Le care, éthique féminine ou éthique féministe ?

Entretien réalisé par Sandra Laugier et Patricia Paperman le 25 mai 2009.

Sandra Laugier et Patricia Paperman : La réédition en France de votre ouvrage classique, Une voix différente, constitue un véritable événement. La première édition française avait été un échec – contrairement bien sûr au livre original qui avait d’emblée été un best-seller en 1982… et l’est encore, semble-t-il. Plus d’un quart de siècle après cette publication, pouvons-nous revenir sur le sens de cet ouvrage ? Pourquoi l’avez-vous écrit ?

Carol Gilligan : Lorsque j’ai écrit ce livre, j’avais pris conscience d’un problème au sein de la théorie psychologique qui était en partie un problème de méthode – l’exclusion des femmes et des personnes de couleur du champ des études sur le développement moral – et en partie un problème théorique – la valorisation de l’autonomie et la rationalité, devenues des critères du développement moral. J’en suis venue à me dire que le discours de la psychologie, tel que repris par les théories dominantes de la discipline, était en réalité une simple traduction des dualités de genre et des hiérarchies patriarcales en langage psychologique.

SL, PP : Le livre a été critiqué, même du côté féministe, car on l’a accusé de reprendre et de confirmer des stéréotypes de genre : la femme comme attentive à autrui, douce et gentille ?

CG : En prenant les choses rétrospectivement aujourd’hui, il est peut-être plus facile de voir que le titre même, D’une voix différente, n’était pas un appel à reprendre les vieux scenarii de genre, mais bien un appel à trouver une nouvelle façon de parler. Un nouveau langage : un changement de paradigme, un changement dans l’organisation ou la structure même de la conversation, qu’elle porte non seulement sur le genre mais aussi sur le soi, les relations, la morale et le développement… En somme, sur l’humain. L’idée était de faire revenir les voix des femmes dans la conversation humaine, et ainsi de changer la tonalité de cette conversation, en donnant voix aux aspects de l’expérience humaine qui n’étaient ni parlés, ni vus. Mais cela pouvait aussi faire émerger ce qui était souvent une voix dissociée, ou une voix étouffée, chez les hommes.

SL, PP : Étant donnée l’importance aujourd’hui des valeurs comme le soin et l’attention, et le coût de l’absence de care, pourquoi l’éthique du care est-elle toujours attaquée ? Pourquoi est-il encore si difficile de la faire entendre et d’échapper à la domination de l’éthique de la justice ? La notion de genre est pourtant bien intégrée aujourd’hui.

CG : On ne peut continuer à parler de genre, qui est un terme trop neutre et académique, sans parler de patriarcat – d’un ordre organisé autour du genre, dans lequel la structuration de l’autorité est construite sur la dualité et la hiérarchie de genre. Le patriarcat impose une dichotomie de genre où être un homme veut dire ne pas être une femme et vice-versa, et perpétue une hiérarchie de genre où l’autorité réside au bout du compte chez les pères, où les qualités considérées masculines deviennent supérieures aux qualités genrées au féminin. Dans cet univers genré du patriarcat, le care est bien une éthique féminine, qui reflète la dichotomie du genre et la hiérarchie du patriarcat. Prendre soin des autres, c’est ce que font les femmes bonnes et les personnes qui prennent soin des autres (font du care) font un travail de femmes. Elles sont dévouées aux autres, sensibles à leurs besoins, attentives à leurs voix… Et s’effacent (selfless)

Dans une société et une culture démocratiques, basées sur l’égalité des voix et le débat ouvert, le care est par contre une éthique féministe : une éthique conduisant à une démocratie libérée du patriarcat et des maux qui lui sont associés, le racisme, le sexisme, l’homophobie, et d’autres formes d’intolérance et d’absence de care. Une éthique féministe du care est une voix différente parce que c’est une voix qui ne véhicule pas les normes et les valeurs du patriarcat ; c’est une voix qui n’est pas gouvernée par la dichotomie et la hiérarchie du genre, mais qui articule les normes et les valeurs démocratiques.

SL, PP : L’éthique du care serait alors l’éthique de tous et pas seulement des femmes ?

