80. Multitudes 80. Automne 2020
A

Argent (largué par hélicoptère)

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Crésus transformait tout ce qu’il touchait en or. Dans coronavirus j’entends la syllabe « or ». Ce virus doit être un de ses lointains parents car on n’a jamais vu sortir autant d’argent que depuis qu’il sévit. L’échelle c’est le milliard d’euros. Au-dessous, on ne mentionne même plus. Quand on aime, on ne compte pas. Chômage partiel de plusieurs millions de gens ? Qui va payer. L’État bien sûr, l’État qui n’avait pas un rond la veille au point de retourner ses poches quand les syndicats demandaient des revalorisations (encore « or » là-dedans). On avait vu ça avec les Gilets jaunes : 17 milliards sortis de la hotte du Père Macron (dont deux pris sur le budget de la Sécu, mais ça ne s’est pas su sur le moment même si susurré à l’oreille du cheval boursier). Les syndicats en ont fait une jaunisse. Revenons à l’or magiquement tombé du ciel ce printemps 2020 : chômage, chômage partiel indemnisé (10,7 milliards). Air France, Renault : des difficultés ? Oui ! Pas de problème. La garantie de l’État sera là pour plusieurs milliards (12 milliards). Tout cela annoncé tantôt par Christine Lagarde de la Banque centrale européenne (750 milliards, excusez du peu), par la Commission européenne (110 milliards) ou par le tandem le plus radin de France en temps normal, le ministre de l’Économie et des Finances et celui des Comptes publics. Et de bon cœur en plus. Rassurant ! Pas de mine d’enterrement, pas de grimace pour souligner le sacrifice que consent le pays. Il n’y a pas que ce virus qui était sidérant. Le déficit public devait repasser sous la barre des 3 % la veille ; il en fera quatre puis six. Deux mois après les premières pluies d’or (à croire qu’elle est aussi voluptueuse que celle de Zeus sur Danaé), la dette publique atteindra 115 % du PIB a calculé calmement Gérald Darmanin qui sait pourtant qu’un sou est un sou puisqu’il vient d’un milieu modeste et le fait savoir. On imagine la tête des Nicolas Baverez et autres Didier Migaud qui mettaient en garde solennellement contre les déficits intenables. Coronacircus : au fond c’est un numéro très réussi quand les champions « intraitables » de l’orthodoxie monétaire, costume trois-pièces et gueule de pierrots lunaires, sont doublés complètement sur leur droite (ou sur leur gauche ?) par un tout autre ruissellement que celui qu’ils prônaient précautionneusement. Énormité de cet argent devenu facile.

Alors forcément on s’interroge, même chez Multitudes. D’où vient-il ? Comment est-ce possible ? Où le prend-on cet argent ? Qui va être tondu ? Les sommes sont tellement énormes que ce n’est pas un petit rétablissement de l’ISF (2 à 3 milliards au mieux) ou un peu plus de progressivité dans l’impôt sur le revenu qui va décrocher la timbale.

Je me souviens d’un type de Chicago, pas de la pègre mais de l’école du même nom, Milton Friedman, fils d’ouvrier lui aussi, mais tellement intraitable sur le gaspillage public, sur la rationalité économique, que ses élèves, ses boys, avaient été envoyés partout dans le monde pour faire de l’austérité. Il avait sidéré ses partisans de la responsabilité individuelle, le jour où il avait expliqué que pour éviter la panne complète, quand le moteur ne redémarre pas, il fallait envisager sérieusement de larguer des billets par hélicoptère sur la foule. Comme les ballots de nourriture lors des famines au Soudan ou ailleurs. Il est mort trop tôt, le pauvre, avant d’avoir vu son remède employé pour de bon. Comme quoi cet argent tombé du ciel n’est pas totalement incompatible avec le néo-libéralisme. Les conséquences de ce largage d’argent venu du ciel sur les théories néo-libérales sont en revanche moins claires pour l’« après ».

Dans la crise financière de 2008 lorsque le monde s’était retrouvé à trois jours du grand plongeon, les banquiers centraux, et particulièrement la Banque centrale européenne avaient commencé à imprimer des billets à qui mieux mieux et à la queue leu leu, mais ils ne les avaient pas chargés sur des hélicoptères. Et quand la crise a mal tourné chez les Grecs, pour ne pas les envoyer se faire voir chez les Turcs, Mario Draghi a sorti son canon à répétition Whatever it costs (Quoi qu’il en coûte !) ; tout est rentré dans l’ordre avant qu’il n’ait besoin d’en arriver là. Dans une conférence de presse, questionné sur cette éventualité, elle ne lui avait pas paru incongrue. Même s’il n’avait pas donné suite à la proposition de QE4thepeople (Quantitative Easing for the People : une politique d’assouplissement monétaire pour financer un revenu d’existence). N’exagérons pas !

Sauf que ce que la BCE avait imaginé, le coronavirus l’a fait. Bien sûr l’or cash, libre, vous ne l’avez pas vu ou si peu (200 euros pour les étudiants). Report des loyers, exonérations de charges patronales, maintien des salaires à 84 % voire 100 % dans une limite de 4,5 fois le SMIC (pour ceux qui ont la chance d’être salariés classiques), ce n’est pas du liquide dans la poche, mais c’est derrière d’énormes montants de transferts.

Alors tout cet argent, d’où sort-il ? Qui va payer la dette et régler l’addition ? À la Sécurité sociale, dans les mairies, au gouvernement, à la Commission européenne, on se pose la question. Jean-Louis Aubert et Téléphone me susurrent à l’oreille :

Prenez un enfant / Et faites-en un roi / Couvre-le d’or et de diamants / Cachez-vous en attendant / Vous n’attendrez pas longtemps / Les vautours tournent autour / De l’enfant / Le blé a les dents acérées / Et les hyènes vont le dévorer / Le môme deviendra banquier / Ou le môme sera lessivé, lessivé / Je dis, argent, trop cher / Trop grand / La vie n’a pas de prix.

Banquier, financier ? Ou bien lessivé, tondu ? Premier de cordée, premier de corvée. Auri sacra fames ! Détestable soif d’or ! Il ne nous resterait qu’à pleurer comme dans l’Éneïde. Corona Virgile.

Ou bien ou bien ? L’argent libère, rend possible l’impossible. Rien qu’un court instant mais cela suffit pour débloquer les esprits, sortir de la cage et de la rage. Bifurcation radicale, bifurcation possible.

La vie n’a pas de prix, la dette de tous nous embarque à destination du pays du bien commun. Sur cette croisière de la vie, coronavirus kaput !

[voir Bien commun, Monnaie, Quoiqu’il en coûte, Revenu universel]