S’indigner à Athènes

C’est un bel après-midi de la fin du mois de mai 2011. La place centrale d’Athènes, la Place Syntagma, lieu emblématique de l’histoire du pays et symbole de la démocratie, se fait l’épicentre d’une mobilisation spontanée des milliers des gens qui s’y rendent pour témoigner de leur indignation. Le matin du même jour, un appel officieux a été lancé par un jeune étudiant à Athènes et a circulé rapidement par le biais des médias sociaux (Facebook, Twitter): « Sur les traces des manifestants espagnols, nous nous retrouvons tous ce soir, 25 mai 2011, à 18h00, à Syntagma, pour manifester notre indignation ». La réaction est immédiate. Jusqu’au moment du rendez-vous, trois mille neuf cents personnes font part de leur intention d’y participer.
À peine 18h, la Place est déjà remplie. La circulation interrompue, les CRS forment une chaîne humaine frontalière, le dos tourné au Parlement. Face à eux, les manifestants se tiennent debout ou assis par terre, le dos tourné vers l’Acropole. Ils discutent en groupe, une tasse de café en plastique à la main achetée dans les bistrots de Kolonaki des alentours. Certains solitaires restent immobiles, observent les gens autour d’eux, prennent des photos à l’aide des caméras de leurs téléphones portables, traversent la foule. Puis, ils s’arrêtent et se tiennent à nouveau immobiles. Quelques panneaux sont accrochés d’une manière improvisée sur les poteaux électriques et quelques pancartes à slogans courts, écrits en rouge ou en noir, se relèvent dans la foule. À intervalles réguliers, on écoute des slogans prononcés haut et fort et en parfaite symphonie : « Qu’il brûle – qu’il brûle ce bordel de Parlement » et puis « Vo-leurs ! Vo-leurs ! Vo-leurs !». Et par la suite, de milliers des pairs de mains tendues s’élèvent et les doigts ouverts se dirigent vers le Parlement : geste qui signifie le mépris absolu. La nuit tombe. Les lumières de la rue s’allument. Des manifestants continuent d’arriver de tous côtés. Les mêmes slogans, les mêmes gestes se répètent dans un temps cyclique. Quelques journalistes arrivent également pour filmer en direct au journal télévisé de 20h00, puis à celui de minuit. Le mouvement des Indignés d’Athènes est né.

Les slogans de la Place Syntagma

Le lendemain, les « Indignés » font la Une dans tous les médias grecs. Le jeune étudiant qui a lancé l’appel est invité dans des émissions de télé pour parler de son initiative. Ses amis aussi. Un groupe d’organisateurs se constitue peu à peu. La perplexité des protagonistes est plus grande que leur résolution : ils choisissent de rester dans l’anonymat. L’invitation est relancée à nouveau, même lieu, même heure. À 18h, les manifestants se sont déjà installés sur la Place, les CRS de même. Sauf que ce soir il pleut. Des parapluies ont remplacé les pancartes de la veille. Les panneaux sont plus nombreux et mieux installés. Les journalistes donnent la parole aux manifestants, à ceux qui y ont passé la nuit et à ceux qui y arrivent pour la première fois.
«Nous sommes là car nous sommes indignés ». « On est là parce qu’on n’a pas d’argent, on n’a plus d’argent pour envoyer nos enfants à l’école ». « Nous sommes là et nous allons continuer à y être, jusqu’à ce que les 300 (députés) comprennent qu’ils ne peuvent plus faire ce qu’ils veulent ». « On est là pour dénoncer ce régime de pauvreté absolue ». « Je suis chômeur depuis des années. Je veux que ça change mais maintenant avec la crise c’est encore plus difficile ». « On est là pour montrer que le peuple est fort. Eux (les députés) pensent que nous allons tout accepter. Mais enfin, non. Nous sommes là pour lutter ». « Je suis là pour revendiquer une chance pour un meilleur avenir pour mes enfants ». « Nous sommes là pour que nos parents ne soient plus tristes ». « Je suis là parce que ma retraite est presque coupée en deux. Elle ne me suffit plus pour vivre ». « Je suis là parce que je ne veux pas qu’on me dise que je n’ai pas réagi, que je suis resté chez moi, que je n’ai rien fait ». « C’est une injustice. Une énorme injustice. C’est pour ça que je suis là ».

