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103. Multitudes 103. Eté 2026

Hors-Champ 103

L’Ubuntu algorithmique
Vers une politique des communs numériques, par

L’Ubuntu algorithmique
Vers une politique
des communs numériques
Cet article introduit le concept d’« Ubuntu algorithmique » comme alternative épistémique et politique aux modèles centralisés d’IA et aux plateformes extractives. En s’inspirant des valeurs relationnelles qui animent de nombreuses sociétés africaines, il perçoit dans l’intelligence artificielle bien plus qu’une technologie : un véritable espace de solidarité, une ressource numérique à construire et à partager ensemble. Si l’on observe ce qui émerge en Afrique de l’Ouest ou de l’Est, une tendance se fait jour. On voit des communautés se rassembler pour coder de manière collaborative, utiliser la blockchain à l’échelle d’un village, ou développer des réseaux neuronaux décentralisés. Ces pratiques sont en train de redessiner, concrètement, ce que pourrait être une gouvernance des algorithmes. Derrière ces innovations, il y a une ambition qui est, au fond, profondément politique. Il s’agit de sortir d’un modèle souvent basé sur l’accumulation des données et la surveillance pour lui préférer un système qui mise sur la réciprocité, une transparence collective et une souveraineté partagée.

Algorithmic Ubuntu
Towards a Policy on Digital Commons
This article introduces the concept of “algorithmic Ubuntu” as an epistemological and political alternative to centralized AI models and extractive platforms. Drawing inspiration from the relational values that underpin many African societies, it sees artificial intelligence as much more than a technology: a genuine space for solidarity, a digital resource to be built and shared together. If we look at what is emerging in West or East Africa, a trend is becoming apparent. We see communities coming together to code collaboratively, use blockchain at village level, or develop decentralized neural networks. These practices are, in concrete terms, redefining what algorithmic governance might look like. Behind these innovations lies an ambition that is deeply political. It is about moving away from a model often based on data accumulation and surveillance, in favour of a system that relies on reciprocity, collective transparency and shared sovereignty.

A lire exclusivement en ligne
L’identité doit fonctionner seulement comme point de départ pour une coalition qui repense et transforme l’identité, par
, et

L’identité doit fonctionner seulement comme point de départ pour une coalition qui repense et transforme l’identité
Dans cet entretien, Judith Butler raconte la diabolisation du mot « genre » et des mouvements sociaux catégorisés comme tels. Elle constate la peur, mais aussi la rage, la haine des opposants de droite qui considèrent le genre comme une menace sociale, religieuse, familiale. Ces réactions sont confortées par la montée des passions fascistes, autoritaires, masculinistes. Elle en appelle à une large coalition pour contrer cette idéologie anti-genre, dont les formes ne doivent pas être définies à priori, même si les féministes dans les régimes illibéraux et dictatoriaux ont ouvert la voie. Mais attention à ce que ces coalitions ne tombent pas dans le piège identitaire qui opère des segmentations entre catégories, les femmes, les migrants, les musulmans, les gens de couleur, les queer, les trans, les féministes, etc… L’identité ne peut être envisagée que comme point de départ à la constitution de coalitions inclusives. Il s’agit de proposer un imaginaire puissant capable d’émouvoir et de convaincre pour construire des coalitions concrètes, des alliances transnationales multilingues.

Identity Must Serve Merely as a Starting Point for a Coalition that Rethinks and Transforms Identity
In this interview, Judith Butler discusses the demonisation of the word “gender” and of social movements categorised as such. She observes the fear, but also the rage and hatred of right-wing opponents of gender who view it as a threat to society, religion and the family. These reactions are fuelled by the rise of fascist, authoritarian and masculinist sentiments. She calls for a broad coalition to counter this anti-gender ideology, the forms of which must not be defined a priori, even though feminists in illiberal and dictatorial regimes have paved the way. But care must be taken to ensure that these coalitions do not fall into the identity trap that creates divisions between categories—women, migrants, Muslims, people of colour, queer people, trans people, feminists, and so on. Identity can only be viewed as a starting point for building inclusive coalitions. The aim is to propose a powerful vision capable of inspiring and persuading, in order to build concrete coalitions and multilingual transnational alliances.

Majeure 103. Attention 3.Ø

À en croire les lamentations sur notre distraction pathologique, nous voilà dans l’ère de l’attention 3.Ø. Il faut bien entendu analyser la fracturation mentale à laquelle se livre le capitalisme de plateforme pour nous arracher quelques gouttes d’attention. Mais il importe tout autant de se doter d’autres conceptions de la pluralité de nos modalités attentionnelles. Ce dossier parle d’attensité, d’arbalète et de tisserands, de sanctuaires et de procrastination, de lecture à haute voix et de musiciens, de nounous et de spinozisme, de racisme et de taxe sur la publicité. L’activisme attentionnel s’invente de partout.

