvelle qualité de la vie urbaine, d’une communication postmass médiatique devront être inventés. Faire éclater l’absurdité de l’hégémonie de la valorisation capitalistique du marché mondial consiste donc à donner consistance aux Univers de valeurs des agencements sociaux et des Territoires existentiels qui se mettent, si l’on peut dire, en travers de l’évolution implosive à laquelle nous assistons.

Afin de contrecarrer les approches réductionnistes de la subjectivité, nous avons proposé une analyse de la complexité à partir d’un objet écosophique à quatre dimensions:
-de Flux matériels, énergétiques et sémiotiques;  de Phylums machiniques concrets et abstraits; d’Univers de valeur virtuels;
 -de Territoires existentiels finis.

L’abord écosystémique des Flux représentait déjà une prise en considération indispensable des interactions et rétroactions cybernétiques relatives aux organismes vivants et aux structures sociales. Mais il s’agit également d’établir un pont transversaliste entre l’ensemble des strates ontologiques qui, chacune pour leur part, sont caractérisées par une figure spécifique de la chaosmose. On pense ici aux strates visibilisées et actualisées des Flux matériels et énergétiques, aux strates de la vie organique, à celles du Socius, de la mécanosphère, mais aussi aux Univers incorporels de la musique, des idéalité mathématiques, aux Devenirs de désir… Transversalité jamais donnée comme « déjàlà », mais toujours à conquérir à travers une pragmatique de l’existence. Au sein de chacune de ces strates, de chacun de ces Devenirs et Univers se trouve mis en question un certain métabolisme de l’infini, une menace de transcendance, une politique de l’immanence. Et, pour chacun d’entre eux, seront requises des cartographies schizoanalytiques et écosophiques qui exigeront que soient mises à jour les composantes d’énonciation partielle là où elles existent et sont méconnues, et là où le scientisme, les dogmatismes, les technocraties leur interdisent d’émerger. La chaosmose ne présuppose donc pas une composition invariante des quatre dimensions ontologiques de Flux, de Territoires, d’Univers et de Phylums machiniques. Elle n’a pas de schèmes préétablis, comme c’est le cas avec les figures universelles de la catastrophe, dans la théorie de René Thom. Sa représentation cartographique fait partie d’un processus de production existentielle s’appuyant sur des composantes de finitude territorialisée, d’irréversible incarnation, de singularité processuelle, d’engendrement d’Univers de virtualité qui ne sont pas directement repérables au sein de coordonnées extrinsèques discursives. Elles viennent à l’être à travers une hétérogenèse ontologique et s’affirment au sein du monde des significations comme rupture de sens et réitération existentielle. La positionnalité de ces ritournelles dans le monde ordinaire s’effectuera par exemple comme fonction dérivée et asignifiante de la narrativité mythique, littéraire, fantasmatique et… théorique.

Les discours théoriques du marxisme et du freudisme, qui se prétendaient charpentés sur un diagrammatisme scientifique, n’ont trouvé leur affirmation sociale que pour autant qu’ils catalysaient euxmêmes de tels foyers de subjectivation partielle. Notre propre tentative de métamodélisation de l’énonciation, à partir des Territoires existentiels et des Univers incorporels, n’échappe évidemment pas à cette impossibilité de sa représentation objective directe. Simplement, notre ritournelle théorique se voudrait plus déterritorialisée que les représentations courantes de l’Inconscient, de la structure, du système… La saisie de la dimension non discursive de l’énonciation et la nécessaire articulation entre la complexité et le chaos nous ont amenés à avancer le concept d’une entité préobjectale comme élément de la texture ontologique, transversale aux Flux, Phylums machiniques, Univers de valeur et Territoires existentiels, I’être devant être alors conçu dans une perspective multicomponentielle et intensive. L’entité animée d’une vitesse infinie dissout les catégories de temps, d’espace et par là même la notion de vitesse. De son ralentissement intensitaire se déduiront les catégories d’objet, d’ensemble circonscrit et de subjectivation partielle. Le pli chaosmique de déterritorialisation et le pli autopoiétique d’énonciation, avec son interface de grasping existentiel et de transmonadisme, implante au cœur du rapport objetsujet, et en deçà de toute instance de représentation, une processualité créative, une responsabilité ontologique qui noue la liberté et son vertige éthique au cœur des nécessités écosystémiques .

Parler de machine plutôt que de pulsion, de Flux plutôt que de libido, de Territoire existentiel plutôt que d’instances du moi et de transtert, d’Univerus incorporels plutôt que de complexes inconscients et de~~e de sïanifiant; enchâsser circulairement des dimensions ontologiques plutôt que de découper le monde en infrastructure et superstructure n’est peutétre pas seulement qu’une question de vocabulaire! Les instruments conceptuels ouvrent et ferment des champs de possible, catalysent des Univers de virtualité. Leurs retombées pragmatiques sont souvent imprévisibles, lointaines, différées. Qui peut savoir ce qui en sera repris par d’autres, pour d’autres usages, à quelles bifurcations ils pourront concourir!
L’activité de cartographie et de métamodélisatign écosophique~~ où l’être devient l’objet ultime d’une hétérogenèse sous l’égide d’un nouveau paradigme esthétique, devrait donc se faire à la fois plus modeste et plus audacieuse que les productions conceptuelles auxquelles l’Université nous a accoutumé. Plus modeste car elle devra renoncer à toute prétention à la pérennité, à toute assise scientifique inamovible, et plus audacieuse pour être partie prise et partie prenante de l’extraordinaire course de vi~~g~~ joue actuellement entre lesHiist~~s machiniques et leur « capitalisation» subiSii Mengagement dans des-pratiques sociales, esthétiques et analytiques novatrices est ainsi corrélatif d’un franchissement du seuil d’intensité de l’imagination spéculative, émanant non seulement des théoriciens spécialisés, mais aussi des agencements d’énonciation confrontés à la transversalité chaosmique propre à la complexité des objets écosophiques Et le dégagement d’options éthicopolitiques relatives aussi bien aux aspects microscopiques de la psyché et du socius, qu’au destin global de la biosphère et de la mécanosphère, appelle désormais une remise en question permanente des fondements ontologiques des modes de valorisation existants dans tous les domaines.
Cette activité cartographique pourra s’incarner de multiples façons. Une préfiguration déformée nous en est fournie par la séance de psychanalyse ou de thérapie familiale, les réunions de l’analyse institutionnelle, les pratiques de réseau, les collectifs socioprofessionnels ou de quartier… Le trait commun à toutes ces pratiques paraît être celui de lexpression verbale. Aujourd’hui la psyché, le couple, la famille, la vie du voisinage, I’école, le rapport au temps, à l’espace, à la vie animale, aux sons, aux formes plastiques: tout devrnit être remis en ~~ition d’être parlé. Cependant, ce n’est pas à* ce seul niveau d’expression verbale que s’en tiendra l’approche écosophique (ou schizoanalytique). La parole demeure sans doute un médium essentiel; mais elle n est pas le seul; tout ce qui courtcircuite les châînes significationnelles, les postures, les traits de visagélté, les dispositions spatiales, les rythmes, les productions sémiotiques asignifiantes (relatives par exemple aux échanges monétaires) les productions machiniques de signe peuvent être impliqués dans ce type d’agencement analytique. La parole ellemême, je ne saurais trop y insister, n’intervient ici que pour autant qu’elle est support de ritournelles existenbelles.
La cartographie écosophique n’aura donc pas pour fin de signifier et de communiquer mais de produire des agencements d’enonciation aptçs à cap ‘ 0 ter les points de singularité d’une situation. Dans r cette perspective, des réunions à caractère politique | ou culturel auront vocation à devenir analytique et, I inversement, le travail psychanalytique sera appelé à prendre pied dans de multiples registres microspolitiques. La rupture de sens, le dissensus, au même titre que le symptôme pour le freudisme, deviennent alors une matière première privilégice. Les « problèrnes personnels » devront 42Qeoir faire irruption sur la scène privée ou publique de l’énonciation écosophique. A cet égard, il est frappant de constater combien le mouvement écologiste français, dans ses diverses composantes, s’est révélé incapable, jusqu’à présent, de faire vivre des instances de base. Il s’est tout entier consacré à un discours d’ordré environnemental ou politique. Si vous interpellez les écologistes sur ce qu’ils comptent faire pour aider les clochards de leur quartier, ils vous répondent généralement que ce n’est pas de leur ressort. Si vous leur demandez comment ils pensent sortir de leurs pratiques groupusculaires et d’un certain dogmatisme, nombre d’entre eux reconnaissent le bienfondé de la question, mais sont bien embarrassés pour y apporter des solutions! Alors qu’à la vérité, le problème aujourd’hui n’est plus, pour eux, de se positionner à égale distance de la gauche et la droite, mais de contribuer à réinventer une polarité progressiste, de refonder la politique sur d’autres bases bréarticuler transversale-ment lqubdic et le privé, )) le social, l~~nviron~~ dans ce sens, de nouveaux types d’instances de concertation, d’analyse, d’organisation devront être expérimentés; peutétre d’abord à petite échelle et plus largement ensuite. Si le mouvement écologiste, qui se présente en France aujourd’hui sous un jour si prometteur, ne s’attelle pas à cette tâche de recomposition d’instances militantes (dans un sens tout à fait nouveau, c’estàdire d’agencements collectifs de subjectivation) alors à n’en pas douter, il perdra le capital de confiance dont il se trouve investi, les aspects techniques et associatifs de l’écologie étant récupérés par les partis traditionnels, le pouvoir d’État et l’écobusiness. Le mouvement écologique devrait donc, à mon sens, se préoccuper en priorité de sa dS propre écologie sociale et mentale. ~
En France, il était de tradition que certains chefs de file intellectuels soient investis d’une mission de guide de l’opinion. Mais cette période paraît heureusement révolue. Après avoir connu le règne des intellectuels de la transcendance  les prophètes de l’existentialisme, les « organiques » (au sens de Gramci) de la grande époque militante, puis, plus prés de nous, les prêcheurs de la « génération morale » peutêtre en viendronsnous à prendre la mesure d’une immanence de l’intellectualité collective, celle qui compenètre le mondé des enseignants, celui des travailleurs sociaux, des milieux techniques de toutes sortes. Trop souvent, la promotion par les médias et les maisons d’édition d’intellectuels guides a eu pour effet d’inhiber l’inventivité des Agencements collec tifs d’intellectualité qui ne bénélicient en rien d’un téf système de représentativité. La créativité intellectuelle et artistique, comme les nouvelles pratiques sociales, ont à conquérir une affirmation démocratique qui préserve leur spécificité et leur droit à la singularité. Cela étant, les intellectuels et les artistes n’ont de leçon à donner à personne. Pour reprendre une image que j’ai avancée il y a longtemps, ils confectionnent des bôîtes à outils comnoséest concepts, de percepts et d’affec s, dont divers publics feront~usage à leur convenance. Quant à la morale, il faut admettre qu’il n’existe pas de pédagogie des valeurs. Les Univers du beau, du vrai et du bien sont inséparables de pratiques d’expression territovialisées. Les valeurs ne prennent de portée d’appàrence universelle que dans la mesure où elles sont portées par des Territoires de pratique, d’expérience, de puissance intensive qui les transversalisent.~C~~ parce que les valeurs ne sont pas fixées à un ciel d’Idées transcendantes qu’elles peuvent aussi bien imploser, s’arrimer à des stases chaosmiques catastrophiques. Le Pen est devenu un objet prévalent de la libido collective  pour l’élire ou pour le rejeter  du fait de son habileté à occuper la scène des médias mais aussi principalement en raison de l’affaissement des Territoires existentiels de la subjectivité de ce qu’on appelle la gauche, de la perte progressive de ses valeurs hétérogénétiques relatives à l’internationalisme, à l’antiracisme, à la solidarité, à des pratiques sociales innovatrices… Quoi qu’il en soit, les intellectuels ne devraient plus être sollicités de s’ériger en maîtres à penser ou en donneurs de leçon de morale, mais à travailler, Mtce dans la plus extrême solitude, à la mise en circillstion (1′ins truments de transversalité.

Les cartographies artistiques ont toujours été un élément essentiel de la charpente de toute société. Mais depuis leur mise en œuvre par des corporations spécialisées, elles ont pu apparaître comme un àcôté, un supplément d’âme, une fragile superstructure, dont on annonce régulièrement la mort. Et pourtant, des grottes de Lascaux à Soho en passant par l’éclosion des cathédrales, elles n’ont cessé d’être un enjeu vital pour la cristallisation des subjectivités individuelles et collectives.
Charpenté dans le socius, I’art, pourtant, ne se soutient que de luimême. C’est que chaque œuvre produite possède une double finalité: s’insérer dans un réseau social qui se l’appropriera ou le rejettera et célébrer, une fois encore, I’Univers de l’art en tant, précisément, qu’il est toujours menacé de s’effondrer.
C’est sa fonction de rupture avec les formes et significations qui ont cours trivialement dans le champ social, qui lui confère cette pérennité à éclipse. L’artiste, et plus généralement la perception esthétique, détachent, déterritorialisent un segment du réel de façon à lui faire jouer le rôle d’un énonciateur partiel. L’art confère une fonction de sens et d’altérité à un sousensemble du monde perçu. Cette prise de parole quasi animiste de l’œuvre a pour conséquence de remanier la subjectivité et de l’artiste et de son « consommateur ». Il s’agit, en somme, de raréfier une énonciation qui n’a que trop tendance à se noyer dans une sérialité identificatoire qui l’infantilise et l’annihile. L’œuvre d’art, pour ceux qui en ont l’usage, est une entreprise de décadrage, de rupture de sens, de prolifération baroque ou d’appauvrissement extrême, qui entraîne le sujet vers une recréation et une réinvention de luimême. Sur elle, un nouvel étayage existentiel oscillera selon un double registre de reterritorialisation (fonction de ritournelle) et de resingularisation. L’événement de sa rencontre peut dater irréversiblement le cours d’une existence et générer des champs de possible «loin des équilibres » de la quotidienneté.

Vues sous l’angle de cette fonction existentielle  c’estàdire en rupture de signification et de dénotation  les catégorisations esthétiques ordinaires perdent une grande part de leur pertinence. Peu importent la référence à la « figuration libre », « I’abstraction » ou le « conceptualisme »! L’important est de savoir si une œuvre concourt effectivement à une production mutante d’énonciation. La focale de l’activité artistique ~~re toujours une plusvalue de subjectivité ou, en d’autres termes, la mise à jour d’une néguentropie au sein de la banalité de l’environnement  la consistance de la subjectivité ne se maintenant qu’en se renouvelant par le biais d’une resingularisation minimale, individuelle ou collective.

L’essor de la consommation artistique, auquel on a assisté ces dernières années, devrait être mis, cependant, en relation avec l’uniformisation croissante de la vie des individus dans un contexte urbain. Il faut souligner que la fonction quasi vitaminique de cette consommation artistique n’est pas univoque. Elle peut aller dans une direction parallèle à cette uniformisation, comme elle peut jouer un rôle d’opérateur de bifurcation de la subjectivité (cette ambivalence est particulièrement sensible avec la portée de la culture rock). C’est à ce dilemme que se heurte chaque artiste: aller dans le « sens du vent », comme l’ont préconisé, par exemple, la Transavantgarde et les apôtres du postmodernisme, ou bien œuvrer au renouvellement de pratiques esthétiques prises en relais par d’autres segments innovateurs du Socius, au risque de rencontrer l’incompréhension et l’isolement de la part du grand nombre.
Certes, il n’est nullement évident de prétendre faire tenir ensemble la singularité de la création et des mutations sociales potentielles. Et il faut bien admettre que le Socius contemporain ne se prête guère à l’expérimentation de cette sorte de transversalité esthétique et éthicopolitique. I1 n’en demeure pas moins que l’immense crise qui balaie la planète, le chômage chronique, les dévastations écologiques, le dérèglement des modes de valorisation, uniquement fondé sur le profit ou sur une assistance étatique, ouvrent le champ à un positionnement différent des composantes esthétiques. Il ne s’agit pas seulement ici de meubler le temps libre des chômeurs et des « émarginés » dans les maisons de la culture! En fait c’est la production même des sciences, des techniques et des rapports sociaux qui sera amenée à dériver vers des paradigmes esthétiques. Qu’il me suffise ici de renvoyer au dernier livre d’Ilya Prigogine et d’Isabelle Stengers où ils évoquent la nécessité d’introduire en physique un « élément narratif », indispensable à une véritable conception de l’évolution .
Nos sociétés so~jyyChw~et elles devront, pour leur survie, dévelonner toujQurs davaLtage la recherche, l’innovation et la création. AutantSdi=~ une prise en compte des techniques de rupture et de suture proprement esthétiques. Quelque chose se détache et se met à travailler à son propre compte tout autant qu’au vôtre si vous êtes en mesure de vous « agglomérer » à un tel processus. Une telle remise en question concerne tous les domaines institutionnels, par exemple l’école. Comment faire vivre une classe scolaire comme une œuvre d’art? Quelles sont les voies possibles de sa singularisation, source de « prise d’existence » des enfants qui la composent . Et dans le registre de ce qu’autrefois j’ai appelé des « révolutions moléculaires », le tiersmonde recèle des trésors qui mériteraient d’être explorés .

Un rejet systématique de la subjectivité, au nom d’une mythique objectivité scientifique, continue de régner dans l’Université. A la belle époque du structuralisme, le sujet s’est trouvé méthodiquement expulsé de ses matières d’expression multiples et hétérogènes. Il est temps de réexaminer ce qu’il en est des productions machiniques d’image, de signe d’intelligence artificielle, etc. comme nouveau matériau de la subjectivité. Au Moyen Age, I’art et les techniques avaient trouvé refuge dans les couvents qui étaient parvenus à subsister. Aujourd’hui, ce sont peutêtre les artistes qui constituent les ultimes lignes de repli de questions existentielles primordiales. Comment aménager de nouveaux champs de possible? Comment agencer les sons et les formes de telle sorte que la subjectivité qui leur est adjacente reste en mouvement, c’estàdire réellement en vie?
La subjectivité contemporaine n’a pas vocation de vivre indéfiniment sous le régime du repli sur soi, de l’infantilisation mass médiatique, de la méconnaissance de la différence et de l’altérité dans le domaine humain autant que dans le registre cosmique. Ses modes de subjectivation ne sortiront de leur « encerclement » homogénétique que si des objectifs créateurs paraissent à leur portée. C’est de la finalité de l’ensemble des activités humaines dont il s’agit ici. Audelà des revendications matérielles et politiques émerge l’aspiration à une réappropriation individuelle et collective de la production de subjectivité. Ainsi l’hétérogenèse ontologique des valeurs estelle en passe de devenir le nœud des enjeux politiques qui manquent aujourd’hui le local, la relation immédiate, I’environnement, la reconstitution du tissu social et la portée existentielle de l’art… Et au terme d’une lente recomposition des agencements de subjectivation, les explorations chaosmiques d’une écosophie, articulant entre elles les écologies scientifique, politique, environnementale et mentale, devraient pouvoir prétendre se substituer aux vieilles idéologies qui sectorisaient de façon abusive le social, le privé et le civil, et qui étaient foncièrement incapables d’établir des jonctions transversales entre le politique, I’éthique et l’esthétique.

