7. Je te dis qu’il n’y a pas de provocateurs (je croyais avoir le dernier dans les bras…)!

Espace Autonome

Qu’est-ce qui a donc mis tout d’un coup toute la Grèce sens dessus dessous et attiré les fumées de la révolte non seulement dans les rues d’Athènes, mais dans le pays tout entier ?

Le meurtre de sang-froid d’Alexandros, c’est ce qui a fait détonner la grenade de la révolte de la jeunesse contre, d’abord et avant tout, la barbarie policière et l’État policier – « l’État c’est vous », K. Mitsotakis l’a bien proclamé à maintes reprises !!! Il aura fallu qu’un jeune de 15 ans, de la classe moyenne, soit assassiné pour que l’on découvre la brutalité policière. Celle de tous les meurtres à la frontière et rue P. Rallis ; les tortures dans les commissariats ; les viols et le trafic de femmes ; les humiliations ; les ricochets au hasard ; les immigrés entassés dans les cachots ; les rafles dans les campements de Gitans ; les attaques inhumaines des M.A.T.[1] sur les grévistes et les manifestants… Il aura fallu qu’Alexandros Grigoropoulos soit assassiné pour qu’une large partie de la société arrête de considérer que la brutalité policière, et l’État policier qu’elle représente, est simplement l’affaire de « l’autre », le différent, le détenu, l’immigré, l’anarchiste, le gréviste, « l’exception »… La tolérance à la brutalité policière a volé en éclats au moment où la balle de l’agent des forces spéciales de la police a touché le miroir social de notre réflexion à nous tous. Cette révolte avec le fracas des vitres brisées a fait ressurgir de nombreuses questions qui vont du chômage, de la nullité du système d’éducation et des multiples exclusions sociales à la vanité du modèle consumériste, à l’absence de structures sociales et collectives, à l’individualisation et à la carence de sens de notre vie en général ; c’est-à-dire autant d’aspects particuliers d’un système global qui s’appelle Capitalisme.

Il est néanmoins un fil rouge qui relie toutes les couches de la jeunesse, si différentes les unes des autres, et qui se sont retrouvées dans les rues et devant les commissariats la pierre, et même le cocktail Molotov à la main, « à quoi bon le cacher ? »[2]. De Zefyri à Filothei, d’Aigaleo à Moschato et de Chania à Xanthi[3], c’est la brutalité policière, l’État policier dans tous ses aspects autoritaires et oppressifs qui a été la cible de la colère de milliers de jeunes gens. Nous ne voulons pas faire d’analyse « sociologique » de la révolte et de ses acteurs. Peut-être que cela revient à tous ceux qui ont l’intention d’interpréter et récupérer la révolte avant qu’elle ne soit menaçante pour les maîtres du monde. Le regard que nous portons sur les événements est celui de notre engagement et de notre participation, notre place est là où, la pierre se lance. C’est-à-dire du côté de la révolte.

De dizaines de milliers de jeunes, et pas seulement eux, se sont retrouvés et se retrouvent encore dans les rues d’Athènes et d’autres villes du pays. Ils manifestent énergiquement et prennent part, à leur façon, aux affrontements avec les forces de l’ordre. Ils jettent des pierres et des cocktails Molotov ; ils font des barricades ; ils s’en prennent aux banques ; ils assiègent les commissariats ; ils applaudissent tous ceux qui agissent ainsi ; ils ne se dispersent pas s’ils se font attaquer par les M.AT.; ils savent endurer les nuages des gaz lacrymogènes ; ils huent et repoussent des escadrons entiers de M.A.T. au seul moyen de leurs voix et de leurs mains ; ils occupent les facs, les écoles, les mairies, les radios, la G.S.S.E.[4…Ils se bouchent les oreilles devant les larmes de crocodile des médias et les appels au bon fonctionnement du marché. Et, comme c’est normal, dans l’ivresse de la révolte, ils ont aussi cassé un petit commerce, et mis le feu sans raison apparente. Pour les plus désespérés, « quelle honte… », ils se sont même livrés au pillage. Et ça, « c’est très mauvais ça » …Bien pire que les incendies qui ont ravagé la moitié de la Grèce, même si cela fait bien moins de dégâts que les inondations de maisons et de sous-sols à cause des pluies, parce que ça a justement remis en cause les rapports de propriété.

