Se plonger dans la quête des liens qu’ont les femmes avec la guerre et la paix enjoint tout d’abord à quelques démontages d’opinions courantes et de soi-disant évidences. En premier lieu on trouve l’idée que la guerre est une affaire d’hommes, ce qui parait un fait objectif majoritaire mais qui est démenti à la marge par les historiens et les anthropologues. Danièle Palmieri et Irène Hermann1 rappellent ainsi toutes les participations féminines à la guerre et les nombreuses cheffes de guerre dans un passé proche et lointain ainsi que dans les sociétés précapitalistes, au-delà des célèbres Amazones. Plus récemment, au XXe siècle, les femmes ont formé des bataillons et été au front en Russie, en Yougoslavie et dans nombre de guerres de libération nationale comme en Algérie, au Vietnam ou encore au Bangladesh. Dans ce dernier pays les militants ont toujours mis les femmes en tête des manifestations, ce qui revient à leur faire subir les premiers coups sans vraiment décourager les attaques. Les armées révolutionnaires comptent aussi significativement des femmes combattantes2 mais les Jihadistes ramènent les femmes à leurs fonctions les plus serviles. Une fois la victoire arrivée, malgré leur rôle important et les dangers que les femmes ont encourus au risque de leur vie, elles sont plus ou moins renvoyées dans leur foyer et de façon récurrente écartées des institutions politiques centrales.
Lorsque les femmes ont été l’objet de viol en temps de guerre – ce qui est très courant – leur exclusion de la société et le rejet de leurs familles en font généralement des parias. Au Bangladesh où le nombre de femmes principalement hindoues mais aussi musulmanes violées par les militaires pakistanais a été très élevé, car le viol a été commandité comme une arme de destruction ethnique, les programmes de réhabilitation lancés à l’Indépendance ont été des échecs exemplaires et les femmes violées ont été assimilées à des prostituées. La volonté étatique d’en faire des héroïnes (biragona) s’est heurtée aux logiques patriarcales qui les ont ramenées au sort de prostituées (baragona) avec la proximité linguistique.
Sur un autre registre, la participation des femmes à l’effort de guerre, sous différentes formes de services et de soin est notable dans toutes les guerres, comme le montrent les travailleuses de la résistance 3 dans l’Ukraine actuelle en guerre contre l’invasion russe, où des femmes deviennent bénévoles dans des organisations humanitaires dans des villages mais aussi sur le front. Néanmoins la guerre terminée, quel que soit le traitement des femmes qui se sont distinguées par leurs actions ou ont été des « butins » sacrificiels définitivement déshonorées et déshonorantes, peu de reconnaissance leur est donnée. De manière générale la domination masculine qui innerve partout avec plus ou moins de nuances les sociétés se révèle avec une force éclatante et les armées sont, en temps de paix, essentiellement masculines même si quelques dictateurs comme Kadhafi aimaient afficher leurs gardes du corps féminins.
Si on se tourne ensuite sur le rapport des femmes à la paix, on est face à une telle masse de documents que se préfigure un véritable tonneau des Danaïdes, dans lequel une multitude d’ONG et de mouvements les plus divers, d’études spécifiques conduites par de grandes entreprises, s’ajoutent à quelques articles de recherche plus scientifique. En outre apparait la difficulté de tracer des axes de classement de ces matériaux qui dépassent un tant soit peu leur hétérogénéité, dès lors qu’on ne se contente pas de deux axiomes d’ailleurs complémentaires où s’entremêlent constats incontestables et préjugés : les femmes sont les premières victimes des guerres et sont « naturellement » attirées par la paix, car ce sont avant tout des mères qui donnent la vie. Là encore la violence de femmes durant les guerres, égale à celles des hommes dans la torture, l’assassinat et parfois la participation aux sévices sexuels lorsqu’on les y autorise ou les encourage, balaye l’énoncé tendanciellement essentialiste d’une consubstantialité entre femmes et paix. L’héroïne de Santosh 4, jeune policière indienne coiffée d’une cheffe à la réputation redoutable, illustre remarquablement bien comment une femme peut exceller dans des coups meurtriers, s’acharnant avec tout à la fois passion et sang-froid sur le corps sanguinolent et inanimé, dans ce cas, d’un jeune adivasi accusé à tort de viol.
