Bad translations are cheaper

Simona Denicolai (née en 1972 en Italie) et Ivo Provoost (né en 1974 en Belgique) vivent à Bruxelles et forment depuis 1997 un tandem artistique. Orientant leurs actions vers des formes d’interventions spécifiques en espaces publics, ils ont travaillé en France, en Belgique, en Italie, en Espagne, en Allemagne, en Hollande, en Écosse, en Autriche, en Serbie, en Roumanie, ainsi qu’aux États-Unis et au Canada. Ils expérimentent des contextes de production aussi variés que des espaces urbains, des sites naturels, comme les Pyrénées et l’Ardèche ; des programmes d’art associatifs et institutionnels (Villa Arson à Nice, Manheimer Kunstverein, SMAK à Gand, Hangar à Barcelone, WIELS à Bruxelles, …), des biennales (Pancevo 2004, Bucarest 2006, Lyon 2007), des galeries privées et associatives (Krinzinger Projekte à Vienne, Collective Gallery à Edinburgh, Aliceday à Brussels, Tatjana Pieters/OneTwenty à Gand…). Tout comme le mécanisme qui préside au travail de Denicolai & Provoost est le couple, système social premier, assumé comme le lieu-source des expériences de l’altérité, du collectif et de l’individuation, les formes et les titres de leurs interventions sont autant d’indices de leur implication dans les questions relevant de l’intégration, de la socialisation, de l’émancipation.

2 Les contributions proposées pour Icônes et ce numéro de Multitudes se répartissent en deux groupes. Un cahier de seize pages illustre le geste politique des coureurs noirs aux jeux olympiques de Mexico (1968). Seize autres pages disséminées dans le numéro présentent une série de témoins artistiques sur les questions liées à la formation, construction et déconstruction, des langages et notamment des langues normées. La forme publiée a été spécifiquement créée pour Multitudes, à partir de projets (sculptures, vidéos, dessins) préexistants :

3 « ABC », détail de la vidéo

4 129

5 Le cahier d’image est tiré d’une des deux animations réalisées en 2008 pour la vidéo « ABC ». Il s’agit ici d’une série de photogrammes illustrant la cérémonie de remise des médailles aux jeux olympiques de 1968 à Mexico. Les coureurs noirs, Tommie Smith et John Carlos, avaient alors transformé le podium olympique en plate-forme politique de portée médiatique mondiale via le langage gestuel, brandissant le point pendant l’hymne national américain.

6 À propos de la vidéo « ABC », Luk Lambrecht écrivait dans un guide, traduit en anglais du néerlandais : « Denicolai & Provoost’s ABC is a recent, contemporary and complex film about a class of young children in a primary school in South West Flanders who are just learning how to read and write. (…) There is no such thing as a single, unique language. (…) Denicolai & Provoost’s film is like a montage: it presents itself as a “photoshopped reality”, but actually it is not. Prominently visible in the classroom are two computer screens; on each of these, an animated cartoon is screened. The public thus simultaneously sees three images. »

7 « Easy critical » était leur premier projet pour ce cahier de seize pages. Il s’agissait d’un texte de format libre constitué d’un « bout à bout » de discours savants issus d’une recherche sur Wikipedia… Le collectif Icônes, exprimant le désir de publier de préférence des images, Denicolai & Provoost (qui considéraient néanmoins que cet enregistrement épistolaire et saturé d’une trace psycho-encyclopédique dans Wikipedia était un projet sur l’image) ont toutefois accepté de proposer un nouveau travail. Choisie en réponse, cette fantastique prise de parole non-textuelle qui réactualise les mouvements engagés du passé, et notamment, la protestation des plus radicales, des plus médiatiques et des plus silencieuses contre l’exclusion et le racisme. Aucun mot n’est « usé » pour démontrer le courage de ces athlètes. La forme du dessin animé comme l’usage couleur, représentée sur la couverture, renforce l’aspect pédagogique et non mélancolique du message. « No himns, no pathos or politically correct slogans but an updated lesson in human science «for kids» », écrivent-ils, non sans humour, dans leur mail d’envoi.