Qu’il soit cependant clair que nous ne préconisons ici, en aucune façon, une esthétisation du Socius, car après tout, la promotion d’un nouveau paradigme esthétique est appelée à bouleverser tout autant les formes d’art actuelles que celles de la vie sociale! Je tends la main vers le futur. Selon que j’estimerai que tout est joué d’avance ou que tout est à reprendre, que le monde peut être reconstruit à partir d’autres Univers de valeur, que d’autres Territoires existentiels doivent être construits à cette fin, ma démarche sera empreinte d’une assurance mécanique ou d’une incertitude créatrice. Les grandes épreuves que traverse la planète, tel l’étouffement de son atmosphère, impliquent un changement de production, de mode de vie et d’axes de valeur. La poussée démographique, qui va faire, en quelques décennies, se multiplier par trois la population de l’Amérique latine et par cinq celle de l’Afrique , ne procède pas d’une inexorable malédiction biologique. Des facteurs économiques, c’estàdire de pouvoir et, en dernier ressort, subjectifs, des facteurs culturels, sociaux, mass médiatiques en constituent la clé. L’avenir du tiersmonde repose d’abord sur sa capacité à ressaisir ses propres processus de subjectivation dans le contexte d’un tissu social en voie de désertification. (Au Brésil, par exemple, on voit coexister un capitalisme de Far West, une violence sauvage des gangs et de la police, avec d’intéressantes tentatives de recomposition des pratiques sociales et urbanistiques dans la mouvance du Parti des Travailleurs.)

Dans les brumes et les miasmes qui obscurcissent notre fin de millénaire, la question de la subjectivité revient désormais comme un leitmotiv. Pas plus que l’air et l’eau elle n’est une donnée naturelle. Comment la produire, la capter, I’enrichir, la réinventer en permanence de façon à la rendre compatible avec des Univers de valeurs mutants? Comment travailler à sa libération, c’estàdire à sa resingularisation? La psychanalyse, I’analyse institutionnelle, le film, la littérature, la poésie, des pédagogies innovantes, des urbanismes et des architectures, créateurs… toutes les disciplines auront à conjoindre leur créativité pour conjurer les épreuves de barbarie, d’implosion mentale, de spasme chaosmique, qui se profilent à l’horizon et pour les transformer en richesses et en jouissances imprévisibles, dont les promesses, au demeurant, sont tout aussi tanaibles.

1. Sur l’obligation éthique à l’égard d’une « progéniture », cf. Hans Jonas, Le Principe de responsabilité, Cerf, Paris, 1991.


« Pour les hommes d’aujourd’hui, le ^ Big Bang  » et l’évolution de l’Univers font partie du monde au même titre que hier, les mythes d’origine », dans Entre le temps et l’éternité, Fayard, 1988, p. 65.

Dans la ligne de la Pédagogie institutionnelle, voir, parmi bien d’autres ouvrages, celui de René Laffitte: Une journée dans une classe coopérative: le désir retrouvé, Syros, 1985.

Sur les réseaux de solidarité subsistant parmi les « vaincus » de la modernité dans le tiers monde: Serge Latouche, La Planète des naufragés. Essai sur l’aprèsdéveloppement, La Découverte, 1991.

Jacques Vallin (de l’INED), Transversales Science/ Culture, 29, rue Marsoulan  75012 Paris, n°9 de juin 1991. La population mondiale, la population française; La Découverte, Paris, 1991.

Les trois écologies

Version courte originale « Il y a une écologie des mauvaises idées,
comme il y a une écologie des mauvaises herbes. » Gregory BATESON

La planète Terre connaît une période d’intenses transformations technico-scientifiques en contrepartie desquelles se trouvent engendrés des phénomènes de déséquilibres écologiques menaçants, à terme, s’il n’y est porté remède, l’implantation de la vie sur sa surface. Parallèlement à ces bouleversements, les modes de vie humains, individuels et collectifs, évoluent dans le sens d’une progressive détérioration. Les réseaux de parenté tendent à être réduits au minimum, la vie domestique est gangrenée par la consommation mass-médiatique, la vie conjugale et familiale se trouve fréquemment « ossifiée » par une sorte de standardisation des comportements, les relations de voisinage sont généralement réduites à leur plus pauvre expression… C’est le rapport de la subjectivité avec son extériorité – qu’elle soit sociale, animale, végétale, cosmique – qui se trouve ainsi compromis dans une sorte de mouvement général d’implosion et d’infantilisation régressive. L’altérité tend à perdre toute aspérité. Le tourisme, par exemple, se résume le plus souvent à un voyage sur place au sein des mêmes redondances d’image et de comportement.

Les formations politiques et les instances exécutives paraissent totalement incapables d’appréhender cette problématique dans l’ensemble de ses implications. Bien qu’ayant récemment amorcé une prise de conscience partielle des dangers les plus voyants qui menacent l’environnement naturel de nos sociétés, elles se contentent généralement d’aborder le domaine des nuisances industrielles et, cela, uniquement dans une perspective technocratique, alors que, seule, une articulation éthico-politique, que je nomme écosophie, entre les trois registres écologiques, celui de l’environnement, celui des rapports sociaux et celui de la subjectivité humaine, serait susceptible d’éclairer convenablement ces questions.

C’est de la façon de vivre désormais sur cette planète, dans le contexte de l’accélération des mutations technico-scientifiques et du considérable accroissement démographique, qu’il est question. Les forces productives, du fait du développement continu du travail machinique, démultiplié par la révolution informatique, vont rendre disponible une quantité toujours plus grande du temps d’activité humaine potentielle. Mais à quelle fin ? Celle du chômage, de la marginalité oppressive, de la solitude, du désoeuvrement, de l’angoisse, de la névrose ou celle de la culture, de la création, de la recherche, de la réinvention de l’environnement, de l’enrichissement des modes de vie et de sensibilité ? Dans le Tiers-monde, comme dans le monde développé, ce sont des pans entiers de la subjectivité collective qui s’effondrent ou qui se recroquevillent sur des archaïsmes, comme c’est le cas, par exemple, avec l’exacerbation redoutable des phénomènes d’intégrisme religieux.

Il n’y aura de réponse véritable à la crise écologique qu’à l’échelle planétaire et à la condition que s’opère une authentique révolution politique, sociale et culturelle réorientant les objectifs de la production des biens matériels et immatériels. Cette révolution ne devra donc pas concerner uniquement les rapports de force visibles à grande échelle mais également des domaines moléculaires de sensibilité, d’intelligence et de désir. Une finalisation du travail social régulée de façon univoque par économie de profit et par des rapports de puissance ne saurait plus mener, à présent, qu’à de dramatiques impasses. C’est manifeste avec l’absurdité des tutelles économiques pesant sur le Tiers-monde et qui conduisent certaines de ses contrées à une paupérisation absolue et irréversible. C’est également évident dans des pays comme la France où la prolifération des centrales nucléaires fait peser le risque, sur une grande partie de l’Europe, des conséquences possibles d’accidents de type Tchernobyl. Sans parler du caractère quasi délirant du stockage de milliers de têtes nucléaires qui, à la moindre défaillance technique ou humaine, pourraient conduire de façon mécanique à une extermination collective. A travers chacun de ces exemples se retrouve la même mise en cause des modes dominants de valorisation des activités humaines, à savoir : 1. celui de l’imperium d’un marché mondial qui lamine les systèmes particuliers de valeur, qui place sur un même plan d’équivalence : les biens matériels, les biens culturels, les sites naturels, etc. ; 2. celui qui place l’ensemble des relations sociales et des relations internationales sous l’emprise des machines policières et militaires. Les Etats, dans cette double pince, voient leur rôle traditionnel de médiation se réduire de plus en plus et se mettent, le plus souvent, au service conjugué des instances du marché mondial et des complexes militaro-industriels.
Cette situation est d’autant plus paradoxale que les temps sont en passe d’être révolus où le monde était placé sous l’égide d’un antagonisme Est-Ouest, projection largement imaginaire des oppositions classe ouvrière-bourgeoisie au sein des pays capitalistes. Est-ce à dire que les nouveaux enjeux multipolaires des trois écologies se substitueront purement et simplement aux anciennes luttes de classe et à leurs mythes de référence ? Certes, une telle substitution ne sera pas aussi mécanique ! Mais il paraît cependant probable que ces enjeux, qui correspondent à une complexification extrême des contextes sociaux, économiques et internationaux, tendront à passer de plus en plus au premier plan.

Les antagonismes de classe hérités du XIXème siècle ont initialement contribué à forger des champs homogènes bipolarisés de subjectivité. Puis durant la seconde moitié du XXème siècle, à travers la société de consommation, le welfare, les médias…, la subjectivité ouvrière pure et dure s’est délitée. Bien que les ségrégations et les hiérarchies n’aient jamais été aussi intensément vécues, une même chape imaginaire se trouve main tenant plaquée sur l’ensemble des positions subjectives. Un même sentiment diffus d’appartenance sociale a décrispé les anciennes consciences de classe. (Je laisse ici de côté la constitution de pôles subjectifs violemment hétérogènes comme ceux qui surgissent dans le monde musulman). De leur coté, les pays dits socialistes ont également introjecté les systèmes de valeur « unidimensionalisants » de l’Occident. L’ancien égalitarisme de façade du monde communiste laisse place ainsi au sérialisme mass-médiatique (même idéal de standing, mêmes modes, même type de musique rock, etc.)

En ce qui concerne l’axe Nord-Sud, on imagine difficilement que la situation puisse s’améliorer de façon notable. Certes, à terme, il est concevable que la progression des techniques agro-alimentaires permette de modifier les données théoriques du drame de la faim dans le monde. Mais, sur le terrain, en attendant, il serait tout à fait illusoire de penser que l’aide internationale, telle qu’elle est aujourd’hui conçue et dispensée, parvienne à résoudre durablement quelque problème que ce soit ! L’instauration à long terme d’immenses zones de misère, de famine et de mort semble désormais faire partie intégrante du monstrueux système de « stimulation » du Capitalisme Mondial Intégré. En tout cas, c’est sur elle que repose l’implantation des Nouvelles Puissances Industrielles, foyers d’hyper-exploitation, tels que Hong-Kong, Taiwan, la Corée du Sud, etc.

Au sein des pays développés, en retrouve ce même principe de tension sociale et de « stimulation » par le désespoir avec l’instauration de plages chroniques de chômage et d’une marginalisation d’une part de plus en plus grande de populations jeunes, de personnes âgées, de travailleurs « partialisés », dévalués, etc. Ainsi où que l’on se trouve, on retrouve ce même paradoxe lancinant : d’un côté le développement continu de nouveaux moyens technico-scientifiques, susceptibles potentiellement de résoudre les problématiques écologiques dominantes et le rééquilibrage des activités socialement utiles sur la surface de la planète et, d’un autre côté, l’incapacité des forces sociales organisées et des formations subjectives constituées à s’emparer de ces moyens pour les rendre opératoires. Et pourtant on peut se demander si cette phase paroxystique de laminage des subjectivités, des biens et des environnements, n’est pas appelée à entrer dans une phase de déclin. Un peu partout se mettent à sourdre des revendications de singularité ; les signes les plus voyants, à cet égard, résident dans la multiplication des revendications nationalitaires, hier encore marginales, et qui occupent de plus en plus le devant des scènes politiques. (Relevons en Corse, comme aux pays Baltes, la conjonction entre les revendications écologiques et autonomistes).

A terme, cette montée des questions nationalitaires sera probablement amenée à modifier profondément les rapports Est-ouest et, en particulier, la configuration de l’Europe dont le centre de gravité pourrait dériver décisivement vers un Est neutraliste.
Les oppositions dualistes traditionnelles qui ont guidé la pensée sociale et les cartographies géopolitiques sont révolues. Les conflictualités demeurent mais elles engagent des systèmes multipolaires incompatibles avec des embrigadements sous des drapeaux idéologiques manichéistes. Par exemple, l’opposition entre Tiers-monde et monde développé, éclate de toutes parts. On l’a vu avec ces Nouvelles Puissances Industrielles dont la productivité est devenue sans commune mesure avec celle des traditionnels bastions industriels de l’Ouest, mais ce phénomène s’accompagne d’une sorte de tiers-mondisation interne aux pays développés, elle-même doublée d’une exacerbation des questions relatives à l’immigration et au racisme. Qu’on ne s’y trompe pas, le grand remue-ménage à propos de l’unification économique de la Communauté Européenne ne freinera en rien cette tiers-mondisation de zones considérables de l’Europe. Un autre antagonisme transversal à celui des luttes de classe demeure celui des rapports homme/femme. A l’échelle du globe la condition féminine paraît loin de s’être améliorée. L’exploitation du travail féminin, corrélative à celle du travail des enfants, n’a rien à envier aux pires périodes du XIXème siècle ! Et, cependant, une révolution subjective rampante n’a cessé de travailler la condition féminine durant ces deux dernières décennies. Bien que l’indépendance sexuelle des femmes, en rapport avec la mise à disposition de moyens de contraception et d’avortement, se soit très inégalement développée, bien que la montée des intégrismes religieux ne cesse de générer une minorisation de leur état, un certain nombre d’indices conduisent à penser que des transformations de longue durée – au sens de Fernand Braudel – sont bel et bien en cours (désignation de femmes comme chef d’Etat, revendication de parité hommes-femmes dans les instances représentatives, etc.)

La jeunesse, bien que broyée dans les rapports économiques dominants qui lui confèrent une place de plus en plus précaire et manipulée mentalement par la production de subjectivité collective des mass-médias, n’en développe pas moins ses propres distances de singularisation à l’égard de la subjectivité normalisée. A cet égard, le caractère transnational de la culture rock est tout à fait significatif, celle-ci jouant le rôle d’une sorte de culte initiatique conférant une pseudo-identité culturelle à des masses considérables de jeunes et leur permettant de se constituer un minimum de Territoires existentiels.
C’est dans ces contextes d’éclatement, de décentrement, de démultiplication des antagonismes et des processus de singularisation que surgissent les nouvelles problématiques écologiques. Entendons-nous bien, je ne prétends aucunement qu’elles soient appelées à « chapeauter » les autres lignes de fracture moléculaires, mais il m’apparaît qu’elles appellent une problématisation qui leur devienne transversale.

S’il n’est plus question, comme aux périodes antérieures de lutte de classe ou de défense de la « patrie du socialisme », de faire fonctionner une idéologie de façon univoque, il est concevable, par contre, que la nouvelle référence écosophique indique des lignes de recomposition des praxis humaines dans les domaines les plus variés. A toutes les échelles individuelles et collectives, pour ce qui concerne la vie quotidienne aussi bien que la réinvention de la démocratie, dans le registre de l’urbanisme, de la création artistique, du sport, etc. il s’agit, à chaque fois, de se pencher sur ce que pourraient être des dispositifs de production de subjectivité allant dans le sens d’une re-singularisation individuelle et/ou collective, plutôt que dans celui d’un usinage mass-médiatique synonyme de détresse et de désespoir. Perspective qui n’exclut pas totalement la définition d’objectifs unificateurs, tels que la lutte contre la faim dans le monde, l’arrêt de la déforestation ou la prolifération aveugle des industries nucléaires. Seulement, il ne saurait plus s’agir là de mots d’ordre stéréotypés, réductionnistes, expropriant d’autres problématiques plus singulières et impliquant la promotion de leaders charismatiques.

Une même visée éthico-politique traverse les questions du racisme, du phallocentrisme, des désastres légués par un urbanisme qui se voulait moderne, d’une création artistique libérée du système du marché, d’une pédagogie capable d’inventer ses médiateurs sociaux etc. Cette problématique, en fin de compte, c’est celle de la production d’existence humaine dans les nouveaux contextes historiques. L’écosophie sociale consistera donc à développer des pratiques spécifiques tendant à modifier et à réinventer des façons d’être au sein du couple, au sein de la famille, du contexte urbain, du travail, etc. Certes, il serait inconcevable de prétendre revenir à des formules antérieures, correspondant à des périodes où à la fois la densité démographique était plus faible et où la densité des rapports sociaux était plus forte qu’aujourd’hui. Mais il s’agira littéralement de reconstruire l’ensemble des modalités de l’être en groupe. Et cela pas seulement par des interventions « communicationnelles » mais par des mutations existentielles portant sur l’essence de la subjectivité. Dans ce domaine, on ne s’en tiendra pas à des recommandations générales mais on mettra en œuvre des pratiques effectives d’expérimentation aussi bien aux niveaux microsociaux qu’à de plus grandes échelles institutionnelles.

De son côté, l’écosophie mentale sera amenée à réinventer le rapport du sujet au corps, au fantasme, au temps qui passe, aux « mystères » de la vie et de la mort. Elle sera amenée à chercher des antidotes à l’uniformisation mass-médiatique et télématique, au conformisme des modes, aux manipulations de l’opinion par la publicité, les sondages, etc. Sa façon de faire se rapprochera plus de celle de l’artiste que de celle des professionnels « psy » toujours hantés par un idéal suranné de scientificité.
Rien dans ces domaines n’est joué au nom de l’histoire, au nom de déterminismes infrastructuraux ! L’implosion barbare n’est nullement exclue. Et faute d’une telle reprise écosophique (quel que soit le nom qu’on voudra lui donner), faute d’une réarticulation des trois registres fondamentaux de l’écologie, on peut malheureusement présager la montée de tous les périls : ceux du racisme, du fanatisme religieux, des schismes nationalitaires basculant dans des refermetures réactionnaires, ceux de l’exploitation du travail des enfants, de l’oppression des femmes…

Reproduction d’un manuscript original remis par l’auteur à Emmanuel Videcoq, antérieurement à la publication de son livre par les Editions Galilée.

L’imagination au pouvoir

Entretien avec Félix Guattari paru dans « le Lien social » n°181 17 sept 1992.Propos recueillis par Guy BenloubuFélix Guattari était très certainement l’un de nos philosophes les plus singuliers. A l’origine du mouvement de la pensée intellectuelle anticonformiste, il a révolutionné, puis stimulé avec son complice Gilles Deleuze ; une bonne part de l’élaboration actuelle des concepts tant philosophiques que psychanalytiques. Ils apparaissaient déjà, dans les années 70, comme les pré-curseurs d’une philosophie nouvelle, hors-tradition. Les « machines désirantes » annonçaient les fondements de territoires existentiels futurs et les univers de valeurs qu’ils développent pour nous tous dans leur dernier ouvrage récemment paru nouveaux concepts philosophiques. Félix Guattari n’affectionnait pas particulière-ment les interviews. C’est probablement la dernière qu’il ait accordé en acceptant de nous recevoir peu avant sa soudaine disparition.

