Tous les articles par Rosso François

Dans cet ensemble de soulèvements connus directement, en première ou seconde main, de l’un ou l’autre des membres du comité de rédaction, une lutte médiatisée comme les autres fait exception : la résistance des sidérurgistes d’Arcelor-Mittal à Florange contre la fermeture des derniers hauts-fourneaux lorrains. En 1979, la radio Lorraine-cœur d’acier, le sac de quelques magasins […]

Comment fonctionne la dette étudiante et quelles sont ses implications sociales et politiques ? Cet article montre que le passage du financement public au financement individualisé des études supérieures commence par apporter des clients à certaines banques, qui savent bien en profiter. Cette évolution instaure aussi un quasi-marché des formations universitaires, qui a pour résultat d’exacerber les inégalités, les montants des droits d’inscription devenant la hiérarchie de référence entre des institutions décentralisées et mises en compétition.

To learn and to borrow
How do student loans really work and what is their impact on our societies? This article shows that student loans bring new customers to a small number of selected banks, eager to profit from them. This establishes a quasi-market for educational cursus, which exacerbates inequalities, as tuitions set the scale to rank educational institutions.

Les fêtes romaines des « Saturnales » permettaient de reporter la domination au lendemain. La dette a besoin de ses saturnales. Les entreprises en bénéficient depuis longtemps, grâce à de multiples exonérations qui effacent leur dette sociale. Pour les salariés, que personne ne songe à exonérer, la Banque de France propose toutefois des consignes utiles et suggestives, sur quelques moyens pratiques d’échapper aux dettes privées, avant qu’elles nous écrasent. Cet article observe ces deux formes de saturnales bureaucratiques.

Post-modern Saturnalia

In Rome, the Saturnalia pushed people to celebrate a temporary suspension of domination. Our current obsession with debts needs it Saturnalia. Big Business already enjoys them, as they are exonerated from paying their social debt to the community. Private borrowers may also find their own, on the site of the Banque de France, which describes procedures helping them to escape from an intolerable burden. This article studies both in parallel.

Après le voile, le string

Actuellement, en rentrant en maternelle à deux ans et après la scolarité
obligatoire, des enfants sortent du collège sans savoir lire et écrire.
Alors que dans les entreprises, le problème central est celui de la «
qualité totale », du « zéro défaut » le problème principal que l’école doit
solutionner ne semble pas être celui des connaissances à acquérir
obligatoirement par les élèves mais celui de la tenue vestimentaire des
élèves

Le gouvernement promet un «grand débat » sur la question du voile islamique
et toutes les forces politiques et sociales s’y engouffrent Pour les uns il
faut régler la question par une loi et pour d’autres par une charte.

En se focalisant sur la tenue vestimentaire des élèves et en liant ce
problème à celui de la laïcité, ce débat nous mène dans une impasse et nous
allons tranquillement dans le mur.

L’Etat doit-il réglementer la vie privée ? Où commence la sphère publique et
où se termine la sphère privée ? Qui élabore les nouvelles normes permettant
de vivre ensemble ? Voilà à mon sens le vrai débat.

Le gouvernement mène une politique réactionnaire en remettant en cause la
fiscalité, les retraites, la sécurité sociale, les 35 heures, le droit à la
formation continue pendant le temps de travail, les droits des chômeurs,
etc . et dans le même temps il intervient de plus en plus sur des problèmes
de société : la sécurité routière, le canabis, le tabac, l’alcool, etc. . en
culpabilisant le comportement de certains individus, en tentant de faire
partager l’idée qu’il suffit de faire changer les comportements individuels.
La morale est instrumentalisée au bénéfice du politique.

Il en est de même dans l’école, où il essaie de faire oublier derrière le
voile islamique le manque criant de moyens nécessaires pour une véritable
école publique, démocratique et laïque. Que les forces progressives se
laissent enfermer dans de débat démontre la crise du politique dans notre
société.

Avant le voile : la minijupe et les cheveux longs

Dans les années soixante et soixante-dix, l’école a écrit quelques pages d’
histoire dignes d’être rappelées pour son intolérance et la fracture avec la
société qu’elle mettait en relief.
C’est cette école laïque encore non-mixte qui refusait l’accès des lycées
aux filles en minijupe.
C’est cette même école laïque qui refusait l’accès des établissements aux
garçons aux cheveux longs.

