1. En 1920, Bakou accueille le premier Congrès des peuples d’Orient, réunissant, Turcs, Arméniens, Turkmènes, Perses, Kirghizes, Géorgiens, Kurdes, Juifs, Palestiniens, Syriens, Afghans et bien d’autres encore. Tous sont là pour porter l’élan de la révolution d’Octobre de 1917 vers l’Orient. Bien que largement placé sous l’égide des bolcheviks russes, ce congrès marque une tentative pionnière de décoloniser le discours révolutionnaire. Najiye Hanum, militante turque, y déclare : « Camarades, tous les efforts et toute la peine que vous dépenserez pour réaliser les formes nouvelles de la vie sociale, toutes vos aspirations, quelques sincères qu’elles soient, resteront stériles, si vous ne faites appel à la femme ».

2. En 1974, Keramat Daneshian, poète et activiste communiste iranien, face au verdict de la peine de mort se défend ainsi devant un tribunal militaire : « Rappelez-vous comment le puissant peuple vietnamien a fait fuir les impérialistes américains comme des rats. Souvenez-vous de la lutte du Cambodge sur la voie de l’émancipation, celle du Laos, du Dhofar et de la révolution sacrée de la Palestine. N’oubliez pas les mouvements armés et triomphants du Pays basque, de l’Argentine et de l’armée de libération du peuple de Turquie et de l’Érythrée. En Iran aussi, ce mouvement n’a jamais perdu sa flamme ».

3. La même année, George Habash, figure éminente de la gauche palestinienne et fondateur du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), préface un pamphlet révolutionnaire d’Amir Parviz Pouyan, communiste iranien, et y décrit la « solidarité entre la lutte de libération du peuple iranien et celle du peuple arabe » comme un « devoir internationaliste » et une tâche fondamentale des mouvements de libération nationale, capable de « jeter les bases solides de la démocratie dans l’avenir libre et progressiste de la région ». Une vague révolutionnaire anti-impérialiste et anticoloniale avait mis sur une même longueur d’onde les communistes iraniens, irakiens, libyens, yéménites, omanais et libanais – dont beaucoup s’étaient rencontrés dans les camps d’entraînement militaire de la résistance palestinienne, ou encore à Aden, cette ville autrefois célébrée comme le joyau du commerce et de la domination impériale britannique, devenue, après la révolution socialiste du Yémen du Sud, un phare de la révolution internationaliste.

4. En 1979, Abdullah Öcalan fuit vers la Syrie avec quelques compagnons. Le PKK installe ses premiers camps d’entraînement dans la vallée de la Bekaa, à la frontière syro-libanaise, et y tisse des alliances avec les révolutionnaires arabes, palestiniens et libanais. En 1982, il y tient son deuxième congrès – un moment décisif au cours duquel sa stratégie de guérilla est formalisée. Plus tard, dans le souffle de la révolution du Rojava en 2016, Abdullah Öcalan revient à cette mémoire : faisons de cette région la « Bekaa Valley d’aujourd’hui ».

5. En 2011, le Printemps arabe franchit les frontières et fait vaciller, tel un effet domino, les régimes autoritaires du monde arabe. De Tunis à Damas, en passant par Le Caire, les peuples en révolte scandent : « Kullu al-mayadin maydan Tahrir » (« Toutes les places sont la place Tahrir »). La réverbération insurrectionnelle se prolonge bien au-delà, jusqu’aux soulèvements d’octobre 2019 en Irak, au Liban, en Algérie et au Soudan, où les foules reprennent ce cri : « Min al-Iraq ila Bayrut, thawra wahida la tamut » (« De l’Irak à Beyrouth, une révolution qui ne meurt pas »).

6. En 2022, le slogan « Femme, Vie, Liberté », né au cœur de la lutte des femmes kurdes en Turquie, résonne avec force à travers l’Iran après le meurtre de Jina Mahsa Amini, une jeune femme kurde tuée par la police des mœurs. D’Afghanistan et du Baloutchistan à la Turquie, ce cri de révolte franchit les frontières, se traduit de mille façons dans des contextes différents, et suscite un élan de solidarité féministe transnational, de Santiago à Berlin, en passant par Beyrouth.