Lien Social: Comment expliquez-vous que notre société moderne génère une population d’exclus de plus en plus importante?

Félix Guattari : Il me semble qu’il y a aujourd’hui une décomposition des stratifications traditionnelles. Le phénomène d’exclusion crée une misère incroyable, équivalente aux situations les plus lamentables du tiers-monde, mais qui coexiste avec, ou a côté du luxe. C’est comme Si le système de l’économie capitaliste libérale ne pouvait subsister qu’en créant une dynamique artificielle entre des mondes riches et des mondes paupérisés. Pour se maintenir actuellement dans le rythme urbain et assurer un niveau de vie satisfaisant, l’individu doit «sur-travailler » et sacrifier une grande partie de ses relations sociales (les exemples du Japon ou de New-York sont particulièrement parlants). S’il n’arrive pas à assumer et à s’insérer dans ce codage social, il se paupérise très rapidement.
On a souvent vécu avec l’idée que les progrès technologiques et les conquêtes sociales effaceraient les différences (Illusion du New-Deal, du Kennédysme, du Mendèsisme…). En réalité, que ce soit à l’échelle planétaire ou d’une ville, on observe qu’il n’y a pas d’amoindrissement des rapports d’exclusion, mais au contraire une exacerbation des différences sociales. Cela fait partie du rouage même des systèmes de valorisation. En fait, on ne peut mettre les individus au travail, les inciter à se positionner dans le champ social qu’à travers cette tension entre un monde oligarchique (basé sur des valeurs de consommation), et ce monde de paupérisation absolue du «homeless », relayé maintenant par le sida. Auparavant, et à un certain tournant du christianisme, existait cette polarité entre le diable et le bon dieu. Aujourd’hui, on a ‘ce relais entre les riches et les pauvres.

L. S: Cette désafiliation sociale d’une frange de la population serait selon vous un repère et une dynamique pour les sociétés actuelles?

F. G : C’est exactement cela. Ces exclus servent de système de polarité. On a tendance à considérer cette population pauvre comme résiduelle, une marge. Or cela fait partie intrinsèquement du système de valorisation dominant. C’est la fonction de la peur, de l’angoisse, du vertige existentiel, de la décomposition qu’engendre notre système.

L. S: Gomment expliquez-vous la maintenance de cette peur de la décomposition sociale?

F.G: Tout d’abord parce qu’on évite d’en parler trop. Cela s’inscrit dans la subjectivité collective ou la «capitalistique » (capitalisation subjective dans le système) qui est fondamentalement infantilisante. Elle a pour but d’exclure tout ce qui est singularité, mort, douleur; souffrance, «hors-norme ». Ça gêne, on ne présente que des images ou des récits redondants et rassurants. Les événements dérangeants sont eux-mêmes’ présentés avec des systèmes de «rassurance ». Ce que développe le monde mass-médiatique est un univers où les choses vont de soi. C’est un comportement global d’évitement qui est la condition pour que les gens aillent au «métro, boulot, dodo…’,. On les transforme en somnambules qui suivent leur plan de carrière pour les uns, et leur marche vers la retraite pour les autres.

L. S : Face à cette aliénation, les idéologies porteuses comme peut l’être le marxisme, semblent aussi s ‘inscrire dans cette décomposition?

F.G : Marx nous a fait un apport considérable en complexifiant les schémas sociaux, en introduisant la notion de conflit social au coeur des rapports de production. Il me semble qu’aujourd’hui on a tendance à schématiser; à réifier la pensée marxiste plutôt que de la suivre dans son mouvement. Il faudrait conserver à l’esprit qu’il n’y a, pas qu’un marxisme, mais un phylum marxiste, une pensée marxiste qui s’enrichit, se différencie, et par la suite a été figée, dogmatisée. En outre, ce mouvement de complexification n’a pas été compris par les théoriciens, en particulier sur le fait que les contradictions ne sont pas uniquement des contra-dictions de classes (qui ont une position relative avec d’autres systèmes antagonistes : Nord / Sud, Hommes / Femmes, entre les temporalités dans la machine capitalistique).
Il est nécessaire d’aller vers une pensée de l’objet complexe, de l’objet écosophique qui prend en compte les flux économiques d’exploitation, d’expropriation des moyens de productions, mais également les territoires existentiels, la façon dont les gens vont se recroqueviller sur une identité personnelle, ethnique, religieuse, tous ces phénomènes qui ont échappé à la pensée marxiste et qui explosent aujourd’hui avec la montée du racisme, de l’intégrisme, et de la xénophobie. Une autre dimension repose sur les systèmes de valorisations marxistes qui ne reprennent pas suffisamment à leur compte des imaginaires libertaires de valorisations, et des systèmes utopiques. L’utopie dans l’histoire du mouvement ouvrier a été de plus en plus restreinte. Actuellement la complexité de l’existence humaine dans le contexte des nouvelles technologies et des nouvelles relations internationales ne trouve pas de moyen d’expression dans les systèmes idéologiques dominants.

L. S : Dans les grandes grèves ouvrières des années 30, et dans la révolte de 68, on retrouvait justement ce paradigme de l’utopie, de l’avenir de l’homme, de l’existentiel. Aujourd’hui, les contestations sociales semblent se focaliser simplement sur les salaires. Comment analysez-vous cette perte de valeurs?

F. G: C’est effectivement la constatation d’un affaissement des univers de valeurs. Comme S’il n’y avait qu’une seule référence, à savoir; l’univers de la communication et de l’échangisme généralisé, s’incarnant très bien dans le mythe du marché. La Vérité prend place sur le marché mondial. Dans l’imaginaire des grandes grèves de 1936, il y avait aussi des dimensions corporatistes mais associées avec tout une symbolique de la libération d’un autre monde nouveau, libre, etc. et donc des univers de valeurs qui coexistaient. Actuellement, c’est vrai, ces univers ont moins de consistance et moins de possibilités de trouver leurs statuts. En outre, les socialistes actuels sont les gestionnaires de la subjectivité capitalistique. Ceci dit, il y a tout de même des transferts subjectifs très significatifs qui échappent à la normalité. Il y a celle du Front national, du fascisme, qui représente des univers de valeurs d’une motivation subjective dans le conservatisme néofasciste très prégnants, et, à l’autre pôle, les valeurs écologiques qui cherchent de façon confuse et approximative une autre voie de rapport au monde, à l’environnement, au travail.

L. S: Comment dénoncer la tromperie des univers dé valeurs que représente le front national?

F. G : C’est justement ce caractère trompeur et absurde qui leur donne une énergie. C’est un paradoxe qu’on trouve dans l’histoire des religions
a) le Christ est mort, c’est absurde. b) Il est ressuscité, c’est encore plus absurde.
Mais c’est justement parce que «c’est encore plus absurde » que cela devient vrai. Il y a une forme de jouissance oie la mauvaise foi, une complicité de la désagrégation des schémas mentaux rationnels. Ce n’est pas en donnant des explications pédagogiques qu’on luttera contre ce phénomène, mais c’est en cherchant à aller au coeur de cette décomposition subjective que cela représente, et, aussi, en trouvant d’autres possibilités de pro-motions d’univers de valeurs.

L.S : Ces univers de valeurs potentiels peuvent-ils s’organiser sur des bases contre-culturelles, telles qu’on les a vécues dans les années 60 et 70, aux Etats-Unis et en Europe?

F.G: C’est ma conviction. Mais cette perspective est corrélative de ce que j’appelle la « chaosmose » de l’humanité (Yougoslavie, Afrique, URSS…), une sorte de tourbillon, de système catastrophique, où manifestement les systèmes de régulation sociaux, de relations internationales sont carencés. Actuellement, il y a une désertification sociale vertigineuse. La «chao-cosmos » et «osmose », cette plongée chaotique doit nous donner la capacité de recharger la complexité de nouveaux schèmes, de nouveaux agencements pragmatiques ; faute de tels dispositifs de production de subjectivités, la chaos-mose continuera de tourner sur elle-même et aboutira à des systèmes où la fascisme hitlérien et mussolinien nous apparaîtront comme une douce plaisanterie en comparaison à des systèmes de sauvagerie tout à fait ahurissants. C’est la catégorie de l’être lui-même qui est en danger. La philosophie a toujours vécu dans une sorte de passivité par rapport à l’être. Aujourd’hui, on produit une homogénèse de l’être, une catégorie détaxée, dénaturée. C’est un rétrécissement de l’altérité, le rétrécisse-ment du rapport à l’êtru~

L. S : Peut-on se déterminer positivement en fonction de cette altérité de l’être, de ce négatif?

F.G : Le négatif est toujours corrélatif d’une promotion de références transcendantes, de droits (Droits de l’Homme, etc.). Il est sûr que l’opposition manichéiste entre le bien et le mal, le riche et le pauvre est quelque chose qui fait manquer un rouage essentiel : celui de l’affirmation existentielle. Celle-ci devrait avoir droit d’expression dans les rapports de pouvoir politiques, mais doit avoir aussi une affirmation dans l’ordre de l’économie du désir. A ce moment-là, ce n’est plus le bien, mais les catégories immanentes de Spinoza, de la joie, de la créativité, du rêve qui deviennent des relais.
Actuellement, la carence fondamentale est celle des pratiques. La question que l’on se pose est : y-a-t-il une pratique de la vie, une inventivité possible dans le domaine de la vie sociale immédiate, de la vie collective esthétique, etc. ? Le concept de « pratique » se trouve affaissé. Si l’on ne réinvente pasfaes pratiques de solidarité, des praxis de la construction de l’existence, on risque de S’engager dans une épreuve de dépression catastrophique.

L. S: On en reviendrait à une f orme de pragmatisme comme source de changwment?

F. G Oui, absolument ! La praxis précède l’être. Dans les faits, il y a des résidus de tentatives de rénovation pédagogique. Plus généralement, il y a aussi des mouvements progressistes dans le champ social. Les pratiques psychanalytiques telles que les thérapies familiales sont, par ailleurs, des instances de production de subjectivité, d’invention de subjectivité, là où il n’y avait que des réponses de Ségrégations, de marginalisations et d’évitement des problèmes.
Cependant, cela reste dans un état de décomposition, de démoralisation, et ne trouve pas d’expression sociale à plus large échelle. Il y a tout de même une énorme potentialité de refus de Ôo système de valorisation dominant. Toutes ces pratiques
microscopiquesteonjuguées les unes aux autres vont aboutir à des mutations d’univers de valeurs.

L.S : Est-il encore possible, selon vous, d’associer ces univers de valeurs au triangle majeur des instances lacaniennes ou dans la dualité sartrienne?

F.G : L’alternative duelle (de l’être et du néant) ou le triangle Lacanien (Réel/Symbolique/Imaginaire) sont en opposition avec ce que j’appelle l’homogénèse de l’être. Il y a des dimensions hétérogénétiques de l’être. Il y a des univers incorporels différenciés qui sont porteurs de complexité. Cette complexité qui n’est pas seulement l’imbrication d’éléments les uns par rapport aux autres, mais qui est une production de la complexité (c’est-à-dire de foyers de sub-jectivation). Il n’y a donc pas les trois instances Réel / Symbolique / Imaginaire, mais des niveaux de réalité stratifiés les uns par rapport aux autres (des Imaginaires, des Territoires existentiels…). Il n’y a pas de mathèmes universels, mais des modes de sémiotisation, des codages qui s’articulent les uns avec les autres, des cartographies… Quant au néant, c’est un horizon de la subjectivité capitalistique. Beaucoup de sociétés n’ont pas vécu avec le néant. Et même chez Sartre, l’expérience du néant reste très littéraire…

Pratiques écosophiques et restauration de la cité subjective

L’etre humain contemporain (1) est fondamentalement déterritorialisé. Ses territoires existentiels originaires  corps, espace domestique, clan, culte  ne sont plus arrimés à un sol immuable, mais s’accrochent désormais à un monde de représentations précaires et en perpétuel mouvement. Les jeunes gens qui déambulent, un walkman collé aux oreilles, sont habités par des ritournelles produites loin, très loin de leurs terres natales. Leurs terres natales, d’ailleurs, qu’estce que ça pourrait vouloir dire pour eux? Sûrement pas le lieu où reposent leurs ancêtres, où ils ont vu le jour et où ils auront à mourir! lls n’ont plus d’ancêtres; ils sont tombés là sans savoir pourquoi et disparaîtront de même ! Une codification informatique les «assigne à résidence » sur une trajectoire socio-professionnelle qui les programme, pour les uns dans une position relativement privilégiée, pour les autres dans une position d’assistés.
Tout circule aujourd’hui, les musiques, les modes, les slogans publicitaires, les gadgets, les filiales industrielles, et pourtant tout semble rester en place, tant les différences s’estompent entre les états de chose manufacturés et au sein d’espaces standardisés où tout est devenu interchangeable. Les touristes, par exemple, font des voyages quasi immobiles, véhiculés qu’ils sont dans les mêmes pullmans, les mêmes cabines d’avion, les mêmes chambres d’hôtel climatisées, et défilant devant des monuments et des paysages qu’ils ont déjà cent fois rencontrés sur des prospectus et des écrans de télé. La subjectivité se trouve ainsi menacée de pétrification. Elle perd le goût de la différence, de l’imprévu, de l’événement singulier. Les jeux télévisés, le star system dans le sport, les variétés, la vie politique, agissent sur elle comme des drogues neuroleptiques qui la prémunissent contre l’angoisse au prix de son infantilisation, de sa dé-responsabilisation.

Doiton regretter la perte des repères stables de naguère ? Doiton souhaiter un brusque coup d’arrêt de l’histoire, doiton accepter comme une fatalité le retour au nationalisme, au conservatisme, à la xénophobie, au racisme et à l’intégrisme? Que de notables fractions de l’opinion soient aujourd’hui happées par de telles tentations ne rend pas cellesci moins illusoires et dangereuses. C’est à la condition que soient forgées de nouvelles terres transculturelles, transnationales, transversalistes et des univers de valeur dégagés de la fascination du pouvoir territorialisé, que pourront être dégagées des issues à l’actuelle impasse planétaire. L humanité et la biosphère ont partie liée, et l’avenir de l’une et l’autre est également tributaire de la mécanosphère qui les enveloppe. C’est dire qu’on ne peut espérer recomposer une terre humainement habitable sans la réinvention des finalités économiques et productives, des agencements urbains, des pratiques sociales, culturelles, artistiques et mentales. La machine infernale d’une croissance économique aveuglément quantitative, sans souci de ses incidences humaines et écologiques, et placée sous l’égide exclusive de l’économie de profit et du néo-libéralisme, doit laisser place à un nouveau type de développement qualitatif, réhabilitant la singularité et la complexité des objets du désir humain. Une telle concaténation de l’écologie environnementale, de l’écologie scientifique, de l’écologie économique, de l’écologie urbaine et des écologies sociales et mentales, je l’ai baptisée: écosophie. Non pour englober tous ces abords écologiques hétérogènes dans une même idéologie totalisante ou totalitaire, mais pour indiquer, au contraire, la perspective d’un choix éthico-olitique de la diversité, du dissensus créateur, de la responsabilité à l’égard de la différence et de l’altérité. Chaque segment de vie, tout en demeurant inséré dans des phylums transindividuels qui le dépassent, est fondamentalement saisi dans son unicité. La naissance, la mort, le désir, l’amour, le rapport au temps, au corps, aux formes vivantes et inanimées appellent un regard neuf, épuré, disponible. Cette subjectivité que le psychanalyste et l’éthologue de l’enfance, Daniel Stern, appelle le «soi émergent ()», il nous appartient de la ré-engendrer constamment. Reconquérir le regard de l’enfance et de la poésie aux lieu et place de l’optique sèche et aveugle au sens de la vie de l’expert et du technocrate. I1 n’est pas question d’opposer ici l’utopie d’une nouvelle Jérusalem céleste, comme celle de l’Apocalypse, aux dures nécessités de notre époque, mais d’instaurer une Cité subjective au cœur même de ces nécessités, en ré-orientant les finalités technologiques, scientifiques, économiques, les relations internationales (en particulier entre le Nord et le Sud) et les grandes machines mass-médiatiques. Se dégager donc d’un faux nomadisme qui nous laisse en réalité sur place, dans le vide d’une modernité exsangue, pour accéder aux lignes de fuite du désir auxquelles les déterritorialisations machiniques, communicationnelles, esthétiques, nous convient. Créer les conditions d’émergence, à l’occasion d’une réappropriation des ressorts de notre monde, d’un nomadisme existentiel aussi intense que celui des Indiens de l’Amérique précolombienne ou des Aborigènes d’Australie.
Cette refinalisation collective des activités humaines dépend, pour une large part, de l’évolution des mentalités urbaines. Les prospectivistes prédisent que, durant les décennies à venir, près de 80% de la population mondiale vivra dans des agglomérations urbaines. A cela il convient d’ajouter que les autres 20% résiduels de population rurale ne dépendront pas moins de l’économie et des technologies des villes. En fait, c’est la distinction ville/nature qui se modifiera profondément, les territoires « naturels » relevant en grande partie de programmes d’aménagement de tourisme, de loisir, de résidences secondaires, de réserve écologique, d’activités industrielles télématiquement déconcentrées. Ce qui subsistera de la nature devrait donc devenir l’objet d’autant de soins que le tissu urbain. D’une façon plus générale, les menaces qui pèsent sur la biosphère, la poussée démographique mondiale, la division internationale du travail conduiront les opinions publiques urbaines à penser leurs problèmes particuliers sur fond d’écologie planétaire. Mais ce pouvoir hégémonique des villes estil nécessairement synonyme d’homogénéisation, d’unification, de stérilisation de la subjectivité? Comment se concilieratil, à l’avenir, avec les pulsions de singularisation et de reterritorialisation qui ne trouvent aujourd’hui qu’une expression pathologique à travers la remontée des nationalismes, des tribalismes et des intégrismes religieux?

Dès la plus haute antiquité, les grandes cités ont exercé leur pouvoir sur les arrièrepays, sur les nations barbares et les ethnies nomades (pour l’Empire romain, en deçà et audelà de son « limes « ). Mais durant ces époques, les distinctions entre civilisation urbaine et monde non urbain restèrent généralement très marquées, relevant d’oppositions de caractères religieux et politique. Augustin Berque, par exemple, analyse finement la tendance de la société japonaise urbaine traditionnelle à s’éloigner tout à la fois de la forêt profonde et de ses « chimères» et de toute aventure audelà des mers () Mais les temps ont bien changé: non seulement les Japonais font rayonner leur économie et leur culture aux quatre coins du monde habité mais leurs alpinistes sont également les plus nombreux, et de loin, à gravir chaque année les pentes de l’Himalaya !

