L’inconscient déterritorialisé

Joyce et Beckett ont toujours accompagné le travail littéraire de Guattari. Le chaosmos joycien et guattarien résonne avec l’éternel retour, la répétition qui affirme la différence. Des lignes narratives multiples enveloppent le narrateur d’Ulysse dans un chaosmos simultané, faisant éclater l’identité de l’ensemble des personnages. Mais Deleuze et Guattari semblent réticents quant à l’ambition de Joyce d’une œuvre totale et circulaire, et soulignent nettement le contraste avec Beckett qui, dans une situation personnelle similaire (étranger, irlandais, exilé), entreprend une « littérature mineure » faite de bégaiement et de soustraction. Une lettre adressée par Beckett à son traducteur allemand témoigne de ce programme impossible : « Il m’est en fait de plus en plus difficile, absurde même, d’écrire dans un anglais officiel. Et ma propre langue m’apparaît de plus en plus comme un voile qu’il faut déchirer afin d’atteindre le rien caché derrière. Grammaire et style. J’ai l’impression qu’ils sont devenus tout aussi caducs qu’un costume de bain Biedermeier ou que l’imperturbabilité d’un gentleman. Un masque. Espérons que viendra le temps, Dieu soit loué, il est déjà venu dans certains cercles, où le langage sera utilisé au mieux là où il est malmené avec le plus d’efficacité. Comme nous ne pouvons pas le supprimer d’un seul coup, tâchons au moins de le discréditer. Y forer un trou après l’autre jusqu’à ce que ce qui est tapi derrière lui, que ce soit quelque chose ou rien, commence à suinter – je ne peux pas imaginer de but plus élevé pour un écrivain d’aujourd’hui. »

Et pourtant, c’est Ulysse qui reste au chevet de Guattari jusqu’au bout. Comme le dit Marie Depussé sans hésitation : « Il est arrivé avec Joyce et est mort avec Joyce[1] ». Et elle ajoute, sur les ambitions littéraires de Guattari : « Il n’était pas un véritable écrivain et je pense qu’il en a souffert. Il avait envie de créer. Je crois qu’il a été trop obsédé par Joyce[2]. »

Ma relecture de Guattari, ces derniers mois, s’est croisée à celle de Joyce. Cartographies schizoanalytiques et Finnegans Wake, voilà un entrecroisement contre-nature. On aurait du mal à imaginer deux écritures si éloignées l’une de l’autre, et dans le genre, et dans le style, et dans le propos. Un texte de Beckett lui-même, pourtant, qui au moment de l’écriture de Work in Progress a généreusement pris la défense active de son ami d’exil attaqué de toute part, m’a permis de mieux situer la distance qui sépare mais fait résonner ces deux projets extravagants et tellement divergents. Beckett dit en s’adressant aux critiques de l’œuvre majeure de Joyce : « Et si vous ne la comprenez pas, Mesdames et Messieurs, c’est parce que vous êtes trop décadents pour la recevoir… Vous vous plaignez que ce truc n’est pas écrit en anglais. Il n’est pas écrit du tout. Il n’est pas là pour être lu – ou plutôt il n’est pas là seulement pour être lu. Il doit être regardé et écouté. Son écriture n’est pas au sujet de quelque chose ; elle est ce quelque chose même... Quand le sens est le sommeil, les mots s’endorment… Quand le sens danse, les mots dansent… La langue est ivre. Les mots eux-mêmes sont inclinés et effervescents… M. Joyce a désophistiqué le langage. Et il vaut la peine d’ajouter qu’aucune langue n’est aussi sophistiquée que l’anglais. Il a été abstrait à mort. Prenez le mot ‘doubt’ : il ne nous donne pas vraiment une impression sensuelle d’hésitation, de la nécessité d’un choix, d’une irrésolution statique. Alors que c’est ce que fait le mot allemand ‘Zweifel’ ainsi que, à un degré moindre, le mot italien ‘dubitare’. M. Joyce reconnaît à quel point ‘doubt’ est inadéquat à exprimer un état d’incertitude extrême, et le remplace par ‘in twosome twominds’… Cette écriture que vous trouvez tellement obscure est une parfaite extraction de langage et de peinture et de geste, avec toute la clarté inévitable de l’ancienne inarticulation. Ici nous trouvons l’économie sauvage des hiéroglyphes. Ici les mots ne sont pas les contorsions respectueuses de l’encre d’imprimerie du XXe siècle. Ils sont vivants. Ils se frayent un chemin vers la page, et ils luisent et flamboient, se fanent et disparaissent… Cette vitalité élémentaire interne et cette corruption de l’expression font passer une agitation furieuse dans la forme, et sont admirablement ajustées à l’aspect purgatorial de l’œuvre. Il y a là une germination, une maturation, une putréfaction verbales sans fin. Dans quel sens, alors, l’œuvre de M. Joyce est-elle purgatoriale ? Par l’absence absolue de l’Absolu. L’Enfer est l’absence statique de vie d’une méchanceté que rien ne soulage. Le Paradis, l’absence statique de vie d’une immaculation que rien ne soulage. Le purgatoire est une inondation de mouvement et de vitalité[3]… »

À ceux qui voient dans l’écriture-Guattari une langue de bois, il faut dire qu’une ligne volcanique la secoue, et que même les blocs durs que Guattari traîne malgré lui en sont traversés, « dramatisant » la direction la plus extrême de sa pensée.