Le critère historique de la guerre froide peut néanmoins être retenu au départ pour déblayer un peu le terrain des femmes militant en faveur de la paix. Durant tout le XXe siècle où le monde est partagé entre pays communistes ou rangés dans la sphère d’influence de l’URSS, et le camp des États-Unis et du capitalisme avec ses dictatures inféodées d’Amérique latine, les mouvements de femmes pour la paix suivent en général cet antagonisme frontal avec des singularités nationales. Ainsi en va-t-il de la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté qui semble animée par les mêmes aspirations que le Mouvement de la paix, fondé en 1948, dans l’orbite du Parti communiste français même si, loin de là, tous les adeptes de cette organisation fondamentalement pacifiste ne sont pas membres du Parti. Le Mouvement de la paix, toujours actif en 2024 sous la forme d’une association 1901 et de multiples comités locaux, s’érige avant tout contre l’arme atomique et pour le désarmement nucléaire. Le Rassemblement des femmes pour la paix 5 est créé dans la même optique après la Seconde Guerre mondiale par quelques femmes résistantes proches du parti communiste. En effet genre, féminisme et condition des femmes sont aussi au cœur de la guerre froide, comme le montrent avec beaucoup d’acuité des historiennes et des politistes6 retraçant les logiques subjectives de la mobilisation des femmes qui s’inscrit objectivement dans le cadre de la création et du financement d’organisations concurrentes par des institutions internationales aux intentions politiques masquées. Bien que ces organisations pacifistes de femmes demandent parfois l’égalité entre hommes et femmes, elles ne se présentent nullement comme féministes si l’on entend par ce qualificatif une perspective de transformation sociale des rôles sexués.
La chute de l’URSS et l’unification capitalistique met un terme à cette cartographie duelle et voit l’émergence d’une foule de regroupements nationaux de femmes en faveur de la paix. On distingue alors deux schèmes articulés, dont le premier est un combat contre le gouvernement d’un pays, comme l’illustre le cas particulier du Mouvement des femmes et des filles pour la paix et la sécurité au Burundi créé en 2015. L’unité et la solidarité de femmes de camps politiquement adverses constituent la seconde face aujourd’hui dominante dans nombre de conflits. Les politiques internationales de (ré)conciliation concrète des ennemis peuvent être appréhendées comme un contexte favorisant leur actualisation locale ou nationale, par des femmes dont on ne doit pas pourtant pas négliger l’autonomie. Ainsi des femmes singulières s’associent concrètement pour démontrer que l’intersubjectivité pacificatrice peut être généralisée à une échelle macro-politique et opérer contre la guerre et pour la paix. Les femmes en noir font ainsi irruption dans le cadre de la fin de la Yougoslavie et des guerres des Balkans qui font rage et débouchent sur le génocide de Srebrenica. Elles constituent un modèle d’organisation de femmes pour la paix qui a essaimé partout dans le monde et continue de se développer.
Le conflit qui ravage le Moyen Orient depuis des décennies voit ainsi fleurir à l’initiative de femmes israéliennes des organisations les unissant aux femmes palestiniennes pour réclamer avec force l’arrêt de la guerre et éventuellement la création de deux États, tel Women Wage Peace fondé en 2014. En France plus récemment, depuis 2022, Guerrières de la paix prône le rassemblement des femmes de toutes origines et croyances contre les haines et racismes destructeurs et convoque en particulier les femmes musulmanes et juives à se dresser contre l’assignation et l’identitarisme. Un forum mondial des femmes pour la paix est institué en 2023 à leur initiative sous l’égide de l’ONU et de l’UNESCO.
