Retenue capitaliste et spéculations anti-capitalistes

À la suite de La Sorcellerie capitaliste de Stengers et Pignarre, cet article cherche à cerner l’anéantissement de toute prise que signifie le capitalisme, en particulier par le fait de renvoyer tout discours rival dans le registre spéculatif, et de pouvoir ainsi devenir la seule réponse suivante.

In the wake of Capitalist Witchcraft by Stengers and Pignarre, this article tries to delineate the way that capitalism always slips out of your grasp, in particular by relegating any rival discourse to the status of mere speculation, so as to become the only remaining answer.
Ces remarques réagissent directement depuis les « prises » qu’offre La sorcellerie capitaliste ([[Isabelle Stengers et Philippe Pignarre, La sorcellerie capitaliste, La Découverte, 2005. Surtout, cette réaction est « prise » dans le contexte de la Mineure « Expérimentations politiques » du n° 23 de la revue Multitudes, coordonnée avec Nathalie Trussart et Didier Debaise. Je voudrais ici profiter des écarts que cette Mineure m’a forcé à produire au sein de mes propres habitudes philosophiques. Ce texte a aussi bénéficié de quelques remarques très ciblées d’Yves Citton.) : désigner le capitalisme comme un système sorcier, qui s’entretient et prospère par les actions multiples de « petites mains », l’idée que nous serions ensorcelés quand nous ne parvenons à mobiliser contre lui que des catégories englobantes qui nous font nier justement l’action de ces (ou nos) petites mains, que c’est ce dont il s’agirait de se protéger. Réagir depuis ces différentes prises en insistant peut-être trop lourdement sur leur articulation, au risque de vouloir ainsi le beurre et l’argent du beurre : à la fois le pragmatisme, avec la possibilité qu’il ouvre de penser dans ce qui pourrait faire la différence, et ce qui appelle son efficacité, disons son « fondement », avec la promesse (et donc la menace) qu’il s’agit ainsi, à mes yeux nécessairement, de laisser subsister pour distinguer la spécificité de l’ensorcellement capitaliste (sachant que pour le reste nous sommes aussi ensorcelés par l’amour ou par le langage, avec la même tension entre des gestes quotidiens et des grands principes…). Je ne ferai qu’insister sur des questions qui résultent directement de la lecture de ce livre, mais en sachant que cette insistance risque de produire des déplacements par rapport aux visées de ses auteurs. En particulier, je voudrais insister de manière plus essentielle sur la difficulté de faire prise face au capitalisme, la difficulté d’éviter les catégories englobantes, non pas pour surenchérir dans la difficulté jusqu’à annuler l’élan donné, mais pour aller plus en avant dans la spécificité de cet anéantissement extrêmement soigné et élaboré de toute prise qui définit le capitalisme : si notre réel semble être nécessairement celui que le capitalisme ne cesse de fabriquer de manière pourtant très locale, c’est aussi parce que, par ses réponses toujours concrètes, par sa manière de faire suite, il induit la transformation de toute proposition rivale en pure spéculation.
En 1983, dans Le différend, François Lyotard affirmait, en se réclamant à ce titre de Marx, que « la prétention au succès total » du registre du capital ([[L’existence même de ce registre spécifique du capital est ainsi questionnée.) pourrait s’établir par le fait que « sa supériorité sur le genre spéculatif réside au moins en ce que le capital ne cherche pas à avoir le dernier mot, à totaliser après coup toutes les phrases qui ont eu lieu dans tous les genres de discours (quelle que soit donc leur finalité), mais à avoir le prochain mot » (Minuit, 1983, p. 201). Ce passage est remarquable à plus d’un titre : 1) si la finalité du capital parvient à exercer son contrôle sur toute autre finalité, au point de sembler être « l’enjeu de tous les enjeux », au point de pouvoir prétendre de fait à un succès total et donc à une annulation de la multiplicité tout en s’en nourrissant, c’est en n’amenant que les réponses suivantes, jamais la réponse totale, en se contentant donc d’un fonctionnement qui vise sa continuation, sans en appeler à une quelconque légitimité. 2) En donnant lieu, par sa capacité à faire suite sans conclure, à l’intégration de ses règles dans les autres genres de discours malgré leur incommensurabilité, le capital est désigné précisément comme « oppression, la seule radicale », puisqu’elle nous met dans l’impossibilité de témoigner contre elle (sinon sous la forme d’une plainte déjà intégrée et ne pouvant donc devenir résistance). Et nous sommes ici face à un élément solide qui empêche toute réfutation définitive de Marx (je me réfère maintenant à un texte de Lyotard dans lequel il traite justement de son différend avec le marxisme) : cette oppression, en ce qu’elle signifie l’impossibilité du différend, on ne peut pas seulement « la comprendre […, il faut aussi la détruire » ([[J.