La Place Haute et la Place Basse

Le troisième soir, il pleut à nouveau. Les manifestants qui y passent toute la nuit amènent des tentes de camping qu’ils installent sur la partie basse de la place. La terre inclinée, qui donne l’impression que le Parlement est situé sur une butte favorise une division spatiale en deux parties : la partie haute de la Place devient le lieu éphémère de la protestation récurrente. Chaque soir, entre 18h et 22h, une foule hétéroclite s’adonne à une configuration dramaturgique de ce que qui est unanimement reconnu comme un sentiment d’indignation. Des compagnies de gens affirmant leur appartenance à des groupuscules de l’extrême gauche, des petites bandes proches de l’extrême droite, des individus solitaires sans appartenance politique apparente, des riverains qui passent par Syntagma après leur travail, des parents avec leurs enfants, des étudiants qui s’y promènent après leurs cours, se trouvent assemblés, en dépit de leurs différences, sur le même lieu et forment une multitude récurrente, inédite et indéfinissable. À l’opposé, la partie basse de la Place forme un espace-temps durable d’indignation structurelle et de protestation continue. Les manifestants revendiquent l’effacement de la dette, la résiliation du Mémorandum, la confiscation de la richesse privée du pays, la transformation du régime parlementaire en démocratie directe. En attendant que les autorités politiques viennent à la rencontre de leurs aspirations, ils refusent de partir, occupent l’espace urbain et y confectionnent leur habitat révolutionnaire. Des tentes de camping, des chaises pliantes, des tables en plastique, des cordes, des lampes à gaz, des cartons, des générateurs électriques, des couettes, des lecteurs de cd sont mobilisés pour convertir l’espace public habité en espace intime habitable. Toutes les activités de la vie quotidienne, le sommeil, la nutrition, l’hygiène du corps, le repos, le lavage des habits, le nettoyage des espaces, le divertissement, se réalisent sur place selon les besoins de chacun. Le seul moment où toute autre activité doit s’arrêter est le rendez-vous de 22h, l’heure de l’Assemblée générale. Au milieu de la partie basse de la Place, sur le seul endroit où il n’y a ni arbres, ni bancs, ni tentes montées, une sorte de démos revit chaque soir. Une installation sommaire avec un microphone et deux haut-parleurs permet de tenir une discussion ouverte pendant laquelle chaque manifestant prend la parole, fait des propositions, dénonce le régime, demande l’effacement de la dette. Puis, un vote a lieu et les résultats sont transcrits avec les comptes-rendus de l’Assemblée et mis en ligne sur le site Internet du mouvement pour qu’ils soient accessibles par tous.

La montée en force

Le 29 mai, cinquième jour consécutif des manifestations, la participation s’est considérablement accrue et se fait dans une atmosphère gaie, festive et estivale, qui ressemble à celle d’une fête foraine dans un lieu de vacances. Des groupes dispersés dans plusieurs endroits de la Place jouent de la musique, chantent ou mettent en scène des pièces de théâtre de rue. Le rassemblement massif rend la proximité corporelle inévitable. L’organisation simultanée des manifestations des Indignés dans la plupart des capitales européennes permet la communication directe entre les participants des différentes villes qui échangent des messages et des photos à travers les médias sociaux.
Différentes sortes de commerçants viennent s’installer aussi aux alentours de la Place. Leurs chariots roulants, avec des petites radios accrochées et des lumières néon, émettent une odeur de maïs et de grillade. Il fait chaud. On peut sentir l’alcool mêlé à la sueur humaine. Parmi les indignés campeurs et fêtards, des sans-abris trouvent aussi un peu d’alcool et un abri. Sur un pavé de la place, au dessous d’un palmier une bande de gens fait un pique-nique. Une fille arrive portant entre ses mains une grande boite à carton qui contient un gâteau festif. Le pique-nique se transforme vite en fête d’anniversaire.
Le succès toujours grandissant des manifestations des Indignés, une semaine après leur commencement, finit par attirer nombre de personnalités jouant un rôle dans la vie culturelle et politique du pays. Un compositeur de grande renommée en raison non seulement de son œuvre musicale mais aussi de ses activités en tant que militant de la gauche, quelques acteurs de théâtre, certains journalistes, une petite partie d’universitaires et plusieurs hommes et femmes politiques, dont certains élus, viennent au rendez-vous avec les Indignés à Syntagma ou organisent indépendamment des manifestations parallèles dans d’autres places du centre historique de la ville. Leur soutien, point critiqué ou questionné, est très vite salué par les participants.
Le soir du 31 mai, une foule considérable se rassemble à Syntagma et commence à gagner l’Avenue de la Reine Sophie, une des principales artères de la ville. L’absence des forces de la police leur permet d’approcher l’entrée des piétons du Parlement et de s’attaquer aux députés en bloquant leur sortie. Les députés sont alors contraints de reculer et d’attendre à l’intérieur du bâtiment jusqu’à ce que les forces de la police isolent les manifestants. Peu avant minuit, et après avoir jeté une quantité importante de gaz lacrymogènes, les CRS aident les députés à fuir le Parlement à travers le Jardin National. Les pompiers qui les accompagnent illuminent leur trajet à travers la végétation épaisse printanière avec des lampes de poche.