Le Moyen-Orient, berceau des anciennes civilisations et riche en pétrole, a toujours attisé la convoitise des puissances coloniales. De l’occupation britannique d’Aden en 1839 à l’invasion américaine de l’Irak en 2003, en passant par le coup d’État anglo-américain contre le gouvernement de Mossadegh en Iran en 1953, cette région a été le théâtre d’une intervention impérialiste constante. Cette domination impériale s’est souvent accompagnée de projections orientalistes. Plus récemment, McFarland, ancienne conseillère adjointe à la sécurité nationale de Donald Trump, a dit : « Au Moyen-Orient, ils se battent depuis 4 000 ans. C’est un conflit ethnico-sectaire, une sorte de psychodrame, et ils s’entretuent depuis des millénaires. Leur état normal, c’est la guerre1. »

En réalité, la géographie politique que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de « Moyen-Orient » n’est rien d’autre que le produit d’une cartographie coloniale imposée au début du XXe siècle – notamment par les accords Sykes-Picot de 1916, qui ont redessiné les frontières de l’Empire ottoman, et par la déclaration Balfour de 1917, qui a préparé le terrain à la création d’un État juif en Palestine. La perplexité quant à l’appellation et les contours de cette région en dit long sur les découpages coloniaux et les imaginaires orientalistes qui y ont été projetés : où commence vraiment le « Moyen-Orient » et où s’arrête-t-il ? Le terme français « Proche-Orient » est-il synonyme du « Middle East » anglo-saxon ? L’Égypte, Chypre ou le Pakistan en font-ils partie ? Et que dire de l’acronyme MENA, qui englobe le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, ou encore du terme « Asie du Sud-Ouest » – s’agit-il d’une tentative de déconstruire ces découpages hérités de la colonisation, ou d’un moyen de les prolonger sous un autre nom ?

À rebours des présupposés orientalistes, le Moyen-Orient a toujours été traversé par des dynamiques de résistance qui ont essayé de réinventer les formes de communauté et de solidarité politique – non seulement face aux entreprises de domination exogènes, mais aussi contre les formes endogènes et inter-subalternes d’oppression : colonisation interne, oppression nationale, patriarcat, domination de classe, despotisme religieux, etc. Ces résistances et soulèvements populaires ne se limitent pas à des expressions locales : ils sont souvent marqués par des épisodes de contagion, de résonance, de traduction ou d’entrelacement des luttes au-delà des frontières, tissant des formes de solidarité transnationale, à la fois fragiles et puissantes.

Les événements marquants du XXIsiècle – de l’invasion américaine en Irak et en Afghanistan, en passant par l’essor et le déclin du Printemps arabe, la répression sanglante des soulèvements populaires en Iran et au Liban, les guerres en Syrie et au Yémen, jusqu’à la violence meurtrière du Hamas contre les civils israéliens le 7 octobre 2023, utilisée par l’État israélien comme prétexte pour relancer une violence génocidaire contre les Gazaouis, ou encore la chute d’Assad – illustrent l’imbrication des destins des peuples de la région et l’urgence d’une solidarité internationaliste.

Ce dossier s’attache à esquisser un nouveau chapitre des interconnexions des luttes au Moyen-Orient. Il vise à faire émerger une autre cartographie politique, tracée par des alliances forgées par le bas – une cartographie de la politique de libération qui s’est érigée comme alternative au campisme, une vision qui sert à justifier les dérives et les crimes des États qui se revendiquent comme anti-impérialistes.

Dans un monde où, d’un côté, la rivalité inter-impérialiste pour le contrôle des ressources naturelles et les réseaux commerciaux et financiers s’intensifie, et de l’autre, des État régionaux poursuivent leurs projets coloniaux – projet néo-ottoman de la Turquie, corridor géostratégique chiite (l’Axe de la résistance), sphères d’influence saoudiennes, expansionnisme colonial israélien – ce dossier vise à mettre en lumière un horizon géopolitique alternatif. Il explore une géopolitique de l’émancipation fondée sur des formes de résistance qui forgent des « communs » au-delà des appartenances identitaires et porteurs de nouvelles alliances, tissées entre les mouvements minoritaires de la région – en un mot, un réseau transnational, c’est-à-dire une solidarité tissée par les peuples en lutte, par-delà les frontières, les langues et les récits d’État, un réseau qui déplace aussi la position initiale des populations à partir de leur rencontre.

