99. Multitudes 99. Eté 2025
Mineure 99. Moyen-Orient, soulèvements transnationaux

Résonnances internationalistes de la lutte kurde
Peuple sans État, alliances sans frontières

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La question kurde est l’un des refoulés les plus tenaces de l’ordre international moderne. Depuis le XVIe siècle, les Kurdes sont piégés dans un entre-deux impérial – pris entre l’Empire ottoman et l’Empire safavide, puis effacés par la naissance violente des États-nations du Moyen-Orient. En 1920, le traité de Sèvres reconnaît enfin le droit des Kurdes à l’autonomie. Trois ans plus tard, le traité de Lausanne enterre cette promesse. Le Kurdistan est alors divisé entre la Turquie, l’Irak, la Syrie et l’Iran. Ce redécoupage marque le point de départ d’un siècle de répression. Depuis, les politiques d’assimilation forcée et de violence étatique ont systématiquement tenté d’effacer l’existence kurde. Près de 40 millions de personnes, considérées comme la plus grande population apatride au monde, sont privées de leur droit à l’autodétermination au nom des équilibres géopolitiques régionaux. La domination devient locale, mais son schéma reste impérial.

Les États-nations nouvellement constitués réorganisent les populations dans une logique autoritaire et homogénéisante1. Les Kurdes sont dépossédés de leur statut politique de peuple pour être requalifiés en « minorités ethniques (Qawm) ». Ce processus, que l’on peut nommer colonialisme inter-subalterne2, décrit la manière dont des États postcoloniaux comme la Turquie ou l’Iran reproduisent des mécanismes coloniaux sur des peuples sans État, dans une configuration inter-impériale. Ce système d’oppression a produit une résistance d’autant plus durable. La fragilité sociale, économique et politique des Kurdes s’est aggravée à partir de la fin des années 1970, avec l’intensification des violences urbaines et des luttes de guérilla dans les pays où vivent les Kurdes. Ces conflits, qui ont fait plus de 250 000 victimes depuis 19613, creusent les clivages entre les Kurdes et les régimes dominants au Moyen-Orient, mais renforcent également une conscience politique collective.

Le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), fondé en 1978, s’inscrit dans cette dynamique. Il articule dès le départ une double orientation politique : d’un côté, la construction d’un projet transnational visant à unifier les Kurdes au-delà des frontières étatiques imposées ; de l’autre, un horizon internationaliste, forgé dans les luttes anticoloniales, anti-impérialistes, féministes, socialistes et fondé sur des alliances concrètes avec d’autres forces révolutionnaires – turques, arabes, palestiniennes, chiapanèques, féministes, antifascistes, anticapitalistes. Cette orientation n’est pas que théorique. Elle se traduit dans les corps, les choix, les engagements. Dès ses débuts, le PKK a intégré dans sa structure la solidarité entre les peuples. Les ouvriers turcs, les militantes arabes, les résistances palestiniennes, les insurgé·es chiapas, les mouvements antifascistes – tous participent à cette constellation révolutionnaire. Haki Karer, militant révolutionnaire turc, cofondateur turc du PKK assassiné en 1977, symbolise cette alliance interethnique.

La visée transnationale du PKK s’appuie très tôt sur la diaspora kurde en Europe, devenue dans les années 1980 un pilier central du mouvement. Chassés par les répressions et les politiques d’assimilation, les Kurdes exilés transforment la douleur de la migration en force d’organisation, le Kurdistan devient dès lors un idéal politique4. L’exil, bien que subi, ouvre ainsi des opportunités politiques. Ce fut déjà le cas en 1979, à la veille d’un coup d’État militaire en Turquie : lorsque de nombreux cadres du PKK, dont Sakine Cansız, furent arrêtés, Abdullah Öcalan fuit vers Damas avec quelques compagnons. La Syrie devient le principal refuge du parti pendant plus de deux décennies5. Le PKK y renforce ses bases, tisse des alliances avec des groupes révolutionnaires arabes, palestiniens et libanais, et approfondit sa politique internationaliste. En Syrie, la popularité du PKK est telle que certains rejoignent ses rangs en plein milieu de mariages, offrant leur or pour soutenir la lutte. Des centaines de femmes kurdes – notamment d’Afrin, de Kobané, d’Alep – prennent les armes. Le Rojava devient ainsi le laboratoire politique d’un projet révolutionnaire matérialisé par une autonomie féminine institutionnalisée, offrant une double résistance contre les empires et le patriarcat. Leur slogan « Jin, Jiyan, Azadî » (Femme, Vie, Liberté) se transforme en un cri de solidarité féministe transnationale, au-delà des frontières coloniales des États-nations, résonnant aussi bien en Iran qu’en Turquie. Cette expérience inspire d’autres luttes : en 2022, des femmes hazaras et pachtounes manifestent devant l’ambassade d’Iran à Kaboul, brandissant le slogan « Jin, Jiyan, Azadî », repris après l’assassinat de Jina Mahsa Amini.