Sans oublier, l’université qui interdisait le libre accès aux chambres dans
les résidences universitaires.

Dans le bassin sidérurgique lorrain, les centres d’apprentissages des usines
sidérurgiques interdisaient les cheveux longs et le lycée technique public
de Thionville obligeait au port d’un filet sur les cheveux longs au nom de
la sécurité. Le lycée public et le lycée privé pour « jeunes filles » ne
toléraient la minijupe que sous une blouse longue.

L’après 68, a balayé toutes ces tentatives de porter atteinte aux droits des
individus dans l’école. Dans les entreprises, il a fallu de nombreuses
luttes et procès pour pouvoir travailler avec les cheveux longs et contre
les tenues vestimentaires imposées.

Aujourd’hui dans les entreprises l’uniforme imposé par les entreprises
regagne le terrain perdu pendant trente ans. L’uniforme c’est la face
visible du nouveau paradigme productif qui demande plus que la force de
travail.
Certains rêvent de le rendre à nouveau obligatoire à l’école et tente aussi
d’expliquer les bienfaits que procurerait l’abandon de la mixité.

Le voile permet de faire oublier les vrais problèmes de l’école : sa
privatisation rampante, l’adhésion nécessaire à la pensée unique, l’
utilisation de plus en plus fréquente d’outils pédagogiques produits par les
entreprises pour utiliser les élèves comme cobayes .. Et la grève du
printemps 2003 est là pour montrer le manque criant de moyens qui met l’
école en crise

Débattre uniquement sur le voile, c’est faire comme si le racisme et la
pensée réactionnaire n’existaient pas dans le corps enseignant. Cette
démarche conduit à se laisser instrumentaliser par celles et ceux qui
refusent la liberté pour les multitudes et considère l’école comme un lieu
de « dressage » et non d’épanouissement.

Comment se battre aujourd’hui et demain pour la liberté vestimentaire au
travail, si l’on condamne celle-ci à l’école.

C’est au nom de la tenue vestimentaire que ce fait déjà le tri à l’entrée
des discothèques. Tenue correcte exigée, nouveau passeport qui organise l’
apartheid pour les jeunes. En 1982, j’ai découvert pendant un voyage que la
tenue correcte « avec chaussures et chemise » permettait d’exclure les
Indiens des commerces dans l’Ouest du Canada. La tenue correcte permettait
de cacher le comportement raciste derrière une règle vestimentaire.

Le débat sur le voile réunit aujourd’hui dans la confusion la plus totale
ceux qui veulent intégrer et ceux qui veulent exclure. Le réveil risque d’
être douloureux.

Après le voile : le string

Suite à une revue de presse télévisée citant un article sur les questions
posées par le port du string dans un lycée, je suis allé acheter ce journal
pour lire ce fait divers.
« Aujourd’hui » a consacré une page entière au problème posé, car « De plus
en plus, les jeunes filles, dans l’enceinte même des établissements
scolaires, optent pour le look nombril et string apparents ».

Depuis le début de l’année scolaire les adolescentes du lycée de Ribeauvillé
dans le Haut-Rhin font l’objet de rappels à l’ordre car le proviseur (une
femme) et des enseignants sont allergiques à cette tenue vestimentaire et
elle a fait adopter par le conseil d’administration, avant les dernières
vacances, une modification du règlement intérieur. Celui-ci exige une tenue
correcte respectant la décence et la sécurité. Le string fait ressortir les
arguments mis en avant contre la mode il y a plus de trente ans : les
cheveux longs pour les garçons, les minijupes et les shorts pour les filles.

Le ministère de l’éducation nationale, interrogé par le journal, répond ne
pas avoir d’éléments pour quantifier le phénomène et que la gestion de ces
questions relève du chef d’établissement.
Dans le même article, Ségolène Royale se félicite que certains
établissements interdisent le port du string dans le règlement intérieur en
liant la tenue vestimentaire avec les attouchements et agressions sexuelles
« Après, on s’étonne que les adolescentes soient victimes d’attouchements et
de violences sexuelles .. ».

