Le retour du religieux dans les questions domestiques de la maison Terre
Depuis les premiers cris d’alarme du club de Rome de 1972 sur les limites de la croissance, vite relayés par les écologistes dans les années 1980-2000, jusqu’aux sommets internationaux des conférences pour le climat (COP), la finitude du système de la vie sur Terre n’est plus un tabou. Avant, il suffisait de botter en touche sur la durée de vie restante de l’étoile soleil (de l’ordre de 9 milliards d’années) pour éloigner assez confortablement la question. À partir du moment où la question n’était plus la durée de vie de l’astre terrestre quand le soleil commence à s’éteindre, mais la soutenabilité du vivant dont l’humain n’est qu’une partie (même si les théologiens à la Pierre Teilhard de Chardin y voyaient le couronnement absolu de la création), la possibilité d’une extinction de l’espèce humaine au sein des espèces vivantes (car ces dernières sont devenues dépendantes de façon palpable du sort de la biodiversité, ainsi qu’en témoignent les discussions en cours sur l’état de la sixième extinction des espèces terrestres) a quitté l’univers de la science-fiction.
Le vocabulaire du développement économique, de l’économie politique, de la vie sociale s’est mis à perdre la belle et commode indépendance qu’il avait acquise depuis les XVIIe et XVIIIe siècles vis-à-vis des questions du salut, de la survie, de l’au-delà. Bref, on assiste à un retour du religieux, si par religio on entend le lien avec l’invisible, l’incertitude absolue, un futur plus ou moins proche, sur lequel l’humanité spécule, c’est-à-dire regarde vers son avenir. Ce qui provoque chez les esprits éclairés, amis des lumières rationnelles et pas seulement chez les climato-sceptiques, une exaspération fréquente à l’égard du « souffle écologique » comme des divers « prophétismes » qui fleurissent sur l’avenir de Gaia.
Or les questions du lien du présent avec le futur, celui des générations actuelles avec celles à venir, conditionnent largement l’ensemble des conditions d’exercice de la finance et de l’économie – aussi bien la création de monnaie que celle du crédit et de l’endettement des agents privés et publics, voire des organismes internationaux.
Ces questions auraient pu être laissées de côté : sur le seuil du temple de la finance, les agents auraient été priés de laisser leurs croyances à l’entrée, pour préserver la « laïcité » de la « science économique ». Mais il est d’ores et déjà trop tard en raison de la taille de l’éléphant écologique qui est déjà dans la pièce et de l’âpreté des conflits d’ores et déjà engagés.
Le véritable Himalaya est déjà là (sans proportion avec le jeu dérisoire des finances publiques des États)
Les comptables en tout genre, de Monsieur-tout-le-monde à la distinguée Cour des Comptes, soulignent le caractère intenable à long terme de l’endettement des États quand on compare leurs engagements sociaux (réduire la pauvreté persistante malgré 82 ans d’État-Providence beveridgien, assurer un bien-être croissant à une population vieillissante à l’échelle mondiale) à leur ressource fiscale, à leur taux d’endettement et last but not least, à l’état de leur appareil productif. A fortiori si l’on ajoute le moindre engagement sérieux sur le plan environnemental, et maintenant sur celui de la défense. Ce hiatus suscite des vocations tardives d’alpinistes et les conseillers du Prince ressemblent à des sherpas pour excursions touristiques dans les camps de base.
Car, à dire vrai, l’abîme n’est pas au-dessus de la tête du Gascon Bayrou – avec un Himalaya seulement 2,6 fois plus haut que ses Pyrénées, quand des milliers d’avions de tourisme et d’affaire le tutoient quotidiennement – mais sous nos pieds, partout, du plus petit insecte à l’Amazonie.
Nous avons dans notre France, pauvre en flux de production annuels mais riche en patrimoine, un budget de l’ordre de 3 000 milliards d’euros. Nous cherchons – et quelle bagarre de chiffonniers ! – une centaine de milliards d’économie (en rabotant au passage dans les dépenses de santé, d’éducation, le financement des associations qui aident les migrants, les budgets de dépenses écologiques, dont les zones à faible émission). Le montant de la dépense écologique à engager par an pour gagner la course entamée pour limiter le réchauffement climatique à 2 degrés en 2050, devrait être de 3 000 milliards par an, chiffres astronomiques et pas himalayens du tout. Et à l’échelle mondiale, c’est encore pire.