Internationalisme fondateur des combats kurdes

Le PKK fait de l’internationalisme un socle, pas un slogan. Depuis l’origine, sa lutte dépasse les frontières nationales. Pas de libération sans lien entre les peuples. Pas de résistance sans ancrage mondial, sans lutte anti-impérialiste. Face à la guerre, face à l’isolement, l’internationalisme n’est pas un luxe pour le PKK, c’est une nécessité.

Dès ses débuts, le PKK a parlé au-delà des frontières. Très tôt, des militant·es venu·es d’Europe rejoignent la lutte, porté·es par une vision révolutionnaire claire, sans compromis. Andrea Wolf 6, dite Ronahî, en est l’un de ses visages. Militante allemande, elle rejoint le PKK en 1997. Quelques mois plus tard, elle est capturée, torturée, exécutée par l’armée turque, aux côtés de combattantes kurdes. Elle symbolise cette première vague d’internationalistes qui ont vu dans la lutte kurde un front contre l’oppression mondiale, dont la révolution du Rojava (2016) a amplifié l’élan.

L’internationalisme du PKK est né dans l’ombre : clandestinité, prison, exil. Il ne vient pas d’un confort théorique, mais d’un feu vécu. Il pousse là où la terre manque sous les pieds, là où l’on fuit pour résister. Depuis toujours, l’exil, la migration et les diasporas nourrissent la praxis révolutionnaire. Le Manifeste internationaliste du réseau Les Peuples Veulent le dit sans détour : « Une constante traverse les trajectoires de nombreux révolutionnaires à travers l’histoire – à un moment charnière de leur vie, ils ont dû quitter leur terre natale – contraints par la déportation, l’exil, la migration ou mus par la volonté de rejoindre une guérilla7 ». Parmi les diasporas en lutte, celle du peuple kurde tient une place à part. Dès les années 1980, le PKK comprend sa force. Il tisse un réseau transnational, s’ancre en Europe, s’appuie sur une diaspora devenue colonne vertébrale du mouvement. Chassé·es par la guerre, la répression, l’effacement culturel, les Kurdes en exil forgent un autre territoire : celui de l’organisation. Loin de chez eux, ils construisent une maison politique. Le PKK est la première force kurde à saisir la puissance de cette diaspora8. Grèves de la faim, télévisions militantes, journaux, manifs massives : la résistance s’invente aussi depuis l’exil. En Allemagne, déjà dans les années 1980, plus de 314 comités liés au PKK, jusqu’à 500 000 personnes dans les rues pour la cause kurde9. Une diaspora en lutte, une nation debout, sans État mais avec une force. Le refus de Nelson Mandela en 1992 d’accepter le Prix Atatürk, en solidarité avec la cause kurde, marque une reconnaissance internationale de cette lutte diasporique.

Si la diaspora kurde a joué un rôle clé dans l’élan transnational, l’internationalisme du PKK ne se limite pas à l’extérieur. Il naît aussi de l’exil vécu chez soi. Sur leurs propres terres, les Kurdes ont connu l’oppression, la dispersion, la négation. Un exil intérieur. Ils ont appris à résister sans frontière, même à l’intérieur des frontières. Très tôt, ils ont compris la force des alliances forgées par le bas, avec d’autres peuples colonisés. Avec les oublié·es, les marginalisé·es, les insurgé·es opprimés – de l’Amérique latine à la Palestine, de l’Afrique du Sud aux banlieues européennes. Cette conscience, née dans les marges, s’est transformée en solidarité concrète, pas seulement comme une posture mais comme une stratégie.