A Ribeauvillé, suite à l’obligation faite à deux jeunes filles du lycée d’
enfiler un Tee-Shirt blanc avec le nom de l’établissement pour cacher ce que
l’on ne doit pas montrer , une centaine d’élèves ont manifesté en s’
habillant avec un maillot blanc.
Les « sans droits » de Ribeauvillé manifestent contre ceux et celles à qui l
‘Etat à délégué la gestion de cet espace dans le cadre du conseil d’
administration du lycée (enseignants, parents d’élèves, .).
Ce fait divers qui n’est pas unique , cette manifestation, met en lumière un
court-circuit entre l’individu et la collectivité, il démontre l’incapacité
pour la démocratie représentative de représenter la société civile dans son
ensemble.

Depuis 2000, les ventes de strings s’envolent et celles-ci sont à l’origine
de l’augmentation de 12% du marché des sous-vêtements . Le comportement des
femmes et de leurs filles a changé, elles consomment massivement des
strings. Les culottes et autres slips « décents » ne représentent plus que
40% des ventes, et pour s’en rendre compte il suffit de faire un tour dans
les rayons lingerie des hypermarchés ou de feuilleter les catalogues de
vente par correspondance. Même le corps enseignant n’échappe pas à cette
mode et ce sous-vêtement féminin y a toute sa place dans le catalogue
automne-Hiver 2003 de la CAMIF.

Derrière le voile et sur le string : le racisme latent et l’ordre moral
émergent

Vouloir faire primer la morale de quelques uns sur la liberté de tous,
tenter de faire marcher tout le monde d’un même pas en utilisant l’école
dans ce but risque d’amplifier la crise du système éducatif car celui-ci ne
peut pas vivre en autarcie par rapport à la société.

En 1968 nous revendiquions le droit de faire rentrer la vie dans l’école et
aujourd’hui il faudrait interdire à la vie d’en franchir la porte.

Au nom de belles déclarations sur l’égalité, l’intégration, la libération de
la femme et la laïcité, les militants et les militantes qui se sont battus
et se battent pour ces causes, s’ils n’y prennent garde, risquent de faire
le lit du nouvel ordre moral.

Le voile, le string, la tenue vestimentaire dans l’école, les entreprises et
la société, ne sont que des rideaux de fumée qui permettent à des
réactionnaires d’avancer cachés et de faire progresser leurs idées en
recherchant l’adhésion d’une majorité sur des points limités de leur
programme.

Et dans notre pays qui se réclame de la « Liberté », des « Droits de l’
omme » à chaque élection ils se comptent en votant de plus en plus nombreux
pour le Front National comme ils l’ont fait au premier tour de l’élection
présidentielle. La normalisation, la réglementation par l’Etat de la sphère
privée, relevant donc des choix individuels, ne peut produire qu’une société
de la répression, de l’exclusion, et un Etat totalitaire. Après la
suppression du service militaire obligatoire, certains voudraient faire
jouer à l’école, pour les hommes et les femmes, le rôle que celui-ci le
était censé remplir pour déterminer la bonne norme vestimentaire et plaident
pour l’obligation de l’uniforme scolaire.

Les normes pour vivre ensemble sur un territoire ne peuvent être le fait que
d’un « consensus » entre tous ceux et toutes celles qui y vivent. Vouloir
imposer la norme de certains à d’autres, même au nom d’une majorité, ce n’
est pas la liberté ou la démocratie, c’est la mise en oeuvre du contrôle
social.

Contre la répression des comportements vestimentaires « anormaux », la
criminalisation de l’action syndicale « anormale » et l’incarcération des
militants qui sortent « des sentiers battus » . les multitudes se lèvent, se
révoltent pour la liberté . et pendant ce temps, l’ordre moral les ignore,
avance et tente de les écraser.