En d’autres termes il s’est passé tout ce que l’on connaît dans toute révolte, de la Commune de Paris aux damnés des banlieues parisiennes et de la Guerre Civile Espagnole à l’insurrection de l’École Polytechnique de 1973 (à part Damanakis et Laliotis, il y avait alors aussi des barricades et incendies de bâtiments publics, sans oublier, bien entendu, les trois cent provocateurs, dixit le n° 8 du journal du syndicat étudiant des Jeunesses Communistes[5]). D’aucuns se sont empressés de traiter la révolte « d’élève le matin et de pute le soir » : le matin, manifestent les élèves et notre jeunesse en colère de manière « pacifique », bien qu’ils s’en prennent à nombre de commissariats à coup de pierres et affrontent les M.AT. Le soir, manifestent, mieux « mettent le feu », « détruisent », « pillent », les encagoulés, les « connus-inconnus », les « agents de services secrets étrangers ». Qu’importe s’il y a des raisons compréhensibles à cela : nombreuses sont les petites voix courtisées des « bon pères de famille ». Mais pour quelqu’un de bonne foi, et plus particulièrement de gauche, quelqu’un qui voudrait regarder la réalité en face en dehors des préjugés et stéréotypes partisans, il lui aurait suffi d’un peu d’endurance aux produits chimiques. Cela aurait valu le coup d’aller faire un tour à l’Ecole Polytechnique occupée aux premiers jours de la révolte, où il aurait pu observer des centaines de jeunes, élèves du secondaire pour la plupart, affronter, des heures durant, les forces de l’ordre… On a vu la même image dans toutes les villes où la jeunesse s’est retrouvée dans les rues.

D’aucuns se sont empressés pour condamner « la violence d’où qu’elle vienne », c’est-à-dire condamner à la fois « les outrances et la dérive » de la police hors de ses « prérogatives », et le droit de résistance de la société. Qui condamne, en réalité, « la violence d’où qu’elle vienne » reconnaît le monopole étatique de la violence tant que celui-ci ne heurte pas le sentiment commun. On dénie aux acteurs sociaux le droit de se révolter, de s’insurger, car qu’est-ce que l’insurrection et la révolution dans sa phase initiale, si ce n’est contester le monopole étatique de la violence ? Par conséquent, lorsque des pans entiers de la Gauche condamnent « la violence d’où qu’elle vienne », non seulement ils renoncent à l’évocation même de la révolution, mais réfutent de surcroît le droit aux opprimés et aux exploités à résister et à renverser leurs oppresseurs et exploiteurs. D’aucuns se sont empressés de se joindre aux injonctions des médias et du monde politique officiel pour « isoler », « condamner », « marginaliser » et dépolitiser l’action du milieu anarchiste et libertaire. D’autres encore cherchent les « intérêts obscurs », « le plan orchestré » et le « centre coordinateur » à diriger les trois cents, au maximum cinq cents, « encagoulés ». Ceux qui s’empressent de faire des « déclarations de loyauté » se trompent lourdement. Nous reconnaissons le milieu anarchiste et libertaire comme une mouvance historique du mouvement anticapitaliste en général, qui a de surcroît, non seulement connu ces dernières années un important développement en nombre et une dissémination dans le pays tout entier, mais qui a joué aussi un rôle important dans une série de luttes sociales qui ont marqué la période précédente. Du mouvement de défense des espaces publics au mouvement étudiant, d’une série de luttes ouvrières au mouvement contre la répression et le terrorisme d’État. Le milieu anarchiste et libertaire n’est point un milieu « invisible » et « plein de mystère », mais au contraire un milieu politique visible dans la société avec ses collectifs, publications, espaces de rencontre et occupations, ses éditions. C’est un milieu politique qui, non seulement, va à l’affrontement et choisit l’action directe, mais qui n’en produit pas moins un discours politique et des élaborations.

D’aucuns se sont empressés de parler de cagoules et d’encagoulés. Ce sont sans doute les mêmes à porter un tee-shirt de « l’encagoulé » sous-commandant Marcos… Non, les amis et camarades, ce ne sont pas des provocateurs et infiltrés sous la cagoule. Ce sont des insurgés sous la cagoule, tout comme au Chiapas. Quant aux activités des R.G lesquels – avec ou sans cagoule – ne visent que les arrestations, elles n’ont jamais manqué dans les mouvements comme dans tout milieu politique en résistance.

TOUT CONTINUE

P.S. Par ce texte, nous ne voulons pas nous poser en commentateur de la révolte mais marquer notre position en son sein.

Espace d’Immigrés Albanais

Στέκι Αλβανών Μεταναστών – Streha e Emigrantëve Shqiptarë

« Me pak fjalë – Με λίγα λόγια, en deux mots.

Spiridhonos Trikoupi 43, Eksarhia, Athine, adresse.

Steki është një ambjent rinor i krijuar ne vitin 2003. Si vend është i hapur për komunitetin shqiptar dhe të gjithë emigrantët. Në ambjentet e tij zhvillohen shumë aktivitete kulturore dhe shoqërore. Το Στέκι είναι ένας χώρος που δημιουργήθηκε το 2003 και είναι ανοικτός για όλους τους μετανάστες. Στις εγκαταστάσεις του φιλοξενούνται πολλές κοινωνικές και πολιτιστικές δραστηριότητες μεταναστών. »

Le « STEKI » – en grec, espace ou lieu de rencontre – « d’Immigrés Albanais », est un centre social et culturel, lieu de vie et de convivialité (un repas a lieu une fois par semaine), ouvert à tous les immigrés. Fondé en 2003 dans le quartier d’Exarchia, il a fêté l’année dernière ses cinq ans.