CG : Mais le care et le caring ne sont pas des questions de femmes ! Ce sont des préoccupations humaines. Il faut avancer vers la prise en compte des vraies questions, à savoir : comment les questions de justice et de droits croisent les questions de care et de responsabilité. L’injonction morale de ne pas opprimer – ne pas exercer injustement un pouvoir ou abuser des autres – est indissociable de l’injonction morale de ne pas abandonner – ne pas agir de façon inconsidérée et négligente, ne pas trahir, y compris vous-même. Dès lors qu’il est clair que la voix différente est une voix relationnelle qui résiste aux hiérarchies patriarcales, il devient possible de saisir les raisons des diverses erreurs de compréhension et de traduction de mon travail, et de voir que ces mécompréhensions reflètent l’assimilation de mon travail précisément aux normes et aux valeurs de genre que je critiquais.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’éthique du care est plus urgente aujourd’hui qu’elle ne l’était il y a plus de trente ans quand j’ai commencé à en parler, et, en un sens, il est plus difficile aujourd’hui de soulever et de discuter de ces questions. De fait l’éthique du care est attaquée parce que le féminisme est attaqué. Les guerres culturelles des trente dernières années aux Etats-Unis signalent la remontée des tensions et des contradictions existant de longue date entre démocratie et patriarcat.

SL, PP : Pourtant on pourrait évoquer le rôle de Barack Obama…

CG : Notre nouveau président a en effet évoqué, dans son premier discours au Congrès, le coût de l’absence de care et de l’inattention – dans la santé, l’éducation, l’économie, et le besoin de substituer à un ethos d’absence de care (carelessness) et de profit individuel, une éthique du care et de responsabilité collective. Obama a évoqué, lors de la campagne présidentielle, le besoin d’un « changement dans lequel nous pouvons croire » et cet appel a galvanisé une réponse qui exprime aussi l’épuisement des termes des vieilles conversations, sur la race mais également sur le genre et la classe. Et pourtant, la campagne présidentielle a toléré des commentaires sexistes alors qu’elle n’acceptait pas les commentaires racistes, et il n’y a pas eu, en parallèle à l’appel lancé par Obama à comprendre et dépasser l’amertume des vieilles conversations sur la race, une invocation du même ordre pour une conversation renouvelée sur le genre.

SL, PP : Mais pour parler d’une voix différente, il faut quelqu’un qui entende cette voix et la comprenne. Diriez-vous alors qu’écouter est un acte politique comme parler serait une voix de résistance ?

CG : Oui. Écouter est un acte politique qui est l’expression de valeurs politiques, notamment le respect des personnes. C’est donc une manifestation de l’éthique du care (faire attention, répondre) et d’une résistance au cadre patriarcal, qui décide de qui doit être entendu (la voix du père) ou pas. Ainsi, l’éthique du care, en tant qu’elle cultive la voix et l’écoute est bien l’éthique de la démocratie.

SL, PP : C’est fort intéressant de vous entendre faire un tel usage du concept de patriarcat. Pensez-vous que ce concept est plus central qu’on l’imagine, et qu’il pourrait être plus efficace que celui de genre dans le combat des femmes pour l’égalité ?

CG : La lutte pour l’égalité des femmes est un combat pour libérer la démocratie du patriarcat. Je crois qu’il est très important de la voir dans ces termes, parce que cela permet de comprendre l’enjeu de la lutte, et la centralité du genre. Le patriarcat est par définition un ordre genré qui distribue le pouvoir et l’autorité sur la base du genre (en donnant un privilège à la voix et à la loi du père) alors que la démocratie est fondée sur un idéal d’égalité. Parler de genre sans parler de patriarcat revient à en masquer l’enjeu politique, alors qu’expliciter le concept de patriarcat permet de comprendre pourquoi il faut parler en termes de genre. Cela permet aussi de révéler les façons qu’a le patriarcat de se dissimuler dans la démocratie (par exemple quand on évoque la liberté, l’égalité et la fraternité sans remarquer que les femmes en sont exclues). L’idée de patriarcat (plutôt que le genre en un sens abstrait) est essentielle dans le combat pour libérer les femmes de l’inégalité, car c’est bien le patriarcat qui subordonne les femmes aux hommes. Et c’est en se fondant sur le genre que le patriarcat s’oppose aux valeurs de la démocratie. Je crois qu’il est important de souligner cela pour mieux percevoir ce dont on parle (ce qui est en jeu) quand on parle de lutte pour l’égalité. C’est le patriarcat qui s’oppose à l’égalité pour les femmes, c’est la démocratie qui la soutient.

Réalisé par Sandra Laugier et Patricia Paperman le 25 mai 2009

Gilligan Carol

Psychologue, professeure à New York University, est l’auteure d’Une voix différente, livre qui a initié les recherches sur l’éthique du care. Parmi ses travaux plus récents : The Birth of Pleasure, Knopf, (2002) ; The Deepening Darkness. Patriarchy, Resistance and Democracy’s Future écrit avec David A. J. Richards (NYU), Cambridge University Press (2009).