Luttes des professionnels de santé et ratés de l’externalisation hospitalière Alors que l’externalisation des activités hospitalières commence à toucher les activités de soins elles-mêmes, les récentes grèves des personnels soignants libéraux sont venues rappeler à l’opinion publique qu’une telle politique ne conduit pas nécessairement aux économies au nom desquelles elle se mène. La croissance de […]

Texte mis en ligne sur le site de Samizdat http://www.hns-info.net/article.php3?id_article=989La gauche plurielle désespère son électorat. l’espoir ouvert par la victoire du 10 mai 1981 s’est transformé en une immense machine bureaucratique tentant de mettre le réalisme en équation et de juguler le désir de réforme. Le gouvernement de la social-démocratie s’est traduit par un flot […]

L’immobilité institutionnelle de l’Europe actuelle va à l’encontre des aspirations des « citoyens européens » qui vivent et veulent vivre « l’Europe » au quotidien. Pour répondre aux problèmes posés par la mobilité accrue de ces « pionniers de l’Europe » un marché unique de l’assurance privée a émergé et se déploie. La crise de […]

L’entrée de l’informatique dans l’industrie, la possibilité de suivre les process sur écran et de télécommander les opérations, l’établissement de liaisons rapides entre travailleurs et dirigeants grâce aux télécommunications ont transformé l’espace de l’usine ou du bureau avant celui de la vie quotidienne. D’une masse d’hommes répartis tout le long du processus de transformation de […]