La dilférence entre les villes tend à s’estomper alors qu’à partir du XVIe siècle on avait assisté à une véritable prolifération des modèles de ville, corrélativement à l’émergence des processus d’urbanisation et d’équipement collectif des grandes entités nationales capitalistiques. Fernand Braudel () a étudié, par exemple, la diversité des villes espagnoles. Grenade et Madrid furent des villes bureaucratiques; Tolède, Burgos et Séville également mais, de surcroît, rentières et artisanales; Cordoue et Ségovie furent des villes industrielles et capitalistes, Cuenca fut industrielle et artisanale; Salamanque et Jerez furent des villes agricoles, Guadalajara fut une ville cléricale. On trouverait encore d’autres villes, plutôt militaires, «moutonnières », campagnardes, maritimes, villes d’étude… Finalement la seule manière de faire tenir ensemble toutes ces villes diverses au sein d’un même ensemble capitalistique, c’est de les considérer comme autant de composantes d’un même réseau national d’équipements collectifs.

De nos jours, c’est à une échelle encore beaucoup plus large que se tresse ce réseau d’équipements matériels et imrmatériels. Et plus ce réseau se planétarise, plus il se digitalise, se standardise, s’uniformise. Cet état de fait est l’aboutissement d’une longue migration des villesmonde comme les a appelées Fernand Braudel  qui se voyaient conférer successivement une prépondérance économique et culturelle: Venise, au milieu du XlVe siècle; Anvers au milieu du XVle siècle; Amsterdam, au début du XVIIIe siècle: Londres, à partir de la fin du XVIIIe siècle, etc.. en sont des exemples. Selon cet auteur, les marchés capitalistiques se sont déployés en zones concentriques à partir de centres urbains détenteurs des clés économiques leur permettant de capter l’essentiel des plusvalues, tandis que vers leurs périphéries cellesci tendaient vers un degré zéro, les prix atteignant un maximum consécutivement à une léthargie des échanges. Cette situation de concentration du pouvoir capitalistique en une seule métropole mondiale s’est trouvée profondément remaniée à partir du dernier tiers du XXe siècle. Dès lors on n’aura plus affaire à un centre localisé, mais à l’hégémonie d’un archipel de ville, ou, plus exactement, de sousensembles de grandes villes connectés par des moyens télématiques et informatiques. La villemonde de la nouvelle figure du capitalisme mondial intégré s’est donc profondément déterritorialisée, ses diverses composantes se sont éparpillées sur un rhizome multipolaire urbain enserrant toute la surface de la planète.
Remarquons que cette mise en réseau planétaire du pouvoir capitalistique, s’il a homogénéisé ses équipements urbains et communicationnels et les mentalités de ses élites, a aussi exacerbé les différences de standing entre les zones d’habitat. Les inégalités ne passent plus nécessairement entre un centre et sa périphérie, mais entre des maillons urbains suréquipés technologiquement et informatiquement, et entre des zones d’habitat médiocre pour les classes moyennes et des zones quelquefois catastrophiques de pauvreté. On pense ici à la proximité de quelques dizaines de mètres entre les quartiers riches de Rio et les favelas ou à la contiguïté d’un hautlieu de la finance internationale, à la pointe de Manhattan, et de zones urbaines miséreuses à Harlem ou dans le South Bronx, sans parler des dizaines de milliers de « homeless» occupant les rues et les parcs publics. Il était fréquent, encore au XIXe siècle, que des pauvres habitassent les derniers étages de résidences dont les autres étages étaient occupés par de riches familles. Au contraire, la ségrégation sociale s’affirme à présent sous une espèce d’enfermement dans des ghettos, comme à Sanya, au cœur de Tokyo, dans le quartier de Kamagasaki à Osaka ou dans les banlieues déshéritées de Paris. Certains pays du tiers-monde sont même en passe de devenir l’équivalent de camps de concentration, ou, à tout le moins, de zones d’assignation à résidence pour des populations auxquelles il est interdit de sortir de leurs frontières. Mais ce qu’il convient de révéler c’est que, même dans les immenses bidonvilles du tiersmonde, les représentations capitalistiques trouvent le moyen de s’infiltrer par le biais des télévisions, de gadgets et de drogues. L’arrimage du maître et de l’esclave, du pauvre et du riche, du nanti et du sousdéveloppé tend donc à se développer conjointement dans l’espace urhain visible et dans des formations de pouvoir et de subjectivité aliénées. La déterritorialisation capitalistique de la ville ne représente donc qu’un stade intermédiaire; elle s’instaure sur la base d’une reterritorialisation riche/pauvre. Il ne s’agit donc pas de rêver d’en revenir aux villes clôitrées sur ellesmêmes de l’époque médiévale, mais d’aller, au contraire, vers une déterritorialisation supplémentaire, polarisant la ville vers de nouveaux univers de valeur, lui conférant pour finalité fondamentale une production de subjectivité non ségrégative et cependant resingularisée, c’estàdire en fin de compte, libérée de l’hégémonie de la valorisation capitalistique uniquement axée sur le profit. Ce qui ne signifie pas que toutes les régulations par les systèmes de marché devraient être nécessairement abandonnées.

Il faut admettre que la persistance de la misère n’est pas un simple état de fait résiduel, plus ou moins passivement subi par les sociétés riches. La pauvreté est voulue par le système capitaliste qui s’en sert comme d’un levier pour mettre à l’ouvrage la force collective de travail. L’individu est tenu de se plier aux disciplines urbaines, aux exigences du salariat ou aux revenus du capital. Il est tenu d’occuper une certaine place sur l échelle sociale, faute de quoi il sombrera dans le gouffre de la pauvreté, de l’assistance et, éventuellement, de la délinquance. La subjectivité collective régie par le capitalisme est donc polarisée dans un champ de valeur: riche/pauvre, autonomie/assistance intégration/désintégration. Mais ce système de valorisation hégémonique estil le seul concevable? Estil le corollaire indispensable à toute consistance du socius? Ne peuton envisager l’émancipation d’autres modes de valorisation (valeur de solidarité, valeur esthétique, valeur écologique…) ? C’est précisément à un redéploiement des valeurs que travaillera l’écosophie. D’autres motivations que l’atroce menace de la misère doivent être en mesure de promouvoir la clivision du travail et l’engagement des individus dans des activités socialement reconnues. Une telle refondation écosophique des pratiques d’étagera à des niveaux les plus quotidiens, personnels, familiaux, de voisinage, jusqu’à des enjeux géopolitiques et écologiques planétaires. Elle remettra en cause la séparation entre le civil et le public, I’éthique et le politique. Elle appellera la redéfinition des agencements collectifs d’énonciation, de concertation et d’effectuation. Elle conduira non seulement à « changer la vie », selon le vœu de la contreculture des années 60, mais aussi à changer la façon de faire de l’urbanisme, de l’éducation, de la psychiatrie et à changer la facon de faire de la politique et de gérer les relations internationales. On n’en reviendra donc pas à des conceptions « spontanéistes» ou à une autogestion simpliste. Il s’agit de faire tenir ensemble une organisation complexe de la société et de la production avec une écologie mentale et des rapports interpersonnels de type nouveau.

Dans un tel contexte, l’avenir de l’urbanisation paraît marqué par divers traits aux implications souvent contradictoires:

1. UN RENFORCEMENT DU GIGANTISME, synonyme d’un allongement et d’un engluement des communications internes et externes et d’une montée des pollutions qui atteint déjà souvent des seuils intolérables;

2. UN RÉTRÉCISSEMENT DE L’ESPACE COMMUNICATIONNEI (que Paul Virilio appelle la  » dromosphère ()»), du fait de l’accélération des vitesses de transport et de l’intensification des moyens ele télécommunication;

3. UN RENFORCEMENT I)ES INÉGALITÉS GLOBALES entre les zones urhaines des pays riches et celles des pays du tiersmonde et une accentuation des disparités au sein des villes entre les quartiers riches et les quartiers pauvres, qui ne feront que rendre plus aigus les problèmes de sécurité des personnes et des biens; la constitution de zones urbaines relativement incontrôlées à la périphérie des grandes métropoles;

4. UN DOUBLE MOUVEMENT

a. de fixation des populations dans les espaces nationaux, assortie d’un contrôle renforcé, aux frontières et aux aéroports, de l’immigration clandestine et d’une politique de limitation de l’immigration;

b. d’une tendance contraire au nomadisme urbain:
-nomadisme quotidien consécutif aux distances entre le lieu de travail et l’habitation, qui n’ont fait que se renforcer, par exemple à Tokyo, du fait de la spéculation foncière;
-nomadisme de travail, par exemple entre l’Alsace et l’Allemagne, ou entre Los Angeles, San l)iego et le Mexique;
-pression nomadique des populations du tiersmonde et des pays de l’Est vers les pays riches.

On peut penser qu’à l’avenir, ces mouvements qualifiés ici de nomadiques, deviendront de plus en plus difficiles à contrôler et seront source de frictions ethniques, de racisme, de xénophobie:

5. CONSTITITION DE SOUSENSEMBLES URBAINS « TRIBALISÉS », ou pIus exactement centrés sur une ou plusieurs catégories de population d’origine étrangère (:par exemple, aux EtatslJnis, les quartiers noirs, chinois, portoricains, chicanos…).

La croissance de certaines villes comme Mexico, qui atteindra dans quelques années 30 millions d’habitants et qui est l’objet d’un taux record de pollution et d’encombrement, paraît se heurter à cles obstacles insurmontables. D’autres villes riches, par exemple au Japon, envisagent de mobiliser d’énormes moyens pour remodeler leur configuration. Mais la réponse à ces problématiques dépassent, à l’évidence, le seul cadre de l’urbanisme et de l’économie, et engage d’autres aspects sociopolitiques, écologiques et éthiques.
Les villes sont devenues d’immenses machines  des « mégamachines », selon le terme de Lewis Mumford (), productrices de subjectivité individuelle et collective, à travers les équipements collectifs (éducation, santé, contrôle social, culture…) et les massmédias. On ne peut séparer leurs aspects d’infrastructure matérielle, de communication, de service, de leurs fonctions qu’on peut qualifier d’existentielles. C’est la sensibilité, l’intelligence, le style interrelationnel et jusqu’aux fantasmes inconscients qui se trouvent modélisés par ces mégamachines. D’où l’importance qu’une transdisciplinarité soit instaurée entre les urbanistes, les architectes et les autres disciplines des sciences sociales, des sciences humaines et des sciences écologiques. Le drame urbain qui se profile à l’horizon de cette fin de millénaire n’est qu’un aspect d’une crise beaucoup plus fondamentale mettant en cause l’avenir de l’espèce humaine sur cette planète. Sans une réorientation radicale des moyens et surtout des finalités de la production, c’est l’ensemble de la biosphère qui se trouvera déséquilibrée et qui évoluera vers un état d’incompatibilité totale avec la vie humaine et, d’ailleurs, plus généralement, avec toute forme de vie animale et végétale. Cette réorientation implique de toute urgence un infléchissement de l’industrialisation, tout particulièrement chimique et énergétique, une limitation de la circulation automobile ou l’invention de moyens de transports non polluants, I’arrêt des grandes déforestations… A la vérité, c’est tout un esprit de compétition économique entre les individus, les entreprises et les nations qui devra être remis en cause.

L’actuelle prise de conscience écologique ne touche encore qu’une minorité de l’opinion, bien que les grands médias commencent à être assez sensibilisés à ces questions au fur et à mesure que les risques se précisent. Mais on est encore loin d’une volonté collective opérationnelle capable de prendre les problèmes à bras le corps et d’entraîner dans son sillage les instances politiques et économiques maîtresses du pouvoir. Il y a là, pourtant, une sorte de course de vitesse entre la conscience collective humaine, I’instinct de survie de l’humanité et un horizon de catastrophe et de fin du monde humain à l’échéance de quelques décennies ! Perspective qui rend notre époque à la fois inquiétante et aussi passionnantc, puisque les facteurs éthicopolitiques y prennent un relief qu’ils n’ont jamais eu auparavant au cours de l’histoire.

Je ne saurais trop souligner que la prise de conscience écologique à venir ne devra pas se contenter de se préoccuper des l`acteurs environnementaux, tels que la pollution atmosphérique, les conséquences prévisibles du réchauffement de la planète, la disparition de nombreuses espèces vivantes, mais qu’elle devra aussi se porter sur des dévastations écologiques relatives au champ social et au domaine mental. Sans transformation des mentalités et dcs habitudes colectives, il n’y aura que des mesures de « rattrapage » concernant l’environnement matériel.

Les pays du Sud sont les principales victimes de ces dévastations, en raison du système aberrant qui préside actuellement aux échanges internationaux. Par exemple, la maîtrise de la poussée démographique catastrophique que la plupart d’entre eux connaît est liée, pour une large part, à leur sortie du marasme économique, à la promotion d’un développement harmonieux se substituant à des objectifs de croissance aveugle, uniquement axés sur le profit. A terme, les pays riches n’ont rien à gagner d`une telle politique, mais comment parviendrontils à prendre conscience de l’abîme vers lequel leurs dirigeants les précipitent? La crainte de la catastrophe, l’épouvantail de la fin du monde, ne sont pas nécessairement les meilleurs conseillers en la matière. L’investissement par les masses allemandes, italiennes, japonaises, de l’idéologie suicidaire du fascisme, il y a cinquante ans, ne nous a que trop montré que la catastrophe pouvait appeler la catastrophe, dans une sorte de vertige de mort collectif.

Il est donc primordial qu’un nouvel axe progressiste, cristallisant autour des valeurs positives de l’écosophie, considère comme une de ses priorités de remédier à la misère morale, à la perte de sens qui gagne toujours davantage la subjectivité des populations déracinées, non garanties, au sein même des citadelles capitalistes. Il faudrait décrire ici le sentiment de solitude, d’abandon, de vide existentiel qui gagne les pays européens et les EtatsUnis. Des millions de chômeurs, des millions d’assistés mènent une vie désespérée au sein de sociétés dont les seules finalités sont la production de biens matériels ou de biens culturels standardisés, qui ne permettent pas l’épanouissement et le développement des potentialités humaines. On ne peut plus se contenter aujourd’hui de définir la ville en terme de spatialité. Le phénomène urhain a changé de nature. Il n’est plus un problème parmi d’autres. Il est le problème numéro un, le problème carrefour des enjeux économiques, sociaux, idéologiques et culturels. La ville produit le destin de l’humanité, ses promotions comme ses ségrégations, la formation de ses élites, I’avenir de l’innovation sociale, de la création dans tous les domaines. Trop souvent on assiste à une méconnaissance de cet aspect global de ses problématiques. Les politiques ont tendance à abandonner ces questions aux spécialistes. Il convient de relever cependant une certaine évolution tendancielle. On assiste en France, sous la pression des écologistes, à droite comme à gauche, à une sorte de recentrement de la vie politique sur le niveau local urbain. Les débats au Parlement tendent à passer au second plan par rapport aux enjeux existant dans les grancles villes et les régions. Il existe même, à l’état latent, un commencement de fronde des députés maires de France contre les étatsmajors politiques concentrés dans la capitale. Mais il ne s’agit là encore que d’une timide évolution qui pourrait ultérieurement bouleverser beaucoup plus profondément la vie politique dans son ensemble.

Un des moteurs importants des futures transformations urbaines résidera aussi dans l’invention de nouvelles technologies, surtout à la jonction entre l’audiovisuel, I’informatique et la télématique. Relevons sommairement ce que, dans un avenir proche, on pourrait en attendre:

-la possibilité d’effectuer à domicile les tâches les plus variées en téléliaison avec divers interlocuteurs;

-le développement cle la visiophonie en corrélation avec la synthèse des voix humaines, qui simplifieront beaucoup l’usage des téléservices et des banques de données, lesquelles prendront le relais des bibliothèques, des archives, des services de renseignements;

-la généralisation de la télédistribution par câble ou par téléphone, donnant accès à un grand nombre de programmes dans les clomaines du Ioisir, de l’éducation, la formation! le renseignement, I’achat à domicile;

-la prise de contact immédiate avec des personnes en déplacement n’importe où dans le monde;

-des moyens de transports nouveaux, non polluants, combinant le transport public et les avantages du transport individuel (convois intégrés de transports individuels, tapis roulant à grancle vitesse, petits véhicules programmés circulant sur des sites propres);

-une nette séparation entre les niveaux et sites affectés aux transports et ceux affectés à la circulation piétonnière;

-de nouveaux moyens de transport des marchandises (tuSes pneumatiques, bandes transporteuses programmées permettant, par exemple, la livraison à domicile().

Quant aux nouveaux matériaux, les futures constructions autoriseront un design de plus en plus audacieuxe une plus grande audace architecturale et urbanistique indissolublement liée à la lutte contre les pollutions et les nuisances (traitement de l eaus déchets biodégradables, disparition des composants toxi(ques dans l’alimentation, les produits d’entretien~~ etc.).
Recensons à présent les facteurs qui conduiront à mettre toujours plus l’accent sur la ville comme moyen de production de la subjectivité à travers de nouvelles pratiques écosophiques:

1. LES REVOLUTIONS INFORMATIQUES, ROBOTIQUES, TÉLÉMATIQUES, biotechnologiques entraîneront une croissance exponentielle de toutes les formes de production de biens matériels et immatériels. Mais cette production s’effectuera sans création d’un nouveau volume d’emploi, comme le démontre excellemment un livre de Jacques Robin, Changerd’ère (). Dans ces conditions, une quantité toujours plus grande de temps disponible et d’activité libre se trouveront dégagés. Mais pourquoi faire? De «petits boulots» insignifiants, comme les autorités françaises l’ont imaginé ? Ou pour développer de nouveaux rapports sociaux de solidarité, d’entraide, de vie de voisinage, de nouvelles activités de sauvegarde de l’environnement, une nouvelle conception de la culture, moins passive devant la télévision, plus créatrice…

2. CE PREMIER FACTEUR SERA RENFORCÉ par les conséquences de la très forte poussée démographique qui se maintiendra, à l’échelle planétaire, pendant plusieurs décennies essentiellement dans les pays pauvres et qui ne fera qu’exacerber la contradiction entre les pays où «il se passc quelque chose dans les domaines économiques et culturels, et les pays du vide, de la désolation et de l’assistance passive. Là aussi, la question de ia reconstruction des formes de socialité détruites par le capitalisme, le colonialisme et l’impérialisme se trouvera posée avec acuité. lJn rôle éminent sera dévolu, à cet égard, à des formes renouvelées de coopération.