Joyce et Guattari

Est-ce qu’il y a un rapport entre la passion-Joyce de Guattari et sa fréquentation de Lacan ? Dans son séminaire XXIII, de 1975-76, Lacan demande : « Pourquoi Joyce est-il si illisible ?… C’est peut-être parce qu’il n’évoque en nous aucune sympathie[4] . » Mais ensuite, en remarquant qu’on le lit, même en ne cherchant pas à le comprendre, et que ça se lit, il remarque que c’est peut-être parce qu’on y sent « présente la jouissance de celui qui a écrit ça ». L’essentiel est le rapport à la langue en tant que jouissance, fût-ce celle de l’envahisseur britannique. Le jeu pur avec le langage, le pun, le calambour même quand il échoue, prouvent en tout cas, dit Lacan, que Joyce est désabonné de l’inconscient. Chez lui, la langue « est la seule chose que de son texte nous puissions attraper », prête à nous stupéfier. « Là où ça parle, ça jouit, et ça sait rien. » Mais le Sinthome dont Joyce serait le porteur, selon Lacan, diffère du symptôme classique (message dirigé à l’autre) ; il ne serait qu’une prothèse, qui lui offre un ego de remplacement par lequel il « fait son nom », vu l’affaiblissement de la métaphore paternelle. On voit bien le rapport nécessaire au Nom-du-Père. Le Sinthome équivaut, au fond, au complexe d’Œdipe. Différemment du symptôme, donc, qui peut tomber au cours d’une cure, le Sinthome est ce qui ne peut pas tomber, dans sa fonction prothétique de tenir ensemble les trois sphères, le Réel, le Symbolique, l’Imaginaire. Il peut revêtir l’aspect de l’art pour certains artistes, les mathématiques pour des mathématiciens, Dieu pour des croyants, le psychanalyste lui-même pour certains analysants, l’amant pour les amoureux. Bref, il ferait partie de la « structure ». Or rien de cela n’est présent, même de loin, chez Guattari, et ce dès ses premiers textes où il se débarrasse joyeusement, et avec quel mépris, de la notion même de Nom-du-Père. Quand il évoque Joyce, c’est dans un sens tout à fait autre, à contre-courant de la fonction structurante qui tiendrait « ensemble » quoi que ce soit. Dans Psychanalyse et Transversalité, par exemple, l’auteur de Finnegans Wake est évoqué comme ouverture machinique : « l’inconscient n’est autre chose que le réel à venir, le champ transfini de potentialités occultes par chaînes signifiantes ouvertes, ou qui attendent de s’ouvrir et d’être articulées par un agent réel d’énonciation et d’effectuation. Cela revient à dire que les coupures signifiantes les plus ‘intimes’, et pourquoi pas celles de la prétendue ‘vie privée’, pourraient se révéler comme noyaux décisifs de la causalité historique. Allez savoir si la révolution qui nous attend ne déclinera pas ses principes de quelque chose énoncé par Lautréamont, Kafka ou Joyce[5] ? » La théorisation du « Sinthome » comme fonction de prothèse ou destin psychique « individual » chez Lacan et l’ouverture poétique-politique (préfiguration de l’agencement collectif d’énonciation) insufflée ici par Guattari ne pourraient être plus différents[6].

Il n’est pas sûr du tout que Guattari ait éprouvé la même jouissance que Joyce dans son écriture, bien que ses calembours soient parfois d’une grande liberté, entremêlés avec des bouts de « jargon » et des durcissements qui témoignent d’une vraie souffrance dans l’écriture. « Écrire pour pas crever. Pour crever autrement… Deleuze s’inquiète de ce que je ne produis plus rien… Je me retrouve un peu chez moi en déconnant de cette manière… C’est la première fois que j’écris ici Deleuze au lieu de Gilles. Fini Fanny. Épiphanie. Vacuole de manque. Gilles prépare un grand article… Il travaille beaucoup. On n’est vraiment pas de la même dimension ! Je suis une sorte d’autodidacte invétéré, un bricoleur, un personnage à la Jules Verne – Voyage au centre de la terre. À ma façon je n’arrête pas… Mais ça ne se voit pas. Travail d’une rêverie incessante. Des plans sur la comète. Tout dans la tête, rien dans les manches. Épiphanie… Je continuerai à donner ces textes à Fanny et, en bout de chaîne, à Gilles. Pour lui je sens bien qu’ils ne comptent guère. Les idées, oui. Mais ce tracé, ce flux de texte continu-discontinu qui garantit ma persistance, manifestement il n’en saisit pas la fonction. Ou s’il la saisit, ça ne l’intéresse pas. Toujours il a l’œuvre en vue[7]. » Et le lecteur se voit en face d’un vrai malaise et d’un désir autre : « Rendre des comptes. Rendre raison. Ce qui me plairait c’est de déconner. Publier ce journal par exemple. Dire des saloperies. Déverser brut le flux schizo déconnomaniaque. Balancer en vrac à qui voudra lire… Écrire à même le réel. Mais pas seulement le réel des lecteurs professionnels genre La Quinzaine littéraire. Le réel proche et hostile. Les gens autour. Foutre la merde. L’enjeu dépasse l’œuvre ou plutôt elle ne l’atteint pas… Écrire à Gilles c’est bien tant que ça rentre dans la finalité du projet commun. Mais pour moi, l’essentiel, au fond, n’est pas là. La source d’énergie est dans le tout-venant, le bordel[8]… » Sa revendication d’un droit au déraillement trouve une formulation supplémentaire, presque kafkaïenne : « De mon côté je reste sans prise sur cet autre monde du travail universitaire systématique, secrètement programmé sur des dizaines d’années. Il me manque trop de choses. Trop de retards se sont accumulés… Il est nécessaire que je renonce à courir derrière l’image de Gilles et derrière le fini, la perfection qu’il a apportée à la dernière possibilité de livre… Oser être con. C’est difficile étant attelé à Gilles ! Être con à ma façon[9]. » Si l’on ajoute la perspective « animiste » qui le traverse, après les dégâts structuralistes et la prostration postmoderne[10] qu’il a combattue farouchement, on s’approche du défi lancé par cette œuvre si proche du désœuvrement, ce « flux schizo qui charrie toute sortes de choses », comme disait Deleuze. Autant les diagrammes formalisent les circuits machiniques et chaosmiques avec une obstination et une rigueur qui attendent une élucidation philosophique, autant la vitesse générale obéit plutôt au « tout-venant » et au « tout-fuyant », même si l’ensemble émet des « commandos conceptuels » d’une extrême efficacité. Comme il l’écrit avec humour : « Il y a une finalité de la schizo-analyse : c’est la déterritorialisation, la schizoïdisation du désir. Tous les moyens d’artifices, les suggestions sont bons pour arriver au résultat, y compris les coups de pied au cul[11] ! »