Si ce bref descriptif de quelques organisations significatives ne fait pas des femmes des pacifistes par essence, mais plutôt des humains comme les autres opposés à la guerre et œuvrant à la pacification du monde, en revanche la sociologue André Michel juge le complexe militaro-industriel fondamentalement lié à l’ordre patriarcal et au développement du capitalisme7. La notion de complexe militaro-industriel, très en vigueur dans la seconde moitié du XXe siècle, est tombée en désuétude alors même que le XXIe siècle se révèle extraordinairement producteur d’armements et de guerres innombrables, nourries par les livraisons d’armes toujours plus généreuses des pôles hégémoniques. L’oubli, aujourd’hui, de la notion de complexe militaro-industriel fait écho corollairement à l’obsolescence de l’antimilitarisme8. Efficace est la menace médiatisée de façon outrancière de tomber sous le coup de l’accusation de Munichois, qui revient à confondre évènements et contextes passés et actuels profondément différents. On voit là poindre la persistance d’une volonté d’abattre la chimère communiste, pourtant défunte depuis 1991, et les processus de décommunisation qui ont été instaurés par la suite dans les anciennes républiques socialistes de l’Est9.
L’objection de conscience, qui fut par exemple un outil de contestation notoire durant la guerre d’Algérie, est similairement difficilement pensable dans la configuration présente où les thématiques nationalitaires et identitaires, classiques de l’extrême-droite, sont exaltées comme universelles et apodictiques. La clause de conscience des médecins, très respectée, fonctionne en revanche remarquablement bien chez ceux et celles qui rejettent l’avortement comme en Italie et aux USA ! Ceux et celles qui refusent de combattre sont assimilé.es à des lâches dans le cadre d’une nécessité impérieuse de défendre son pays, répétée à l’infini comme un devoir qui incombe à chacun, pour légitimer, parfois et dans certaines circonstances, crimes de guerre et crimes contre l’humanité, comme au Rwanda en 1994 où personne n’a manqué à l’appel à tuer. Le mouvement des Refuzniks fondé en 1979 en Israël et les 130 réservistes qui en 2024 n’acceptent pas de retourner sur le front font figure d’exception, à laquelle le peu d’attention accordé par la presse est significatif.
Les courants anarchistes et libertaires qui, au XXe siècle, ont été les fers de lance de l’antimilitarisme sont renvoyés vers une extrême-gauche bannie, potentiellement terroriste et ayant perdu le sens de l’amour de la nation. Ce climat délétère encourage les guerres, leur virilisme intrinsèque, un esprit de revanche primaire sur le mode de la vendetta qui transforme les États en appareils de terreur et achève de les déconsidérer compte tenu du nombre de civils qu’ils tuent. La perte de poids des institutions internationales pour peser sur les décisions guerrières des gouvernements est flagrante, dans le monde globalisé présent où les guerres sont des marchandises spectaculaires, diffusées d’un bout à l’autre de la planète, provoquant des haines passionnelles et clivant les collectifs. Catherine Hass observe dans cette optique avec acuité que « les guerres semblent aujourd’hui détruire avec elles toute possibilité qu’il en soit autrement en détruisant toute politique ; elles détruisent la possibilité même d’une pensée de la politique, de la paix et donc du possible. Or… penser la politique, c’est foncièrement penser le possible10. »
Bertrand Badie11 souligne dans la même veine que l’hypothèse antérieure faisant de l’hégémonie un facteur de paix et de stabilité est aujourd’hui invalidée et que, la guerre ne produisant plus de victoires, il est indispensable de construire des politiques de paix fondées sur la reconnaissance de l’altérité. D’aucun·es estimeront qu’il s’agit là d’un vœu pieux, inapplicable, et que certaines guerres sont plus légitimes que d’autres au nom de la protection qu’elles nous assureraient. D’autres se questionneront sur ce nous, sans parvenir à repérer son échelle et sans comprendre s’il s’agit d’un nous interne, endogénéisé, ou plus vaste – et selon quelle logique d’appartenance sensible ou institutionnelle, sans bien savoir qui ce nous inclut et qui il exclut, sans saisir le sens des assertions définitionnelles de ce nous par une proximité revendiquée et un éloignement clair, sans en comprendre les termes et les registres aux dénominations vagues et creuses : géographique, culturelle, religieuse, économique, politique ? Et pourquoi pas genrées, poussant à un nous les hommes, nous les femmes ? Femmes à promouvoir et soutenir en Afghanistan quand il fallait contrer la mainmise soviétique sur l’État, mais femmes à abandonner quand les Talibans au pouvoir les enferment sans bruit et tentent d’éradiquer leurs opposants plus islamistes qu’eux-mêmes, dont ils débarrassent ainsi le monde global !