3. EN SENS CONTRAIRE, ON ASSISTE À UN AFFAISSEMENT démographique prononcé dans les pays développés (en Amérique du Nord, en Europe, en Australie…) En France, par exemple, on constate que le taux de fécondité des femmes a diminué de 30% depuis 1950. Cet infléchissement démographique est parallèle à une véritable décomposition des structures familiales traditionnelles (diminution des mariages, croissance des cohabitations sans mariage, augmentation des clivorces, disparition progressive des rapports de solidarité familiale audelà de la cellule parentale…) Cet isolement des individus et des familles nucléaires n’a nullement été compensé par la création de nouvelles relations sociales. La vie de voisinage, la vie associative, syndicale, religieuse, reste stagnante et généralement décroissante, compensée, si l’on ose dire, par une consommation passive et infantilisante des massmédias. Ce qui subsiste de la famille est devenu un refuge souvent regressif et conflictuel. Le qnouvel individualismen qui s’est imposé dans les sociétés développées jusqu’au sein de la famille n’est pas synonyme de libération sociale. Dans ce registre, les architectes, les urbanistes, les sociologues et les psychologues auront à réfléchir sur ce que pourrait devenir une resocialisation des individus, une réinvention du tissu social, étant entendu que, selontouteprobabilité,iln’y aura pas de retour en arrière vers la recomposition des anciennes structures familiales, des anciennes relations corporatives, etc. ().

4. L ESSOR DES TECHNOLOGIES DE L INFORMATION et cle la commande permettront d’envisager différemment les rapports hiérarchiques existant actuellement entre les villes et entre les quartiers d’une même ville. Par exemple, actuellement, Paris concentre plus de 80% des directions d’entreprises moyennes et grandes dont les établissements se localisent sur tous les points du territoire français, tandis que la deuxième ville de France, Lyon, détient moins de 3 % du pouvoir de décision, aucune autre ville n’atteignant 2% Les transmissions télématiques devraient permettre de modifier ce centralisme abusif. De même on peut imaginer que dans tous Ies domaines relevant de la vie démocratique, en particulier aux échelons les plus locaux, de nouvelles formes de concertations télématiques deviennent possibles.

5. DANS LES SECTEURS CULTURELS FT DE L ÉDtJCATION, I accès à une multitude de chaînes câblées, de banques de données, de cinémathèque, etc., pourrait ouvrir des possibilités d’une très grande portée, tout spécialement dans le registre de la créativité institutionnelle.

Mais chacune de ces nouvelles perspectives ne prendront de sens qu’à la condition qu’une véritable expérimentation sociale en soit le guide, conduisant à une évaluation et à une réappropriation collective, enrichissant la subjectivité individuelle et collective, plutôt que de travailler, comme c’est malheureusement trop souvent le cas avec les massmédias actuels, dans le sens d’un réductionnisme, d’un sérialisme, d’un appauvrissement général de la (Cité subjective». Je suggère que, lors de la mise au point de programmes de villes nouvelles, de rénovation de quartiers anciens ou de reconversion des friches industrielles, d’importants contrats de recherche et d’expérimentation sociale soient établis non seulement avec des chercheurs en sciences sociales mais aussi avec un certain nombre de futurs habitants et d’utilisateurs de ces constructions, afin d’étudier ce que pourraient être de nouveaux modes de vie domestique, de nouvelles pratiques de voisinage, d’éducation, de culture, de sport, de prise en charge des enfants, des personnes âgées, des malades, etc.

Ein fait, les moyens de changer la vie et de créer un nouveau style d’activité, de nouvelles valeurs sociales sont à portée de la main. Seuls font défaut le désir et la volonté politique d’assumer de telles transformations. Ces nouvelles pratiques concernent les modalités d’utilisation du temps libéré par le machinisme moderne, de nouvelles façons de concevoir les rapports à l’enfance, à la condition féminine, aux personnes âgées, les rapports transculturels… Le préalable à de tels changements réside dans la prise de conscience qu’il est possible et nécessaire de modifier l’état de fait actuel et qu’il n’y a pas de plus grande urgence. Ce n’est que dans un climat de liberté et d’emulation que pourront être expérimentécs les voies nouvelles de l’habitat et pas à coups de lois et de circulaires technocratiques. Corrélativement, un tel remodelage cle la vie urbaine implique que des transformations profondes soient opérées dans la division planétaire du travail et que, en particulier, nombre de pays du tiersmonde ne soient plus traités cornme des ghettos d’assistés. Il est nécessaire également que les anciens antagonismes internationaux s’estompent et qu’il s’ensuive une politique générale de désarmement qui permettra, en particulier, de transférer des crédits considérables sur l’expérimentation d un nouvel urbanisme.

Un point sur lequel je voudrais tout spécialement insister est celui de l’émancipation féminine. Le réinvention d’une démocratie sociale passe, pour une grande part, par le fait que les femmes soient mises en position d’assumer toutes leurs responsabilités à tous les niveaux de la société. L’exacerbation, par l’éducation et les médias, de la disparité psychologique et sociale entre le masculin et le féminin, qui place l’homme dans un système de valeur cle compétition et la femme dans une position de passivité, est synonyme d’une certaine méconnaissance du rapport à l’espace comme lieu de bienêtre existentiel. Une «nouvelle douceur, une nouvelle écoute de l’autre dans sa diflérence et sa singularité sont, là aussi, à inventer… Devronsnous attendre des transformations politiques globales avant d’entreprendre de telles (révolutions molévulaires, qui doivent concourir à changer les mentalités? On se trouve ici devant un cercle à double sens: d’un côté la société la politi4ue, I’économie ne peuvent évoluer sans une mutation des mentalites, mais, d’un autre côté, les mentalités ne peuvent vraiment se modifier que si la société globale suit un mouvement de transformation L’expérimentation sociale à grande échelle que nous préconisons constituera un des moyens de sortir de cette contracliction Quelques expériences réussies de nouvel habitat auraient des conséquences considérables pour stimuler une volonté générale de changement. (C’est ce qu’on a vu, par exemplc, dans le clomaine de la péclagogie, avec l’expérience «initiatique de Célestin Freinet, qui a totalement réinventé l’espace de la classe scolaire.) Par essence, I’objet urbain est d’une très grande complexité et demande à être abordé avec les méthodologies appropriées à cette complexité. L’expérimentation sociale vise des espèces particulières d’ «attracteurs étranges, comparables à ceux de la physique des processus chaotiques(). Un ordre objectif «mutant» peut naître du chaos actuel de nos villes aussi bien qu’une nouvelle poésie, un nouvel art de vivre. Cette «logique du chaos demande à ce qu’on tienne le plus grand compte des situations dans leur singularité. Il s’agit d’entrer dans des processus de resingularisation et d’irréversibilisation du temps () En outre, il s’agit de construire non seulement dans le réel mais aussi dans le possible, en fonction des bifurcations qu’il peut amorcer; construire en donnant leurs chances aux mutations virtuelles qui conduiront les générations à venir à vivre, sentir et penser différemment d’aujourd’hui, compte tenu des immenses transformations, en particulier d’ordre technologique, que connaît notre époque. L’idéal serait de modifier la programmation des espaces bâtis en raison des mutations institutionnelles et fonctionnelles que leur réserve le futur.

A cet égard, une reconversion écosophique des pratiques architecturales et urbanistiques pourrait devenir tout à fait décisive. L’objectif moderniste a longtemps été celui d’un habitat standard, établi à partir de prétendus «

Le nomadisme sauvage de la déterritorialisation contemporaine appelle une appréhension «transversale» de la subjectivité en voie d’émergence, une saisie s’efforçant d’articuler des points de singularité (par exemple, une configuration particulière du terrain ou de l’environnement), des dimensions existentielles spécifiques), I’espace vu par des enfants ou des handicapés physiques ou des malades mentaux), des transformations fonctionnelles virtuelles (:par exemple, des innovations pédagogiques) tout en affirmant un style, une inspiration, qui fera reconnaître, au premier coup d’(eil, la signature individuelle ou collective d’un créateur. La complexité architecturale et urbanistique trouvera son expression dialectique dans des technologies du dessin et de la programmatic)n  désormais assistées par l’ordinateur qui ne se refermera pas sur ellemême, mais qui s’articulera à l’ensemble de l’agencement d’énonciation qui en est la visée. Le bâtiment et la ville constituent des types d’objet qui sont porteurs de fonctions subjectives, des «< objectitéssubjectités., partielles. Ces fonctions de subjectivation partielle, que nous présentifie l’espace urbain, ne sauraient être abandonnées aux aléas du marché immobilier, des programmations technocratiques et au goût moyen des consommateurs.

Tous ces facteurs sont à prendre en considération, mais ils doivent demeurer relatifs. Ils demandent, à travers les interventions de l’architecte et de l’urbaniste, à être élaborés et <

Cette interaction entre la créativité individuelle et les multiples contraintes matérielles et sociales connaît cependant une sanction de véridicité: il existe, en effet, un franchissement de seuil à partir duquel l’objet architectural et l’objet urbanistique acquièrent leur propre consistance d’énonciateur subjectif: ça se met à vivre ou ça reste mort !

La complexité de la position de l’architecte et de l’urbaniste est extrême mais passionnante dès lors qu’ils prennent en compte leurs responsabilités esthétiques, éthiques et politiques. Immergés au sein du consensus de la Cité démocratique, il leur appartient de piloter par leur dessin et leur dessein, de décisives bifurcations du destin de la Cité subjective. Ou l’humanité, avec leur concours, réinventera son devenir urbain, ou elle sera condamnée à périr sous le poids de son propre immobilisme qui menace aujourd’hui de la rendre impotente face aux extraordinaires défis auxquels l’histoire la confronte.

1. Une version résumée de cet article est paue dans Le Le Nouvel Observateur, coll. « Dossier », n° 11 : « Demain la Terre».

2. D. Stern, The Interpersonal Word of the Infant, Basic Books, New York, 1985.

3. A Berque, Vivre l’espace au Japon, PUF, 1989.

4. F. Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen, Armand Colin. B.lris 1966.

5. P. Virilio, Vitesse et politique, Galilée, Paris 1977.

6. La Cité à travers l’histoire, trad. C. et G. Durand, SeuiI, Paris, 1961.

7. Joël de Rosnay, Les Rendez-vous du futur, Fayard Paris, 1991.
 Seuil, Paris, 1989.

8. Louis Roussel, « L’avenir de la famille » in La recherche, n° 14, Paris, octobre 1989.

9. James Gleick, La théorie du chaos, Albin Michel, Paris, 1989.

10. Ilya Prigogine et Isabelle Stengers, Entre le temps et l’éternité, Fayard, Paris, 1988.

Vers une nouvelle démocratie écologique

Félix Guattari était membre des Verts. Pour la prochaine Assemblée générale de ce mouvement, prévue pour la minovembre, ses amis, réunis au sein d’un courant appelé Fil vert, lui avait demandé de rédiger un texte d’orientation. Fin juillet, le philosophe le leur envoyait .

Ce texte a été publié dans le Revue Ecologie Politique

Les écologistes français sont portés par une part croissante de l’opinion parce qu’ils sont ressentis comme étant les seuls à problématiser de façon novatrice les questions essentielles de notre époque. Mais il leur appartient de faire passer dans les faits qu’ils sont effectivement en mesure de promouvoir une autre façon de faire de la politique, mieux en prise sur les réalités quotidiennes et en connexion, cependant, avec les enjeux planétaires auxquels toute situation locale se trouve confrontée (nécessité d’une recomposition économique et sociale hors des voies stériles du productivisme, déséquilibre entre le Nord et le Sud, préservation de la biosphère…).
L’engagement dans une telle perspective n’est pas seulement affaire d’idées et de communication, mais également, et peutêtre avant tout, de renouvellement des pratiques. Le tissu social, sous l’effet du consumérisme et des médias, est devenu passif, sujet à toutes les manipulations. Les organisations politiques traditionnelles vivent en symbiose avec cette passivité: elles sont devenues dans l’incapacité de promouvoir les débats sur des questions vraiment importantes. Si les mouvements d’écologie politique calquent leur fonctionnement sur les organisations traditionnelles, ils seront inexorablement conduits à l’impuissance et à une rapide extinction de leur influence. Nous devons partir. du constat que les deux mouvements actuels d’écologie politique, malgré leurs mérites respectifs, ne répondent pas aux exigences réelles de la période actuelle.
Les Verts ne sont pas assez ouverts; ils mènent une politique malthusienne à l’égard de leurs sympathisants et de leurs adhérents potentiels; ils sont souvent ressentis comme des corps extérieurs au sein du mouvement associatif; leurs instances organisationnelles ont tendance à tourner sur ellesmêmes, à fonctionner sur un mode groupusculaire.
Cela étant, ils représentent à l’heure actuelle le seul réseau militant cohérent dans le champ de l’écologie politique et ce sont eux qui détiennent l’essentiel des clefs des transformations à venir dans ce domaine.
Génération Ecologie a su débloquer une part non négligeable de l’électorat socialiste, centriste ou non engagé. Il apparaît comme non sectaire, en particulier par son acceptation de la double appartenance. Mais il reste globalement un mouvement inconsistant, uniquement cristallisé autour d’une tête massmédiatique et sans fonctionnement démocratique réel.
Il apparaît nécessaire que les composantes vivantes qui existent au sein de chacun de ces mouvements s’organisent entre elles et en liaison avec le mouvement associatif afin de préparer une recomposition d’ensemble du mouvement d’écologie politique. Ce futur mouvement devrait être pluraliste et profondément implanté dans la société à partir de collectifs de base et de collectifs sectoriels. Il devrait attacher une importance primordiale à toutes les questions relatives à l’émancipation féminine. Il devrait développer un esprit de tolérance mutuelle, de convivialité et constituer un lieu d’accueil et d’appui à toutes les entreprises d’initiative sociale, de culture et de recherche, dans les domaines de la vie urbaine, de l’éducation, de la santé, des médias alternatifs… Il devrait également se préoccuper d’une nécessaire réinvention du syndicalisme en Francez un syndicalisme qui deviendrait en prise sur les chômeurs, les marginaux, la vie de quartier…
Ce n’est qu’à la condition de catalyser un « passage à l’acte » collectif dans tous ces domaines pratiques que les idées écologistes pourront devenir autre chose qu’une mode superficielle dans l’opinion. Il s’agit, en effet, d’œuvrer à l’émergence d’une nouvelle démocratie écologique, synonyme d’intelligence, de solidarité, de concertation et d’éthique de la responsabilité .

Vers une ére postmédia

Paru dans Terminal N° 51La jonction entre la télévision, la télématique et l’informatique est en train de s’opérer sous nos yeux
et elle s’accomplira probablement durablement dans la décennie à venir. La digitalisation de l’image
télé aboutit bientôt à ce que l’écran de télé soit en même temps celui de l’ordinateur et celui du
récepteur télématique. Ainsi des pratiques aujourd’hui séparées trouveront-elles leur articulation. Et
des attitudes, aujourd’hui de passivité, seront peut-être amenées à évoluer. Le câblage et le satellite
nous permettront de zapper entre 50 chaînes, tandis que la télématique nous donnera accès à un
nombre indéfini de banques d’images et de données cognitives. Le caractère de suggestion, voire
d’hypnotisme, du rapport actuel à la télé ira en s’estompant. On peut espérer, à partir de là, que
s’opérera un remaniement du pouvoir mass-médiatique qui écrase la subjectivité contemporaine et
une entrée vers une ère postmédia consistant en une réappropriation individuelle collective et un
usage interactif des machines d’information, de communication, d’intelligence, d’art et de culture.
À travers cette transformation, c’est la triangulation classique : le chaînon expressif, l’objet référé et
la signification, qui se trouvent remaniées. La photo électronique, par exemple, n’est plus l’expression
d’un référent univoque, mais production d’une réalité parmi d’autres possibles. L’actualité télévisée
résultait déjà d’un montage à part de composantes hétérogènes : figurabilité de la séquence,
modélisation de la subjectivité en fonction des patterns dominantes, pression politique normalisante,
soucis d’un minimum de rupture singularisante… À présent, c’est dans tous les domaines qu’une
telle production de réalité immatérielle passe au premier plan, avant la production de liens matériels
et de services.
Doit-on regretter le « bon vieux temps » où les choses étaient ce qu’elle étaient, indépendamment de
leur mode de représentation ? Mais ce temps a-t-il jamais existé ailleurs que dans l’imaginaire scientiste
et positiviste ? Déjà au paléolithique – avec les mythes et les rituels – la médiation expressive
avait pris ses distances avec « la réalité ». Quoi qu’il en soit, toutes les anciennes formations de pouvoir
et leurs façon de modéliser le monde ont été déterritorialisées. La monnaie, l’identité, le contrôle
social passent sous l’égide de la carte à puce. Les événements d’Irak, loin d’être un retour sur
terre, nous font décoller dans un univers de subjectivité mass-médiatique proprement délirant. Les
nouvelles technologies sécrètent, dans le même mouvement, de l’efficience et de la folie. Le pouvoir
grandissant de l’enginerie logicielle ne débouche pas nécessairement sur celui de Big Brother. Il est
beaucoup plus fissuré qu’il n’y paraît. Il peut exploser comme un pare-brise sous l’impact de pratiques
moléculaires alternatives.

Pour une refondation des pratiques sociales

Le Monde diplomatique (octobre 1992)Le progrès social et moral est inséparable des pratiques collectives et
individuelles qui en assument la promotion. Le nazisme et le fascisme n’ont
pas été des maladies transitoires, des « accidents de l’histoire » désormais
dépassés. Ils constituent des potentialités toujours présentes ; ils
continuent d’habiter nos univers de virtualité ; le stalinisme du Goulag, le
despotisme maoïste, peuvent renaître, demain, dans de nouveaux contextes.

Sous des formes variées, un microfascisme prolifère dans les pores de nos
sociétés, se manifestant à travers le racisme, la xénophobie, la remontée
des fondamentalismes religieux, du militarisme, de l’oppression des femmes.

L’histoire ne garantit aucun franchissement irréversible de « seuils
progressistes ». Seules les pratiques humaines, un volontarisme collectif
peuvent nous prémunir de retomber dans les pires barbaries. A cet égard, il
serait tout à fait illusoire de s’en remettre aux impératifs formels de la
défense des « droits de l’homme » ou du « droit des peuples ». Les droits ne
sont pas garantis par une autorité divine ; ils reposent sur la vitalité des
institutions et des formations de pouvoir qui en soutiennent l’existence.

Une condition primordiale pour aboutir à la promotion d’une nouvelle
conscience planétaire résidera donc dans notre capacité collective à faire
réémerger des systèmes de valeurs échappant au laminage moral, psychologique
et social auquel procède la valorisation capitaliste uniquement axée sur le
profit économique. La joie de vivre, la solidarité, la compassion à l’égard
d’autrui doivent être considérées comme des sentiments en voie de
disparition et qu’il convient de protéger, de vivifier, de réimpulser dans
de nouvelles voies. (?)