8 Integratie NL, FR, AR, AL, IT

9 44, 61, 155, 177, 191

 

 

 

 

 

10 Invités en 2007 à Aalst, en Belgique flamande, à réaliser un 1% culturel dans le cadre de la rénovation du centre d’art Netwerk, Denicolai & Provoost vont rebondir sur le concept d’intégration activé par le principe de la commande artistique : intégrer une œuvre d’art dans un bâtiment, la faire dialoguer selon l’expression en vogue. « Annonce / souvenir », l’annonce originale sera donc rédigée et imprimée en Néerlandais et traduit par Babelfish et worldlingo en français et en allemand, les deux autres langues nationales, et enfin en Italien et en Arabe, les langues des deux plus grandes communautés allochtones. Le graphisme, lui-même désintégré, énonce la difficulté de lecture mais aussi la mise en relief. Dans le contexte d’Icônes…En usant des traducteurs automatiques, les artistes mettent en pratique deux utopies voisines liées à la sphère politique et à la sphère artistique : adresser un message politique à un public large et varié, et croire en l’universalité de l’art, notamment contemporain.

11 L’annonce (la communication) étant pensée, et le budget étant dépensé, dans la diffusion des annonces sous forme de flyers et de posters, restait l’intégration elle-même. Plutôt que de s’appuyer sur la construction, les artistes décident d’intégrer le cadre officiel du 1% pour y insérer une situation éphémère. Édouard Martin, le mannequin traditionnellement présent dans leurs scénographies est engagé comme représentant du public, contrepoint anonyme de la bourgmestre, première citoyenne de la ville. Tous deux sont là à titre professionnel. La bourgmestre obéit au scénario convenu et envoie, derrière son épaule, la première pierre de la future extension-intégration de la nouvelle aile au centre d’art, symbole du « lien vers la ville ». La pierre retombera dans la rivière. Le jour de l’inauguration du bâtiment, Chez Aliceday, un an plus tard, des dix grands puzzles représentant le jet de pierre par la bourgmestre seront installés sur des tables à jouer et reconstruits par le public.

12 « En soi, métaphore et questionnement, analyse Emmanuel Lambion, en ces temps de sur- et dys-médiatisation technologiques, d’une autre forme d’intégration, l’opération acquiert certes, en ce moment précis dans le contexte géographique de notre pays métissé, des résonances spécifiques. ». Avant de conclure : « Que celui qui jette la première pierre… »

13 Informal corporate culture, 2008.

14 Bois, alluminium et résine

15 216

 

16 Youtube was a video, 2008.

17 Bois fraisé et laqué

18 236

 

19 Dans une tradition de Vanitas, Denicolai & Provoost réalisent depuis 2008 une série de panneaux commémorant, à l’imparfait, les commentaires de Wikipedia sur les plates-formes démocratiques Internet. Ici, Google et Youtube. La réalisation de ces sculptures suspendues se fait naturellement dans des matériaux démocratiques.

20 Des liens hypertextes apparaissent, moins transparents, en bois laqué ou résine. Ils jouent sur des associations phonétiques et sémantiques pauvres : ON/OF, ou encore USERS/AND, pour users’end (la fin des utilisateurs ou la fin qui appartient aux utilisateurs).

21 Sleeping pills, 2008

22 1-2

 

 

23 Publié pour la première fois dans Zitty (Time Out de Berlin) en 2008, dans la rubrique “PSYCHO / SPORT / ACTION”

24 « Sleeping pills » est une composition mentale. Denicolai & Provoost imagine retourner le documentaire « une vérité qui dérange » contre son auteur. Réalisé par Davis Guggenheim avec pour acteur et auteur principal, Al Gore, ancien vice-président des États-Unis d’Amérique et prix Nobel de la paix, ce film controversé traite du réchauffement planétaire. Un somnifère est nécessaire pour en éteindre la forme politique (Al Gore) afin d’en projeter le contenu (l’écriture : discours et image) sur lui-même.