Une fillette, sa nounou et les épreuves de l’attention, par

Mineure 103. Designer la comptabilité

Depuis le XIIIe siècle, quand elle a été inventée par les marchands de Venise, la comptabilité, dite « en partie double », n’a jamais été remise en cause. Ces huit siècles de normes comptables ont plus influencé le fonctionnement de l’économie capitaliste (et communiste) que les innovations de la philosophie ou de la science. Les chiffres inscrits dans les livres de compte ont rationnalisé le monde pour l’adapter à ces livres. Aujourd’hui encore, les révolutions économiques et sociales suivent un chemin parallèle à celui de la comptabilité qui reste immuable, comme le droit comptable. Cette Mineure se propose de mettre en lumière des tentatives réelles ou méthodologiques visant à dépasser la comptabilité telle qu’elle est. Designer la comptabilité, c’est chercher à réformer la valeur des choses. Ethnocomptabiliser, c’est conter ce qui compte. Le modèle CARE vise à prendre en compte le coût du maintien de la nature et de l’être humain. Finalement, la comptabilité recèle une dimension irréductiblement politique.

Questionner l’économie avant de designer la comptabilité, par et

Questionner l’économie avant de designer la comptabilité
Partant de la conception, formulée d’abord dans l’Antiquité, qu’une économie est bonne quand elle parvient à conjoindre à égalité deux sortes de capacités, cet entretien propose de maintenir l’idée qu’un don est un geste sans contrepartie et qu’il peut encore exister des espaces pour ce geste. Méditant ensuite sur la notion de « commencement », il suggère de ne pas laisser le verbe « entreprendre » aux tenants du patronat et rappelle, à la suite des travaux de Katharina Pistor, le rôle du « codage en droit » dans l’orientation des économies. Rappelant enfin qu’en toute technique il y a du possible non mis en œuvre, il pose que la modification d’une économie implique aussi de chercher le possible au niveau des machineries et des machinations.

Questioning the Economy Before Designing Accounting
Starting from the conception, first formulated in Antiquity, that an economy is good when it succeeds in bringing together, on equal terms, two kinds of capacities, this interview proposes maintaining the idea that a gift is an act without compensation and that spaces for such an act may still exist. It then reflects on the notion of “beginning,” suggesting that the verb “to undertake” should not be left to the advocates of management, and recalls, following the work of Katharina Pistor, the role of “coding in law” in shaping economies. Finally, reminding us that every technique contains unrealized possibilities, it argues that transforming an economy also requires seeking what is possible at the level of machinery and machinations.

Designer la comptabilité
Infrastructure normative et politique des capitaux, par

Designer la comptabilité
Infrastructure normative et politique des capitaux
À partir d’une généalogie du bilan en partie double, cet article souligne l’asymétrie constitutive du capitalisme comptable qui traite le capital financier comme une dette à préserver, tandis que le travail et la nature sont réduits à de simples ressources exploitables. En mobilisant l’économie constitutionnelle et la théorie des communs, il déplace le débat du simple ajustement technique des normes vers la question du design institutionnel. Il analyse le modèle CARE comme une tentative de reconfiguration de la « constitution économique » de l’entreprise, fondée sur l’égalisation des capitaux financier, humain et naturel. Ce redéploiement implique une soutenabilité forte et une gouvernance polycentrique des seuils de préservation. La comptabilité apparaît alors comme un commun politique, appelant une délibération démocratique sur les finalités de l’économie.

Designing Accounting
Normative and Political Infrastructure of Capital
Drawing on a genealogy of the double-entry balance sheet, this article highlights the constitutive asymmetry of capitalist accounting, which treats financial capital as a debt to be preserved, while labor and nature are reduced to mere exploitable resources. By mobilizing constitutional economics and the theory of the commons, it shifts the debate away from the simple technical adjustment of standards toward the question of institutional design. It analyzes the CARE model as an attempt to reconfigure the “economic constitution” of the firm, based on the equalization of financial, human, and natural capital. This redeployment implies strong sustainability and polycentric governance of preservation thresholds. Accounting thus appears as a political commons, calling for democratic deliberation on the purposes of the economy.

