Pauline, Panthère rose avec groupe

Pauline : La création de mon collectif répond au fait que les problématiques LGBT ou féministes sont la cinquième roue du carrosse dans les différents partis de gauche et mouvements sociaux, et aussi à une nécessité de privilégier certains problèmes sociaux du type homo-lesbo-transphobie ou sexisme qui sévissent globalement dans les groupes politiques. Suite aux présidentielles de 2002, quand Le Pen est passé au deuxième tour, il a eu médiatisation de beaucoup de problématiques, mais pas tellement de la problématique LGBT. Notre volonté était de faire un pont entre les groupes féministes ou LGBT et le militantisme de la gauche de la gauche, pour faire en sorte d’arriver à problématiser nos rapports sociaux, économiques, avec un angle LGBT, ce qui n’est pas du tout le cas ailleurs ; on est un peu toutes seules sur ce point-là, même si ça commence à venir de tous les côtés.

Au même titre que le FHAR avait sa place au sein des cortèges du 1er mai, les groupes de gauche LGBT féministes ont leur place spécifique dans les cortèges de manifs intersyndicales, parce qu’on n’a pas exactement les mêmes vécus d’oppression, tout simplement. Par exemple dans les manifs contre le CPE et le CNE, on mettait en avant qu’on pouvait se faire virer parce qu’on est gouine ou trans’ ou pédé, on avait des difficultés particulières. Ça se présente aussi sur d’autres sujets politiques : on est solidaires des sans-papièrEs gouines ou pédés, d’autant plus que leurs raisons de venir en France est souvent l’homo-lesbo-transphobie qui sévit dans leurs pays.

Ma façon de militer, c’est de penser l’injustice sociale, le capitalisme ou l’écologie avec une lecture de là où je suis, en partant de qui je suis. Je suis gouine, et c’est en tant que gouine que je suis salariée, en tant que gouine que je suis perçue dans la rue (bon, souvent en tant que femme, mais aussi en tant que gouine). C’est donc avec ce regard-là, et avec cette lecture-là que je peux voir ce qui se passe autour de moi.

Multitudes : Est-ce que tu peux encore, en posant des questions de genre, de discriminations liées à la sexualité, et en les plaçant comme centrale dans ton combat, être révolutionnaire ? La dichotomie entre exploitant et exploité (patron et ouvrier, pour faire simple) n’est-elle pas plus centrale ? La question de genre et de sexualité est-elle un point de bascule, ou simplement un révélateur des autres points qui seraient plus essentiels ?

Pauline : Ce sont des questions qu’il est important de se poser souvent. Pour moi le féminisme n’est pas tant une lutte pour des droits égaux, c’est un modèle de société. La difficulté, et c’est le cas pour beaucoup de groupes, est de créer de l’utopie. Être révolutionnaire c’est ça aussi. Créer de l’utopie dans une société où l’on est essentiellement en train de se bagarrer pour ne pas reculer.

Justement, sur la question de l’homophobie ou du sexisme, ce n’est pas un hasard si, dans des situations politiques où le capitalisme est de plus en plus brutal, il y a au même moment (c’est le cas aujourd’hui) une recrue d’essence de l’ordre moral. C’est alors très important d’être dans une famille soudée, de faire des enfants, de se marier et le mariage est uniquement une prérogative hétérosexuelle. Et ce discours, qui vient directement du Vatican, est écouté et suivi par les institutions de l’État en France.

Tu parlais de l’ordre moral comme une conséquence du capitalisme, moi je le vois plutôt comme une association. Pour moi, l’ordre moral est un outil du capitalisme. Je ne sais pas si sans capitalisme, il y aurait ordre moral… je pense que si. Par conséquent, les deux sont néfastes, indépendamment l’un de l’autre ou associés, et on lutte contre les deux.

Multitudes : Le fait que des groupes comme le tien ne puissent pas s’ouvrir vers le NPA, le fait qu’au sein du NPA ils soient obligés d’ouvrir une commission LGBT pour qu’on en parle, ça montre qu’à un moment les deux problématiques se sont séparées. Pour être provocateur : tu disais « on part de ce qu’on est pour militer », si les Panthères Roses parlent essentiellement de problématiques féministes, est-ce que ce n’est pas parce que ton groupe est composé essentiellement d’un milieu de classe moyenne parisienne ? Vous ne placez pas la question économique comme centrale parce que vous ne la vivez pas en premier lieu ?