Cette vision s’est enracinée dans le temps. Elle a bâti, décennie après décennie, des réseaux d’affinités politiques et d’alliances concrètes avec des organisations révolutionnaires, au Moyen-Orient et au-delà. Un exemple fort : les liens entre le PKK et la résistance palestinienne. Au cœur de cette alliance, le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP). Dès les années 1980, ces liens deviennent tangibles. Une lutte commune contre le colonialisme, contre l’impérialisme. Ensemble, ils construisent et ils résistent. C’est dans cette dynamique que le PKK installe ses premiers camps d’entraînement dans la vallée de la Bekaa, à la frontière syro-libanaise. En 1982, il y tient son deuxième congrès – un moment décisif au cours duquel sa stratégie de guérilla est formalisée. Plus tard, dans le souffle de la révolution du Rojava, Abdullah Öcalan évoquera cette mémoire : faisons de cette région la « Bekaa Valley d’aujourd’hui10 », ce qui veut dire, un autre bastion de l’internationalisme.

Le PKK ne s’est pas contenté de déclarations : il a combattu l’occupation israélienne du Liban en 1982. Mustafa Karasu, l’un de ses fondateurs, s’en est souvenu pour dénoncer la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël, en traçant une ligne directe entre le génocide des Kurdes, le sionisme occupant israélien et l’apartheid sud-africain11. Cette lecture résonne avec celle d’Angela Davis qui rapproche la violence policière aux États-Unis de la répression militaire en Palestine, soulignant la continuité des logiques communes de domination, ancrées dans le colonialisme de peuplement et le capitalisme racial 12. En ce sens, l’engagement du PKK, celui de Karasu et de figures comme Angela Davis, dépasse le cadre d’une simple solidarité entre peuples opprimés. Il constitue une critique radicale du système mondial de domination, dans lequel chaque oppression est vue comme partie intégrante d’un tout.

Blessures historiques

La solidarité internationale avec le PKK s’est forgée dans le feu croisé des répressions, des exils et des luttes armées. Alliances concrètes entre mouvements de libération : soutien logistique, politique, symbolique. Un internationalisme des peuples, enraciné dans les expériences partagées de résistance. Mais cette solidarité est traversée de failles. En 1999, l’arrestation d’Öcalan – fruit d’une traque internationale coordonnée, avec la complicité d’Israël – a déclenché une onde de colère. À Berlin, des militants ont occupé le consulat israélien pour dénoncer la complicité supposée de l’État hébreu dans cette arrestation, un acte qui s’est soldé par une répression violente et la mort de quatre d’entre eux13. Une tragédie qui révèle la fracture entre l’internationalisme des peuples et les logiques glacées des États, façonnées par la realpolitik et les alliances d’intérêt.

Presque vingt ans plus tard, une autre scène ravive cette contradiction : l’occupation d’Afrin par l’armée turque en 2018 – avec la complicité des factions islamistes de l’ASL (Armée syrienne libre) – marque un tournant. Là encore, les discours de solidarité entre mouvements de libération se heurtent aux lignes de front mouvantes, aux intérêts divergents, aux trahisons parfois déguisées en alliances. Ancien bastion de l’administration kurde au Rojava, Afrin est devenu le théâtre d’un nettoyage ethnique de facto : environ 200 000 Kurdes ont été déplacé·e·s, remplacé·es par quelque 400 000 Arabes et Turkmènes14. Les habitant·es qui sont resté·es vivent sous la terreur ; des centaines ont été tué·es, et de nombreuses femmes ont été victimes de violences sexuelles – plus de 1 500 cas documentés entre 2018 et 202015. Cette agression militaire provoque une onde de choc jusque dans le camp palestinien, où elle révèle une ligne de fracture idéologique désormais béante. En avril 2018, Khaled Mechaal, ancien dirigeant du Hamas, saluait publiquement depuis Ankara l’« exemple » que constituait la prise d’Afrin pour la « oumma islamique », l’érigeant en modèle à reproduire16. À rebours, deux mois plus tôt, à Ankara encore, Leila Khaled – résistante du FPLP – lors du troisième congrès du parti kurde HDP, dénonçait explicitement cette même occupation en la qualifiant d’agression coloniale. Deux visions de la solidarité, l’une s’aligne sur les régimes, l’autre reste fidèle aux luttes des peuples.