Psychose et chaosmose

L’enjeu majeur de Chaosmose est de réconcilier le chaos et la complexité sur un même plan d’immanence. Guattari y refuse les idées trop simples et statiques sur le chaos, « celles en particulier qui tenteraient de l’illustrer sous forme de mélange, de trous, de cavernes, de poussières, voire même d’objets fractals[12]. » Il insiste plutôt sur les points suivants : 1) le chaos « chaotise » ; 2) il est « virtuel » ; 3) il est « porteur d’hypercomplexité ». Vitesse infinie, échappant aux logiques discursives, qui génère « autant de désordre que des compositions complexes virtuelles »[13]. Le chaos doit être conçu comme une matière première de virtualité, inépuisable réserve d’une déterminabilité infinie. « Ce qui implique qu’en y faisant retour, il sera toujours possible de retrouver en lui matière à complexifier l’état des choses. » Si Freud a eu le mérite d’indiquer le chemin à un tel mixte de chaos et de complexité, comme Guattari le reconnaît lui-même, la chaosmose ne coïncide pas pour autant avec le processus primaire. L’accès privilégié à la chaosmose et à la « zone ombilicale chaotique » ne passe pas par la névrose, par le rêve ou par son interprétation, mais surtout par la psychose et son appréhension « pathique ». La dimension chaosmique, antérieure à la discursivité, que le psychotique porte en soi, « saute à la gorge », littéralement. Ce qui la caractérise, c’est une combinaison singulière d’homogenèse et d’hétérogenèse, de répétition figée et de déterritorialisation incessante, où l’on passe du « sentiment de catastrophe de fin du monde » au pressentiment bouleversant « d’une rédemption imminente de tous les possibles »[14]. C’est une telle stase existentielle alternant vacuité et complexité que Guattari qualifie de chaosmique. Cette cœxistence déborde la figure du malade, et ses pôles se retrouvent finalement partout, sous des modalités diverses. « On y est confronté dans la vie de groupe, dans les rapports économiques, le machinisme, par exemple informatique, et même au sein des Univers incorporels de l’art ou de la religion[15]. » Au schizoanalyste il revient de plonger dans l’immanence homogénétique et, en même temps, de libérer des cœfficients héterogénétiques là où ils se trouvent, même en dehors de toute performance orale, familialiste, centrée autour de la figure idéalisée de l’analyste.

Il faudrait donc supposer deux types d’homogenèse recouvrant l’hétérogenèse de fond, selon le contexte. Celle du névrotique, avec ses « distraction et évitement » quotidiens de la chaosmose, et celle pathique-pathologique, où se perdent les couleurs, saveurs, timbres, mais où émerge aussi une « altérification délivrée des barrières mimétiques du moi ». La formule de Guattari est double : d’un côté, comme Nietzsche, il « faut aller vite, il ne faut pas s’arrêter sur ce qui risque de nous engluer : la folie, la douleur, la mort, la drogue, le vertige du corps sans organes, l’extrême passion »[16]. D’un autre côté, il faut combattre l’approche « réactive » de la chaosmose, qui sécrète un « imaginaire d’éternité, en particulier à travers les mass-médias, qui contourne sa dimension essentielle de finitude : la facticité de l’être là, sans qualité, sans passé, sans avenir, en absolue déréliction et cependant foyer virtuel de complexité sans borne ». Partout il s’agit de repérer les « figements » chaosmiques, que l’auteur appelle points « Z ou Zen de la chaosmose ».

Si la psychose dévoile un moteur essentiel de l’être au monde, Guattari ajoute un avertissement nuancé qui l’éloigne des vapeurs heideggeriennes : « Ce n’est donc pas l’Être en géneral qui fait irruption dans l’expérience chaosmique de la psychose, ou dans le rapport pathique qu’on peut entretenir avec elle, mais un événement daté, signé[17]. » Guattari compare la pétrification ontologique si remarquable dans la psychose à un « arrêt sur image », en ajoutant ensuite : elle « révèle sa position de base (ou de basse) dans la polyphonie des composantes chaosmiques. Ce n’est donc pas un degré zéro dans la subjectivation, mais son degré d’extrême intensification »[18]. « C’est en passant par cette ‘prise de terre’ chaotique, cette oscillation périlleuse, qu’autre chose devient possible, que des bifurcations ontologiques et l’émergence de cœfficients de créativité processuelle peuvent émerger[19]. » On pourrait objecter que le figement dont la pathologie témoigne est tout le contraire de la processualité que Guattari défend, mais le statut de la schizophrénie dans son œuvre porte ce paradoxe dès le début. Les termes dans lesquels la question est posée ici laissent entrevoir le point d’ancrage paradoxal de l’approche de Guattari. « Que le malade psychotique soit incapable d’un rétablissement hétérogénétique (…) ne dément pas la richesse d’expérimentation ontologique à laquelle il est confronté malgré lui. » Il n’est donc pas héros postmoderne ou modèle normatif, et les stases chaosmiques ne sont pas le privilège de la psychopathologie ; chez le psychotique apparaissent avec moins de médiations des combinaisons éclatées de vitesses et de lenteurs, de naissances et de ruines de mondes, simultanément. Comme il le rappelle : « Un monde ne se constitue qu’à la condition d’être habité par un point d’ombilic, de déconstruction, de détotalisation et de déterritorialisation, à partir duquel s’incarne une positionnalité subjective (…) Cette vacuole de décompresssion est en même temps noyau d’autopoïèse sur lequel se réaffirment constamment et se nouent, insistent et prennent consistance les Territoires existentiels et les Univers de référence incorporels[20]. » Le collapsus de sens en général n’est pas que ruine de monde, mais promeut des discursivités a-signifiantes et génère des mutations ontologiques. « La chaosmose n’oscille donc pas mécaniquement entre zéro et l’infini, entre l’être et le néant, l’ordre et le désordre : elle rebondit et bourgeonne sur les états de chose, les corps, les foyers autopoïétiques qu’elle utilise à titre de support de déterritorialisation. (…) On a ici affaire à un infini d’entités virtuelles infiniment riche de possibles, infiniment enrichissable à partir de processus créateurs. (…) Les vitesses infinies sont grosses de vitesses finies, d’une conversion du virtuel en possible, du réversible en irréversible, du différé en différence[21]. » La formule finale, nietzschéenne, évoque « l’éternel retour incorporel de l’infinitude ».