Pauline : En l’occurrence, on est beaucoup de salariéEs. Je suis assez précaire dans mon secteur qui est très libéral, je suis intermittente du spectacle, c’est moins précaire que d’autres situations, mais quand même je suis obligée de faire bonne figure tout le temps, étant gouine, c’est pas toujours facile. Effectivement, je ne suis pas à l’usine, mais, pour le coup, je ne me sens pas particulièrement déconnectée des rapports entre salariés et patron, je les vis. Mais j’entends ce que tu dis, la fameuse critique de « féminisme, c’est un truc de bourgeoise »… c’est difficile de hiérarchiser les identités, en tout cas elles sont multiples, je suis gouine, mais aussi salariée… il n’y en a aucune qui prend le pas sur l’autre. En l’occurrence, j’ai des préférences, je préfère mon identité de gouine à mon identité de salariée par exemple, j’en suis fière. Elle me donne une lecture de la société qui est particulière, et que je ne peux pas occulter, y compris dans des inter-associatives où, systématiquement, le fait d’être féministe ou le fait d’être gouine, c’est mis au rencart derrière d’autres trucs. Ça m’énerve énormément. Je ne crois pas une seule seconde au fait que quand on aura gagné la révolution communiste, on aura réglé la question du sexisme ou celle du racisme.

La question n’est pas d’éduquer les prolétaires au féminisme, mais plutôt d’envisager des luttes non hiérarchisées. Il n’y a pas que le travail dans la vie, c’est même une valeur qui m’excite moyennement, tandis que le sexe… sérieusement, penser la sexualité non procréatrice, ça rejoint l’idée d’une société décroissante par exemple. On ne baise pas pour fabriquer des futurs ouvriers et des futurs soldats, on ne baise pas pour la nation ou pour la croissance économique, on baise pour soi, et malgré le boulot effectué par les féministes depuis cent ans, c’est pas gagné.

On donne aussi des priorités dans nos luttes pour une question d’urgence, ça nous empêche pas d’aller à des manifs d’intersyndicales, mais on est confronté à des situations concrètes, de sans papiers par exemple. L’année dernière trois Philippins, deux pédés et une trans’ étaient en centre de rétention, c’était urgent pour nous de se mobiliser pour que ces personnes sortent de centre de rétention, choppent des papiers. On est dans un contexte socio-politico-économique relativement à chier, dans lequel c’est difficile de rêver et d’imaginer. On peut imaginer à petite dose et à petite échelle, mais moi j’arrive pas à imaginer avec la CGT par exemple. Donc on va aux manifs avec nos idées, en général un peu plus révolutionnaires que celles de la CGT, car nous on veut la retraite à vingt ans, pas à soixante ans. Je suis relativement choquée par les compromissions des « partenaires sociaux » comme on les appelle. Le positionnement du NPA pour la retraite à soixante ans me choque aussi. Il n’est pas question d’imaginer un modèle de société, mais surtout question d’éviter que ça parte encore plus en vrille. Je ne trouve pas ça particulièrement révolutionnaire.

Multitudes : Dans ce cas, par exemple, pourquoi se battre pour l’égalité des droits, et pas contre le mariage ?

Pauline : Demander un truc qui semblerait évident (des droits égaux), exiger que ce soit effectif, c’est impossible. Il y a donc un problème, ça montre que la société fonctionne mal.

Personnellement, je ne souhaite pas m’intégrer, j’ai pas du tout envie de me marier, demander l’égalité des droits, pour nous, à la base, ça n’est pas révolutionnaire ! Mais ça génère tellement de réactions extrêmement négatives de la part de l’élite politique, c’est donc bien que c’est révolutionnaire dans un certain contexte ! C’est une sorte de déchirement entre l’obligation de se bagarrer pour avoir ou garder des acquis sociaux, et en même temps on a envie de pouvoir rêver à autre chose. Globalement on a constaté un glissement à droite énorme, y compris dans le mouvement social, comme si la révolution n’a plus le même sens, la même portée.