La puissance de suggestion de la théorie de l’information a contribué à
masquer l’importance des dimensions énonciatrices de la communication. Elle
a souvent conduit à oublier que c’est seulement s’il est reçu qu’un message
prend son sens, et non simplement parce qu’il est transmis. L’information ne
peut être réduite à ses manifestations objectives ; elle est,
essentiellement, production de subjectivité, prise de consistance d’univers
incorporels. Et ces derniers aspects ne peuvent être réduits à une analyse
en termes d’improbabilité et calculés sur la base de choix binaires. La
vérité de l’information renvoie toujours à un événement existentiel chez
ceux qui la reçoivent. Son registre n’est pas celui de l’exactitude des
faits, mais celui de la pertinence d’un problème, de la consistance d’un
univers de valeurs. La crise actuelle des médias et la ligne d’ouverture
vers une ère postmédias constituent les symptômes d’une crise beaucoup plus
profonde.

Ce sur quoi j’entends mettre l’accent, c’est sur le caractère foncièrement
pluraliste, multicentré, hétérogène, de la subjectivité contemporaine,
malgré l’homogénéisation dont elle est l’objet du fait de sa
mass-médiatisation. A cet égard, un individu est déjà un « collectif » de
composantes hétérogènes. Un fait subjectif renvoie à des territoires
personnels – le corps, le moi, – mais, en même temps, à des territoires
collectifs – la famille, le groupe, l’ethnie. Et à cela s’ajoutent toutes
les procédures de subjectivation qui s’incarnent dans la parole, l’écriture,
l’informatique, les machines technologiques.

Dans les sociétés antérieures au capitalisme, l’initiation aux choses de la
vie et aux mystères du monde passait par le canal de rapports familiaux, de
rapports de classes d’âge, de rapports de clan, de corporation, de rituels,
etc. Ce type d’échange direct entre individus tend à se raréfier. C’est à
travers de multiples médiations que se forge la subjectivité, tandis que les
rapports individuels entre les générations, les sexes, les groupes de
proximité se distendent.

Par exemple, très souvent, la fonction des grands-parents comme support
d’une mémoire intergénérationnelle pour les enfants disparaît. L’enfant se
développe dans un contexte hanté par la télévision, les jeux informatiques,
les communications télématiques, les bandes dessinées…

Une nouvelle solitude machinique est née, qui n’est certes pas sans qualité,
mais qui mériterait d’être retravaillée en permanence de façon qu’elle
puisse s’accorder avec des formes renouvelées de socialité. Plutôt que des
rapports d’opposition, il s’agit de forger des enlacements polyphoniques
entre l’individu et le social. Toute une musique subjective reste ainsi à
inventer.

La nouvelle conscience planétaire devra repenser le machinisme. Il est
fréquent que l’on continue d’opposer la machine à l’âme humaine.

Certaines philosophies estiment que la technique moderne nous a voilé
l’accès à nos fondements ontologiques, à l’Etre primordial.
Et si, au contraire, un renouveau de l’âme et des valeurs humaines pouvait
être attendu d’une nouvelle alliance avec la machine ?

Les biologistes associent actuellement la vie à une nouvelle approche du
machinisme à propos de la cellule, des organes et du corps vivant.

Ce sont encore des linguistes, des mathématiciens, des sociologues, qui
explorent d’autres modalités de machinisme. En élargissant ainsi le concept
de machine, ils nous conduisent à mettre l’accent sur certains de ses
aspects insuffisamment explorés à ce jour. Les machines ne sont pas des
totalités refermées sur elles-mêmes. Elles entretiennent des rapports
déterminés avec une extériorité spatio-temporelle, ainsi qu’avec des univers
de signes et des champs de virtualités. Le rapport entre le dedans et le
dehors d’un système machinique n’est pas seulement le fait d’une
consommation d’énergie, d’une production d’objet : il s’incarne également à
travers des phylums génétiques (1).

Une machine affleure au présent comme terme d’une lignée passée et elle est
le point de relance, ou le point de rupture, à partir duquel se déploiera,
dans le futur, une lignée évolutive.
L’émergence de ces généalogies et de ces champs d’altérité est complexe.

Elle est travaillée en permanence par toutes les forces créatrices des
sciences, des arts, des innovations sociales, qui s’enchevêtrent et
constituent une mécanosphère enveloppant notre biosphère. Et cela non comme
un carcan contraignant ou une cuirasse extérieure, mais comme une
efflorescence machinique abstraite, explorant le devenir humain. (…)

L’humanité devra contracter un mariage de raison et de sentiments avec les
multiples rameaux du machinisme, sinon elle risque de sombrer dans le chaos.
Un renouveau de la démocratie pourrait avoir pour objectif une gestion
pluraliste de l’ensemble de ses composantes machiniques.

Le juridique et le législatif seront ainsi amenés à nouer des liens imprévus
avec le monde de la technologie et de la recherche (c’est déjà le cas avec
les commissions d’éthique relatives aux problèmes de la biologie et de la
médecine contemporaines ; mais il faudrait aussi concevoir rapidement des
commissions d’éthique des médias, d’éthique de l’urbanisme, d’éthique de
l’éducation).

Il s’agit, en somme, de redécouper les véritables entités existentielles de
notre époque, qui ne correspondent plus à celles d’il y a encore quelques
décennies.

L’individu, le social, le machinique, se chevauchent ; le juridique,
l’éthique, l’esthétique et le politique également.

Une grande dérive des finalités est en train de s’opérer : les valeurs de
resingularisation de l’existence, de responsabilité écologique, de
créativité machinique, sont appelées à s’instaurer comme foyer d’une
nouvelle polarité progressiste au lieu et place de l’ancienne dichotomie
droite-gauche. (?)

Au sein de tout état de chose, un point d’échappée de sens est à repérer, à
travers l’impatience de ce que l’autre n’adopte pas mon point de vue, à
travers la mauvaise volonté de la réalité à se plier à mes désirs.

Cette adversité, j’ai non seulement à l’accepter, mais à l’aimer pour
elle-même ; j’ai à la rechercher, à dialoguer avec elle, à la creuser, à
l’approfondir.

C’est elle qui me fera sortir de mon narcissisme, de mon aveuglement
bureaucratique, qui me restituera un sens de la finitude, que toute la
subjectivité massmédiatique infantilisante s’emploie à voiler.

La démocratie écosophique ne s’abandonnera pas à la facilité de l’accord
consensuel : elle s’investira dans la métamodélisation dissensuelle. Avec
elle, la responsabilité sort du soi pour passer à l’autre.

Faute de la promotion d’une telle subjectivité de la différence, de
l’atypie, de l’utopie, notre époque pourrait basculer dans les conflits
atroces de l’identité, comme ceux que subissent les peuples de
l’ex-Yougoslavie. Il restera vain d’en appeler à la morale et au respect des
droits.

La subjectivité s’enlise dans le vide des enjeux de profit et de pouvoir. Le
refus du statut des médias actuels, associé à la recherche de nouvelles
interactivités sociales, d’une créativité institutionnelle et d’un
enrichissement des univers de valeurs, constituerait déjà une étape
importante sur la voie d’une refondation des pratiques sociales.

Tokyo l’orgueilleuse

« Vertige d’une autre voie japonaise : Tokyo renonçant à être la capitale de l’Est du capitalisme occidental pour devenir la capitale du Nord de l’émancipation du Tiers Monde »Des[[Texte daté manuscritement par Félix Guattari du 2 janvier 1986. Publié en japonais sous le titre « Hokoritakaki Tokyo » in Guattari, Gen Hiraï, Akira Asada, […]

Vers une auto poëtique de la communication

Futur Antérieur : Alors Félix, tu n’aimes pas le terme de communication ?

Félix : La communication s’instaure entre des sujets discernables par le biais d’un canal de transmission. Elle est tirée trop souvent vers une théorie de l’information très réductionniste. Il me semble que la mode communicationnelle actuelle a le défaut de perdre les dimensions existentielles des rapports inter-humains, sociaux et machiniques. Si la communication pouvait être rééquilibrée entre, d’une part, ses éléments discursifs (phrases, images, propositions) et d’autre part, ces éléments que j’appelle d’agglomération existentielle, c’est-à-dire ses dimensions de mise en existence, alors là oui, je pense qu’on pourrait travailler avec ce concept de communication. Mais généralement, il est tiré vers un sens réductionniste et devient source de confusion.

F.A. : La base de ce réductionnisme, c’est justement cette exclusion des aspects pratiques non discursifs de l’information en général. Une fois qu’on a inséré ces éléments dans le discours, on se trouve devant un objet complexe très difficile. Qu’est-ce que c’est que cette autopoïésis qui pourrait représenter un concept de « communication » efficace ?

Félix : Je la verrais dans deux dimensions. D’abord en reprenant en compte les dimensions polyphoniques de la subjectivité. La subjectivité résulte toujours de la conjonction de composantes hétérogènes. Ensuite, il faut considérer le rapport entre l’infini et la complexité dont elle est porteuse avec les systèmes machiniques et les flux. Pour prendre un exemple : je pense à la mode actuelle, redoutable, qui existe aujourd’hui, sur ce que les Américains appellent « les personnalités multiples ». Ils cherchent à créer une catégorie nosographique spécifique relative aux dissociations de la personnalité ; c’est une tentative behavioriste de repenser l’hystérie et la psychose. Ils s’emploient à détecter par hypnose une superposition de personnalités derrière leurs interlocuteurs. Non seulement ce qui peut être visibilisé dans un jeu hystérique qui consiste à passer d’une personnalité à une autre, mais aussi à postuler l’existence de personnalités multiples chez des gens qui n’en montrent aucune manifestation. Ça va loin, car c’est lié à toute une théorie du trauma réel et à des interventions de groupes « sataniques » qui sont censés commettre des actes et des rituels de violence, ce qui conduit à faire des procès aux familles, aux parents, même vingt ans après les transmissions présumées. Cela déclenche une espèce de chasse aux sorcières, dont les victimes ne seraient plus les hystériques, mais les parents. C’est une réification de cette polyphonie de la subjectivité dont je parlais. C’est une façon de ne pas prendre en compte la spécificité de dimensions potentiellement délirantes et hallucinatoires qu’on rencontre non seulement chez les psychotiques, mais aussi dans la « chaosmose » des « normopathes » (selon l’expression de Jean Oury). Dans un autre ordre d’idée on trouve également dans le monde de la machine une réification des composantes qui sont vues uniquement à travers leurs aspects technologiques visibles, soit pour estimer que le machinisme en soi est porteur de progrès, soit pour le condamner. Or il s’agit précisément de le rapporter aux aspects déterritorialisés dont il est la manifestation et qui impliquent toujours des structures d’énonciation partielle relevant de ce versant non discursif de la complexité. La complexité est quelque chose qui va dans le sens de la mise à jour de ces dimensions polyphoniques que l’on rencontre dans toute expression de subjectivité humaine, et de toutes les dimensions machiniques, hétérogènes, inhérentes à la mécanosphère, qui se superpose à la biosphère.

F.A. : Pourrais-tu préciser ces deux concepts : le concept de machinisme, et celui d’agencement ?

Félix : La machine commence à partir du moment où il y a un phénomène de consistance, d’autopoïèse partielle. Soit dans un rapport de synchronie, articulant les systèmes de machines les uns par rapport aux autres, soit dans un rapport de diachronie, c’est-à-dire dans le fait qu’une machine est toujours liée à des systèmes machiniques antérieurs et est toujours en position de produire virtuellement d’autres systèmes machiniques. Une machine n’est pas comme un tas de sable ou de cailloux, un objet inerte comme on en a le modèle avec le morceau de cire cartésien. C’est quelque chose qui manifeste une certaine vie (sans tomber dans le vitalisme, puisqu’il s’agit toujours d’une vitalité ou d’une subjectivité partielle, qui ne prend son sens qu’en articulations rhizomatiques avec d’autres systèmes machiniques). A partir de là, on est conduit à se dégager d’une opposition massive entre l’être et l’étant puisqu’on part d’interfaces machiniques qui positionnent des étants discursifs, en même temps qu’elles produisent une référence ontologique pluraliste. Le référent ontologique de la musique n’est pas le même que le référent ontologique de la vie sociale, ou des systèmes vivants. Et pourtant ils ont quelque chose à faire les uns avec les autres… Au lieu que l’être soit posé comme antécédent par rapport à ses différentes manifestations visibles, il devient quelque chose qui est comme un horizon porteur de pluralité, d’hétérogénéité et de singularité. Il y a donc un mouvement vers l’être à venir, plutôt qu’un mouvement de refondation passéiste dans une perspective heideggérienne.

F.A. : Si je comprends bien, tout ça signifie que les rapports avec les aspects machiniques de la communication sont d’un côté quelque chose qui peut réifier la disparition du sujet, et d’autre part quelque chose qui peut donner une énorme expansion à tout ça.

Félix : Exactement. Il faut se garder de tomber dans une pensée dualiste, dans une catégorisation moralisante à l’égard de ces problèmes de communication dans leur rapport avec les nouvelles technologies. Si on prend l’exemple de la consommation télévisuelle, on voit très bien les aspects de réification, d’identification, voire d’hypnose dont sont l’objet des consommateurs de télévision. Par exemple, au moment de la guerre du Golfe, il y a eu un coup de force sur la subjectivité collective avec CNN et les autres réseaux mondiaux qui ont développé une politique micro-fasciste à l’égard de la communication. Mais en même temps, on assiste à un début de rejet, à une espèce de prise de conscience de ce type de manipulation intolérable. Donc, il faut voir les différents versants de réification de la subjectivité à travers les nouvelles technologies, mais aussi le fait qu’il y a des lignes de fuite, des reprises possibles. Ce qui m’amène plus généralement à cette thématique d’une entrée possible dans une ère post-massmédiatique. Dans le cadre des grands médias actuels, on constate un début de rejet (et actuellement si la presse écrite et la télé continuent sur cette lancée, elles vont vers une perspective suicidaire), et en dehors de ces grands médias il y a la possibilité de mettre en place des médias alternatifs, d’opérer une réappropriation de ces technologies. Problème qui peut paraître général et utopique, mais qui va se trouver très concrètement posé avec les évolutions technologiques à moyen terme, qui aboutiront à la jonction entre l’écran audiovisuel, la télématique et l’informatique, et qui transformeront le type de rapports existant entre les consommateurs de médias et les producteurs d’informations et d’images. C’est quelque chose qui pourrait introduire beaucoup plus d’interactivité, à la condition toutefois que cette possibilité soit saisie et utilisée par des agencements collectifs d’énonciation.

F.A. : Il y a dans cet ensemble de lignes de pouvoir celles qui déterminent la réification. Comment se détermine cette ligne de force qui bloque cette expression ? Même si cette expression de l’étant devient de plus en plus articulée dans un scénario de processus de totalisation ?

Félix : Il existe toujours une réification des territoires existentiels par une discursivité stratifiée.

F.A. : Sur ce terrain-là, les théories sociales dominantes – la linguistique, la théorie de l’information, la façon dont la sociologie essaie de comprendre aujourd’hui la communication, ont-elles eu un rôle structurel dans ce processus de réification ?

Félix : Il me semble que, d’une façon générale, tout ce qui a été mis sur le compte du structuralisme et de la communication, a eu beaucoup de mal à faire sa place à la dimension de l’immanence de l’énonciation, à ses aspects créationnistes. Dans la linguistique, les dimensions pragmatiques, les dimensions énonciatives ont toujours été tenues en marge et on a beaucoup de mal à les réintégrer dans le processus de la discursivité sémiotique. Alors que, selon moi, la question n’est pas de les laisser végéter dans une banlieue lointaine de la production de subjectivité, mais de les mettre au centre même, à la racine même de la production ontologique, des différents systèmes de discursivité. Par exemple, dans le domaine anthropologique, ce qui est intéressant dans une société dite archaïque, c’est de voir comment elle articule ses univers mythiques, rituels, sociaux, économiques, comment elle constelle ces univers au lieu de réduire et de liquider ce qui fait le caractère autopoïétique d’une société à travers des systèmes de correspondances structuraux, dans le domaine de la parenté ou de l’analyse des mythes.

F.A. : On a parlé de la réification du processus de communication, des théories de la communication ; peut-on parler de l’aplatissement de l’élément ontologique de la chaîne de production de l’information scientifique et de l’innovation ?

Félix : Je suis très intéressé par tous les travaux de l’école sociologique autour de Bruno Latour, parce que je trouve très important que les objets technologiques et scientifiques soient rattachés à toutes leurs dimensions sociales, économiques, contextuelles ; moi-même j’ai essayé de recenser les composantes qui cristallisaient autour d’un objet technologique comme le projet Apollo, avec les dimensions de désir d’aller sur la lune, la politique de Kennedy, les implications économiques, militaires, industrielles qui entraient en ligne de compte. Il n’existe pas de pur objet conceptuel scientifique qui puisse être séparé de l’ensemble de ses composantes. La question est de savoir si, une fois qu’on a complexifié le modèle dans cette direction, on n’aboutit pas à son homogénèse, c’est-à-dire à un réductionnisme à l’égard de l’hétérogénéité de ces mêmes composantes. Non seulement il s’agit de reconnaître l’hétérogénéité des composantes, mais de la renforcer, de les faire entrer dans un processus d’hétérogénèse. Précisément, ce qu’il y a de riche dans les systèmes machiniques, c’est que non seulement ils sont toujours au carrefour de dimensions hétérogènes, mais qu’ils ouvrent une hétérogénéité potentielle, dans le domaine de la technologie mais aussi dans ceux de la subjectivité, de la sensibilité… Et en particulier, ce qui me semble dangereux, c’est de perdre la spécificité de l’agencement scientifique, de ses énonciateurs partiels, du plan de référence scientifique, avec introduction de systèmes de limites, de coordonnées, de renoncement systématique à l’infini, pour s’en tenir à un certain nombres d’éléments, clôturés sur eux-mêmes. Cette politique foncièrement limitative de la science a une productivité considérable. Pour pouvoir la réarticuler aux autres composantes encore faut-il la considérer dans sa singularité, sa spécificité. C’est la condition qui permettra de positionner la science de façon non scientiste par rapport à des objets praxiques dans le domaine de la vie politique, de la schizo-analyse, des mass-media.

F.A. : Comment lutter contre cette réification de la communication ?