Modulations d’existence

Il s’agit donc de suivre les « prises de consistance » des foyers autopoïétiques, d’appréhender les « choix de finitude », l’inscription d’une « mémoire d’être », et de saisir comment se génère telle ou telle ordination intensive, qui ultérieurement pourra être considérée comme une protosubjectivation, ou une subjectivation tout court. Ce deuxième pliage d’ordination autopoïétique, actif et créationniste, qui se dégage de la passivité inhérente au premier pliage chaosmique, est central[22]. « Produire de nouveaux infinis à partir d’une plongée dans la finitude sensible, des infinis non seulement chargés de virtualité mais aussi de potentialités actualisables en situation, se démarquant ou contournant les Universaux répertoriés par les arts, la philosophie, la psychanalyse traditionnels… des devenirs intensifs et processuels, un nouvel amour de l’inconnu[23]. » L’événement est en même temps actualisation et déterritorialisation intensive, instantané et éternel, bien que déjà cristallisé dans des coordonnées spatiales, causalités temporelles, échelonnements énergétiques. La clause existentialisante est réitérée plusieurs fois. La finitisation protosubjective ou même subjective, appuyée sur une composante détachée de la vitesse infinie chaosmique et déterritorialisée, n’abolit pas l’infinitisation et les déterritorialisations qu’elle promeut, un peu comme un coup de dés n’abolirait le hasard. Dans ce va-et-vient que son écriture ne cesse de parcourir, et par le biais des instances de discursivisation de la complexité, Guattari s’intéresse surtout aux voies d’autoréférence, qui coïncident avec le processus même de production de la subjectivité.

Voilà donc la subjectivité processuelle autofondatrice de ses propres coordonnées, autoconsistancielle. Guattari se réfère, à cet égard, au neurologiste d’inspiration phénoménologiste Viktor von Weizsäcker, et à son idée de la subjectivité comme rapport au fond (Grundverhältnis) : les êtres vivants ont originairement un commerce avec la vie comme fond, selon différentes modulations. Comme l’explique Schotte à propos de von Weizsäcker : « Aussi paradoxal que cela paraisse, les phénomènes vivants ne peuvent être représentés dans les formes naturelles de l’espace et du temps. Pour prendre l’exemple de la causalité, le vivant est sujet de et à l’auto-mouvement, il se présente comme étant là sa propre cause. L’objectivité du clinicien consiste donc à replacer l’ontique dans le pathique, en dialectique avec lui. Alors même que la physique présuppose que dans la recherche le moi connaissant est posé en face de l’objet connu, la biologie fait l’expérience (…) que le vivant se trouve être dans une détermination dont le fond même ne saurait devenir objet. Le vivant, dans son ‘rapport au fond’ (Grundverhältnis), révèle ce qu’est le fond : la zoè non objectivable (…). Dans les moments critiques, la vie va ‘au fond’ et elle en ressurgit en se fondant. La décision est Grundlegung, attestation et position de fondements à travers ce moment originaire du ‘rapport au fond’, au fond obscur, indéfini, de la vie[24]. »

Comme le dit Maldiney : le fond, c’est l’indéterminable, l’apeiron d’Anaximandre, d’où émerge et s’abîme toute finitude[25]. C’est peut-être ce que Guattari, aux antipodes de Heidegger et même de la phénoménologie, appelle, de façon provocatrice, chaosmose. Ainsi, la consistance et les inflexions subjectives provenant de la chaosmose dépendent plutôt des catégories que von Weizscäcker appelait pathiques que des notions ontiques. Il s’agit des modulations de l’existence. Ce qui intéresse un malade, par exemple, ce n’est pas ce qu’il est aux yeux du médecin, mais ce qu’il peut, ce qu’il veut, ce qu’il doit devenir, ce qu’il désire ou non faire, etc. La dimension pathique est moins de l’ordre du subi que de l’éprouvé, ni passive ni active, proche du neutre de Blanchot ou de l’impersonnel de Deleuze, en tout cas a-subjective.