Comment veut-on qu’une bonne partie des écologistes, à l’instar de nouveaux Platoniciens, ne soient pas tentés par une dictature écologique, quand la mise en discussion permanente de la raison démocratique grignote systématiquement les quelques avancées volontaristes dans un marchandage de maquignons de foire ? À l’opposé, le modèle chinois de solutions autoritaires passe plus vite à la voiture électrique, aux panneaux solaires et aux éoliennes. Cet objectif se révèle toutefois illusoire quand on raisonne en cycle de vie : il faut entre vingt et cinquante ans pour amortir complètement le désastreux bilan carbone de ces gadgets technologiques. Ce nouveau despotisme éclairé lance également le barrage de Motuo de 60 gigawatts, le triple du barrage des Trois Gorges, aux répercussions climatiques phénoménales pour la vallée du Gange en aval, ou il exploite les terres rares de l’Afrique au prix de guerres civiles au Congo Kinshasa ou en Rwanda.
Une méconnaissance persistante de la pollinisation
Entre les lenteurs « démocratiques » exaspérantes et l’aventurisme pressé des régimes illibéraux, l’évaluation exacte du rythme nécessaire n’est pas au rendez-vous. Pourquoi une telle sous-évaluation ? On ne peut pas dire qu’on n’était pas prévenu. Les économistes auraient dû imaginer au moins cette possibilité à défaut de savoir la mettre en œuvre. Deux raisons n’ont pas amélioré leurs capacités prédictives (qui n’avaient déjà rien de mirobolant). D’abord, une sous-estimation systématique de la complexité du vivant, et de la biodiversité en particulier. Elle ne fait que traduire une véritable infirmité plus générale à endogénéiser, dans le calcul économique, les externalités négatives, et surtout les externalités positives, qui ne se voient pas et ne nous envoient ni bulletin de naissance ni faire-part de décès. Heureusement, là où croît le péril croit aussi ce qui sauve, comme dit Hölderlin, car il se pourrait que les vraies ressources reposent dans ces externalités positives largement ignorées jusqu’à présent, beaucoup plus que dans la logique des terres rares accessible à l’intelligence reptilienne de Trump.
Nous sommes engagés vis-à-vis de la vie globale sur la terre, « embarqués » disait Pascal. Nous devons quelque chose que nous prenons comme un dû, un acquis, alors que notre légèreté passée et actuelle pourrait conduire, plus vite qu’on ne pense, à ce que la Nature, qui nous a fournis et a persisté à nous prêter, fasse banqueroute. D’où la nécessité de parier selon de nouvelles règles et de renflouer massivement la banque de la création, face au rush de ceux qui pensent pouvoir retirer leurs économies pour se fabriquer pour eux seuls une nouvelle vie sur Mars. L’échappée dans une lointaine exoplanète n’est plus à l’agenda, si tant est qu’une telle perspective ait jamais existé sauf dans les bulles de cristal de kétamine d’Elon Musk. Mesurer l’endettement possible de l’humanité sans partir de l’évaluation du risque écologique global que fait peser la dette écologique n’a guère de sens, mais en même temps et paradoxalement, cela implique de multiplier la mise au pari.
Et c’est là où se joue la partie. Si vous gardez la conception de la richesse d’Ancien Régime (celle de l’économie politique de Montchrétien, Smith, Ricardo, Marx et tutti quanti, le marginalisme suivant n’étant qu’une énorme fuite en avant puisqu’on ne raisonne plus sur le stock accumulé donné pour acquis), et même avec les raffinements de Keynes, vous tournerez en rond (ce qui ne serait pas grave après tout, si cela n’engageait que vous). Mais la méconnaissance partielle ou totale de la pollinisation omniprésente dans les systèmes vivants – qui fait que pour une production de valeur marchande d’un milliard d’euros, il faut une activité de pollinisation dont la valeur est 750 à 5 000 fois supérieure1 – entraîne une vision mutilée de la valeur, une sous-estimation dramatique des externalités positives et empêche de comprendre la biodiversité au cœur du vivant.
Un autre calcul financier de réparation, et de sortie par le haut
Cette erreur d’estimation de la valeur réelle entraîne les ravages du vivant et de la planète par un extractivisme aveugle, mais surtout empêche de voir là où il faut chercher les ressources pour entamer une réparation des dégâts du productivisme.
Nous arrivons donc à trois propositions cardinales :
1. Les sommes nécessaires à la réparation des dégâts infligés au vivant terrestre sont gigantesques. Elles réclament des moyens financiers que seul un endettement massif permettrait de réunir. C’est la première mauvaise nouvelle.
