Pussy Riot contre Poutine et l’église russe

Sept jeunes femmes en mini-jupes, collants, tea-shirt et cagoules très colorées et bien assorties défient les pouvoirs russes en envahissant églises et alentours du kremlin à coup de hardrock dansé et chanté. Tous les commissaires d’art contemporain jalousent ce pouvoir subversif visuel et auditif. Mais le gouvernement russe les a emprisonnées. Les manifestations se multiplient dans le monde pour leur liberté.

Les prières sont ce que Marx a appelé le battement de cœur d’un monde sans cœur. Elles représentent des aspirations et des désirs réels, entrelacés le long d’une ligne de fausses attentes qui se transforment en présence physique et force matérielle. Je pense ici au demi-million de pèlerins faisant la queue pour toucher une relique de la ceinture de la Vierge Marie à la Cathédrale du Christ Sauveur à la fin novembre 2011, juste avant que les membres de l’opposition entreprennent d’annoncer leurs bonnes nouvelles politiques. Cette procession grotesque ressemblait inconsciemment à un retour au réalisme russe du XIXe siècle à l’ère du travail immatériel: retraités, miliciens hors service, prêtres, employés de bureau, gardiennes marchant tous dévotement en file comme une image renversée de nos propres pèlerinages aux meetings de l’Opposition. Robes noires et épaulettes jaunes, procession pascale de limousines noires, tandis que la gay-pride est envoyée aux fers en Sibérie, comme l’ont chanté les Pussy Riot dans leur récente prière punk dans cette même église, au cours de laquelle elles sont montées jusqu’au dais de l’autel pour entonner une chanson au refrain clair et brutal « Mère de Dieu, chasse Poutine d’ici. »

Qu’est-ce qui a permis à cette hyperbole rapide et sale, à ces lèvres conjurées de devenir aussi virales ? Comment une mauvaise reproduction sur You Tube a produit une image si épicée qu’elle associe consciemment les Pussy Riot à d’autres contestations, et réduit leur action à des appels pour l’insurrection et la violence ouverte, comme celles prônées par des radicaux ultragauches portant des passe-montagnes avec le sous commandant Marcos ? C’est exactement le genre d’image icônique que le mouvement de protestation russe a essayé d’éviter, avec sa rhétorique emphatiquement contre-révolutionnaire, son regroupement autour des valeurs nationalistes, voire national-démocratiques, et son évitement respecteux pour toute critique à l’égard de l’Église orthodoxe, en tant que l’un des appareils idéologiques d’État qui a rempli le vide laissé par le parti communiste. En se référant consciemment à ces symboles, l’incantation de Pussy Riot transmet une indignation transpolitique qui autrement ne pourrait pas dépasser l’horizon de l’intérêt civique et de la peur de la mise en œuvre d’une répression plus lourde.

Pussy Riot semble vraiment avoir rendu sensible, en termes de création, une (anti)représentation qui provoque un éveil à la conscience bien plus large que les slogans étriqués, volontairement plats, proposés par l’Opposition jusqu’ici. Mais les peurs qui ont rabougri et confiné ces regroupements ne sont pas sans fondement. L’appareil répressif est immense. Une force de répression spéciale a été créée pour trouver et appréhender deux des activistes clés parmi les Pussy Riot pour des motifs légaux minces, sinon inexistants; ils ont arraché leurs masques à Maria Alyokhina et Nadezhda Tolokonnikova, et ont révélé deux belles jeunes mères de famille, qui maintenant risquent d’être condamnées à sept ans de prison.
Cette réponse superlativement dure a attiré la plus large critique, et pas seulement de la part des suspects habituels: même des popes connus de l’Église russe orthodoxe se sont portés en défense des activistes en demandant la punition la plus douce possible, certains mêmes ont relayé la critique de Pussy Riot et attaqué l’hypocrisie de leur propre institution. Mais plus important encore, Pussy Riot a fait s’élever une voix féministe inattendue et sous-représentée dans l’opposition actuelle, désignant ce qui manque au cœur de la représentation actuelle d’une manière très décidément genrée ce qui manque au cœur de la représentation politique. Il ne s’agit pas seulement du président élu et de son machisme, alors qu’il traverse la crise de la maturité comme beaucoup d’autres présidents qui n’aiment que ce qui leur ressemble, et qui sont ceux du néolibéralisme global en entier. Il ne s’agit pas non plus seulement de ce que le capitalisme russe a fait aux femmes pendant les vingt à trente dernières années, comment il les a soumises à une régression massive, remplaçant cette chose contradictoire appelée émancipation soviétique (quoique implicitement hétérosexiste et homophobe) par le règne d’un consumérisme mâtiné de chauvinisme style années 50, soutenu par les simulacres réinstitués du patriarcat traditionnel à l’ère de l’Internet.

Cette régression féminine est confortée par d’autres processus semblables qui ont pris place ces 20 à 30 dernières années. Les anciens citoyens soviétiques des républiques d’Asie centrale – qui ont été en leurs temps sujets de toutes les contradictions et les doutes que l’internationalisme soviétique leur offrait –sont devenus les travailleurs immigrés subalternes venant en Russie, de dictatures amies lointaines, effectuer un travail d’esclave et de reproduction. Ils sont jusqu’à maintenant complètement absents des meetings de l’Opposition, non représentés, bien que probablement pleinement conscients des bénéfices du paternalisme actuel par rapport à des systèmes d’exclusion plus ouvertement xénophobes. Un autre sujet serait la privatisation expropriante (mal nommée corruption) de la grandeur entière de l’Union soviétique comme telle, qui en même temps existe toujours inconsciemment, reproduite quotidiennement dans presque toutes les conduites et les représentations institutionnelles, réformant son système de santé altéré, son système d’éducation (autrefois valable, aujourd’hui en ruines), ses programmes de construction de maisons, ses réseaux de transports, tous transformés en lieu d’un travail continu, reproducteur, expropriant, non reconnu qui se poursuit sur Facebook dans des réseaux sans fin. La seule chance de combattre ce spectacle est de le laisser dire la vérité inconsciemment en renforçant les énoncés contredisant ses propres slogans, en déformant les représentations de la production et la reproduction pour faire apparaître et apporter de quoi faire advenir une conscience collective originale.

Pour plus d’information sur l’action de Pussy Riot voir les videos sur Internet
et sur l’arrestation des Pussy Riot, http://freepussyriot.org

Traduit de l’anglais par Anne Querrien

Riff David

Critique d’art, artiste, commissaire d’exposition, traducteur est membre du groupe d’intervention artistique russe Chto delat ? (Que faire ?) Il vit à Moscou et Berlin.