Moi, en même temps, j’ai pas du tout envie de faire une révolution à la baïonnette, parce que j’ai une autre culture politique, transgouinepédé féministe, où on a plutôt envie de faire la révolution en paillette qu’en criant des slogans avec une grosse voix virile… Pour moi, la révolution se fait aussi dans l’esprit, dans les expérimentations, dans l’ouverture d’espaces.

Multitudes : Ton féminisme semble parfois proche d’un féminisme queer dans son aspect « révolution permanente », et utopie vécue sur le moment……

Pauline : La différence est que mon identité de gouine est importante pour moi. C’est la base de ma lutte. J’ai été élevée par une mère plutôt féministe, avec comme horizon l’auto-support, et comme idée que quand cent cinquante filles se rendent compte qu’elles vivent la même chose, ça devient politique. Pour moi, il est là l’intérêt d’avoir un axe de lutte politique avec mon identité de gouine, car avec d’autres gouines, j’ai le même vécu d’oppressions.

J’ai des phases queer, dans mon vécu personnel en tout cas, je suis proche de plein de mouvements de féminisme hétéra ou de queer dans différents contextes : on fait des fêtes en commun, on crée des espaces féministes, je suis pas du tout fermée à leur mode de militantisme, au contraire on s’apprend beaucoup de choses. Cependant, pour moi l’identité gouine a un sens dans l’idée d’auto-support. Si j’ai le même vécu que plein de personnes, ça nous permet d’élaborer en commun des outils et des réflexions pour avancer vers notre conscience politique.

Multitudes : Ce serait une question d’efficacité politique. La volonté de ne pas exacerber ses identités circonstancielles pour s’en servir comme un outil politique, mais de passer tout de suite à la phase supérieure (« ça y est elles ont disparu dans nos vies ») n’aurait pas grande efficacité dans les luttes…

Pauline : Oui, mais ce que je trouve très intéressant dans le militantisme queer est justement l’élaboration d’utopies, et le travail sur des réflexes de langage, de comportement.

En ce moment, je travaille avec trois personnes qui sont plutôt dans l’optique queer, sur les rapports de violence dans le milieu féministe : les prises de paroles intempestives, les violences morales, physiques, les rapports personnels qui sont, puisque le privé est politique, l’affaire de toutes. Il est question de les gérer collectivement, de créer des espaces safe. On travaille sur toutes ces questions parallèlement. Pour moi, être féministe c’est pas uniquement lutter contre des oppressions, c’est aussi essayer d’imaginer autre chose. Ce que je trouve très enthousiasmant dans mes autres axes militants c’est aussi d’expérimenter des rapports sociaux qui soient exempts de violence symbolique et de rapports de domination. C’est le problème de tout le monde, y compris du NPA. C’est un bon moyen d’éviter de hiérarchiser les luttes.

Multitudes : Ton groupe ne peut-il pas se permettre de se pencher beaucoup sur ces questions parce que, contrairement au NPA, vous êtes un petit groupe, peu structuré ?

Pauline : C’est un peu notre force et notre faiblesse. Si on est dix, quinze ou vingt à travailler sur une problématique LGBT, on n’est pas assez ensuite pour bosser sur d’autres choses. On a mis de côté énormément de problématiques parce qu’on ne peut pas matériellement s’y pencher. À côté de ça, ça nous permet aussi, sur les questions qu’on travaille, d’être beaucoup plus efficace, et d’aller de l’avant.

L’autre faiblesse est aussi qu’on est beaucoup moins visibles. Contrairement aux partis de gauche qui pourraient avoir les moyens d’être un peu plus révolutionnaires, et de mettre en avant d’autres priorités.

Et puis on est confronté aussi à un certain épuisement. En septembre 2007, une loi par jour sortait, à laquelle on aurait voulu réagir, on ne savait plus où donner de la tête. Et pourtant sur beaucoup de points, on avait des choses à dire : sur la réforme de la justice, de l’éducation nationale, de la santé. Par exemple, sur la santé, en tant que groupe transpédégouine, l’absence de campagne adaptée aux pédés contre le sida était un problème. Moins tu donnes de fric à la santé, moins tu donnes de moyen aux campagnes de prévention intéressantes et ciblées.

