Questions de cendres

Après les incendies qui ont ravagé cette année à Paris trois immeubles occupés par des familles immigrées, l’article revient sur les effets désastreux du racisme institutionnel conjugué à une crise du logement en région parisienne.

After the fires which detroyed three Parisian buildings housing immigrant families last Summer, this article reconsiders the disastrous effects of institutional racism, made worse by the housing crisis in the Parisian regioLa succession de trois incendies meurtriers dans Paris intra-muros les 15 avril, 25 et 29 août 2005 a provoqué la mort de 48 migrants dont 27 enfants. Elle a soulevé une chape de plomb. Les crises du logement et des migrations ont cessé d’être invisibles. Les tentatives de les banaliser ont échoué, elles qui cherchaient à isoler chaque tragédie des autres.
Le fil rouge de ces drames, pour reprendre les mots d’Octavi Marti dans El Pais, c’est « le droit à un logement digne et sûr » qui faisait défaut à ces victimes. L’attraction médiatique a alors extirpé des tiroirs administratifs le chiffre des taudis dans Paris intra-muros. 1036 immeubles recensés en 2002( ). Chacun peut ainsi, avec sa calculette, procéder à une estimation. À 10 occupants par immeuble, cela ferait environ 10 000 personnes et à 50, 50 000 ! Voilà un indicateur de l’ampleur de la crise du logement à Paris, qui est à rapprocher du nombre de demandeurs d’habitats sociaux, 102 000. Autour de Paris, la situation n’est pas plus brillante. Dans l’ensemble de l’Île-de-France, « fin 2003, 6 000 arrêtés d’insalubrité étaient en cours… On peut estimer le nombre de logements potentiellement indignes à plus de 150 000 en Île-de-France »( ).
Au milieu des années 90, « une nouvelle crise du logement est née qui juxtapose une amélioration des conditions de logement (meilleur entretien et amélioration du parc) et des situations croissantes d’exclusion par le logement »( ). Alors que l’effort de construction durant les années de forte expansion avait permis de couvrir la plupart des besoins, depuis 1975 le déficit s’est creusé au point d’osciller depuis 1995 autour des 500 000 logements, soit presque l’équivalent de deux ans de mises en chantier.
« Il n’est plus temps de nous interroger pour savoir s’il y a ou non une crise du logement », assène le 20 septembre un connaisseur, un ancien ministre de la ville, aujourd’hui président de l’association qui regroupe tous les organismes HLM de France, Michel Delebarre( ). En région parisienne, la situation est encore pire. « Nous sommes dans une région où la demande est la plus forte et où l’on construit le moins » renchérit le maire UDF de Rosny-sous-Bois qui s’y connaît bien, n’est-il pas le président de l’association des maires de l’Île de France( ) ? Au plan national, enfin, tout indique que la crise va s’aggraver : pour la fondation Abbé Pierre : « il n’y aura sans doute pas beaucoup plus de logements sociaux disponibles dans cinq ans qu’aujourd’hui. »( ).

l’internationalisation des marchés de l’immobilier et du travail
Les dispositifs privés et publics vont d’autant plus grincer qu’ils ne sont pas outillés pour faire face au vent du large. La globalisation, la « société de marché généralisée » (I. Wallerstein), reconfigure les dispositifs de marchandisation de l’espace. Héritiers de micro-histoires nationales, les voilà dépassés par la mondialisation des marchés immobiliers. Malgré ses hausses conséquentes, les prix en France restent en deçà des niveaux américains ou britanniques. Ce qui provoque un afflux d’acheteurs. Les cadres de l’Europe du Nord achètent des résidences secondaires dans les départements les plus reculés comme l’Aveyron pour les Anglais, ou la Nièvre pour les Hollandais, etc. Les lignes low cost et le maillage autoroutier resserré décidé par Charles Pasqua en 1992 ont connecté les terroirs français aux flux internationaux et aux marchés européens. Au total, plus de 232 000 résidences secondaires appartiennent à des étrangers( ).