Félix : Je dirais : en l’assumant. Et en évitant une fuite à son égard. Aujourd’hui par exemple, on observe un détournement systématique devant la subjectivité ouvrière, et les perspectives relatives à une société communiste. Certains en viennent à considérer par exemple qu’une nouvelle subjectivité écologique pourrait se substituer aux anciennes subjectivités ouvrières. Du même coup on perdrait complètement ce que furent les éléments singuliers qui ont constitué cette subjectivité et qui ont été un moteur, un élément essentiel de l’histoire contemporaine. La question est d’habiter, non pas l’être, mais la singularité, notamment l’altérité dans ses éléments y compris négatifs, inassimilables, pour pouvoir refonder un autre horizon ontologique. On est à un carrefour qui est celui du post-modemisme. Est-ce qu’il s’agit de réhabiliter purement et simplement des structures archaïques et contemporaines, auxquelles on va donner un statut de transcendance – c’est l’acceptation des états de faits, des états de choses, des étants tel qu’ils sont aujourd’hui pour naviguer sur le marché global de l’économie et de la subjectivité – ou est-ce qu’au contraire, à partir de cette assomption des positions d’existence singulières des différents agencements d’énonciation, on va construire, machiner d’autres horizons ontologiques ?

F.A. : Si les théories de l’information ont ces effets de blocage, si les théories et la pratique des post-modernes ont bloqué le virtuel machinique dans la répétition d’une réalité de dominé, et si au contraire la possibilité de jouer des formes nouvelles de subjectivité machinique est aujourd’hui donnée, à la limite, quels sont les comportements pratiques qu’on doit identifier dans l’univers des médias ?

Félix : Évidemment cela ne relève pas d’une programmation politique, et encore moins informatique. Je crois qu’on peut donner simplement quelques appréciations fragmentaires. Le premier point consiste à reconnaître le caractère de drogue des médias, de système fascinatoire et, en même temps, la réintroduction possible de dimensions cognitives, esthétiques, analytiques dont ils sont virtuellement porteurs. Il me semble très important aujourd’hui de se moquer, de ridiculiser le professionnalisme des gens des médias et d’analyser à quel point ils fonctionnent dans des stéréotypes qui contaminent toute la société y compris la vie politique. Je me souviens d’une réflexion du peintre Matta au cours d’un déjeuner avec Régis Debray, Jack Lang, Alberto Moravia, Laura Betti, à l’époque du gouvernement Chirac durant la cohabitation et où Léotard, ministre de la communication, venait de privatiser TFl, ce qui mettait Jack Lang dans tous ses états. Devant sa véhémence, Matta l’a interrompu et lui a dit : « Mais moi j’ai la solution ! Il faut apprendre aux gens à ne pas regarder la télévision ! »
Il a raison, il faut apprendre à en faire un autre usage. Détourner l’usage des médias. Le zapping est déjà un commencement. Lorsqu’on a accès, comme aux États-Unis ou au Canada, à cinquante ou soixante chaînes câblées, lorsqu’on aura la possibilité d’interagir avec des banques de données, tout ce caractère hypnotique de la consommation télévisuelle va évoluer. C’est un premier niveau. L’autre niveau, c’est de déconsidérer ce système de réification de l’interlocuteur politique. Et ça, c’est quelque chose qui s’opère dans l’humour populaire (friant du Bébête show). C’est un facteur très puissant dans la déconstruction des systèmes politiques, en particulier en France. Le problème majeur c’est de recomposer des agencements d’énonciation avec ces nouvelles dimensions. Ça peut partir d’expérimentations complètement partielles : je pense au groupe où se trouve François Pain, « Canal Déchaîné », ou à « Reporters sans frontières » qui organise des discussions entre des philosophes, des historiens et des journalistes. Ce sont des événements microscopiques mais qui indiquent une certaine direction : celle de la recomposition écologique de la communication. Cette thématique n’est pas vraiment mise politiquement à l’ordre du jour. Et tant qu’elle ne le sera pas, tout ce qui pourra aller dans cette direction restera fragmentaire et éparpillé. Mais je pense qu’il y a là une question fondamentale, la question de la question. Quel type de finalité de l’activité sociale, du travail, de la communication de nouveaux agencements collectifs seront-ils amenés à produire ? Par exemple, dans le domaine de l’urbanisme, à partir de quand arrivera-t-on à programmer, non seulement des systèmes d’infrastructure matérielle, de lumière, de flux visibles, de communication, mais aussi de nouveaux agencements domestiques des systèmes d’échange et d’affect entre les différentes classes d’âge, les différentes spécifications culturelles, etc. C’est une finalité fondamentale à réintroduire dans le domaine de l’urbanisme et de l’architecture. On pourrait multiplier les exemples dans la psychiatrie, les systèmes éducatifs, culturels, sportifs…

F.A.: Ce concept de professionnalisme, comment a-t-on pu le poser ? Et comment le repenser différemment ?

Félix : Je ferais la distinction entre le métier par exemple de journaliste qui est tout ce qu’il y a d’honorable, et la dimension « pro », qui consiste à réduire le langage, tous les éléments de singularité qui peuvent émerger dans la discursivité linguistique et dans l’image d’une profession, de façon à aboutir à une standardisation de la communication et de la subjectivité. Ce qu’il faut souligner c’est que le journaliste lui-même perd de sa valeur marchande en entrant avec excès dans ces stéréotypes. En effet le journaliste, en particulier dans le domaine audiovisuel, est également tenu de se singulariser, d’assumer un minimum de rupture avec ce type de stéréotype. La dimension existentielle d’une profession est constamment à réinventer. Le journaliste ne peut être un professionnel de la vérité. On tomberait là dans une absurdité totale. La vérité est toujours prise dans un aller et retour entre les éléments d’objectivité et les éléments de subjectivité : elle passe par des détours, des mises en questions, toute une dialectique entre la complexité et le chaos, assortie de risques de non-sens. Il ne saurait donc exister des « pro » de la vérité. Par contre, on peut concevoir une profession qui consiste à mettre en scène, à créer des conditions d’émergence, non pas d’une information véridique en soi, réifiée, transcendante, mais d’une expression singulière qui aurait la vérité pour horizon. Le journaliste deviendrait alors un prestataire de service, de mise en scène ; avec une connotation relative à l’art, un paradigme esthétique référé aux arts plastiques, au théâtre, à l’expression poétique, à travers lesquels pourra émerger une information dûment positionnée par rapport à ses éléments existentiels…

F.A. : Tu vois des formes politiques dans cette réappropriation des médias ?

Félix : J’en reviens à ma thématique de l’écosophie. Si l’on n’opère pas une jonction entre l’écologie de l’environnement, une écologie du social et une écologie du mental, l’écologie basculera inexorablement vers un conservatisme, vers le maintien du statu quo, voire, vers des politiques autoritaires de régulation et un nouveau type d’étatisme ou de socialisme réducteur. Si, au contraire, la finalité de l’écologie c’est d’associer ces différentes dimensions de flux et de machines, d’établir des ponts entre l’écologie du visible et l’écologie de l’incorporel, c’est-à-dire la production de subjectivité, alors devient concevable une refinalisation du social en dehors de la sphère, soit du profit, soit d’une régulation autoritaire assortie d’un « retour à la nature », avec tout ce que cela comporte de connotations fascistes. La possibilité s’ouvre alors de recomposer les actuelles sensibilités écologiques, avec toute leur ambiguïté, avec de nouveaux horizons ontologiques.

F.A. : Cette ligne utopique qui marche à l’intérieur de ce monde virtuel est profondément différente de toutes ces lignes qui voient une fermeture, même sur l’infini (Virilio). C’est une conception qui voit une opérativité continue s’ouvrir à l’intérieur de tout ça. De ce point de vue, ce n’est pas un programme politique, mais un problème de militance.

Félix : Le terme fondamental, c’est celui de praxis. Nous sommes prisonniers de pratiques complètement téléguidées socialement et mentalement, programmées informatiquement, qui sont hantées par une restitution de territoires existentiels antérieurs, avec tout ce que ça comporte de fantasmatique. Une certaine vision de la finitude de la planète peut aller dans ce sens là. Ce qui compte, ce n’est pas le caractère clos du village planétaire, c’est d’assumer cette finitude, sous tous ses aspects, mais aussi de relancer des univers incorporels à partir de là. Car la planète n’est pas aussi limitée qu’il y paraît, le social, les univers incorporels ouvrent des champs possibles infinis. A cet égard le concept de « développement soutenable » mériterait d’être interrogé. Car il s’agit encore d’un compromis par rapport à un équilibre écologique ; on retombe dans une conception territorialisée fondamentalement rétrécie. C’est pour cela que je reste profondément attaché à toutes les mutations scientifiques, technologiques, esthétiques, machiniques dans un sens large, comme capacités de réouvrir des horizons ontologiques mutants. Il existe tout un mouvement réactionnaire à l’égard de la machine qui me semble très pernicieux car il peut aboutir à faire le lit de tous les conservatismes, de toutes les phobies, reterritorialisations fascisantes.

F.A. : D’un côté il y a cette subjectivité et de l’autre, cette information qui devient à chaque fois événement, mise en scène. Revenons sur ce rapport communication, information, événement, dans son sens ponctuel, singulier, événementiel. Cet événement, c’est l’élément d’une discursivité ; c’est l’élément pathique, quelque chose de subjectif qui met en contact avec la machine, l’environnement, l’histoire, la mémoire.

Félix : Ta question constitue déjà une réponse. II s’agit de savoir si on fait la promotion d’un objet informatique, transcendant, si l’on part d’une discursivité déjà donnée et qui servira d’infrastructure à tous les éléments existentiels. Ou, au contraire, si l’on part d’une position d’immanence de l’événement, qui implique qu’il ne soit pas prisonnier de coordonnées discursives, de temps, d’espace, d’énergie, mais qu’il soit inséré dans des ordonnées intensives génératrices de temporalisation, de spécialisation, de tensions énergétiques… La recherche du scoop dans la communication tue l’événement puisqu’elle le condamne par essence à la répétition d’un affect, d’une fausse surprise. Le vrai événement n’est jamais un scoop. Il ne se rapporte à rien, il représente une rupture a-signifiante, productrice d’un foyer autopoïétique, donc d’un carrefour praxique potentiel, qui ne se referme pas sur une sensiblerie mass-médiatique.

F.A. : Cette idée de communication, dans quel sens est-il possible de la lier à ce qui est un nouveau concept de travail social, une nouvelle productivité communicationnelle au niveau de la coopération sociale, autonome, intellectuelle. Toutes les théories post-modernes sur la communication ne prennent pas en considération l’apport entre la communication et la productivité, par exemple, du travail intellectuel, qui n’est pas thématisé en tant que tel. Cette productivité du travail intellectuel, ne se retrouve-t-elle pas justement dans l’informatique, dans la constitution de logiciels, dans la réorganisation du savoir ?

Félix : La valorisation d’une activité qui fera qu’elle sera définie comme travail est toujours liée à la promotion d’un certain territoire existentiel. Quand Freud parle d’un travail du rêve, il le présente comme une activité inconsciente. Mais il existe un autre type de travail quand, au réveil, on promeut un territoire de lecture du rêve, territoire qui est d’ailleurs très évolutif puisque, dans une première phase de mémoire courte, il disperse ses éléments à grande vitesse. Ensuite on passe à une mémoire plus longue, à un autre type de travail de remémorisation. D’autres modes de territorialisation du rêve pourront également être crées dans la cure analytique. Je prends cet exemple du rêve parce que c’est un cas extrême du travail singularisé, lié à une valorisation très particulière. Un rêve peut devenir aussi quelque chose qui prenne consistance sur des marchés économiques quand il est converti dans une expression artistique. Qu’il y ait une communication entre ces divers territoires et ces divers systèmes de valorisation, qu’il y ait des transactions, un échangisme, est une chose qui fait partie de la constitution de notre horizon ontologique. Qu’il y ait un marché mondial des systèmes de valorisation dits « d’usage » (je dirai pour ma part, de valeur de désir plutôt que de valeur d’usage) c’est une donnée de base. La question est de savoir si l’on accepte l’hégémonie des systèmes de valeur d’équivalences qui sont contrôlées parles formations capitalistiques, les plus appauvrissantes en matière de singularités subjectives, les plus homogénéisantes. Il s’agit de concevoir une articulation entre ces diverses praxis, ces différents marchés de valorisation, ces différentes formations existentielles ou formations de pouvoir suivant le niveau où l’on se place, en particulier celles qui prétendent conserver leur hétérogénèse, qui tentent de les articuler dans un rapport de dissensus et non pas dans un rapport de consensus avec les systèmes dominants de valeurs. Comment réintroduire la singularité dans l’universalité de la transaction et de la communication ? Se pose alors la nécessité des procédures économiques et démocratiques pour articuler le bien public, et la restitution, la défense, le maintien, la promotion accentuée de la re-singularisation. C’est donc tout un pluralisme des systèmes de valorisation, une nouvelle sorte de concaténation de ces systèmes qui devront être conçus comme production d’altérité, de différences, et non pas production d’homogénèse. L’Etre et l’Autre sont alors pris dans un processus créationniste. Il y a alors affrontement avec toutes les politiques de recentrement et de hiérarchisation des systèmes de finalisation des activités humaines, lutte contre la prétention à l’hégémonie des systèmes d’équivalence qui ont marqué le capitalisme du XIX° siècle, avec une universalité oppressive. Et il y a aussi remise en cause de la division entre travail matériel, travail cognitif, travail sensitif, travail inconscient. Si le terme ultime de la praxis se ramène bien à une production ontologique, alors ses différentes « machinations » sont appelées à se conjoindre en raison même de leur hétérogénéité.

Au-delà du retour à zéro

interview de Félix Guattari par Toni NegriFélix Guattari a publié récemment Cartographies schizoanalytiques, Galilée, 1989. Ce livre réunit différents matériaux théoriques et psychanalytiques ; Félix y élargit ses recherches antérieures à la fois par fragments et dans un ensemble très innovateur. Les questions de l’interview qui suit ne visent pas les aspects psychanalytiques de cet ouvrage. Elles portent plutôt sur les avancées qu’il permet sur le terrain plus traditionnel de la philosophie. Et c’est sur ce dernier terrain qu’il a été demandé à Félix Guattari de répondre.

Je voudrais commencer par une question que j’ai aussi posée récemment à Gilles Deleuze à propos de Mille Plateaux. Dans ce livre, un des grands essais philosophiques du siècle, j’ai cru percevoir une note tragique. Les couples conflictuels qui sont dessinés là (procès/projet, singularité/sujet, composition/organisation, ligne de fuite/dispositif et stratégie, micro/ macro, etc…), tout ce qui en somme constitue un système ouvert, est par ailleurs, non pas refermé, mais contenu comme dans une tension insoluble et un effort sans fin. C’est en cela que me paraît consister l’élément tragique.

Joie, tragédie, comédie, les processus que j’aime qualifier de machiniques tressent un avenir sans garantie – c’est le moins qu’on puisse dire ! A la fois on est « faits comme des rats » et promis aux aventures les plus insolites, les plus exaltantes. Impossible de se prendre au sérieux mais impossible aussi de ne pas « s’accrocher ». Je ne vois pas tellement cette logique de l’ambiguïté comme une « tension insoluble », mais comme le jeu multivoque, polyphonique, de choix parallèles, quelquefois antagonistes, qui ne vous laisse d’autre recours que celui de la mauvaise foi, la bifurcation toutes affaires cessantes. Comment « faire avec » ces constellations intenables d’univers de référence. L’oubli peut être d’un grand secours mais il n’est pas à la portée de tous !

Dans Cartographies schizoanalytiques, tu fais un pas supplémentaire dans l’articulation de topologies, de dynamiques et de procès de subjectivation. La phénoménologie y est développée à travers l’analyse des agencements généalogiques. Et tu es de plus en plus intéressé par les équipements collectifs de subjectivation. Or à analyser ceux-ci comme formes en faisant abstraction de leur insertion dans un système de pouvoir et de reproduction sociale, en donnant droit à la posture esthétique, n’as-tu pas l’impression de risquer le vice de formalisme des postmodernes, qui d’une manière paradoxale vident le mouvement, et considèrent comme épuisée l’histoire supposée inépuisable ? Ne joues-tu pas trop avec l’idée de « l’éternel retour » ?

Da capo. Musique parallèle pour des paroles peu différentes. L’histoire n’est pas linéaire mais dischronique ; les reterritorialisations anachroniques y côtoient les virtualités futuristes ; l’événement s’arrache à l’hétérogenèse de composantes foncièrement discordantes. Ce que tu appelles mes topologies n’a pas uniquement pour fin de rendre compte des équipements collectifs de subjectivation. Ou, plus exactement, il faut entendre collectif dans le sens de multiplicité intensive. C’est dire que l’art, la production pré-personnelle – par exemple, la somatisation hystérique – procède d’agencements collectifs non humains. Les rapports de forces du niveau molaire conservent évidemment leur droit, mais leurs statuts sont relativisés par la promotion de foyers d’énonciation, d’incorporels et l’incarnation de territoires existentiels selon une logique pathique qui échappe à la logique des ensembles discursifs. Je préconise ainsi une analyse des agencements collectifs d’énonciation qui échappe à la forme pour relever de machines abstraites autopoïetiques. La forme est toujours déclinée selon une procédure linéaire qui pose ses coordonnées de temps intrinsèque d’espace et d’énergie comme état extérieur. La machine abstraite affirme ses ordonnées ontologiques comme répétition auto-affirmative. Pour elle, la linéarité ne peut venir qu’après. Elle est substance d’expression, énonciateur partiel, qui ne déploie que par ailleurs une matière objective et une subjectale formelle. La «posture esthétique» réside dans le fait que la pluralité ontologique «mise en cause» ne relève pas d’un Etre avec E majuscule mais d’une «matière à option» aux incessantes mutations. Dans leurs affirmations processuelles, les agencements d’énonciation sont producteurs de composantes ontologiques irréductiblement hétérogènes et singularisantes.

Toujours dans les Cartographies schizoanalytiques, mais désormais dans tous les écrits, tu utilises pour caractériser la période historique actuelle l’expression «âge informatique planétaire ». Cette catégorie fait écho aux discours foucaldien et deleuzien sur l’âge de la communication et les spécifie. L’acceptation de cette catégorie en philosophie a des effets méthodologiques fondamentaux : elle te permet de résoudre la généalogie dans l’épistémologie et vice versa, et de construire d’un point de vue historique les agencements d’énonciation. Cependant cette réduction ne peut-elle avoir aussi des effets pervers dans le cas d’une épistémologie de référence informatique? N’y a-t-il pas risque d’aplatissement de la détermination ou de l’agencement généalogique dans l’univers des relations transversales, linéaires et indifférentes caractéristiques de cette épistémologie? Comment rompre l’indifférence de l’horizon informatique ?