La grève SNCF au triage de Woippy

Le 24 Novembre, au matin, une manifestation, une de plus, se déroule à Metz, à l’occasion de la grève nationale contre le Plan Juppé. J’y vais et je la regarde passer, recherchant un ami travaillant à la gare de triage de Woippy. Je réponds à des signes de la main, j’en serre quelques unes, j’échange quelques propos avec des amis, des connaissances. Une manifestation, c’est aussi un lieu où se retrouvent des militants qui se sont connus dans des grèves, des réunions, d’autres manifestations, dans un autre travail… elle permet des rencontres et des retrouvailles avec des amis que l’on a perdus de vue… Les tracts y remplacent les cartons d’invitation, la rue se substitue à la salle, et comme dans une auberge espagnole, le menu est composé avec ce que chacun y apporte… Aujourd’hui « des milliers d’invités » m’ont déjà côtoyé, venant essentiellement du service public.
Les deux tiers de la manifestation sont déjà passés lorsque arrivent les délégations de cheminots. Ils illuminent et enfument la manifestation avec des torches à flamme rouge servant habituel­lement comme alarme pour l’arrêt des trains en cas d’urgence. La grève a été massivement suivie à la SNCF et la participation des cheminots à la manifestation est très importante. Je suis impres­sionné par la combativité qui transpire des groupes compacts qui défilent devant moi. Le groupe du « Triage » passe, mon ami n’est pas là. Ayant participé aux grèves et aux manifestations précédentes contre le contrat de Plan SNCF, il a certainement « profité » de cette journée de grève pour vaquer à ses occupations.
Vers 13 heures, en allant récupérer ma voiture avec un ami, nous faisons un détour par le secrétariat régional des cheminots CFDT. L’heure est au casse-croûte dans une ambiance contrastée. C’est un voyage permanent entre « le bonheur » et « l’anxiété ».
Cette journée de grève unitaire à la SNCF est atypique. ‘fous les syndicats ont appelé à la grève pour 24 heures ; FO appelle en plus à la grève jusqu’au 28 Novembre et la CFDT à la grève illimitée. Le 24 Novembre c’est l’unité dans la division ! Que se passera-t-il le lendemain ?
Aujourd’hui grève générale, arrêt total du trafic, participation massive aux manifestations, les militants sont heureux. Mais demain cela va-t-il continuer ? Les cheminots CFDT se reposent régulièrement cette question. Ils préféreraient accélérer le temps, être le lendemain matin, connaître les décisions prises par les assemblées générales quant à la poursuite du mouvement. Demain commence peut-être à se construire aujourd’hui, mais ces assemblées générales ne se tiendront que demain matin !
A leurs interrogations j’apporte aussi ma réponse : « Pour demain, si ça marche, c’est que vous aurez eu raison, si ça ne marche pas ce sera la faute des autres, ils auront brisé l’unité ! », et les interrogations sur le lendemain cessent, provisoirement, après cette petite phrase, simple et simpliste à la fois. Je savoure et je partage, à nouveau, pendant quelques instants, leur victoire d’aujourd’hui et leur satisfaction, leur joie… J’ai toujours préféré me trouver avec des militants heureux, les interrogations sur les lendemains ne m’ont jamais gâché les joies de la journée ! L’après midi et la nuit du 24 novembre en Moselle, et dans toute la France, resteront certainement gravés comme le jour le plus long pour les militants CFDT de la SNCF.
En traversant la gare de Metz, le silence qui y règne, la fermeture de tous les guichets, sont impressionnants, et cela conforte mon impression lors du passage du cortège bruyant et combatif du matin. Le silence qui règne dans cette gare peut présager le calme avant la tempête. Demain le mouvement a de fortes chances d’être reconduit. Une grève illimitée ce n’est qu’une journée de grève revotée chaque jour à la reprise du matin par l’Assemblée générale. Et chaque jour peut être le dernier. Les événements de la journée influent toujours sur la décision de poursuivre ou de s’arrêter. La force du mouvement d’aujourd’hui, et la forte implantation de la CFDT chez les cheminots mosellans permettront peut-être la reconduction demain en Moselle, mais que se passera-t-il ailleurs ?
Le 25 Novembre au matin, les trains ne se remettent pas en marche car la grève ne s’arrête pas. Le mouvement des cheminots contre le contrat de plan de leur entreprise passe de la protestation à la révolte. L’espoir des militants CFDT devient une réalité. Réforme de l’assurance maladie, remise en cause du régime de retraite des cheminots, contrat de plan, restructuration… à vouloir trop charger le mulet, celui-ci s’est couché, paralysant le trafic ferroviaire dans tout le pays.
La grève est reconduite, le mouvement se structure dans tout le pays, autour des assemblées générales. Localement, jour après jour, les assemblées générales décident de la suite à donner à ce mouvement national.
Le 28, nouvelle manifestation interprofessionnelle à Metz, et cette fois, les cheminots encore plus nombreux et bruyants, ouvrent le cortège avec leurs torches, tambours et sifflets. Les cheminots deviennent le fer de lance des travailleurs qui refusent le Plan Juppé et leurs torches le symbole de cette lutte et de la mobilisation qui s’amplifie.