-Fr. Lyotard, « Mémorial pour un marxisme : à Pierre Souyri », in Pérégrinations, Galilée, 1990, p. 132-133.). Il y a ici une exigence qui dépasse définitivement la philosophie ([[C’est sur ce plan que Marx a pu faire de la différence, cette différence prenant son sens depuis un différend pointé au sein même du registre qui s’est imposé comme universel (celui du capitalisme), et devant donc se construire entièrement par une pratique (une classe) qui comme pratique seulement pouvait dessiner une résistance au concept de ce registre universel.). 3) Mais, entre ces deux affirmations fortes et qui doivent être maintenues, il me semble être supposé que la supériorité du registre du capital sur toutes les autres réponses, en particulier quand elles se veulent rivales, résulte du fait que ces dernières ne parviendraient plus pour leur part à l’affronter que sur le mode spéculatif du dernier mot que pour sa part il évite en se limitant à la réponse suivante.
Le constat de Lyotard, avec la supériorité du capitalisme qu’il cible ainsi au sein de notre relation au capitalisme, peut encore sembler lucide, mais il laisse de côté cette question qui est pourtant essentielle s’il s’agit justement de prendre acte du développement d’une supériorité de manière à pouvoir y faire face, s’en protéger, éventuellement même en profiter : pourquoi toute autre réponse se dessinerait nécessairement sur le mode spéculatif de la totalisation dès lors qu’elle se frotte au genre du capital ? Pourquoi serait-il ici plus que partout ailleurs difficile de construire du différend ? Pourquoi le différend serait-il ici pire que tout autre, pourquoi serait-on inévitablement académique devant le capitalisme, pourquoi entrerait-on dans un registre qui, avec ses représentations déjà acquises et ses concepts déjà applicables, annule la possibilité du différend vers lequel il s’agirait d’ouvrir? Pourquoi, pour reprendre un passage fameux de Marx dans la Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, tout « tort particulier » ne pourrait derechef se faire valoir que comme « tort en soi », le prolétariat que comme « représentant général » de la société ? Pourquoi la possibilité de l’hétérogénéité, de la délibération, de l’agencement serait-elle ici annulée, et par notre faute, alors que nous cherchons à la construire ? Le capital aurait-il « naturellement » le dernier mot qui efface la multiplicité et justifie qu’il n’y ait que des situations de différend doublement raté dans lesquelles on se dépouillerait d’office soi-même des moyens d’argumentation (sauf à représenter un tort universel) pour devenir une sorte de victime totale qui efface ce qui pourrait faire de la différence ? A la fois racine et annulation des différends ?
La question n’est pas de faire une fois de plus le procès de l’idée de représentation, ni même d’ajouter quelques éléments à son histoire, mais bien : pourquoi toute opposition à la réponse toujours très limitée, spécifique, partielle du capital finit-elle par s’arc-bouter sur le registre de la représentation d’un tout unifié, même et peut-être a fortiori lorsqu’elle se veut non réconciliante et inscrite dans l’hétérogène ; comme si le souci du multiple devait ici se muer en horizon unifiant, alors que là, la réponse suivante parviendrait à dessiner une oppression radicale, mais sans y toucher ? En quoi consiste cette sorte de convenance entre les réponses très spécifiques du capital, et, face à lui, le registre spéculatif avec les représentations totales qui le nourrissent ? Que cette relation de convenance ne se réduise à aucun rapport de cause à effet me semble être ce que pointe aussi l’idée de système sorcier. Les réponses spécifiques du capital vont avec un certain registre spéculatif de la représentation. Je ne peux pas approfondir l’analyse de ces relations de convenance, de venir avec, qui se modulent de multiples manières pour composer La sorcellerie capitaliste ; cette relation de convenance justifie l’importance de l’acte de « nommer », de « désigner » ce à quoi on veut échapper. Je voudrais ajouter ici une couche à cette idée d’une convenance, une couche parmi d’autres, qui pourrait être esquissée de cette manière : nous développerions notre relation à ces réponses suivantes qu’apporte le capital comme s’il s’agissait de pouvoir autoriser (ou ne pas autoriser) cette réponse suivante du capital, qui pour sa part se confine dans ce rôle subalterne en n’étant que l’agencement d’une suite non finie de phrases.