Il s’agit d’abandonner la logique du tout ou rien. « L’existence ici se gagne, se perd, s’intensifie, franchit des seuils qualitatifs, en raison de son adhérence à tel ou tel Univers incorporel d’endo-référence. » Dans une ouverture philosophante, Guattari explique : « à la césure brutale Être/Néant se substitue la gamme ouverte des intensités existentielles », et ajoute : « L’être est modulation de consistance, rythme de montage et de démontage. Sa cohésion, sinon sa cohérence, ne relève ni d’un principe interne d’éternité ni d’un cadrage causaliste extrinsèque qui ferait tenir ensemble les existants au sein d’un même monde, mais de la conjugaison de processualités de consistance intrinsèque engageant elles-mêmes des rapports généralisés de transversalité existentielle[26]. »

Psychanalyse et post-psychanalysme

Le pari éthique consiste à multiplier à l’infini les « embrayeurs existentiels ». Une telle pragmatique ontologique doit repérer partout les indices intensifs, les opérateurs diagrammatiques, les outils cartographiques. Tout est bon ; même l’objet « a » de Lacan, vu son admirable caractère déterritorialisé, ou les objets partiels de Melanie Klein, peuvent opérer comme des « cristaux de singularisation », « points de bifurcation hors des coordonnées dominantes, à partir desquels des Univers de référence mutants sont susceptibles de surgir »[27]. Mais il ne s’agit pas d’en faire des universaux du désir dans une cartographie elle-même mutante. Si l’on retrouve peu à peu des notions issues de la psychanalyse dans un paysage entièrement redessiné, on ne peut pas oublier dans quel sens elles sont relancées. De même, il revendique une ère post-médiatique, indiquant par là non une dépassement des médias, mais plutôt leur miniaturisation, leur multicentrage, leur fractalisation, voire leur prolifération, aussi bien que la diversification de leurs modalités d’énonciation, c’est à dire une molécularisation et une dissémination de ces dispositifs, une réappropriation généralisée de leur puissance d’énonciation. Cela implique une réinvention socio-technique, sémiotique et subjective à la fois. Son élaboration schizoanalytique va dans la direction d’une ère post-psychanalytique dont il faut réinventer les opérateurs théoriques et cartographiques dans chaque contexte et agencement, sans que cela signifie un pan-psychanalysme. Selon l’une des règles formulées à l’époque de L’Inconscient machinique, toute idée de principe doit être rejetée[28]. L’élaboration théorique est d’autant plus nécessaire, et devra être d’autant plus audacieuse, que l’agencement schizoanalytique admet sa nature précaire. Ou alors, comme le disent les textes préparatoires pour l’Anti-Œdipe : « La théorie est, doit être, instrumentaliste, fonctionnaliste… Rompre avec la théorie-œuvre pour arriver à : ‘chacun sa théorie’. Chaque agencement collectif d’énonciation produit sa théorie en s’articulant au plan de consistance (…) La théorie est artifice (…) Son support est ce qui, dans l’histoire, est le plus déterritorialisé, elle travaille sur les indices machiniques », et ce mouvement est interminable, par définition[29]. Cette construction fuyante, ouverte au « tout-venant », ne vise qu’à « effleurer la pragmatique des événements incorporels qui recomposeront un monde ».

L’effort de repenser ce qu’il a été convenu d’appeler Inconscient se trouve bouleversé dès qu’on le fait en fonction des Agencements. La problématique de l’inconscient devrait donc être refondée en fonction des agencements d’énonciation émergeant à notre époque, c’est à dire en adéquation à une subjectivité partielle, pré-personnelle, polyphonique, collective et machinique, ce qui nous oblige à déborder le dispositif centré autour du divan. D’où la direction générale énoncée : « Tout me conduit à penser (…) qu’il serait préférable qu’elle [la psychanalyse] multipliât et différenciât, autant que faire se peut, les composantes expressives qu’elle met en jeu. Et que ses propres Agencements d’énonciation ne soient plus nécessairement disposés en adjacence d’un divan et de telle sorte que la dialectique du regard en soit radicalement forclose. L’analyse a tout à gagner à élargir ses moyens d’intervention ; elle peut travailler avec la parole, mais également avec la pâte à modeler (comme Gisela Pankow) ou avec la vidéo, le cinéma, le théâtre, les structures institutionnelles, les interactions familiales, etc., bref, tout ce qui permet d’aiguiser les facettes d’a-signifiance des ritournelles qu’elle rencontre et de sorte qu’elle soit mieux à même d’enclencher leurs fonctions catalytiques de cristallisation de nouveaux Univers de référence (…) Dans ces conditions, l’analyse ne reposera plus sur l’interprétation des fantasmes et le déplacement des affects, mais elle s’efforcera de rendre les uns et les autres opératoires, de leur donner une nouvelle ‘portée’, au sens musical. Son travail de base consistera à détecter les singularités enkystées – ce qui tourne en rond ; ce qui insiste à vide, ce qui refuse obstinément les évidences dominantes, ce qui se met à contresens des intérêts manifestes… – et à exploiter leurs virtualités pragmatiques[30] ».

Guattari ne postule donc pas une matière première énergétique indifférenciée, à ordonner comme dans le freudisme selon des instances structurantes. Les agencements matériels, biologiques, sociaux, etc., sont capables de « machiner » à chacun son propre sort et de créer des univers complexes hétérogènes : telles sont les conditions qui devraient permettre d’aborder la question des meutes moléculaires qui peuplent l’inconscient. « Une infinité d’agencements créateurs, sans intervention d’un Créateur suprême », ni d’un Cogito ordonnateur, « une infinité de composantes, d’indices, de lignes de déterritorialisation de machinismes propositionnels abstraits : tels sont les objets d’un nouveau type d’analyse de l’inconscient[31] ». Quand il lie sa cartographie à des questions plus canoniques de la philosophie, le résultat est baroque : « La question du sujet et de la liberté se pose dans une optique complètement nouvelle à partir du moment où les combinaisons des choix ne s’appuient pas uniquement sur des populations moléculaires dont les formes, rythmes, intensités énergétiques et effets seraient réductibles à des mathèmes universels, mais s’accrochent à des points de singularité de toute nature. »