Mais ce n’est pas la seule faille. Une autre blessure, plus ancienne, plus profonde encore, continue de diviser : celle du génocide kurde d’Irak perpétré par Saddam Hussein lors de la campagne d’Anfal (1987-1988). Près de 180 000 Kurdes ont été exterminés, et des milliers de villages détruits – environ 5 000 personnes ont été tuées en une seule journée lors de l’attaque chimique contre la ville kurde de Halabja17. Ce traumatisme est d’autant plus douloureux qu’il fut, à l’époque, partiellement occulté ou relativisé par certains dirigeants arabes et palestiniens, qui soutenaient alors Saddam Hussein en raison de sa posture dite anti-israélienne. Une blessure vive, souvent instrumentalisée pour diviser les résistances et empêcher les alliances.

C’est dans ce contexte de blessures historiques non cicatrisées que s’inscrit une autre dynamique discutable. Présentées parfois comme stabilisatrices ou bienveillantes, les interventions des États-Unis et de l’OTAN au Kurdistan ont en réalité renforcé des dynamiques néocoloniales et militaristes, sous couvert de lutte contre Daech. Ces récits impérialistes, portés par des rhétoriques islamophobes et anti-arabes, et parfois sionistes, servent à légitimer une emprise durable sur le Moyen-Orient. L’hypocrisie des discours occidentaux réside dans la dissonance entre l’instrumentalisation des luttes kurdes qu’ils opèrent à des fins géopolitiques et la persistance de la criminalisation de ces luttes sous couvert de lutte antiterroriste. Certains segments du mouvement kurde, dans une logique d’adaptation, reprennent parfois ces cadres, souvent involontairement, pour se démarquer de l’étiquette de « terrorisme » – que ce soit face à Daesh ou à la guerre génocidaire d’Israël contre les Palestiniens. Dilar Dirik, chercheuse et militante kurde, qualifie cette posture de tragédie, soulignant qu’« au lieu d’interroger les cadres impérialistes eurocentriques, on les adopte », au risque d’affaiblir l’horizon révolutionnaire et internationaliste de la lutte kurde qui a longtemps défini leur combat18.

Aux divisions imposées s’ajoute une autre violence : l’appropriation impérialiste des symboles révolutionnaires. Leur vidage politique, leur blanchiment. Le slogan « Jin, Jiyan, Azadî », ancré dans un projet anticapitaliste, anticolonial et féministe, en est un exemple. Arraché à ses racines, il est recyclé dans des discours dominants, pour masquer des violences systémiques, voire les légitimer. Quand une chaîne royaliste iranienne inscrit « Femme, Vie, Liberté » sur les ruines de Gaza, c’est plus qu’un détournement, c’est une confiscation coloniale. Un effacement des luttes, un maquillage de la violence.

Le mouvement kurde y répond par la résistance et la solidarité. En dépit des manipulations des régimes turc et iranien, et malgré les tensions croissantes, la solidarité entre les peuples en lutte perdure – fragile, parfois vacillante, mais bien présente. Elle s’exprime dans les actes, les chants, la résistance. Lors du Newroz 2023 (fête de Nouvel an) à Diyarbakır, rassemblant plus d’un million de personnes, la chanteuse tunisienne Amal Mathlouthi, invitée spéciale du mouvement kurde, a interprété des chants en kurde et en arabe, dont un hommage à la Palestine, rappelant que la culture résiste, la solidarité s’invente, se réinvente, se tisse, malgré tout.

La répression contre les Kurdes est transnationale – comme leur lutte. Iran, Turquie, Europe : les ennemis coopèrent pour écraser un projet radical. En 2022, tandis que les femmes iraniennes scandaient « Jin, Jiyan, Azadî », l’Iran bombardait les bases des partis kurdes en Irak, et la Turquie intensifiait ses attaques contre le Rojava en Syrie, visant ainsi, sur plusieurs fronts, la lutte transfrontalière kurde. Des militantes comme Nagihan Akarsel (assassinée en Irak en 2022), Hevrin Khalaf (assassinée en Syrie en 2019), Yasin Bulut (assassiné en Irak en 2021), ou encore Zeki Çelebi (assassiné en Irak en mai 2022) ont été ciblé·es dans des opérations attribuées aux services secrets turcs. D’autres, comme Pakhshan Azizi et Verisheh Moradi, militantes kurdes féministes en Iran, ont été condamnées à mort, en 2023-2024, par le régime iranien. Ces attaques, qu’elles aient lieu à Sulaymaniyah, à Qamishlo ou à Paris, s’inscrivent dans une stratégie d’élimination des voix kurdes dissidentes, menée par les services secrets turcs et iraniens, souvent avec la complaisance des États européens. Les États cherchent à réduire les luttes à de simples conflits ethniques ou à des affrontements internes, espérant contenir la contagion révolutionnaire. Mais les ponts entre les luttes se reconstruisent sans cesse – par les chants, les marches, les mots, les gestes.