2. Si l’on se propose de mettre comme contrepartie de cette dette écologique massive la vieille économie de production marchande, même portée à un point de surchauffe extrême, on n’y arrive pas. C’est la seconde mauvaise nouvelle.
3. En revanche, si l’on met en regard de la nouvelle dette écologique (gigantesque) les promesses de l’économie de pollinisation, le pari est tenable, jouable. C’est seulement à cette hauteur-là qu’on trouvera une façon d’échapper à l’impasse.
Cette dernière proposition explique pourquoi il faut inventer une nouvelle finance. Pas de bifurcation écologique possible, sans nouvelle finance. Par « finance », on entend ici tous les moyens de mettre à la disposition des agents économiques, publics comme privés, les moyens d’échanger et de comptabiliser les créances et les dettes étalées sur le futur de long terme (donc au-delà de six mois, sur des dizaines d’années). Il faut évidemment inclure dans la finance les régimes d’imposition des différentes formes de richesse, y compris les niveaux d’endettement et les garants correspondants. La dimension de 50 ans a déjà servi dès l’Antiquité d’effacement de la dette avec le jubilé.
Le réassurance par la nature et par les religions
Évidemment, on ne se sert du lourd appareillage de la finance (sortir du troc de l’échange de biens, emprunter à long terme, comptabiliser et comparer l’ensemble des transactions) que pour des montants qui en valent la peine. La finance jouait un rôle bien moindre dans les sociétés à basse intensité d’échange, pour des montants modestes, ou pour une reproduction cyclique qui remet les compteurs à zéro au bout de 50 ans. La Nature se reproduisait à l’identique et l’empreinte humaine sur la planète était jugée négligeable (même si elle ne l’était pas, rétrospectivement, voire l’exemple du désastreux passage du paléolithique à la révolution néolithique). C’est avec la conquête, dans les sociétés « chaudes », de l’irréversibilité du temps que le poids de la dette s’est accru et que sa négociation récurrente a occupé de plus en plus de place dans le cours ordinaire de l’économie.
Pendant très longtemps, la Nature a servi de garant à la levée de la dette. Elle était le « préteur en dernier ressort », véritable réassureur de tous les systèmes d’assurance contre la défaillance des emprunteurs. C’est là où la perspective de sa finitude (comme le bien patrimonial par excellence qui pouvait changer d’usufruitiers ou de possesseurs) a changé radicalement la donne.
Ainsi les religions créationnistes monothéistes introduisent-elles une discontinuité totale entre la création et son créateur, qui lui préexiste et qui peut l’anéantir, ou la sauver de la destruction totale. Cela introduit une possibilité de finitude radicale, ou de salvation partielle ou totale. Dans le culte égyptien, on spéculait sur un mode d’existence après la mort, avec pour assurer la conservation du corps la dépense de l’embaumement et la pesée des âmes. Investissez dans la vie éternelle, y compris dans la résurrection des corps annoncée dans le credo de Nicée, récité tous les dimanches. Foi et finance sont des produits dérivés de la même source étymologique (la fides de la fidélité). La religion chrétienne a fait très fort dans la financiarisation de la vie éternelle : aucune compagnie d’assurance athée n’est parvenue à surenchérir.
C’est un chapitre fascinant de la finance, (quoique peu exploré par nos modernes économistes) que celui des ajustements réciproques du dogme entre le contenu du symbole de la foi et les nécessités du financement de l’Église comme institution centralisée, avec un personnel spécifique qui deviendra le modèle de l’État moderne à partir de la Réforme grégorienne (1049 à 1099 de Léon IX à Urbain II en passant par Grégoire VII).
Querelles dogmatiques et besoins financiers
On sait que l’établissement du symbole de la foi chrétienne, c’est-à-dire le contenu théologique du dogme (notamment au Concile de Nicée en 325 convoqué par Constantin, le premier Empereur romain converti) s’étendit sur plusieurs siècles et eut à trancher entre plusieurs solutions pour la conception de la Trinité (les rapports entre Dieu le créateur, la nature du fils Jésus, celle enfin du Saint-Esprit, mais celle aussi de la Vierge Marie, mère de Dieu, Theotokos ou pas). Chaque réponse décréta quelle serait la définition jugée correcte, et celle rejetée comme hérétique. Entre Nestoriens jugeant qu’en Jésus-Christ cohabitait deux substances (l’une divine et l’autre humaine), les Monophysistes pour qui Jésus-Christ n’avait qu’une nature divine (revêtue d’une apparence humaine), et les Ariens pour qui la nature humaine du Christ s’éleva jusqu’à la divinité, les affrontements furent violents. Il en allait de la « rédemption » (soit du rachat possible) de l’humanité comme nature créée.