Création et sympathie

L’effet d’un telle indétermination n’est pas très éloigné de la démarche d’un William James. Les relations, les connexions s’enroulent, se plient, se déplient. Arbitraire, discontinu, enveloppé, fragmentaire, visqueux, voilà certains des adjectifs par lesquels James qualifie son univers. Il y a quelque chose de grossier, d’âpre, partout se rompent des barrages et se forment des vagues qui se croisent en tumulte. En refusant tout déterminisme, James ne cesse d’affirmer qu’il y a des variables indéterminées. Les « choses sont cohérentes sans doute en partie, mais en dehors des points par lesquels elles tiennent les unes aux autres, elles ont d’autres éléments, des éléments libres ». C’est une « théorie du monde incomplet, théorie de la nouveauté, indéterminisme, théorie de la possibilité »[32]. Il s’agit d’évaluer dans quelle mesure des forces sont disponibles pour faire la différence. Dans une telle conception, il y a une place pour la croyance. Croire signifie croire dans la possibilité, la nôtre et celle du monde, comme l’a dit Deleuze, en faisant de cette consigne le pari contemporain, dans une époque où l’homme a perdu non seulement sa croyance en ce monde mais sa connexion à lui. C’est la sympathie, alors, qui pourrait nous relier au monde et à ses possibilités, une sympathie avec le devenir, avec la processualité, avec ce qui est en-train-de, c’est déjà une différence, au milieu de l’indétermination de fond, et la condition qu’un possible soit inventé. La pensée de Guattari comme celle de James serait une méthode qui nous aide à fabriquer des idées qui peuvent servir à l’action ou à la pensée… C’est un outil de création, une méthode pour la création[33.

Le défi, par rapport à ces processus, serait de les « assister sémiotiquement et machiniquement »[34]. Pas de mots d’ordre, uniquement des mots de passage[35]. Tout est passage, d’une consistance à l’autre, d’un complexe de possibles à l’autre, d’un agencement à l’autre[36]. Finalement, on ne devrait même pas parler de réalité. Les objets sociaux, mentaux, les entités intrapsychiques devraient être traduits en termes d’agencement[37]. Un agencement, contrairement à une structure, dépend toujours des composantes hétérogènes qui concourent à sa consistance spécifique, et des quanta de possible qu’il porte. « Un agencement est inconsistant quand il se dépouille de ses quanta de possible, quand les signes-particules l’abandonnent pour migrer vers d’autres agencements, quand les machinismes abstraits qui le spécifient se sclérosent, dégénèrent en abstraction, s’enkystent en stratifications et structures, quand, enfin, il se rabat sur un trou noir de résonance ou tombe sous la menace d’une pure et simple désintégration (catastrophe de consistance). Il prend consistance, au contraire, quand un métabolisme machinique déterritorialisé ouvre de nouvelles connexions, différencie et complexifie. »

Statut de l’infini

Quand Guattari définit l’inconscient comme productif et non représentationnel, quand il le renvoie à l’Agencement d’Énonciation et, surtout à la fin de son œuvre, quand il l’aborde à partir du thème de la chaosmose, il opère une radicalisation croissante dans le rapport dudit inconscient au dehors, un effort de prolifération, de molécularisation et une infinitisation incessants qui le redessinent entièrement. S’agit-il d’une ontologie de l’infini ou de l’indéfini sans contrepartie ? Je tends à croire qu’une partie de cette obsession de l’infini, dans ses sens multiples, et du thème des prises de consistance, vient à Guattari de son expérience avec la psychose, et la déborde vers le plan de la pensée elle-même. Il n’est pas inutile de rappeler le passage de Qu’est-ce que la philosophie ? sur le chaos et le cerveau : « Nous demandons seulement un peu d’ordre pour nous protéger du chaos. Rien n’est plus douloureux, plus angoissant qu’une pensée qui s’échappe à elle-même, des idées qui fuient, qui disparaissent à peine ébauchées, déjà rongées par l’oubli ou précipitées dans d’autres que nous ne maîtrisons pas davantage. Ce sont des variabilités infinies dont la disparition et l’apparition coïncident. Ce sont des vitesses infinies qui se confondent avec l’immobilité du néant incolore et silencieux qu’elles parcourent, sans nature ni pensée (…) Nous perdons sans cesse nos idées. C’est pourquoi nous voulons tant nous accrocher à des opinions arrêtées. Nous demandons seulement que nos idées s’enchaînent suivant un minimum de règles constantes ; l’association des idées n’a jamais eu d’autre sens que nous fournir ces règles protectrices, ressemblance, contiguïté, causalité, qui nous permettent de mettre un peu d’ordre dans les idées, de passer de l’une à l’autre suivant un ordre de l’espace et du temps, empêchant notre ‘fantaisie’ (le délire, la folie) de parcourir l’univers dans l’instant pour y engendrer des chevaux ailés et des dragons de feu[38]. » Pour Guattari, penser à la lumière de la schizophrénie fait rebondir les rapports entre la forme et sa dissolution, la vitesse invivable et son interruption, l’hétérogenèse et l’homogenèse telles qu’elles s’affirment dans un livre comme Chaosmose. Le rapport pathique avec les malades, c’est à dire le corps à corps immédiat et complexe aux mouvements intensifs et infinitifs met en jeu une pluralité de temporalités, de fragments, des synthèses disjonctives, des connexions transversales, des schizes, des collapsus, des paralysies, des défaillances de sens… Qu’un cadre délimité et précis comme celui de Freud ait du mal à contenir une telle prolifération, il ne faudrait pas en être surpris. L’expérience de la clinique de La Borde, dès le début, a constitué une expérimentation de cette ouverture à l’infini.