Féminisme kurde : briser les frontières, jeter des ponts

Contre les gauches étatistes, campistes ou nationalistes, dont la conception verticale, militariste et viriliste du politique érige chefs, soldats et États en héros, le féminisme oppose une politique qui refuse de hiérarchiser les luttes. Il refuse de sacrifier l’émancipation des vies au nom de stratégies géopolitiques. Il déplace le pouvoir – des palais vers les marges, des généraux vers les corps. Là où les discours dominants méprisent les luttes féministes considérées comme « secondaires », le féminisme construit un espace politique radical, collectif et transnational. De l’Argentine au Kurdistan, du Chili au Soudan, il articule justice sociale, liberté reproductive (autonomie corporelle) et autodétermination. Des slogans comme « Jin, Jiyan, Azadî » ou les mobilisations pour le droit à l’avortement en Argentine sont des appels à créer des solidarités transnationales, ancrées dans les corps, les luttes, les territoires et les mémoires. Ici, le féminisme n’est pas un supplément d’âme, c’est une ligne de front. Il ne réclame pas une place dans l’ordre établi – il en annonce la fin.

Le féminisme kurde, notamment celui porté par le PKK, s’intègre parfaitement dans cette perspective. Il ne pense pas l’émancipation des femmes à l’échelle d’un seul peuple, mais comme une lutte mondiale contre le patriarcat, l’État et le capital. Pour ce mouvement, l’État est une structure fondamentalement patriarcale, incompatible avec la libération des femmes. En rompant avec le nationalisme classique, ce féminisme insuffle une solidarité transfrontalière concrète. Il relie les résistances, d’une prison turque à une place argentine, d’un champ de bataille au Rojava à une cellule iranienne. Quand la militante kurde Leyla Güven entame une grève de la faim, Angela Davis, Leila Khaled ou Nora Cortiñas la soutiennent publiquement. Cette solidarité féministe kurde ne relève donc pas d’un simple slogan, elle s’incarne dans les trajectoires concrètes de lutte et de répression. Elle se vit, se paie, se transmet. La trajectoire de Shirin Alamholi en est une illustration forte. Militante active dans plusieurs régions du Kurdistan, elle est exécutée en 2009 dans une prison iranienne. Avant sa mort, elle grave sur les murs de sa cellule : « Jin, Jiyan, Azadî ». Bien avant que ce cri devienne global, elle en avait fait une arme de résistance dans la continuité d’un combat transfrontière des femmes kurdes.

Avec la révolution du Rojava, largement portée par des femmes armées, le projet internationaliste kurde retrouve une visibilité planétaire. Depuis le Rojava, des voix de femmes internationalistes écrivent : « Beaucoup d’entre nous sont venues au Kurdistan en tant qu’internationalistes. Le mouvement kurde a toujours été internationaliste. L’internationalisme implique de comprendre qu’il ne peut y avoir de véritable révolution que mondiale et voir tous les mouvements pour la liberté à travers le monde comme les nôtres19. » Au moins 64 femmes kurdes venant d’Iran ont été tuées hors de leur région, dont 21 au Rojava, selon la collective féministe kurde Tawar20. Elles ont combattu en tant que Kurdes, mais aussi en tant que femmes insurgées, doublement ciblées parce qu’elles défiaient l’ordre national et l’ordre patriarcal. Des militantes venues d’Argentine, d’Allemagne, du Royaume-Uni ou d’Iran – comme Alina Sanchez, Anna Campbell ou Ivana Hoffmann – ont également rejoint la résistance du Rojava. Des salons de beauté aux rues insurgées, les portraits des combattantes traversent les frontières. L’icône devient message : la liberté des femmes ne connaît pas de nation. Cette conviction s’est renforcée lors du soulèvement de 2022 en Iran, où des milliers de femmes ont crié leur révolte. Les femmes kurdes, qu’elles soient au Rojava ou en Turquie, se sont solidarisées avec les manifestantes iraniennes, affirmant une convergence profonde : même combat, mêmes ennemis.