L’autre branche de la tenaille spéculative s’attaque aux centres-villes. Depuis une dizaine d’année, le tiers des transactions dans le centre historique de Paris sont le fait de particuliers étrangers, transformant le plus souvent des habitations principales en résidences secondaires ou tertiaires. À cela s’ajoutent les fonds spéculatifs internationaux depuis que l’imposition des plus-values a été abaissée en 2002, suite à la réélection de Jacques Chirac. Alors que le marché atteignait des sommets historiques, les compagnies d’assurance françaises, engagées dans la course à la privatisation et à une rentabilité plus grande, ont choisi de réaliser leur patrimoine séculaire. Les autres propriétaires institutionnels ont suivi. C’est l’heure des ventes à la découpe. Ainsi à Marseille, rue de la République, dans le cadre du plus important programme de rénovation de centre-ville en France, 128 immeubles sont passés dans les mains du fonds d’investissement Lone Star ; l’objectif est d’installer « 3 500 nouveaux résidents dans les logements restructurés par Marseille République, disposant d’un revenu moyen mensuel de plus de 4 000 euros par ménage »( ).
Sous le double effet d’un doublement des prix et de la transformation d’habitat principal en résidence secondaire, les effets d’éviction sont massifs. Les primo-acheteurs sont en 2005 deux fois moins nombreux qu’en 2000. Ils quittent Paris pour s’installer en proche banlieue. Là, les maires entendent bien, le plus souvent, tirer partie de la revalorisation du prix du mètre carré( ) C’est un des effets de la destruction des « barres ». « Les démolitions créent d’immenses vides urbains… (Certains maires et acteurs) sont favorables à des démolitions et des restructurations de grande ampleur et à la reconstruction immédiate de nouvelles formes d’habitat plus attractives, à la place des bâtiments démolis. Ils sont convaincus que cela suffira à attirer les < couches moyennes > »( ) Quant à la moitié des résidents actuels environ, souvent des migrants, ils sont relogés en grande banlieue. Toujours plus loin.
Dans ce contexte de marchandisation, le montant des loyers pour les nouveaux locataires suit le mouvement. Particulièrement pour les populations précarisées. Les logements tombant sous la loi de 1948 et les hôtels meublés disparaissent. Ce parc dit social de fait qui, en 1988, hébergeait 17,3% des ménages pauvres, en héberge seulement près de 8% aujourd’hui( ). Par un effet de vase communicant, leur place dans le secteur locatif privé a doublé sur cette période, passant de 13% à 26%( ). Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que « le taux d’effort net, après déduction des aides, continue à augmenter » pour l’ensemble des ménages pauvres. « Il est passé de 18% en 1988 à 26% en 2002 ». C’est qu’en 2002, « le taux d’effort net des locataires du secteur libre s’élève à 38% contre 14% pour ceux du secteur HLM »( ).

la conjugaison des crises
« L’Île-de-France est peut-être une région où l’on trouve le plus facilement du travail, mais ce travail ne suffit pas à obtenir un logement décent » constate le Secours catholique( ). L’INSEE corrobore largement ce constat. « Contrairement à la province, près d’un sans-domicile sur trois a un emploi et souvent en CDI »( ). Ajoutons que plus de la moitié des demandeurs d’asile sont concentrés en région parisienne (54%). Pour les responsables du Secours catholique, « les problèmes que nous rencontrons concernent principalement la forte proportion de demandeurs d’asile et les problèmes liés au logement »( ).
Dans la « ville globale » (Saskia Sassen), dans le « Grand Paris », la spatialisation des migrants est en miroir des polarisations de la mondialisation. Si les étrangers fortunés achètent dans les beaux quartiers, les pauvres s’installent dans des taudis. Au travers des reportages suscités par ces trois incendies, des instantanés du prolétariat moderne ont surgi. Ici, Libération nous fait pénétrer dans l’intimité d’un squat via la photo d’une femme de ménage à l’hôpital de Saint-Ouen, asservie au travail à temps partiel et donc squatteuse, incapable de payer un loyer( ). Là, le Journal du dimanche nous emmène dans la pièce unique où vit un plongeur de restaurant avec sa femme et ses trois enfants. Ces dizaines de milliers d’habitants des taudis de Paris sont des rouages essentiels de notre bien-être. Sans eux, les restaurants seraient encore plus chers, et l’Assistance publique tire sur le mors des fameuses dérives financières de la Sécurité sociale. Les habitants des taudis sont malgré eux les agents de « la désinflation compétitive ». Nous ne nous en doutions pas. Eh bien ! maintenant nous le savons. On remarque enfin, au détour des articles, que la majorité des victimes des incendies disposaient de titres de séjour. La régularisation apparaît ainsi comme une condition sans doute nécessaire mais très insuffisante pour sortir de la précarité.