Depuis les pavés vers la plage
Les rassemblements des Indignés continuent sans interruption tout au long du mois de juin. L’aggravation de l’instabilité politique, due à la fois à la nécessité d’adopter des mesures d’austérité supplémentaires et à l’incapacité de préserver la légitimité parlementaire, conduit au remaniement du gouvernement. Dans un climat d’indignation toujours accrue, les protestations touchent leur point culminant les 28 et 29 juin. À l’occasion de la discussion parlementaire concernant l’imposition du nouveau programme à moyen terme de stabilité financière, les syndicats du pays organisent de grandes manifestations dans toutes les villes. Face à la grande mobilisation du monde syndical, les Indignés semblent petits. Pendant ces deux jours, un mur en métal est mobilisé par les forces de la police et de l’armée. Il est placé sur l’Avenue de la Reine Sophie pour isoler le Parlement et couper l’accès aux manifestants. Les mesures sont finalement votées par une majorité limitée et la société grecque compte un nombre important de blessés. Dorénavant, la fréquentation des gens sur la partie haute de la Place diminue progressivement chaque soir pour finalement disparaître. Seuls les Indignés de la Place basse restent dans leurs tentes tout au long du mois de juillet, poursuivant leurs activités journalières habituelles à coté d’un nombre toujours croissant d’immigrés clandestins qui font librement du commerce illégal autour d’eux. Malgré la prise en charge de la propreté du lieu par des comités des Indignés, la Place est crasseuse et inhospitalière : des panneaux déchirés, des linges pendus sur les cordes attachées sur les arbres ou entre les tentes, des pièces d’ameublement incongrues, synthétisent le cadre d’une vie en commun égarée et intemporelle. Enfin, en août la ville se vide. Les Athéniens partent sur la plage. Dès leur retour des vacances, ils retrouvent la Place Syntagma telle qu’ils ont l’habitude de la retrouver à chaque automne. Un lieu urbain central, symbole banal de la démocratie.

Les questions des analystes
Comme on pourrait s’y attendre, plusieurs intellectuels, journalistes et écrivains ont été attirés par le phénomène des Indignés pendant que celui-ci était encore en train de se faire et ont tenté d’expliquer « ce que c’était ». Leur regard synchronique, fécondé dans l’atmosphère de la crise et logé dans un sentiment de déséquilibre généralisé, témoignait de la grande perplexité qu’un tel phénomène produisait au spectateur ordinaire. Quelques questions étaient à l’ordre du jour : Qui sont les Indignés et qu’est-ce qui les indigne ? Est-ce la politique ? Et si oui, qu’est-ce qu’ils revendiquent ? L’image de cette foule qui se diluait chaque matin pour se reformer chaque après-midi, résistait à toute tentative de compréhension et s’avérait difficilement compatible avec toute grammaire de protestation dans l’espace public.
Trois possibilités ont été examinées : soit le phénomène des Indignés se transformerait en quelque chose de connu et de reconnaissable (en parti politique avec des représentants et des sympathisants ou, à défaut, en mouvement citoyen avec des revendications reprenant strictement le lexique de la politique) ; soit il s’évanouirait dans le temps ; soit il se transformerait en quelque chose de nouveau qui se laisserait décoder plus tard. Or, à cet instant, le jugement était unanime : pour pouvoir comprendre ce que c’était, il fallait attendre.
Au moment où nous écrivons ces lignes, un an nous sépare du déclenchement du phénomène. Et bien que les Indignés espagnols fêtent déjà sur la Puerta del Sol leur premier anniversaire, les Indignés grecs ont disparus. Pourtant, il serait hâtif, sinon faux, d’anticiper leur disparition définitive de la scène publique actuelle. La dynamique internationale dont profite le mouvement en pleine crise européenne est capable de faire rebondir sa version grecque à tout moment si un nombre d’autres conditions sont réunies. Or, logés dans l’assurance que nous offre la distance temporelle, il convient maintenant de tenter quelques explications préliminaires à propos de l’ascension et de la chute de ce qui est appelé, selon la désignation qui a prévalu, « les Indignés grecs ».