Finitude, mort, non-sens et retour

Guattari a en même temps insisté de manière récurrente sur la finitude, le caractère transitoire des groupes et des institutions et aussi sur l’importance du non-sens dans notre recherche de sens permanente. Dans Psychanalyse et Transversalité, il affirme de façon provocante : « Arrivera-t-il un jour où on étudiera avec la même rigueur les définitions de Dieu du président Schreber ou d’Antonin Artaud, comme celles de Descartes ou Malebranche ?… La recherche philosophique devrait ainsi se préoccuper non seulement d’une ordination conceptuelle, mais également élaborer, sur le ‘terrain’, les conditions d’établissement et de permanence d’une logique du non-sens dans la mesure de son irruption dans tous les domaines[39]. » Il se peut que la perspective guattarienne, en débordant le cadre de la psychanalyse, et même « happée par l’infini », comme le dit Monique David-Ménard, ne cesse de se tourner vers la singularité des contextes multiples, vers les ralentissements qui s’y produisent, vers les phénomènes de « grasping » existentiels, vers les prises de consistance, tout en gardant la réserve d’infini virtuelle qui cœxiste avec elles, à la manière de réservoirs d’apeiron pour des reconfigurations à venir.

Le pari de Guattari révèle son actualité croissante à mesure que l’escalade biopolitique et sa dimension nihiliste, homogénéisante et anesthésique atteignent leur point d’épuisement – et d’intolérable – dans le domaine de la subjectivité. Si Guattari a été le premier à évoquer le lieu central de la production de subjectivité dans le contexte capitalistique, il n’a jamais arrêté dans le même temps de sonder les possibilités de renversement qui y pointent partout.

Il y a dix ans que je coordonne le travail d’une compagnie de théâtre avec des usagers de psychiatrie à São Paulo. Ce projet est né dans un hôpital de jour où j’ai mis les pieds pour la première fois en compagnie de Guattari lui-même, dont j’étais le traducteur. C’est là qu’a commencé pour moi un contact quotidien avec l’univers de la psychose et de l’institution, qui dure depuis, et pour lequel les théorisations de Guattari ont toujours été inspiratrices, soit autour de la schizophrénie, de l’inconscient machinique ou de la transversalité, soit par la manière dont il faisait migrer des fragments de sa pratique vers le domaine philosophique et micropolitique, et vice-versa. L’un des fruits de cette inspiration, la constitution de cette troupe de théâtre à l’intérieur de l’hôpital, a vite débordé les murs de l’institution vers le circuit culturel de la ville. Ayant quitté formellement la clinique d’origine, quelques années plus tard, et même le domaine psychiatrique stricto sensu, le groupe s’est produit un peu partout au Brésil, également en France, et, sous une autre forme encore, il a été présent à la Documenta de Kassel, en association avec l’artiste Alejandra Riera.

Or, sur la suggestion du metteur en scène qui nous a rejoints récemment, la pièce que l’on est en train de mettre en scène est basée sur Finnegans Wake, de Joyce, et portera le nom de Finnegans Ueinzz. Ueinzz est la sonorité qu’avait émise l’un de nos acteurs à l’occasion de notre toute première répétition, il y a dix ans, et son sens nous échappe entièrement. Reste que nous sommes aujourd’hui la Compagnie théâtrale Ueinzz. Chez nous, une singularité a-signifiante quelconque, comme ce son, peut devenir un foyer de subjectivation, un cristal de singularité, porteur d’une productivité existentielle entièrement imprévue, mais partageable. Il s’agit d’une production d’œuvre, mais aussi de subjectivité, d’inconscient, de ruptures et de remaniements dans la trajectoire d’une vie, qu’elle soit individuelle ou collective. Comme le dit Guattari : « L’artiste – et plus généralement encore la perception esthétique – se détache et déterritorialise un segment de réel d’une telle façon qu’il se met à jouer le rôle d’un énonciateur partiel (…) Une singularité, la rupture de sens, une coupure, la fragmentation, le détachement d’un contenu sémiotique – d’une manière dadaïste ou surréaliste – peuvent originer des noyaux mutants de subjectivation[40]. » Il n’est pas sûr que nous soyons des artistes, et cela nous est égal de notre point de vue. Ce qui nous importe, c’est la nature et la puissance de l’agencement avec les voix dissonantes, les gestes singuliers et les bifurcations folles qu’il est en mesure d’accueillir, de soutenir, de relancer, tout en les ralentissant ou les intensifiant, autant que l’univers incorporel qui émerge de ce territoire existentiel, et les déplacements subjectifs qui en résultent. Il ne s’agit pas seulement de brouiller la frontière folie/non-folie dans l’imaginaire social, comme on le revendiquait il y a quelques décennies. L’un des défis est de faire apparaître la dimension chaosmique qui opère, de lui faire écho, de plonger dans ce va-et-vient entre l’hétérogenèse et l’homogenèse, et de travailler ce rapport entre les « vacuoles de décompresssion » et les « noyaux d’autopoïèse ». Il ne faut pas fuir les collapsus de sens et les discursivités a-signifiantes, mais en appréhender la puissance de mutation. Ce qui est sur scène dans nos représentations, ce sont finalement des manières singulières de se déplacer, de parler, de ritournelliser, de représenter sans représenter, d’associer en dissociant, d’être sur scène et chez soi en même temps, de tout prendre au sérieux et en même temps de « s’en ficher complètement » – partir au milieu du spectacle en traversant la scène, le sac à dos à la main. Après tout, pourquoi rester jusqu’à la fin si l’on a déjà joué sa partie ? Ou bien tout laisser tomber parce que son heure est venue et qu’on va mourir d’ici peu, ou encore discuter avec le souffleur qui n’est pas censé être présent… Ou grogner ou coasser, ou, comme les nomades de « La Muraille de Chine », parler comme des choucas, ou tout simplement dire Ueinzz. La cantatrice qui ne chante pas, comme Joséphine la danseuse qui ne danse pas, l’acteur qui ne joue pas, le héros qui s’évanouit, l’empereur qui ne règne guère… Pouvoir ubuesque, dirait un critique portugais. Ce qu’on voit sur scène, ce n’est pas la vie nue, supposée réduite à sa dimension biologique ou neurologique, mais la vie en état de variation, qui réinvente ses coordonnées d’énonciation, qui ne cesse d’effectuer ou contre-effectuer des modes d’existence, comme le disait Guattari en évoquant le besoin d’une Refondation de l’Inconscient sur la Déterritorialisation.