D’une telle médiatisation des crises conjuguées du logement et des migrations, on attendait de la honte, de l’émotion, de la colère. Il y en eut peu. À la manifestation du samedi 3 septembre, il y avait à peine 10 000 personnes. L’explication la plus spontanée mettait en avant la couleur de la peau des victimes. Certaines cendres provoquent beaucoup d’émotion, et d’autres pas. Il y a de l’insensibilité dans l’air du temps. Un processus de déconnexion des sentiments et de l’information. Une incapacité largement répandue à réagir au mal.
Les racismes institutionnels qui avaient relégué ces victimes dans des taudis en sont d’une certaine façon confortés. La médiatisation des crises du logement et des migrations ne concourt pas à donner naissance à un mouvement social. Ce fut d’autant plus visible que le ministre de l’intérieur choisit de le souligner. Nicolas Sarkozy mit d’emblée l’accent sur les sans-papiers pour réduire, dans la couverture médiatique, la double crise à celle des migrations. Au lieu de provoquer un mouvement massif de soutien et de protestation, les incendies de la rentrée ont été le point de départ d’une série d’expulsions musclées, mettant à la rue des familles, des enfants ratant leur premier jour de classe, des vieillards installés dans leur quartier depuis des décennies et à qui on propose aujourd’hui d’aller voir ailleurs… Dans la perspective de l’élection présidentielle le candidat Sarkozy confirma sa volonté de siphonner l’électorat lepéniste. Face à cette contre-offensive, les associations n’ont trouvé ni la force de désenclaver les sans-papiers, ni celle de faire exploser la crise du logement. Les tentatives pour agglomérer les habitants des taudis qui revendiquent un relogement de qualité, les demandeurs de logement social, les étudiants évincés des chambres de bonne qui se transforment à grande vitesse en appartements ou en studios et les victimes des ventes à la découpe font long feu. Ces mobilisations ratées ont elles aussi un goût de cendres.
Cependant, localement, ici ou là, des situations de forte mobilisation ont émergé. Des expulsions d’immeubles ont échoué, comme dans le 19ème arrondissement de Paris. De même, autour des enfants expulsés de logements, l’implication des enseignants, et souvent de leurs responsables, s’est manifesté. Elle recoupe, en partie, les efforts, eux aussi parfois couronnés de succès, du réseau Éducation sans frontières, qui défend les enfants, et les parents, menacés d’expulsion du territoire national.

nationalisme et racisme
Nous vivons dans un pays saturé de xénophobie. Même « le plombier polonais » ne trouve pas grâce. C’est dire ce qui attend la Sahélienne ou le petit-fils de militant du FLN. Bien entendu, l’histoire des migrants en France est constellée de violences, avec une « grande constance des périodes de crise : la xénophobie exacerbée dont sont victimes les étrangers » . Mais, ce qui différencie notre époque, celle du chômage de masse qui débute en 1974, c’est le Front national, créé peu auparavant, en 1972. Jamais, en France, il n’avait existé un parti d’extrême droite réunissant autant de suffrages sur une si longue période. Depuis plus de vingt ans maintenant – les élections européennes de 1984 – le FN recueille systématiquement plus de 10% des suffrages à chaque élection européenne et présidentielle. Il y ainsi une extrême politisation de la xénophobie, dans un jeu complexe entre l’émetteur lepéniste et ses adversaires politiques, soucieux de conserver leur audience électorale tout en se satisfaisant du siphonage des voix de la concurrence par le FN.