Compter autrement
La dette des femmes comme critique pratique de la comptabilité, par

Compter autrement
La dette des femmes comme critique pratique de la comptabilité
Emprunter, payer, rembourser, emprunter encore, rembourser toujours. Marchander, négocier, supplier, mendier. Protéger les siens, le protéger, lui, se protéger, elle. Sourire, plaire, séduire, se donner, mais aussi se garder. Souillée, usée, épuisée, mais aussi fière, tenace, rusée, digne. Trouver des combines, tisser des liens, créer des réseaux. Ne pas dormir, compter les heures, compter les dettes. Au Tamil Nadu en Inde, une autre figure de la finance et de la comptabilité se dessine, celle de la femme endettée. La productivité du travail de négociation de la dette du foyer, permanente, pesante et sans cesse circulante, est largement invisibilisée. Ce travail implique des formes d’intermédiation multiples : l’argent, le corps, la sexualité, le don. Il s’ancre dans des réseaux, des liens. Il est lien. Il révèle le fonctionnement quotidien du capitalisme patriarcal. Et il met en pièces les catégories normées de la comptabilité.

Counting Differently
Women’s Debt as a Practical Critique of Accounting
Borrowing, paying, repaying, borrowing again, repaying forever. Bargaining, negotiating, pleading, begging. Protecting her family, protecting him, protecting herself. Smiling, pleasing, seducing, giving of herself, but also holding back. Tarnished, worn out, exhausted, but also proud, tenacious, cunning, resilient, dignified. Finding tricks, forging links, building networks. Not sleeping, counting the hours, counting the debts. In Tamil Nadu (India), another figure in finance and accounting emerges: that of the indebted woman. The productivity of the labor involved in negotiating household debt—constant, burdensome, and endlessly circulating—remains largely invisible. This labor involves multiple forms of intermediation: money, the body, sexuality, and gift-giving. This labour involves multiple forms of intermediation: money, the body, sexuality, and gift-giving. It is rooted in networks, in relationships. It is relationship itself. It reveals the everyday functioning of patriarchal capitalism. And it shatters the standardised categories of accounting.

Ethnocomptabilité d’une maisonnée
Microcompter pour macrocompter, par
et

Ethnocomptabilité d’une maisonnée
Microcompter pour macrocompter
Se définissant comme graphomaniaque, Geneviève Pruvost traque durant neuf jours, minute par minute, toutes les activités d’un couple de paysans-boulangers et de leur petite fille, dont le modèle familial est typique du Nord de la France au XXIe siècle. Adeptes d’une forme de lutte feutrée pour assurer leur économie de subsistance, ils content ce qui réellement compte pour eux car la rémunération de leur travail ne représente qu’une petite part de leur budget et de leur temps. En cela, la méthode employée par la sociologue relève de l’ethnocomptabilité. Elle transpose les activités réalisées et contées dans des tableaux qui distinguent les rentrées et sorties d’argent, les kilomètres parcourus, les temps de travail et la charge mentale. Elle privilégie un lieu, la maisonnée (incluant les animaux et les plantes) et un temps, le quotidien. Mais aussi, les réseaux de solidarité sans lesquels la subsistance ne serait pas possible, et les différents rythmes de vie (marché, fabrication du pain, saisons culturales, etc.). Cette méthode comptable révèle une relative spécialisation du partage des tâches au sein du couple mais au final une certaine égalité. Le mode de vie mis à jour comptablement est une démonstration politique en acte.

Ethno-Accounting of a Household
Micro-Counting for Macro-Counting
Describing herself as graphomaniac, Geneviève Pruvost tracks, minute by minute over nine days, all the activities of a couple of farmers-bakers and their young daughter, whose family model is typical of northern France in the twenty-first century. Practitioners of a discreet form of struggle to sustain their subsistence economy, they count what truly counts for them, since the remuneration of their labor represents only a small share of their budget and their time. In this respect, the method employed by the sociologist belongs to ethno-accounting. She translates the activities carried out and recounts them into tables distinguishing money coming in and going out, kilometers traveled, working time, and mental load. She privileges one place, the household (including animals and plants), and one time frame, the everyday. But also the networks of solidarity without which subsistence would not be possible, and the different rhythms of life (market days, bread making, agricultural seasons, etc.).This accounting method reveals a relative specialization in the division of tasks within the couple, but ultimately a certain equality. The way of life brought to light through accounting constitutes a political demonstration in action.

Pour une redirection écologique de la comptabilité, par et

De quoi l’entreprise rend-elle compte aujourd’hui ?
Le droit comptable à la lueur de l’impératif écologique, par

De quoi l’entreprise rend-elle compte aujourd’hui ?
Le droit comptable à la lueur de l’impératif écologique
Le droit comptable ne demande pas à l’entreprise de rendre compte des pressions que ses activités exercent sur l’environnement. À tout le moins, ces pressions ne sont inscrites comptablement que si elles viennent affecter la situation financière de l’entreprise, par exemple, dans le cadre d’une condamnation à réparation d’un préjudice écologique. Deux réalités parallèles se côtoient ainsi, sans jamais se rencontrer, à de rares exceptions près, comme le point de contact cité en exemple avec le préjudice écologique : l’effondrement du vivant du fait des activités humaines d’un côté, l’évaluation de la prospérité financière des activités économiques de l’autre.