25 Sans titre, 2006.

26 Photocopie A0

27 82

 

28 Le plus petit dénominateur commun entre « voir » et « avoir »…

29 Os et crânes d’une sociéte, 2005.

30 Laque sur os et crânes

31 26

 

32 Extraits de: QuesTions de Traces: Traces en perspecTive, Emmanuel Lambion

33 « Tout a sans doute commencé par une trace, une empreinte de main quelque part dans une caverne … Au fil des siècles, la question de la trace est restée, mais on l’a longtemps cantonnée sur les bas–côtés de la création avec un grand C: elle a été pensée en termes de reproduction, de copie, d’édition, dans la plupart des cas, en des termes d’œuvre seconde, dérivée, de “by-product”, pour reprendre une terminologie actuellement fort en vogue, de “documentation” inscrite dans une perspective hiérarchique par rapport à une œuvre originale ou première. (…). Aujourd’hui, avec la dématérialisation, la contextualisation et le côté de plus en plus processuel de la création, la question de la trace, rebondit au premier plan. (…) To be here (happy)…(provenait d’)une idée simple : aller replanter un cactus dans son contexte d’origine (fantasmatique).

34 Ce road-movie de l’artefact inspirera un critique, Marko Stamenkovic, qui signera un texte enfonçant les portes de lectures plus directement et politiquement engagées. Stamenkovic y voit la métaphore d’un capitalisme dont l’essence réside dans cette recherche, sans cesse plus improbable, de nouvelles frontières, de nouveaux marchés, toujours plus reculés et marginaux. Un capitalisme acculé à acculturer les déserts qu’il a, cela dit en passant, contribue à créer, à se repaître du vide et de la misère qu’il génère en en faisant ses ultimes et nouveaux marchés.

35 En bons Kunstwürme, Simona Denicolai & Ivo Provoost repenseront à ce texte quand ils devront, suivant la formule consacrée du Prix de la Jeune Peinture, réaliser une « édition », à plus d’un an de distance. C’est ici le verbe de l’autre, le verbe du critique qui sera mis en exergue et qui permettra le contournement de la formule : Denicolai & Provoost réintègrent dans leur corpus (digestif?) un discours qu’ils auront contribué à susciter. Sous le titre, Warning to a Young Painter, le texte sera mis en ligne sur un numéro d’appel payant de Belgacom (+32 (0)70 21 00 21) (en fonctionnement lors de cette publication). Quatre acteurs le lisent dans des langues distinctes (français, néerlandais, anglais, et italien)…Le renversement des termes et de l’objet classique de la transaction opère à plusieurs niveaux : l’institution contournée, l’auditeur paie pour un discours, une édition modulable et illimitée, un discours qui n’a donc pas été produit par les artistes, et au prorata de l’intérêt gradué que celui-ci éveillera en lui. Simultanément, le procédé met le doigt sur les frontières sans cesse plus immatérielles du capitalisme, et cette capacité qu’il a en l’occurrence de phagocyter le discours critique à son encontre. Belgacom ayant supporté le développement technique de la pièce, indirectement et de façon non désintéressée (vu que le numéro reste, on l’a dit, payant), Denicolai & Provoost décident de parodier un simulacre de sponsoring en détournant le logo de la firme. Ils décident de l’apposer sous forme de pochoir artisanal sur l’autre déclinaison de leur proposition pour cette « exposition d’éditions » « one year after ». Servant d’allusion à peine voilée à la logique du capitalisme globalisé et explicitée dans le texte de Stamenkovic, des crânes et des trophées humains et animaliers (qui semblent sortir tout droit du désert) sont en effet marqués de reproductions du logo, fait main à l’instar de l’ersatz de cactus qui a cristallisé le début de l’aventure. De récupération en récupération (celle du logo, in fine opérée par les artistes, mais aussi l’évocation référentielle du Fémur d’homme belge d’un Marcel Broodthaers présenté en ces mêmes lieux), de déplacement en déplacement (un ersatz de cactus pour un crâne bien naturel, un logo de firme privatisée contre un drapeau national), l’équilibre transactionnel et esthétique du périple semble bouclé … »

36 Impressionism, 2006.

37 Encre de chine sur papier, existe en photocopies A0

38 103

 

39 Retranscriptions impressionnistes de graphisme de presse.

40 Cosmos, photocopies, 2007.

41 Dyptique, 2 x A0

42 223-224

 

 

43 Déconstruction/reconstruction d’un langage international

44 www.denicolai-provoost.com