Ce réseau se développe dans plusieurs directions et comporte plusieurs protagonistes. Le premier texte de ce dossier propose un cadrage théorique pour repenser l’internationalisme dans la conjoncture actuelle où des puissances concurrentes, tant mondiales que régionales, s’efforcent de contrôler les espaces de circulation du capital. En mettant l’accent sur le corridor géoéconomique chiite, Morteza Samanpour et Amir Kianpour analysent les dilemmes stratégiques liés à l’élaboration d’une nouvelle politique internationaliste, capable de synchroniser des soulèvements hétérogènes dans la région sans en aplatir les singularités.

Omid Montazeri revisite l’héritage des mouvements de libération nationale des années 1960 et 1970 au Moyen-Orient, qui ont marqué un moment décisif dans la décolonisation de l’internationalisme. Il s’attarde ensuite sur les impasses et les éparpillements de ces mouvements, accentués par le tournant culturel pris par la gauche dans les décennies suivantes, lequel a souvent détaché ces luttes de leurs ancrages régionaux et de leurs dimensions matérielles.

Ce dossier n’érige pas l’internationalisme en mot d’ordre incantatoire ni en position normative. Il interroge aussi ses échecs et ses contradictions dans la région. Gilbert Achcar revient sur les limites auxquelles se heurte l’internationalisme par le bas au Moyen-Orient, tout en soulignant les potentialités des soulèvements populaires récents, qui ont ouvert des brèches au-delà des logiques campistes.

Des peuples sans État, comme les Kurdes ont joué un rôle déterminant dans la déconstruction des récits nationalistes dominants. Somayeh Rostampour explore comment, au fil des décennies, les Kurdes ont élaboré une politique transfrontalière, en soulignant à la fois l’importance stratégique de leur diaspora et la force politique du féminisme kurde. Ce dernier a donné naissance à un agencement émancipateur, dont le Rojava et le slogan « Jin, Jiyan, Azadî » (Femme, Vie, Liberté) en sont les manifestations les plus visibles.

Jwana Aziz se penche, quant à elle, sur les résistances populaires ayant ébranlé le régime d’Assad en Syrie. À travers un dialogue entre la pensée de l’anarchiste syrien Omar Aziz et les expérimentations d’autogestion mises en place après le Printemps arabe, son article éclaire le rôle central joué par les conseils locaux dans la construction d’une vie civique autonome, affranchie du contrôle étatique.

La Turquie a connu, ces dernières années, plusieurs vagues de contestation majeures. Pinar Selek analyse l’émergence d’alliances inédites entre mouvements féministes, kurdes, arméniens, LGBTQ+, écologistes – une convergence politique dont la révolte de Gezi demeure la matrice symbolique.

Enfin, la société israélienne ne peut être tenue à l’écart des dynamiques de libération qui traversent la région. Dans un entretien avec Offer Cassif, député à la Knesset pour le parti Hadash, nous revenons sur l’histoire des mouvements de gauche non-sionistes en Israël, sur les solidarités qu’ils ont construites avec la lutte palestinienne, et sur les ponts établis avec d’autres forces progressistes du Moyen-Orient

Ce dossier porte une attention particulière à la cause palestinienne qui a été un élément politisant décisif au Moyen-Orient. Depuis la guerre génocidaire menée par Netanyahou contre les palestiniens de la bande de Gaza, une situation exceptionnelle s’est révélée vis-à-vis de laquelle des termes comme « inter ou trans-nationaliste » qui risquent d’uniformiser des situations asymétriques, se trouvent inadéquats. Il est impossible de mettre sur un pied d’égalité les nations au Moyen-Orient où l’existence même des Palestiniens en tant que « nation » leur est niée. Dans le dernier texte de ce dossier, Rabab Abdelhadi aborde la résistance palestinienne comme un signifiant crucial, capable de rassembler et d’articuler des luttes diverses autour de la question fondamentale de l’indivisibilité de la justice.