Derrière des controverses abyssales sur ce nous oxymorique, l’identité reviendrait au galop, qu’elle soit géopolitique ou tout simplement identitariste, avec son cortège de justifications guerrières et d’imbécillités rabâchées. L’idée que tant de contrées sont encore à nettoyer de leurs déviances de tous ordres, de leurs populations-déchets, de leurs masses de sauvages, et à civiliser, reste en effet, malgré les échecs des dernières expéditions meurtrières menées en Irak, vivace dans les lancements des guerres actuelles. L’imaginaire de la paix – rayonnant après Hiroshima et la Seconde Guerre mondiale – fait effroyablement défaut présentement, alors même que les guerres innombrables devraient le nourrir. Le second mandat de Trump ne rallumera certainement pas cet horizon de la paix et l’on note en outre, dans les statistiques comparatives avec les élections de 2020, selon les catégories en vigueur aux USA, une légère baisse du vote pour Trump des femmes « blanches » (52 % au lieu de 54 %) ainsi que des femmes « noires » (7 % au lieu de 9 %) mais une augmentation des femmes « latino » (37 % au lieu de 30 %). Le nombre de femmes votant pour « un homme fort qui nous défend », comme Trump, interpelle sur la configuration actuelle. La puissance suggestive de la transgression qu’il incarne s’adresse à l’inconscient et autorise chacun·e à céder à ses pulsions. La paix en ressort absente des désirs comme de toutes les fausses interrogations sur les bienfaits de la guerre. La paix ressemble à une âme errante…à laquelle pourtant il faudrait mieux se fier pour l’avenir de l’humanité, des sociétés et de l’environnement.
1Danièle Palmieri & Irène Hermann, « Between Amazons and Sabines: a historical approach to women and war », in International Review of the Red Cross, no 877, March 2010, p. 19-30.
2Camille Boutron (2024) Combattantes, quand les femmes font la guerre, éditions Les périgrines.
3Daria Saburova (2024) Travailleuses de la résistance., Les classes populaires ukrainiennes face à la guerre, Éditions du Croquant.
4Sandhiya Suri, Santosh, 2024.
5France Huart, « Le Rassemblement des femmes pour la paix. Une communication stratégique alliant émotions et engagement », Sextant [Online], 34, 2017, http://journals.openedition.org/sextant/514
6Ioana Cirstocea, & Françoise Thebaud, Le genre de la guerre froide, Clio, 2023/1 no 57 ; Ioana Cirstocea, La fin de la femme rouge, Presses universitaires de Rennes, 2019.
7André Michel, Agnès Bertrand, Monique Séné (1985), « Le complexe militaro-industriel et les violences à l’égard des femmes », Nouvelles questions féministes, no 11/12, p. 9-85.
8Philippe Lecomte (2001) « L’antimilitarisme, proposition de définition », Les champs de mars, no 9, p. 111-133.
9Antoine Heemeryck (2010), L’importation démocratique en Roumanie, L’Harmattan, Paris.
10Catherine Hass (2019), Aujourd’hui la guerre. Penser la guerre, Paris, Fayard.
11Bertrand Badie (2024), L’art de la paix, Paris, Flammarion.
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