Nous devons considérer que le propre du capital, par l’occupation très élaborée du réel jusque dans ses détails les plus infimes à laquelle donnent lieu ses réponses suivantes, est de ne laisser être hors de lui que des paroles totalisantes, voire de donner lieu à la transformation de toute parole rivale en parole totalisante qui n’aura plus de prise sur ce à quoi des réponses suivantes sont en effet toujours apportées et qui pourra alors être d’autant plus efficacement désamorcée en fonction des contextes nécessaires à ces réponses. Il ne s’agit pas seulement de dire que l’économie capitaliste est anticipation, et anticipation de son propre déséquilibre, produite par lui, mais de considérer que cette pure configuration qu’est le capital prend place dans un dispositif dont l’anticipation se construit d’abord par le renvoi nécessaire de toute autre réponse au registre spéculatif : non seulement soutenu par la multitude des (de nos) petites mains, mais empêchant de les prendre en compte dans leur multiplicité. L’existence même, hors de nous, d’un registre spécifique du capitalisme ne doit alors même plus être supposée. L’ensorcellement capitaliste se jouerait dans cette dépossession de nos discours auxquels toute prise serait refusée, non pas parce qu’ils en auraient effectivement ou « naturellement » moins que ceux propres au registre du capital, mais parce que les réponses du capital consisteraient précisément dans (ou du moins iraient avec) cette transformation spéculative des discours rivaux, qui prêteront alors d’autant mieux le flanc à une réévaluation et à un redécoupage selon les contextes nécessaires aux réponses suivantes dans le registre du capital. L’exigence et la manière de faire suite, propres au registre du capital, seraient en tant que tel le dispositif par lequel toute autre parole spécifique que la sienne est transformée en parole totalisante, sans avenir. Face à ce monopole de l’avenir, on peut certes évoquer d’autres mondes, mais pas les engager.
Peut-on creuser plus en avant cette faculté capitaliste d’avoir à la fois toujours et seulement le prochain mot, d’offrir toujours la réponse suivante, mais pas plus. Bref prendre le capitalisme en considération sous l’angle de sa retenue plutôt que sous celui de sa puissance totalisatrice. Et ce de manière justement à lui redonner à la fois une positivité spécifique et une finalité auxquelles faire face : comment cerner ce qui permet au capitalisme d’être lui-même, d’être toujours local et partiel et de la sorte d’autant plus global, bref de gagner et seulement par des petites mains devant lesquelles on ne ferait qu’agiter des grosses pattes. Je parle de retenue car cette capacité à donner la réponse suivante ne réduit pas le capitalisme à un dispositif purement réactif : la parole suivante du capitalisme ne serait pas d’abord celle qui réagit, mais celle qui se retient. Cela n’ôte pas le fait qu’il puisse prétendre et même croire, par l’agencement d’une multiplicité de phrases et de registres, dessiner un horizon total qui résout cette multiplicité. Mais cette prétention, cette croyance, se joue elle-même dans la réponse suivante, dans cette capacité à donner la phrase suivante par laquelle un agencement sans fin se poursuit. Cette retenue vis-à-vis d’une réponse globale serait plus forte que l’agencement qu’elle permet ; la condition de cet agencement et de sa force résiderait dans cette retenue. Depuis cette retenue, toute parole rivale serait agie jusqu’à devenir spéculante et impuissante.