La subjectivité capitalistique implique une binarisation et une déqualification systémique de tous les « messages ». Elle couronne le règne d’un équivaloir généralisé qui a, par ailleurs, déployé ses coordonnées dans les domaines de l’Espace, du Temps, de l’Energie, du Capital, du Signifiant, de l’Etre… Il s’agit à la fois d’un horizon historique, dont le surgissement est daté, et d’un vertige axiologique qui remonte à la nuit des temps. Partout, toujours il y a eu menace d’abolition par l’intérieur de la complexité qualifiée. Le chaos habite le complexe ; le complexe habite le chaos. Ce qui implique que ce dernier soit composé d’entités animées à vitesse absolue – quitte à ce que la science « ralentisse » ces vitesses avec des constantes telles que c, h (constante de Planck), l’instant zéro du big bang, le zéro absolu etc… Ce qui légitime une perspective de « révolution moléculaire » c’est que cette entropie capitalistique de la subjectivité s’instaure à toutes les échelles et renaît constamment de ses cendres. Une périodisation comme celle qui enchaîne le passage des sociétés de souveraineté aux sociétés disciplinaires pour aboutir aux sociétés de contrôle est à la fois généalogique et ontogénétique. Tous ces régimes de territorialisation du pouvoir, du savoir et de la subjectivité se décomposent et se recomposent dans la subjectivité contemporaine. Ce qui fait, par exemple, qu’on ne peut pas parler aujourd’hui, avec la montée des intégrismes et des racismes de « régression archaïque » mais plutôt de progressisme fasciste ou, à la rigueur, de néo-archaïsme étant entendu qu’ils réinventent de toutes pièces des formes d’intelligence et de sensibilité du monde contemporain. Recommencer l’histoire par le début ou la tendre vers des finalités progressistes ce n’est vraiment plus le problème ! Il s’agit plutôt de recomposer, sur d’autres bases, les agencements de subjectivation et, à cette occasion, de recréer d’une façon pathique les diverses figures de la subjectivation historique, dont la subjectivité capitalistique est la plus vertigineuse par son vide, sa banalité, sa vulgarité, son état des choses à ras des marguerites.

Comment on reconnaît aujourd’hui et comment on stabilise un processus de subjectivation ? Comment on reconnaît le niveau ontologique (composition, code, bloc, agencement, équipement) sur lequel ce processus est constitué? Je sais que tu n’aimes pas le mot ontologie, mais je voudrais que tu l’utilises dans l’acception de Spinoza comme détermination des singuralités à l’intérieur du procès constitutif des passions. Je voudrais que tu précises concrètement le sens et les oppositions de constitutions subjectives, que tu les appelles ontologiques ou non. Comment les procès de subjectivation peuvent-ils construire un nouvel horizon du réel, une nouvelle figure de la « Lebenswelt », dans laquelle il soit possible de s’orienter et lutter ? Quel est le point sur lequel dénotation et signification vont au-delà du cercle magique ou bien de l’autonomie du récit asignifiant?

J’aime bien le mot ontologie. Si je m’en méfie c’est que j’ai tendance à le mettre à toutes les sauces. Il y a pour moi, si tu veux, des foyers de production ontologique, des sites d’affirmation autopoïétique, des répétitions, des insistances, des intensités avec tout leur cortège de références incorporelles et d’heccéité. Tout ça participe d’une vision un peu animiste qui ne me pose pas vraiment de problème. Où les choses se compliquent, c’est lorsqu’il s’agit de penser une praxis. Comment, à partir d’agencements de sémiotisation, mettre à l’être de nouvelles constellations intensitaires ? D’où cette fascination sur la fonction des ritournelles, des traits de visagéité qui indiquent ce que peuvent être des foyers de subjectivation partielle. Mais aussi cette difficulté aporétique autour des ritournelles problématiques, déterritorialisées – bien loin des chants d’oiseau – qui oeuvrent, elles aussi à titre de fonction existentielle. Dans mon idée, les ritournelles les plus simples, celles par exemple de la névrose obsessionnelle, sont toujours des ritournelles complexes. La répétition simple est support de la complexité. Mais il faut alors faire dériver les références discursives vers une appréhension pathique non discursive. La Primité n’est pas simple. La qualité la plus simplement donnée est hyper-complexité. Toute une poisse, qui fait que nous collent à la peau les significations et dénotations d’usage, nous interdit le plus souvent l’accès aux arêtes vives de ces fonctions existentielles de reprise pragmatique que tu peux bien qualifier d’ontologiques.

Nous vivons dans un monde dans lequel la pluralité des procès de subjectivation se constitue avec une pluralité d’équipements collectifs, ainsi que de marchés et d’institutions. Ce processus est très riche et impossible à résumer dans les vieilles catégories de la démocratie ou du socialisme. Sans ironiser davantage sur les vieilles catégories du capitalisme libéral. Mais ce processus est aussi traversé par des dynamiques de globalisation et de subordination qui relativisent et surcodent l’intensité des procès de subjectivation. Parfois, j’ai l’impression que le processus moléculaire une fois devenu hégémonique a été consommé et digéré par une puissance molaire qui ne reconnaît plus son opposé comme existant. Dans ce contexte les échappées métaphysiques et politiques ne sont pas intéressantes (on n’en connaît que trop du nouveau mysticisme à l’idéologie verte). Comment dans la multitude moléculaire peut se reconstruire une opposition molaire ?

Relayée comme elle l’est par les mass-médias, les sondages, la publicité, les conseils en communication, la démocratie politique devient non seulement de plus en plus formelle, de plus en plus coupée des réalités, mais aussi de plus en plus délirante. Ce qui ne signifie pas qu’elle perde toute prise sur la subjectivité capitalistique. Les leaders politiques rivalisent avec les présentateurs de la télé pour pénétrer toujours plus avant dans la pseudo-intimité des foyers. C’est le règne du Bébête Show relayé par le Psycho-show. Ce qui est vertigineux, à travers tout ça, c’est la capacité de ce type de production de subjectivité de capturer toute immnence processuelle, toute mutation moléculaire. Existe-t-il cependant une épreuve de vérité qui soit discriminante à l’égard du leurre, de la grimace, du simulacre puisque ceux-ci peuvent aussi devenir le siège d’une authentique territorialisation existentielle ? Voir par exemple la gestuelle stéréotypée du star system de la culture rock, dont les traits sont néanmoins objets de réappropriation par des enfants et des adolescents à des moments cruciaux de leur existence. Mais l’épreuve de vérité ne trompe pas ; elle est d’ordre pathique ; c’est elle qui entraîne une sorte d’adhésion existentielle qui crée l’événement.
Il n’est que trop vrai que tous ces foyers de résistance moléculaire contre la sérialité de la subjectivité capitalistique ne s’incarnent, le plus souvent, que dans des retours à la transcendance, au mysticisme, au culte du « naturel ». Ça me dérange moins que toi. Je me dis que Dieu y retrouvera les siens ! Il y a quelque chose de tellement artificiel dans ces néo-archaïsmes. Ils n’engagent jamais qu’une strate parmi d’autres des formations de subjectivité. On sait bien que les intégristes boivent la coupe et regardent des films pornos en cachette. Ce qui n’excuse rien ! Bref, le micro-fascisme est toujours renaissant mais pas forcément le macro-fascisme.
L’opposition molaire passe encore et toujours par la constitution de machines de guerre sociale. Simplement, il serait temps de penser à autre chose que les machines léninistes en la matière. Des machines molaires dans le Tiers Monde, on vient d’en voir naître de fameuses avec l’intégrisme iranien puis le nationalisme irakien. Il y a eu pendant huit ans guerre des modèles, sélection artificielle puis mise à l’épreuve! Dans la mesure où le surcodage des relations internationales par l’antagonisme Est-Ouest s’est affaissé, on peut s’attendre à voir naître et proliférer toute une série de machines molaires. Il n’y a pas que des exemples catastrophiques : le P.T. au Brésil autorise des espoirs mesurés… mais tu penses bien que je n’ai pas de programme, pas de modèle de référence ! Tout ce que je peux dire, c’est qu’il me semble légitime, inévitable, que les révolutions moléculaires soient « doublées » par des machines à grande échelle oeuvrant au sein des rapports de force sociaux qui, loin de s’effacer, iront en se durcissant, quoiqu’en se différenciant.

Tu soutiens le droit fondamental à la singularité. Tu l’illustres comme un recentrement des finalités de la division du travail et des pratiques sociales émancipatrices, comme exercice d’une éthique de la finitude. Comment à partir de là un procès de singularisation peut-il devenir antagoniste ? Ou encore comment la résistance des singularités opprimées peut-elle devenir efficace ? Existe-t-il encore un intolérable ? Ou est-il lui-même résorbé dans le mécanisme de la pluralité croissante des marchés ? Existe-t-il la possibilité de construire une idée philosophique du communisme et de la lier au procès de subjectivation ? Est-il encore possible de faire tout cela sans tomber dans les pièges du positivisme, du dogmatisme ou de l’utopie ?

J’ai l’impression que tu traînes des pieds pour me faire parler. Tu sais aussi bien que moi qu’un procès de singularisation est une pure affirmation qui ignore l’antagonisme, l’oppression ou même tout simplement l’interaction. Il s’agit justement là de sortir une bonne fois des métaphores dynamiques et énergétiques. Un communisme de l’immanence ramènera constamment le curseur sur des praxis éthico-politiques supportant leurs propres univers de référence. Exit les paradigmes scientistes qui ont hanté le marxisme, le freudisme, le structuralisme etc… Toute une pensée de la transcendance, toute une sentimentalité de l’éternité ont transformé le progressivisme en une immense phobie, un évitement systématique de la finitude, de l’inanité ultime de l’existence magnifiquement illustrée par Samuel Beckett. Au lieu d’en faire une maladie, en faire une raison pragmatique. Il y a là un saut esthétique qui exproprierait le saut religieux de Kierkegaard. Pourquoi changer, pourquoi la révolution plutôt que rien? Parce que ça a meilleure gueule ! Mais, au fond, pour rien, pour un plaisir immatériel, une palpitation imperceptible à la surface des choses.

Je connais ta passion pour l’événement et ton plaisir pour la vie. Mais quand tu philosophes tu sembles vouloir te détacher de cela. Comment gères-tu la schizophrénie structure-événement ? N’as-tu pas tendance à anticiper toujours la structure sous-jacente à l’événement au risque de ne pas le laisser parler? Cette question se retrouve-t-elle dans ton travail avec Deleuze Quelle est ta théorie de l’événement? Comment imaginer aujourd’hui non le processus. mais l’événement révolutionnaire, non les conditions de la révolution mais le pouvoir constituant?

L’événement est un don (le Dieu. On a toujours l’impression qu’il ne se passe rien, qu’il ne se passera plus rien. Puis surgissent les «événements du Golfe ». Même là j’ai pensé, qu’au fond, il ne se passerait rien. La machine mass-médiatique planétaire lamine toutes les aspérités, toutes les singularités. On ne rencontre plus de zones de mystère. La question maintenant est de faire de l’événement avec ce qui se présente. Pas comme les journalistes qui sont tenus, quoi qu’il arrive, de faire leur « une ». Mais de façon plus poétique. Il est donc bien question ici d’un pouvoir constituant, d’une production ontologique sui generis. Faire avec la sérialité. Ne serait-ce qu’en rêvant aux militaires américains en train de cuire dans leurs chars, au désarroi des otages, à la jubilation des jeunes Arabes, au délire systématique de Saddam… Ces scènes, sans limites précises, pour qu’il se passe enfin quelque chose !
Quant à la question que tu poses, relative à la structure, j’aimerais la décentrer. Je ne prétends jamais décrire un état de fait, un état de l’histoire ou de la subjectivité. Je cherche seulement à préciser les conditions de possibilité des divers modes de description possibles. Pour appréhender ou pour contourner les problématiques de l’énonciation collective, tout système de modélisation- qu’il soit théorique, théologique, esthétique, délirant… – est amené à positionner ce que j’appelle des facteurs ontologiques. (les Flux, les Phylums machiniques, les Territoires existentiels, les Univers incorporels). Ainsi se trouve conjurée ou assumée partiellement la question pour moi essentielle, du pluralisme ontologique. Il y a choix de constellations singulières d’Univers de références, incarnées dans des Territoires existentiels., eux-mêmes marqués par une précarité, une finitude qui font basculer l’Etre dans une irréversibilité créationniste. Dans ces conditions, une ontologie ne peut être que cartographique, métamodélisation de figures transitoires des conjonctions intensitaires. L’événement réside dans cette conjonction d’une cartographie énonciatrice et cette prise d’être précaire, qualitative, intensive. Ce rapport de fondation réciproque entre l’exprimant et l’exprimé, le donnant et le donné, trouve son expression exacerbée dans la création esthétique précisément considérée comme pouvoir constituant ontologique.
Disons qu’il y a trois temps : celui de l’état initial, celui du retour à zéro, celui de la reprise de processualité. Le second temps n’est pas dialectique. On n’en n’a jamais fini avec la finitude, avec le non-sens. Et cependant, c’est un temps riche, une recharge de complexité par un bain chaotique. Toujours le temps zéro réserve des surprises ; à partir de points de singularité laisser repartir des lignes de possible. Le troisième temps serait celui des imaginaires, c’est-à-dire de la reprise des ambiguïtés. Comment définir un communisme, ou tout simplement un amour réussi, en échappant tout à fait aux illusions d’un désir d’éternité. La puissance de vivre, la joie spinoziste n’échappe à la transcendance, à la loi mortifère que par son caractère de modalité fragmentaire, polyphonique, multi-référentielle. Dès qu’une norme prétend unifier la pluralité des composantes éthiques, la processualité créative s’estompe. La seule vérité ultime est celle du chaos comme réserve absolue de complexité. Ce qui a fait la force et la pureté des premières moutures de socialisme et d’anarchisme c’est précisément d’avoir tenu ensemble, au moins partiellement, un imaginaire communiste ou libertaire et un sens aigu de la précarité des projets individuels et collectifs qui les supportaient. Depuis, la finitude s’est bien affadie, la subjectivité massmédiatisée et collectivisée s’est infantilisée. La finitude du second temps de « prise de terre » n’est pas donnée une fois pour toutes. Sans cesse, elle doit être reconquise, recréée dans ses ritournelles et dans sa texture ontologique. La reconstruction du communisme passe aujourd’hui par un élargissement considérable des modes de production de subjectivité. D’où la thématique d’une jonction entre l’écologie environnementale, l’écologie sociale et l’écologie mentale par une écosophie.

Guattari Félix

Félix Guattari né à Villeneuve-les-Sablons, Oise, le 30 avril 1930 est décédé à La Borde, Loir-et-Cher,le 29 août 1992, il fut tout à la fois agitateur politique, psychanalyste et philosophe. Son trajet, commencé dès le lendemain de la guerre dans le mouvement des Auberges de la jeunesse, a été marqué par deux expériences majeures : la volonté de changer la nature des rapports humains dans le milieu psychiatrique et le militantisme politique dans l'extrême gauche non stalinienne. Psychanalyste, formé au départ par Jacques Lacan, Félix Guattari découvre peu à peu l'« autre face du mystère analytique »; en effet, c'est par une rencontre décisive avec Fernand et Jean Oury (l'un est instituteur, disciple de Célestin Freinet ; l'autre est psychiatre) que Félix Guattari, jeune étudiant en pharmacie, s'orienta très tôt vers la psychiatrie, en y associant une réflexion sur la psychothérapie institutionnelle. En 1950, il participe à la fondation et travaille à la clinique de La Borde, dont il sera jusqu'à sa mort, l'inspirateur et l'organisateur. Il s'est investi dans les initiatives qui visaient à transformer radicalement les conceptions traditionnelles de la maladie mentale et des rapports entre soignants et soignés : ainsi, à La Borde, les malades participent à la vie collective de l'établissement. Il fut le fondateur du Cerfi, lieu collectif de recherches institutionnelles, et de la revue {Recherches} qui oeuvrera, jusqu'en 1982, au renouvellement des pratiques sociales. Sur le plan politique, un moment trotskyste , il fonde au moment de la guerre d'Algérie le groupe oppositionnel la «Voie communiste » ( 1955-65) .Il fut ainsi partie prenante des luttes anticolonialistes, tout particulièrement lors de la guerre d'Algérie. Mai 68 donna une dimension nouvelle à ses activités : le mouvement étudiant et ses prolongements apportaient, à ses yeux, une confirmation des conceptions qu'il défendait. Son activité prend dès lors une portée internationale, dont témoigne, en particulier, l'aide qu'il apporte aux militants « autonomes » italiens, accusés par leur gouvernement de complicité avec le terrorisme. Parallèlement, Félix Guattari préside à la naissance de nombreuses associations de caractère politique, : des groupes de recherche, en passant par sa participation au mouvement des radios libres à travers " Radio Tomate" à Paris et "Radio Alice" en Italie, et aux l nouveaux espaces de libertés à travers la fondation du CINEL. Dans les années 1980, il s'engage dans le mouvement écologiste, auquel il propose une réflexion théorique tout en cherchant à unifier ses principales composantes. En 1987 il fonde la revue {Chiméres} (Revue des schizoanalyses). http://www.revue-chimeres.org/ Parallèlement à la production d' une œuvre politique et analytique profondément originale dont les étapes sont {« Psychanalyse et transversalité »}, {« L''insconscient machinique »}, {« La révolution moléculaire »}, {« Les trois écologies »}, {« Chaosmose »} et (« Cartographies schizoanalytiques »}, il a écrit en commun avec Gilles Deleuze une œuvre philosophique importante, de renommée mondiale, dont les titres les plus célèbres sont :{ « L'anti-œdipe »}, {« Mille plateaux »}, {« Qu'est-ce que la philosophie ? »}, et, avec Antonio Negri, {« Les nouveaux espaces de liberté ».} Pour ceux qui veulent avoir une vue exhaustive de la littérature critique concernant Guattari, Il peut être utile de lire le recueil d'articles en 3 volumes fait par Gary Genosko, {Critical Assessments : Deleuze and Guattari} (Londres, Routledge, 2000), ainsi que d'accéder au site de Genosko en partie consacré à Guattari : http://www.lakeheadu.ca/~ggenosko/ Parmi ses références politiques et philosophiques , la revue Multitudes se réclame de la pensée et de la pratique politique de Félix Guattari. Bibliographie -Psychanalyse et transversalité, Maspéro,Paris, 1972 -La révolution moléculaire, Editions,Recherches, Paris, 1977 -L'inconscient machinique, Editions,Recherches, Paris, 1979 -Les années d'hiver, Bernard Barrault,Paris, 1985 -Cartographies schizoanalytiques, Galilée,Paris, 1989 - Les trois écologies, Galilée, Paris 1989 - Chaosmose, Galilée, Paris, 1990 En collaboration avec Gilles Deleuze : -L'anti-Odipe, Minuit, Paris, 1972 -Kafka, pour une littérature mineure,Minuit, Paris, 1975 -Mille Plateaux, Minuit, Paris, 1980 -Qu'est-ce que la philosophie ? Minuit,Paris, 1991 En collaboration avec Toni Negri -Les nouveaux espaces de liberté, éditions Dominique Bedou, Paris 1985. ({Notice biographique rédigée par Emmanuel Videcoq})