Franchir le seuil entre l’être-là et l’être-avec

La figure qui peut mieux décrire, mieux saisir, mieux résumer à la fois la force et la faiblesse du mouvement, est celle du seuil. Avec une dynamique fondatrice légitime et sans la moindre orientation directionnelle préétablie, les Indignés se sont arrêtés devant l’entrée d’un monde des possibles. Tout a commencé par un sentiment étouffant et extraverti : l’indignation de tout un pays, miné par la récession, qui se trouvait au bord de l’abîme. Il s’agissait d’un sentiment très vaste qui émergeait de l’intérieur de l’existence mais dont la cause se situait dans des conditions extérieures. La montée de la violence, des inégalités sociales, de l’extrémisme et des incivilités, la mise en doute de la légitimité politique du régime démocratique, l’incapacité des forces politiques de tous bords à se réunir pour affronter la crise étaient des facteurs qui mettaient (et mettent encore) le quotidien de tout un pays à mal. À cet égard, l’indignation était un sentiment réaliste. Il portait la constatation qu’on ne peut plus continuer comme avant. Or, la constatation n’était pas suffisante. La transmutation du sentiment en véritable acte politique nécessitait le franchissement d’un seuil, et ceci, dans le cas des Indignés, n’a pas eu lieu. Les raisons en sont multiples. Tout d’abord, elles sont afférentes à l’indignation elle-même en tant que réalité constituante du collectif. Catégorie vaste et particulièrement accueillante, elle a pu faire coexister dans le même mouvement le plus grand nombre d’individualités et de subjectivités contradictoires. Des chômeurs, des fonctionnaires, des jeunes, des retraités, des étudiants, des gens de gauche, des gens de droite, des gens riches et des gens pauvres. Les individus qui voulaient participer au mouvement ne devaient faire qu’un effort minimal : dire l’indignation et aller sur la Place. Autrement dit, affirmer leur sentiment et faire preuve d’un être-là ; non pas d’un être-avec qui signifierait un engagement plus complet et un accord fondé sur une similitude des conditions et une mêmeté de valeurs. Aucune autre condition n’a dû être respectée. Aucune explication supplémentaire n’a dû être donnée.

Performativité disjointe et holisme politique

Le collectif qui s’est formé à partir de ce mouvement s’inscrivit avant tout sur le registre de la performativité. Ceci a eu pourtant comme conséquence l’incapacité substantielle des membres de cette nouvelle entité interindividuelle d’identifier l’objet causant leur émotion (on est indigné contre quelque chose, et pas tout simplement indigné), ainsi que l’impossibilité de s’engager pour un objectif commun et d’entamer une action politique conjointe. Les employés du public étaient indignés car ils devaient accepter un rabais important de leurs revenus, en plus de subir une évaluation qui mettrait leur régularité en péril. Les employés du privé étaient indignés parce qu’ils subissaient des réductions de revenus, mais sans avoir jamais profité auparavant du même statut privilégié que les employés du public. Les chômeurs étaient indignés parce qu’ils étaient coupés du marché du travail. Les entrepreneurs dépendant des besoins de l’État étaient indignés car ils devaient trouver maintenant d’autres façons d’exister. Les jeunes étaient indignés parce qu’ils voyaient leurs chances d’avoir un travail respectueux de leurs qualités diminuer. Les syndicalistes étaient indignés parce qu’ils voyaient leurs acquis disparaître. Et pourtant, cette pluralité d’intérêts contradictoires n’a pas créé de rivalités entre les participants. La déclaration de l’indignation performative partagée a réussi à invalider les antithèses et à ne pas mettre, en aucun moment, l’unité du groupe en danger.Un autre aspect important, qui a contribué à notre avis, à l’échec du mouvement, était sans doute sa conception holiste de la politique, telle qu’elle avait été imaginée par les Indignés de la Place Basse. Leur revendication principale, la transformation du régime parlementaire en démocratie directe, et la fusion de leur vie privée avec la vie publique était pour le moins incompatibles avec les besoins des citoyens et du moment historique. Pour la première fois depuis le retour de la démocratie en 1974, la société grecque, en pleine crise déjà depuis deux ans, devait faire face aux maux internes qui l’ont amenée à la catastrophe : le fonctionnement clientéliste du système politique, la corruption des élites, les distorsions des contre-pouvoirs de la société civile. Le mépris issu de cette réalisation s’est dirigé principalement vers les représentants des institutions, voire vers les élus, qui, en grande partie, se sont recyclés au pouvoir depuis trente ans.

Karakostaki Charitini

est politologue, doctorante en sociologie à l’EHESS (Groupe de sociologie politique et morale). Ses domaines de recherche sont la sociologie de la fête, la sociologie de l’État et l’ethnographie des institutions. Elle a publié notamment des articles sur les festivités après les championnats de football et l’épidémie de SIDA.