La tentation est forte cependant de s’en tenir à un diagnostic autour du racisme. Au fil de la montée en puissance des idées d’extrême droite, les mots ont évolué. Une partie des porte-parole du FN accordent d’ailleurs une grande importance à la bataille sur les nomenclatures, suite aux travaux du GRÈCE. Le terme de « racisme » est devenu plus polysémique. Racisme antijeune, antimusulman, etc. En fait, « racisme » dérive vers une synonymie de « discrimination ». La conséquence est une dépolitisation de son emploi. L’antiracisme devient plus une affaire de conscience et de bons sentiments, d’éthique. Est-ce un ressort suffisant pour reproduire de l’outrage ? Un projet de mobilisation collective ? Ou faut-il aller plus loin et articuler l’antiracisme à la critique du nationalisme ?
Tout en reprenant l’imaginaire colonial, dont ce parti hérite à sa naissance, en 1972, le FN le réintègre progressivement, en tâtonnant, dans un contexte d’inversion des flux migratoires. La figure du harki cède le premier rang à celle de « l’envahisseur immigré ». Moins de dix ans après la création du FN, le nationalisme a mis au rancart la nostalgie de l’empire colonial (laquelle resurgit… trois décennies plus tard… dans les institutions politiques via la loi du 23 février 2005 sur l’enseignement de l’histoire coloniale). Le FN s’est adapté au nouveau contexte politique, celui du vingtième siècle finissant (chômage de masse, suprématie du libéralisme sur le keynésianisme, accélération de la mondialisation, libéralisation des mœurs, etc.). Le dispositif rhétorique, qui assoit, depuis, son enracinement électoral à un niveau élevé, est organisé autour d’un triptyque de menaces : l’insécurité, l’immigration et le mondialisme. Non sans tâtonnements( ), le lepénisme parvient à (re)mettre en scène une figure tombée en désuétude, le peuple français version Vichy. Il cherche à redonner corps à une « ethnicité fictive », à initier « une ethnicisation des majorités »( ). Le Récit lepéniste réinscrit la figure du peuple dans une histoire menaçante; il lui trouve des légitimations historiques – d’où, par exemple, l’importance de l’invocation à Jeanne d’Arc. Bien entendu, le triptyque rhétorique se fait plus identitaire : l’immigration renvoie à la race, le mondialisme à la nation, et l’insécurité à l’État. Un État qui est d’abord l’agent de la force, armée contre le menaces extérieures, policière contre les intérieures( ). Doit-on en déduire que les mobilisations antiracistes ne gagneront en profondeur qu’en s’attaquant simultanément au nationalisme ?
Un obstacle nouveau à ces mobilisations politiques tient aux transformations contemporaines de la souveraineté nationale, sous les effets de la mondialisation Ce que révèle la rentrée d’automne 2005, c’est combien l’État postmoderne est difficile à saisir. La fragmentation des responsabilités, qui le caractérise, s’est révélée concrètement avec l’incendie du 25 août au boulevard Auriol. Voilà des mal-logés qui, à l’issue d’une lutte engagée avec le DAL, disposent d’une lettre signée en 1991 par le préfet de région engageant l’État à les reloger avant 1995. Depuis ? Christian Sautter a quitté la préfecture. Où est la continuité de l’État ? Les préfets se repassent le dossier et confient les familles aux bons soins d’une association. C’est la sous-traitance associative, l’externalisation de l’État providence (si l’on ose employer ce terme après la tragédie), dans un habitat bien en dessous des normes HLM.
Ces carences s’inscrivent dans un contexte où les institutions tendaient à freiner l’acceptation des étrangers dans les HLM( ). Cependant, depuis 1996, le décalage entre les migrants demandeurs et résidents commençait à se réduire. Faut-il y voir un mouvement de compensation ? Dans les grands projets de ville, les acteurs locaux ont souvent poussé à des déplacements de résidents étrangers pour que « les gens de ce territoire ressemblent aux gens des autres territoires » confie anonymement un responsable( ). Pour le sociologue Thomas Kirszbaum, « le renouvellement urbain semble dessiner pour ces quartiers un horizon où les minorités ne seraient jamais majoritaires sur un espace donné. » Confrontées à ces dynamiques locales, nombre d’associations craignent d’autant plus, pour les pauvres et les étrangers, le retrait de l’État central, organisé par la réforme de la décentralisation de 2004. « Tous les principaux dispositifs d’action créés par la loi du 31 mai 1990 visant à mettre en œuvre le droit au logement… ne disposent plus en effet de leviers pour agir : le contingent préfectoral est délégué aux communes, les aides à la construction sociale aux établissements publics de coopération intercommunale et les fonds de solidarité pour le logement relèvent désormais de la seule responsabilité des départements »( ).