What Does the Company Account for Today?
Accounting Law in Light of the Ecological Imperative
Accounting law does not require companies to report on the environmental pressures generated by their activities. At most, these pressures are only recorded in accounting terms when they affect the company’s financial situation, for example, in the context of a conviction requiring compensation for ecological harm. Two parallel realities thus coexist without ever meeting, except in rare cases such as the example mentioned of ecological damage: on the one hand, the collapse of living systems caused by human activities; on the other, the assessment of the financial prosperity of economic activities.

Le design comptable collectif au service de la préservation des sols
Une comptabilité écologique dans une ferme urbaine, par
et

Le design comptable collectif au service de la préservation des sols
Une comptabilité écologique dans une ferme urbaine
Cet article s’appuie sur une expérimentation du modèle de comptabilité écologique CARE dans une ferme urbaine pour explorer les dimensions pragmatistes de l’innovation comptable. Le design comptable apparaît comme une intervention au service des enjeux stratégiques de l’organisation, qui permet d’outiller l’enquête collective sur les valeurs écologiques et sociales créées par la ferme. La comptabilité écologique articule l’état biophysique des sols, les activités de restauration et leurs coûts, en les intégrant au cœur des états financiers de l’organisation. La co-construction entre chercheurs et praticiens contribue à soutenir la négociation stratégique avec les parties prenantes et à instituer un design organisationnel alternatif. L’expérimentation révèle la complexité de la méthode CARE, mais aussi son potentiel pour préfigurer de nouvelles normes comptables alignées avec les enjeux de la transition écologique.

Collective Accounting Design in the Service of Soil Preservation
An Ecological Accounting System in an Urban Farm
This article is based on an experiment with the CARE ecological accounting model in an urban farm, in order to explore the pragmatist dimensions of accounting innovation. Accounting design appears as an intervention serving the organization’s strategic challenges, providing tools for collective inquiry into the ecological and social values created by the farm. Ecological accounting links the biophysical state of soils, restoration activities, and their costs, integrating them into the organization’s financial statements. The co-construction between researchers and practitioners helps support strategic negotiation with stakeholders and establish an alternative organizational design. The experiment reveals the complexity of the CARE method, but also its potential to prefigure new accounting standards aligned with the challenges of ecological transition.

A lire exclusivement en ligne
Modernisme = Design × Économie
Une histoire allemande, par

Modernisme =
Design × Économie
Une histoire allemande
Il est une histoire allemande débutant au tournant du XXe siècle. Celle du modernisme en design et architecture dont l’une des transformations majeures concerne l’engagement d’un tout autre rapport à la valeur et à l’économie des choses. Plus qu’un effort de rationalisation fonctionnelle, formelle et utilitaire, ce rapport a trait à un projet « œconomique » plus global visant un nouvel ordre culturel, social et politique. L’architecte berlinois Walter Gropius est de ceux ayant, les premiers, formulés les termes de ce projet. L’exigence autant que la portée de cette ambition repose sur une alliance nouvelle entre les arts, les techniques et l’industrie. Cette histoire traverse alors celle de l’école du Staatliches Bauhaus à Weimar, Dessau et Berlin. L’architecte et urbaniste suisse Hannes Meyer, qui fut l’un des directeurs de cette école et proche collaborateur de Gropius, prolongera, à sa manière, cette ambition, cette volonté de réforme avant tout comptable des choses, et tracera un nouvel avenir possible pour le design et l’économie.

Modernism = Design × Economics
A German History
There is a German history that begins at the turn of the twentieth century: that of modernism in design and architecture, whose one of the major transformations concerns the emergence of a fundamentally different relationship to value and to the economy of things. More than an effort of functional, formal, and utilitarian rationalization, this relationship refers to a broader “œconomic” project aimed at a new cultural, social, and political order. The Berlin architect Walter Gropius was among the first to formulate the terms of this project. The demand and scope of this ambition rest on a new alliance between the arts, technology, and industry. This history then runs through the Staatliches Bauhaus school in Weimar, Dessau, and Berlin. The Swiss architect and urban planner Hannes Meyer, who was one of the directors of this school and a close collaborator of Gropius, would in his own way extend this ambition, this drive for reform, fundamentally accounting-based in its approach to things, and outline a new possible future for design and economics.

Multitudes en images

De Téhéran et d’IvryMaking Do and Getting ByLiliana Porter + Ana Tiscornia. Coup de foudreMontre tes blessuresKIN MBOKA TE, le non-lieu de nos plaintesMauricio HoraTroubler le regardChristophe Jacquet. Cash Withdrawal©Naldinho Lourenço, Occupation de la RocinhaLudovic Chemarin©
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