A Woippy le 29 le mouvement se durcit et les grévistes occupent le poste central de circulation. A ce moment du conflit, tout le monde était encore pour l’action, y compris les cadres qui majoritairement comprenaient le mouvement. Contre le contrat de plan et pour défendre le statut des cheminots, il y avait des acteurs et des spectateurs.
Le 1er décembre se tient la première assemblée générale interservices (transport, équipement, entretien, traction…) qui décide d’occuper l’ensemble du triage et de mettre en place des piquets de grève. Les cheminots de la plus grande gare de triage de France décideront désormais ensemble et non plus service par service, jour après jour, de la suite à donner au mouvement.
Pendant ce mois de décembre froid et pluvieux, les piquets de grève s’installent à l’extérieur afin d’être visibles de la population, alors que les bâtiments ne manquaient pas pour faire cette grève au chaud. Dans l’improvisation, les piquets s’organisent et les premiers cheminots les tiennent près de 24 heures, se nourrissant uniquement de la générosité des clients revenant du centre commercial Auchan, distant de quelques centaines de mètres. Dans un article du Républicain Lorrain (quotidien régional), le journaliste compare ces campements de fortune à ceux d’une expédition en Terre Adélie !
Jour après jour, les piquets se structurent ; du feu et de la charette en travers de la route on passe aux abris de fortune fait de quelques bouts de bois soutenant une bâche de plastique, puis aux abris-bus mis à disposition par la mairie de Woippy. Les roulements s’organisent pour faire la grève et le rythme des 3×8, organisation du travail permettant habituellement le fonctionnement du triage, reprend pour enraciner la grève. Le conflit s’installe dans la durée. Les feux des piquets de grève, allumés le 1 décembre brûlent toujours. Ces symboles réchauffent certainement plus les cœurs que les corps.
L’intendance doit suivre, elle se met en place et l’on découvre spontanément que les initiatives des uns et des autres additionnées construisent une organisation digne de Taylor, organisation dans laquelle l’autorité n’existe pas, remplacée par la responsabilité de tous ceux qui décident ou s’engagent à assumer une tâche.
Ces piquets de grève sont à la fois des lieux de débat entre les cheminots et de rencontre entre ceux-ci et la population qui manifeste sa solidarité et les ravitaille spontanément et régulière­ment. Il y a toujours des « visiteurs » occasionnels ou réguliers. Un piquet de grève, au bord d’une route très fréquentée, c’est mieux pour la communication que les autoroutes de l’information et Internet. Entre les assemblées générales, ce sont les lieux où le mouvement se nourrit, se renforce et se durcit.
Le 7 décembre l’A.G. décide d’assurer le contrôle du triage et évacue les trois cadres qui étaient tolérés depuis le début du conflit pour assurer la sécurité des installations. Par contre, les grévistes décident de laisser travailler la surveillance générale (police du chemin de fer) et doublent la surveillance effectuée par celle-ci pour assurer la sécurité des marchandises dans les centaines de wagons immobilisés sur les voies du triage.
La seule issue envisagée par les grévistes c’est la victoire, la victoire totale . retrait du Plan Juppé, maintien du statut des cheminots, retrait du contrat de plan Etat-SNCF, maintien des régimes spéciaux de retraites, et toutes ces revendications ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Reste immergé par exemple le cas des contractuels non français au régime général…
En écoutant ces cheminots, je repense à la grève des Nouvelles Galeries de Thionville en 1972 et à deux banderoles peintes par les grévistes : « Patrons, tremblez… nous voilà ! » et « Du 17 Avril à la Victoire ». Cette grève avait duré 72 jours. Je commence à respirer sur les piquets du Triage de Woippy le même air de révolte, la même détermination, les mêmes exigences. Il y a longtemps que les travailleurs n’osaient plus exiger TOUT. Le réalisme, décliné sur tous les tons depuis une quinzaine d’années, vole en éclats. Les grévistes exigent le beurre, l’argent du beurre et la crémière en prime. Ce conflit est parti pour durer. Des centres de tri de la Poste et des centres de construction de lignes de France Télécom s’installent dans la grève ; avec les cheminots et la RATP, ils forment un noyau dur. Le mouvement s’étend massivement à l’occasion des grèves interprofessionnelles à répétition, et se retrouve, dès le lendemain, circonscrit à ses noyaux durs.
Sur les piquets de grève, en écoutant les discussions, en respirant ce mélange d’air froid, chaud et enfumé, j’ai l’impression d’être en première ligne, à côté de « héros » qui se battent pour eux, mais aussi pour tous les salariés, pour le service public, pour les exclus de la société et du travail, pour leurs enfants, contre les choix d’une élite lointaine, inconnue, arrogante.