Plus largement, la crise du logement procède de l’enchevêtrement et de la diminution des responsabilités administratives entre les organismes HLM, l’État, les régions, les départements et les communes, dus à la décentralisation Defferre. Pour compliquer, ajoutons le niveau de l’intercommunalité, encore absent, mais plus pour longtemps : la loi de décentralisation Raffarin du 13 août 2004 lui donne un rôle de chef de file… Résultat : en Île de France, l’État, selon le schéma directeur de la région parisienne, prévoyait en 1994 la construction annuelle de 53 000 logements jusqu’en 2015. Sur la période 2001-2003, seuls 33 000 ont vu le jour . Entre 2004 et 2005, la construction des seuls logements sociaux chute encore de plus de 20% (de 16 000 unités à 12 000). Les financements de la région ne sont qu’en partie consommés… Celle-ci reproche à Matignon de lui refuser la création d’une agence régionale foncière. Quant aux maires, décisionnaires en dernière instance via le permis de construire, ils se réfugient derrière les lobbies associatifs qui, pour protéger leur cadre de vie, s’opposent « avec des déluges de recours contre les permis de construire » aux logements sociaux, mais souvent aussi privés( ).
Derrière les rationalisations des élus, il y a, pour beaucoup d’entre eux, le souci de composer avec les pressions xénophobes, voire racistes, de leur électorat, l’institutionnalisation du racisme. Refuser de laisser construire des logements sociaux, c’est empêcher l’installation légale des migrants dans leurs communautés. Aujourd’hui un tiers des maires des 742 villes assujetties aux obligations de la loi SRU préfèrent faire payer une amende à leur municipalité plutôt que de construire des habitats sociaux. Il se crée ainsi une situation de crise, qui est appelée à s’aggraver tant que persistent les conditions présentes. Chaque année, les tribunaux franciliens prononcent autour de 20 000 décisions d’expulsion locative. En 2003, en Île-de-France, il y a eu 12 169 décisions accordant le concours de la force publique et 6 172 interventions de la force publique, respectivement en hausse de 38 et 48% par rapport à 2001( ). Jusqu’où peut conduire cette tendance ?
Le syndrome « Not in my backyard » est le sommet visible de l’iceberg de l’auto-fermeture, de l’auto-enfermement, de la fragmentation sociale assumée et revendiquée. Il s’instaure un décalage entre un État central et ces municipalités. Ce n’est pas le même cocktail qui est promu entre l’opposition politique au lepénisme et les compromis culturels à son égard. Dans la décentralisation postmoderne de l’État, la diffusion des mécanismes de maîtrise « dans le cerveau et le corps des citoyens »( ), caractéristique de la transition vers « la société de contrôle » ouvre à des contradictions. Particulièrement lorsque l’État central est sujet à un affaiblissement de ses capacités d’émission de normes culturelles.
C’est peut-être à la lumière de ces décalages qu’il faut interpréter que le ministre de l’intérieur, Nicolas Sarkozy, tout en multipliant les postures répressives, en expulsant plus massivement que jamais, fasse un pas vers le droit de vote aux étrangers lors des élections locales. Il pourrait s’agir aussi de rééquilibrer les pressions électorales au niveau communal, où se prennent les décisions en matière d’urbanisme. Faire plus de place au lobbying pour les étrangers ? Et donc atténuer la crise du logement social ? Mais, au-delà des gesticulations médiatiques, ce qui se profilerait est aussi une scission plus nette de l’immigration entre les légaux et les illégaux. Ce qui atteste du potentiel explosif du croisement des crises du logement et des migrations dans la France d’aujourd’hui et de demain.

Salmon Jean-Marc

Sociologue, enseigne à l'Institut National des Télécommunications. Dernières publications : en collaboration avec Patrick Cohen, 21 avril 2002, Contre-enquête sur le choc Le Pen, Denoël, 2003; Un monde à grande vitesse, Globalisation, mode d'emploi, Seuil, 2000.