L’incertitude et l’indécision du Salut venant du Messie était plus forte encore dans la religion juive, puisque le Messie demeurait et demeure totalement à venir. Le futur de la création humaine a été davantage précisé dans les deux religions chrétiennes et musulmanes suivantes – avec quelques risques au passage, comme le manichéisme avec deux principes créateurs, ou l’hérésie cathare avec deux parties de l’humain, l’une pure et sauvable (l’âme), l’autre œuvre du Malin et vouée aux enfers.
On comprend l’enjeu financier de ce qui nous apparaît à tort comme des arguties sectaristes : la précision du contenu de la foi en la vie éternelle doit entraîner une adhésion des fidèles et, par là même, élargir le cercle des clients des obligations ou des actions de l’entreprise de la Sainte Église du Salut. L’extrême complexité des titres de croyance certifiés par le baptême, les divers sacrements et un clergé – dont la sophistication dépasse de loin celle des agents financiers modernes – s’explique par le besoin de lutter contre le péril de la simonie (escroquerie en bourse) ou du nicolaïsme (captation d’héritage via le refus ou détournement du célibat). Elle va toutefois poser un problème majeur dès que les besoins de financement de l’Église, après la Réforme grégorienne, se feront de plus en plus pressants : il s’agit en particulier du besoin d’emprunter en recourant au taux d’intérêt, moyen officiellement refusé aux croyants chrétiens comme musulmans sous le prétexte que l’argent, étant stérile, ne saurait produire des descendants, faire des petits, ni donc donner lieu à des remboursements augmentés d’intérêts.
Du côté catholique, la condamnation du taux d’intérêt mise en place au concile de Latran (en 1314 et à Paris en 1532) prétend s’inspirer de l’Antiquité. Cette condamnation n’empêche nullement la pratique largement répandue du prêt à intérêt (à des taux ayant atteint 16 % à 18 % par an, six siècles avant notre ère, alors qu’ils ont été de 4 % à 12 % aux premiers siècles avant et après l’ère chrétienne2. Les Juifs pratiquent l’usure comme les Cahorsins et les Lombards chrétiens, et il faut attendre l’explication entièrement inventée par l’avocat bordelais français Etienne Cleirac3 en 1647 pour que se répande la légende selon laquelle les Juifs seraient à l’origine du capitalisme. Cette légende va passer au siècle des Lumières puis être à l’origine au XIXe siècle de l’antisémitisme européen comme de la haine de la finance, phrase banalisée par un ancien président de la République. La papauté romaine, transportée en France sous le règne de Philippe IV le Bel en Avignon (époque de la liquidation de l’ordre des Templiers et de l’expulsion des Juifs en 1306), va recourir aux banquiers juifs qu’elle contrôle, tandis qu’elle interdit aux chrétiens de le faire.
Ce détour par le passé des dogmes et des finances de l’Église catholique, ainsi que par les origines de l’antisémitisme et d’un certain anticapitalisme est riche d’enseignement pour notre période actuelle, confrontée à une crise de la croyance en l’avenir de la Terre, et donc du bipède sans plumes qui y évolue encore. Il nous aide à comprendre que les besoins colossaux de financement de la bifurcation écologique sont appelés à générer des querelles doctrinales dans la nouvelle religion écologique. La finance « verte », la réalité ou la possibilité d’une « industrie verte », l’émission de produits financiers diversifiés et capables d’attirer l’épargne patrimoniale, la « verdisation » (c’est-à-dire la conversion idéologique) des fonctionnaires des États et des ONG – c’est cela qui va constituer notre futur immédiat.
Il faut mettre la finance au travail, mais sérieusement.
1Voir mon livre L’abeille et l’économiste, Carnets Nord, Paris 2011.
2Nabil Khoury, « La condamnation de l’usure dans le Christianisme et dans l’Islam », Assurances et gestion des risques, no 85 (1-2), p. 1-25, https://id.erudit.org/iderudit/1051314ar
3Voir l’excellent livre de Francesca Trivelatto, Le capitalisme et les Juifs. Aux origines d’une légende, traduction au Seuil, Paris, 2025, et ma recension de cet ouvrage dans L’Archicube de l’ENS Ulm.