Notes

[ 1] Entretien avec Virginie Linhart, cité par F. Dosse, Gilles Deleuze Félix Guattari, Biographie Croisée, Paris, La Découverte, 2007, p. 68.Retour

[ 2] Idem, p. 503.Retour

[ 3] S. Beckett, « Dante…Bruno. Vico.. Joyce », in Objet Beckett, Catalogue, Centre Pompidou, Imec, 2007.Retour

[ 4] J. Lacan, Séminaire XXIII, Le Sinthome, Paris, Seuil, 2005, p 151.Retour

[ 5] F. Guattari, Psicanálise y Transversalidad, Buenos Aires, Siglo XXI, p. 235 (retraduit de l’édition argentine).Retour

[ 6] Comparer avec Deleuze : « chez Carroll, l’invention est essentiellement de vocabulaire, et non syntaxique ou grammaticale. Dès lors, les mots-valises peuvent ouvrir une infinité d’interprétations possibles en ramifiant les séries ; reste que la rigueur syntaxique élimine en fait un certain nombre de ces possibilités. Il en est de même chez Joyce… Au contraire Artaud, mais parce qu’il n’y a plus de problème du sens à proprement parler », in Logique du sens, Paris, Minuit, 1969, p. 112n.Retour

[ 7] F. Guattari, Écrits pour L’Anti-Œdipe, Éd. Lignes&Manifestes, Paris, 2004, éd. par S. Nadaud, p. 491.Retour

[ 8] Idem.Retour

[ 9] Idem, p. 496.Retour

[ 10] F. Guattari, Chaosmose, Ed. 34, 1992, p. 158, éd. brésilienne, texte absent de l’édition française.Retour

[ 11] F. Guattari, Ecrits pour L’Anti-Œdipe, op. cit., p. 45.Retour

[ 12] F. Guattari, Cartographies schizoanalytiques, Paris, Galilée, 1989, p. 133.Retour

[ 13] Idem, p. 133-4Retour

[ 14] F. Guattari, Chaosmose, Paris, Galilée, 1992, p. 115.Retour

[ 15] Idem, p. 120.Retour

[ 16] Idem, p. 118.Retour

[ 17] Idem, p. 114.Retour

[ 18] Idem, p. 115.Retour

[ 19] Idem, p. 115.Retour

[ 20] Idem, p. 113-14.Retour

[ 21] Idem, p. 156.Retour

[ 22] Idem, p.159.Retour

[ 23] Idem, p. 162.Retour

[ 24] J. Schotte, Une pensée du clinique. L’œuvre de Viktor von Weizsäcker, Université catholique de Louvain, Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation, mai 1985. Notes de cours rédigées par Ph. Lekeuche et revues par l’auteur. Nous devons ces références à la générosité de Joris De Bisschop qui, avec un petit collectif de la clinique de La Borde, autour de Marc Ledoux, est sur le point de publier la traduction de Pathosophie, le dernier livre de Viktor von Weizsäcker.Retour

[ 25] H. Maldiney, Penser l’homme et la folie, Grenoble, Millon, 1991. Pour le caractère problématique de sa perspective générale sur la folie, Cf. P. Pelbart, « Temps et folie I : Le Temps se brise », in Chimères, n° 43, Paris, 2001.Retour

[ 26] F. Guattari, Cartographies schizoanalytiques, p. 138.Retour

[ 27] Idem, p. 52.Retour

[ 28] F. Guattari, O Inconsciente maquínico, p. 191 [retraduit du brésilien].Retour

[ 29] F. Guattari, Écrits pour L’Anti-Œdipe, p. 444Retour

[ 30] F. Guattari, Cartographies schizoanalytiques, p. 266-67.Retour

[ 31] Idem, p. 154.Retour

[ 32] W. James, in Problems, cité par Jean Wahl, in Les Philosophies pluralistes d’Angleterre et d’Amérique, Les Empêcheurs de penser en rond / Seuil, 2005, p. 198.Retour

[ 33] D. Lapoujade, William James. Empirisme et pragmatisme, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond/ Seuil, 2007.Retour

[ 34] F. Guattari, O Inconsciente maquínico, p. 179.Retour

[ 35] Idem, p. 180.Retour

[ 36] Idem, p. 183.Retour

[ 37] Idem, p. 184.Retour

[ 38] G. Deleuze et F. Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ?, Paris, Minuit, 1991, p. 189.Retour

[ 39] Idem, p. 119-120.Retour

[ 40] F. Guattari, Chaosmose, p. 34-35, 51.Retour

Pelbart Peter Pàl

Phlosophe et essayiste, est professeur à l'Université catholique pontificale de Sao Paulo au Brésil. Il est l'auteur d'une thése sur l'image du temps chez Deleuze (O tempo não-reconcilado, Perspectiva, 1998) et d'une étude sur les relations entre philosophie et folie (Da clausura do fora ao fora da clausura, Brasiliense, 1989).Il anime et coordonne la Cie Théatrale Ueinzz, formée de patients psychiatriques. . Il est membre de l'Association Résistance/ Création.