Après l’assassinat à Paris de trois militantes kurdes en 2013, les femmes kurdes de la diaspora ont intensifié leur mobilisation, organisant des conférences féministes d’envergure internationale. En 2018 à Francfort (Révolution en marche), puis en 2022 à Berlin (Notre révolution : libérer la vie), ces rencontres organisées par le réseau féministe kurde Women Weaving the Future, ont rassemblé des centaines de militantes issues de plus de 40 pays – du Rojava aux Zapatistes, d’Afrique et d’Afghanistan aux territoires européens – pour partager leurs expériences, stratégies et savoirs insurgés. Tout, de l’organisation à la diffusion est assuré par des femmes, dans une logique d’autonomie radicale. Le même réseau, en collaboration avec l’Académie de la Modernité démocratique, a accueilli en février 2025 à Vienne une rencontre internationaliste majeure, Plateforme des Peuples dEurope, qui a rassemblé environ 800 délégué·es représentant 160 organisations révolutionnaires issues de plus de 35 pays. Le féminisme kurde ne se contente pas de parler d’internationalisme, il le fait vivre. Ce féminisme refuse les carcans des « féminismes d’État » ou des « féminismes rentiers (et corporate)21 » qui sacrifient la radicalité des luttes féministes et queers sur l’autel de leur dépendance aux institutions explicatives et coloniales.

1En Turquie, même l’utilisation des mots « Kurde » et « Kurdistan » ou l’utilisation de lettres qui sont dans l’alphabet kurde mais pas dans le turc (Q, W, X) ont été considérées comme un crime depuis les premières décennies du XXe siècle jusqu’à récemment et en Syrie, une grande partie de la population kurde n’avait pas de carte identité.

2Matin Kamran, « Decolonising Iran : A tentative note on inter-subaltern colonialism », Current Anthropology 63, no 2 (2022) : 1-4.

3Abbas Vali, « Silence au Rojhelat : une étude de cas », Anatoli. De l’Adriatique à la Caspienne. Territoires, Politique, Sociétés, no 8 (2017) : 77-105.

4Sur un tel idéal, voir Martin Van Bruinessen, Transnational aspects of the Kurdish question, European University Institute, 2000.

5Hafez el-Assad niait les droits des Kurdes mais voyait le PKK comme une force inoffensive et un levier de pression contre la Turquie, membre de l’OTAN. Notons tout de même que, d’après les témoignages recueillis, des membres du PKK se souviennent avoir vécu des vagues répétées d’arrestations et de violence dans les années 1990, sous le régime de Bachar al-Assad.

6Elle était une militante de gauche radicale et avait été impliquée dans certaines activités révolutionnaires. Elle fut accusée de faire partie de la Faction Armée rouge allemande. L’affaire Andrea Wolf fait l’objet d’un court métrage de Hito Steyerl intitulé November.

7Collectif Les Peuples Veulent, Révolutions de notre temps : Manifeste internationaliste, La Découverte, 2025, p. 56.

8Martin van Bruinessen, « The Kurds in movement: migrations, mobilisations, communications and the globalisation of the Kurdish question », Working Paper no. 14, Islamic Area Studies Project, Tokyo, Japan, 1999.

9Alynna J. Lyon & Emek M. Ucarer, « The Transnational Mobilization of Ethnic Conflict: Kurdish Separatism in Germany », in International Studies Association annual meeting, Minneapolis, Minnesota, 1998.

10https://merip.org/2020/08/the-kurdish-movements-relationship-with-the-palestinian-struggle

12Angela Y. Davis, Freedom is a constant struggle: Ferguson, Palestine, and the foundations of a movement, Haymarket Books, 2016.

13www.theguardian.com/world/1999/feb/17/kurds3

14« Nettoyage ethnique à Afrin (2): Le cas de la ville de Rajo ». publié sur le site de l’Institut kurde de Paris en février 2021 : www.institutkurde.org/info/nettoyage-ethnique-a-afrin-2-le-cas-de-la-ville-de-rajo-1232551977?utm_source=chatgpt.com

15Consultez les rapports publiés sur le site de « kurdistan au feminin ».

18https://dilardirik.substack.com/p/a-self-critique

20Voir la conversation avec le collectif Tawar, Les luttes des femmes kurdes et les leçons qu’elles en tirent, www.radiozamaneh.com/765068

21Cinzia Arruzza, Tithi Bhattacharya, Nancy Fraser & Valentine Dervaux, Féminisme pour les 99 % : un manifeste, La Découverte, 2019.