Multitudes : Est-ce que, du coup, vous tentez de vous fédérer avec d’autres groupes ? Est- ce que, si c’est le cas, ça pose des difficultés ?

Pauline : On le fait, même assez souvent, parce que c’est aussi nécessaire de lutter contre l’atomisation des mouvements de gauche. Cette année, on travaille avec des groupes essentiellement LGBT sur la campagne égalité des droits, on est sept groupes en premiers signataires, on veut réunir un maximum de collectifs pour donner de la légitimité à notre exigence.

L’année dernière, pendant les manifs intersyndicales, on s’était fédéré avec la CIP (coordination intermittents et précaires) par exemple, avec qui on travaille sur d’autres questions, comme la précarité salariale, mais aussi la lutte féministe.

Parce qu’au fond, le féminisme est un bon moyen de transversalité. On croise à peu près toutes les thématiques d’injustice sociale avec le féminisme. Du coup, ce n’est plus la cinquième roue du carrosse, mais un point de rencontre entre toutes les luttes.

Il nous arrive aussi de travailler sur certaines questions sans donner notre lecture particulière, par exemple on a travaillé avec toute la coalition contre les fichiers policiers.

Multitudes : La non-mixité à l’intérieur des Panthères Roses n’est-elle pas un échec interne, tout comme les commissions sont la preuve d’un échec interne au sein d’un parti comme le NPA ?

Pauline : Si tout le monde était féministe au sein du NPA, il n’y aurait pas besoin d’une commission, même si les mouvements féministes sont multiples. On pourrait discuter parce que ça serait une composante de l’élaboration politique au sein du parti.

Au sein des Panthères Roses, il y a l’idée que pour élaborer une pensée sur nos identités, il faut que l’on soit entre soi, mais pas tout le temps. La réalité est que dans un débat féministe, s’il y a trente-sept nanas et trois mecs, les trois mecs vont tenir le crachoir pendant toute la journée, oubliant que les oppressions sexistes, ce sont les femmes qui les subissent.

Moi quand je me retrouve dans un débat sur l’islamophobie, j’évite d’ouvrir trop la bouche, parce que j’ai pas envie de me rendre compte que je suis paternaliste, parce que même si j’ai des bonnes idées, dans ma bouche à moi, c’est pas une bonne chose.

Multitudes : Les phases de non-mixité homme/femme dans ton collectif sont-elles alors principalement un moyen de se protéger des déterminismes sociaux : un homme parle plus facilement qu’une femme, etc…, et du paternalisme qu’ils peuvent induire ?

Pauline : Non, je pense que la mixité n’est pas forcément un échec, ça fait partie d’un tout. Être capable d’élaborer en non-mixité est une bonne chose. Être capable de tout construire dans l’organisation d’une fête entre femmes et gouines veut dire être capable de se distancier du fait qu’il y a des activités spécifiquement féminines ou masculines. Ça veut dire être capable de prendre tous les rôles, de la bouffe, à la lumière, gérer les groupes… c’est de l’émancipation.

La question de la non-mixité se fait sur d’autres bases que simplement la remise en question des rapports sociaux (ou une méfiance envers un déterminisme), c’est tout simplement de dire « en tant que gouine, j’ai pas le vécu pédé, du coup, mon avis, on s’en fout », mais la non-mixité reste seulement des moments. Dans notre façon de militer, c’est important de toujours savoir d’où on parle. C’est pas seulement « se sentir plus à l’aise pour parler entre gouines », c’est plutôt « pour parler d’un truc de gouine, les gouines sont les mieux placées pour en parler ». Les pédés ne sont pas exclus de certaines questions, c’est eux-mêmes qui disent qu’ils n’ont rien à en dire. Même si on élabore certains points en non-mixité, en réunion plénière, on est toujours en mixité, pour porter un avis sur ce qui a été travaillé en commission. C’est une forme de respect de la parole des premières concernées.

Juliette Grimont

Après des études littéraires et un Master en Histoire du Cinéma (elle se spécialise dans le cinéma russe), elle s’oriente vers des études de gestion dans le domaine du spectacle vivant. Elle s’intéresse particulièrement au lien entre art et politique et aux luttes féministes. Elle a rédigé l’étude Révolutions dans l’oeuvre de Boris Barnet, non publié.