Les premiers reculs du gouvernement sur les régimes spéciaux de retraites des fonctionnaires et le contrat de plan Etat-SNCF n’entament pas la détermination des cheminots à obtenir le retrait du Plan Juppé. L’annonce par les médias des deux ou trois premières décisions d’AG décidant de reprendre le travail dans quelques dépôts d’agents de conduite SNCF sonne comme un tremblement de terre sur les piquets de grève de Woippy. Les moyens de communication de la SNCF que les grévistes se sont appropriés au fil des jours, pour communiquer entre eux, permettent de se rendre rapidement compte que les informations véhiculées par les médias ne concernaient qu’une infime partie du réseau et que certaines n’étaient pas fiables.
Sur les piquets de grève, avec leurs sapins de Noël, certains commençaient à envisager les modalités pour passer ensemble Noël et le réveillon du jour de l’an, une messe de minuit dans le triage et la fête de la Saint Sylvestre dans la cantine. D’autres organisent la participation au téléthon.
Jour après jour, une nouvelle solidarité prend naissance et s’enracine sur les piquets de grève. La satisfaction de certaines revendications catégorielles ne fait pas oublier la lutte contre ce symbole du mal-vivre qu’était devenu le Plan Juppé. Dans une société que l’on disait condamnée à la primauté de l’individua­lisme, le sentiment d’appartenir à une classe s’exprime confusé­ment dans le refus de reprendre le travail avant la « victoire totale ».
Malgré les premières décisions de reprise du travail en Lorraine les 15 et 16 Décembre, à Nancy et à Metz, les cheminots de Woippy avec ceux de Thionville, poursuivent l’action et paralysent le trafic de tout le Nord Lorraine et le trafic international vers le Benelux et l’Allemagne. Ils seront parmi les derniers à reprendre le travail. Après avoir négocié sur leurs revendications locales et les conditions de reprise, ils cesseront le conflit dans les conditions acceptées par l’A.G. et respectant leur dignité. L’expérience de quelques « anciens » ayant capitalisé les grèves de 68 et de 82 les amènent à imposer un état des lieux contradictoire avant de remettre les installations à la direction et de lever les piquets de grève. La grève se termine le 19 Décembre à 21 heures.
Les grévistes se retrouvent pour un repas et fêtent la fin de la grève, une dernière fois tous ensemble.
Après cette longue grève, la reprise du travail est un saut dans l’inconnu pour de très nombreux grévistes. Ils l’appréhendent, ils manquent de repères.
Ils ont découvert, à l’occasion de ce conflit, que les hommes et les femmes qui font fonctionner ce triage ne sont pas uniquement une force de travail, des matricules et des appendices des installations. Ils se sont découverts, regardés et vus différemment. Des amitiés ont pris naissance, d’autres se sont brisées ! Les équipes et les horaires à longueur variable, librement choisis, s’adaptant aux contraintes des uns et des autres, c’est terminé. Pour faire « vivre » cette grève, un rêve était devenu réalité, il avait construit jour après jour d’autres rapports sociaux. Ils n’étaient plus les mêmes, la reprise du travail détruirait-elle tout cela ? Nous sommes loin des revendications nationales qui ont déclenché ce conflit. Cette espérance et ces interrogations, que l’on retrouve souvent à la fin des longues grèves, que demain ne doit pas être comme hier, occupent les pensées. Pour quelques cheminots, envisager le retour à l’organisation « classique » du travail était un déchirement. Pour un militant, la fin de la grève n’était pas synonyme de reprise du travail puisqu’elle coïncidait avec son départ en retraite, et il répétait à l’unisson que c’était le plus beau cadeau qu’il pouvait imaginer : partir en luttant !
Pour avoir cessé la lutte avec les derniers grévistes de toute la SNCF, les cheminots de Woippy sont fiers de faire parti du dernier carré, mais l’amertume flotte dans l’air car le plan Juppé n’est pas retiré.
Une contradiction propre à un conflit atypique dans lequel ils sont entrés par conviction et par révolte et dont ils sont sortis avec un sentiment de victoire et de résignation.
Cette grève, refusant des choix présentés comme inéluctables, démontre que des hommes et des femmes peuvent encore se lever et dire non. Les cheminots qui n’existaient dans les calculs macroéconomiques qu’à travers les milliards à économiser pour équilibrer les comptes de la SNCF et les francs à payer pour équilibrer ceux de la protection sociale, ont affirmé, avec les travailleurs en lutte, en novembre et décembre, que derrière les chiffres, il y a des hommes et des femmes et que rien n’est inéluctable.
En combattant les choix du gouvernement, un espoir est né et s’est enraciné, peut-être irrémédiablement, dans la conscience des grévistes : les travailleurs ne sont pas condamnés à subir, il est possible d’imposer d’autres choix.
Cette lutte a obligé les intellectuels opposés à la « pensée unique » à sortir du silence, à se positionner par rapport aux travailleurs en grève. De cette convergence sortira peut-être…

François Rosso, militant associatif, animateur de la lutte des sidérurgistes d’Usinor Thionville en 1977.

Rosso François

ancien responsable syndical CFDT dans la sidérurgie Lorraine, est président de l’union régionale Lorraine de la CLCV (Confédération de la Consommation, du Logement et du Cadre de Vie). Il assume des responsabilités nationales et régionales dans la mutualité et l’économie sociale et solidaire.