Source : http://www.steki-am.blogspot.com /

Espace Autonome

Exarchia (Athènes, Grèce)

autonomo_steki@yahoo.gr

Fondé en 1998 dans le quartier, tumultueux, d’Exarchia, le « STEKI » – espace de rencontre – autonome et autogéré, a rédigé, en 2008, un historique, retour sur un parcours de dix ans, que l’on peut consulter en ligne, en grec, notamment sur le site web d’Indymedia Athènes : http://athens.indymedia.org /front.php3? lang = el &article_ id =852252. En voici un extrait :

« Le printemps 1998 un petit groupe de camarades venus de plusieurs tendances du mouvement a constitué le collectif politique et social, dit alors, « Espace Autonome Jeunesse ». L’objectif, créer un espace autonome, autogéré, aux traits antihiérarchiques à la fois dans le fonctionnement et la conception politique ; d’autre part, qu’il ne soit pas moins possible d’entreprendre un travail théorique et à la fois d’intervenir sur toute question qui se pose au sein du mouvement. Il faut remarquer qu’au départ l’E.A. n’a pas été conçu simplement comme un lieu (« STEKI » : N. d. T.) de quartier, mais comme un espace ouvert de convivialité, d’échange et de dialogue entre plusieurs tendances du mouvement anticapitaliste. Au fil du temps – c’est la dynamique évolutive – sa physionomie a été modifiée et elle ne cesse d’ailleurs de l’être, par tous les camarades, hommes et femmes, qui l’ont investi. Outre les positions de principe (l’autonomie par rapport à l’État, les partis, les institutions, les médias bourgeois ; le rejet de toute hiérarchie, qu’elle soit formelle ou informelle ; la lutte contre le sexisme et le racisme ; la promotion des logiques de l’autogestion et l’auto-organisation tant au quotidien de l’Espace que dans les luttes sociales), les camarades impliqués dans l’Espace et, a fortiori, dans son assemblée générale, enrichissent son orientation politique tout autant que ses problématiques […] »

Multitudes d’Athènes

Non-identifiés, et pour cause, les groupes, dans ce dossier, sont anonymes, informels et précaires, nés en vertu de l’action, pour disparaître aussitôt. Action ponctuelle telle l’occupation de l’E.R.T. : hormis les jeunes, a-t-on dit, étudiants ou lycéens, quelques professionnels ou techniciens de l’audiovisuel auraient pu s’y immiscer, apporter un coup de main décisif, un savoir-faire indispensable, d’une action « coup de poing ». Les « filles en révolte » fréquentaient notamment l’Ecole occupée de l’A.S.O.E.E. Tant en décembre qu’en janvier des féministes ont fait entendre leur voix élevées contre le sexisme, tandis qu’au mois de mars passé une banderole contre l’homophobie a été posée à Exarchia, signée encore : « RIOT GIRLS ». Est-ce bien un autre héritage, « différent », de la révolte ? Décidément « tout continue » ? Les immigrants Noirs francophones peuplaient eux aussi l’occupation de l’A.S.O.E.E. et son « public », composite. Ce n’est sans doute pas un hasard si l’on a vu récemment s’activer, s’auto-organiser, à Athènes des immigrants sénégalais. Les « travailleurs d’Athènes », enfin, dont on s’était encore demandé quelle était leur « identité », proviennent des générations précédentes et tout particulièrement des luttes dans l’Éducation Nationale.

Multitudes d’Athènes, on ne saurait toutefois les identifier ; « l’identification, c’est la domination » (J. Holloway)…

Des traductions

Un fait massif qui mérite bien d’être relevé, la traduction a été expérimentée à grande échelle, par l’intermédiaire notamment du réseau Internet qui l’a sans doute propulsée. Improvisées, les traductions se sont multipliées. Pour prendre l’exemple de notre dossier, plusieurs strates successives se sont superposées, c’est ce qui rend pratiquement impossible l’identification de son seul « auteur ». Le traducteur est légion, multiplicité, multitude… Public, anonyme, collectif ; non-identifié, non-localisable, indéfini et immaîtrisable. Les traductions qui peuvent être attribuées à une personne se font rares. Les acteurs, enfin, eux-mêmes sont en première ligne, mus qu’ils sont par le désir de communiquer – si ce n’est « communiser » – une expérience, à l’échelle mondiale.

Voir notamment le site « Emeutes et amour » http://emeutes.wordpress.com, les entrées de décembre sur « HNS-info » http://www.hns-info.net /, ou encore une « initiative des étudiants et travailleurs grecs à Paris » http://protovouliaparis.wordpress.com /…

Notes

[1] CRS grecs. Retour

[2] Phrase célèbre de K. Mitsotakis. Retour

[3] Quartiers d’Athènes, villes de Grèce. Retour

[4] « Confédération Générale des Travailleurs de Grèce » Retour

[5] Félix Guattari parlait du complexe de 36, on peut aussi se demander s’il n’y a pas en grèce un complexe de 1973 (N.D.T.).Retour