3. (Se) détruire (soi-même), c’est créer…

Filles dans la révolte

Le soir du 6 décembre ne sera pas facile à oublier. Non pas que l’assassinat d’Alexis était inconcevable. La violence étatique, malgré les efforts qu’elle déploie pour se constituer en d’autres formes plus productives de domination, est condamnée à constamment régresser aux origines d’une forme de violence coûteuse, en maintenant dans sa structure un para-État qui ne se plie pas aux injonctions de la discipline moderne, de la surveillance et du contrôle des corps, mais qui choisit la destruction du corps indocile, payant par là le prix politique qu’implique pareil choix.

Lorsqu’un flic s’écrie : « Eh, toi ! », le sujet à qui l’injonction s’adresse et qui tourne son corps en direction du pouvoir, à l’appel du flic, est par définition innocent, puisqu’il répond à la voix qui l’interpelle en tant que produit du pouvoir. Pour peu qu’un sujet ne se soumette pas à l’appel, mais désobéisse, si peu tonitruant que soit cet instant de désobéissance, et même s’il n’a pas lancé de cocktail Molotov sur un car de flic, mais une simple bouteille en plastique, voici que le pouvoir perd sa signification et devient quelque chose d’autre, voici qu’a lieu une transgression à laquelle il faut mettre bon ordre. Si un flic-facho est atteint dans son orgueil de mâle, il peut aller jusqu’au meurtre afin de protéger, comme lui-même l’affirmera, ses enfants et sa famille. L’ordre moral et la domination masculine, autrement dit la forme la plus significative de violence symbolique et matérielle mise en place par un régime sexué, ont rendu l’assassinat d’Alexis possible, lui ont fourni un cadre, en ont produit la « vérité » et le voilà devenu réalité.

Avec cet assassinat, cette mort tragique qui donne sens à toute vie se définissant dans son ombre, la révolte est devenue réalité : l’impensable et l’imprévisible bouleversement de l’ordre social établi, de l’espace-temps brisé, des structures déstructurées, de la frontière entre le réel et le possible, a eu lieu. C’est un moment de joie, ludique, un instant de peur, de passion et de colère, de confusion et de conscience douloureuse, fort et riche de promesses. Un moment toutefois…qui soit prendra peur de lui-même et préservera les automatismes qui l’ont produit, soit saura se nier lui-même en permanence pour devenir à tout instant autre chose que ce qu’il était l’instant d’avant, pour éviter de finir dans le déterminisme des révoltes étouffées dans « la normalité », qui, en plaidant leur propre cause, ont fini par donner lieu à une autre forme de pouvoir.

Or, qu’est-ce qui a rendu possible la révolte ? Quel droit des insurgés s’est vu reconnu en cet instant, en cet endroit et pour ce corps assassiné ? Comment ce symbole a-t-il été socialisé ? Alexis, c’était bien « l’un des nôtres », pas l’autre, ni l’étranger, ni l’immigré. Les collégiens et collégiennes de 15 ans, s’identifieront à lui ; les mères, elles, redouteront, au travers de ce corps-là, d’avoir à pleurer leur propre enfant ; les voix officielles du régime feront de lui un héros national : le corps de ce garçon de 15 ans faisait sens, sa vie méritait d’être vécue, son interruption est une offense à la sphère publique. Et, pour toutes ces raisons, le deuil d’Alexis est possible, s’impose presque. La balle s’est retournée contre une communauté avec laquelle nous, révoltés et révoltées, ne nous nous identifions point, pas plus qu’Alexis lui-même d’ailleurs. Cependant, nous sommes nombreux à avoir le privilège d’y appartenir, dès lors que les autres nous reconnaissent comme leurs. Le récit d’Alexis sera réécrit à partir de la fin ; « c’était un bon garçon, a-t-on dit». La révolte, que l’on ne saurait prévoir, est devenue possible au travers les failles d’un pouvoir qui décide quels corps comptent au sein d’un réseau social de rapports de force. La révolte, hymne à l’anormalité, n’est pas moins un produit de la normalité, et c’est la vengeance de « notre propre » corps, de « notre » corps social qui a été anéanti. C’est contre la société tout entière que s’est retournée cette balle. Cela a été une blessure pour tout bourgeois démocrate qui veut que l’État et ses organes reflètent sa propre sécurité. Cela a été une déclaration de guerre de l’État à la société. Le pacte a été rompu, il n’y a plus de consensus. La résistance, action éthique et politique, est devenue possible, compréhensible, juste et visible dès lors qu’elle est subordonnée aux critères et aux termes de droit de l’ordre symbolique dominant qui garantit la cohésion du tissu social.

Ce point de départ n’annule pas la justesse de la révolte. En tout état de cause, le discours dominant, le pouvoir de nommer, mettre en forme et donner du sens à toute chose, le champ des significations dominantes d’où procèdent les catégories sociales, afin que les rapports sociaux hiérarchisés soient réglés, il a d’ores et déjà ostracisé de la communauté les « encagoulés », les a confinés à la frontière dangereuse de ses marges afin de montrer où commence et où s’arrête toute désobéissance. « Que l’on résiste, oui, mais pas comme ça, disent-ils : c’est dangereux ! » Ce que nous apprend la légitimation sociale que nous avons connue au tout début de notre parcours, c’est que même si nous sommes à l’intérieur du pouvoir et que nous en sommes le produit, nous sommes tout à la fois à l’intérieur et contre. Nous sommes ce que nous faisons pour changer ce que nous sommes, afin que ce moment historique se charge de nos propres contenus et non des significations dont il reste encore sans doute investi et dont il ne saurait s’affranchir en une seule nuit. On ne saurait de surcroît franchir impunément la frontière entre soumission et action autonome : en effet, si l’insurgé doit mobiliser sa virilité pour combattre le flic, il ne lui faut pas moins la remettre en cause dans le même temps, précisément parce qu’elle est le pouvoir même par lequel il combat le flic. Et c’est cette ambivalence au cœur de notre subjectivité, ce clivage qui nous ébranle ou doit nous ébranler, qui constitue bel et bien la grandeur éthique qui se joue en marge du vacarme de la révolte, en nous et tout autour de nous, durant toutes ces soirées tranquilles où l’on se demande bien ce qui se passe, ce qui a pu mal tourner, pourquoi ce silence.

Rien ne peut exister en dehors du sens qui lui est attribué. Les stratégies de résistance peuvent fort bien se muer en stratégies de pouvoir, le chaos restructurer les relations de pouvoir, si en combattant le monde, nous ne nous combattons pas aussi nous-mêmes, tels que nous nous sommes constitués en son sein, dans le tissu de liens éthico-politiques au sein duquel on se réalise « soi-même », si nous « performons »[1] le macho qui perd les pédales et se laisse aveuglé par « l’affect » ; si nous nous figeons sur des positions qui se cristalliseront en autant de foyers de pouvoir…

(SE) DETRUIRE (SOI-MEME), C’EST CRÉER[2]…