Les conditions de cette force de la retenue ou de la modération résident sans aucun doute – et ici les textes politiques de Foucault sont déterminants – dans la relation du capitalisme et de l’État ou des institutions, dont la règle partagée est de ne pas trop en faire tout en agissant partout d’une emprise qui est d’autant plus forte qu’elle est « seulement » environnementale. Rien de plus organisé, de plus construit, de plus entretenu que cette double retenue par laquelle seulement un environnement et des réponses suivantes sont tour à tour donnés. Cette emprise est d’autant plus forte aussi que cet environnement peut s’organiser selon les normes générales d’une improbable réponse spécifique du capital, même vers des lieux dans lesquels celui-ci n’apportera aucune réponse : qu’il s’agisse d’évaluer la valeur de la couche d’ozone, celle de la garde des enfants, ou de chaque parcelle de l’enseignement universitaire, aucune réponse du capital n’est à attendre. Et pourtant même là, le champ est « spontanément » labouré, divisé, parcellisé en fonction de cette réponse qui ne sera pas donnée (non pas qu’on résiste à cette réponse, mais, platement, il n’y a rien à gagner de ce côté) et qui est pourtant entrée dans l’ordre du possible. La spécificité d’une telle emprise résiderait donc dans le fait de s’entretenir par cette relation « libérale » de distinction ou d’éloignement et de renforcement du capital et des institutions, une relation à laquelle on ne parvient plus à échapper parce qu’elle affirme elle-même le principe d’une opposition au capital (aussi bien, réciproquement, qu’à l’État). Dès lors, tout rétrécissement d’un des deux pôles au profit de l’autre signifie en fait son intensification et non sa mise en danger. Un tel dispositif, qui se révèle toujours plus pleinement dans les projets de réguler ou d’organiser une économie globale, signifie que le geste souverain prescrivant le réel qui est pris en compte dans les réponses comptables suivantes est d’autant plus prégnant qu’il se met ensuite en retrait, au même titre que le marché peut planer sur des champs entiers de nos vies dans lesquelles pourtant il n’a aucun intérêt à entrer ([[Cette belle machinerie pourrait s’effriter de l’intérieur si on devait assister à la généralisation d’une certaine tendance des entrepreneurs à vouloir s’occuper directement et tout seuls de notre bonheur à coup de codes de conduite et de responsabilité sociale de l’entreprise.). L’instance souveraine reste en effet cruciale tout autour de ces réponses du capital de manière à : 1) définir et maintenir le temps, le cadre et les termes dans lesquels les exigences sont posées, pour structurer et découper le réel qui doit compter, pour prêter ainsi le réel au marché de manière à ce qu’il donne ses éventuelles réponses ; 2) faire régner l’impératif de consensus au nom duquel la réponse suivante pourra toujours être donnée ; 3) garantir le droit comme ce qui seul peut assurer de l’effectivité aux réalités les plus spécifiques, mais dans la mesure où aucune parole spécifique n’aurait eu droit de cité : c’est ce qui assure la grandeur de l’État aussi bien que l’exclusivité de la réponse spécifique suivante pour le capital.
Le propre de ces réponses suivantes qu’apportera toujours et seulement le capital serait d’avoir été préparées comme les seules réponses possibles (même et peut-être a fortiori quand elles sont tout à fait brouillonnes et improvisées), c’est-à-dire de n’être en rien des décisions puisqu’elles ne découlent d’aucune hypothèse, d’aucune question, avec le moment d’indécision que celles-ci supposent ; elles s’imposent au contraire depuis une absence de question, depuis une construction (une culture) qui permet d’ouvrir exclusivement sur la réponse pourtant brutale à donner : elle seule suit ([[On peut dire aussi qu’on se trouve ainsi face au paroxysme d’une souveraineté « réussie », si on entend par souveraineté la possibilité de définir notre nature, ce qui compte effectivement dans la nature. ). De la sorte, toute autre réponse peut être renvoyée à de la pure spéculation ([[Nous serions condamnés à spéculer, à trouver le monde en nous, avec le doute qui habite ce mot : réflexion objective comme celle du miroir (speculum) ou contemplation réflexive (speculatio).) : sans avenir puisque sans prise sur le réel (un réel déjà défini qui ne peut que se vérifier et justifier les actions entreprises) et devant donc faire comme si le réel était rationnel, devant l’englober, ou encore devant à la fois poser la question et donner la réponse ; donner à la fois le commun et ce qu’il veut (c’est-à-dire lui-même). Tels sont en effet bien trop nos appels à un commun qui serait déjà là dans la diversité : une multitude déjà donnée, déjà composée des différences, déjà résistante, et qui peut se vouloir elle-même sans qu’il ne faille plus composer avec quoi que ce soit, sans qu’on ne doive faire l’effort de la représenter dans sa différence puisque cette dernière serait déjà manifeste. La question serait donc de savoir comment se protéger contre cette transformation de toute parole hétérogène en une spéculation depuis une hétérogénéité soi-disant manifeste.
C’est avec ce danger d’une pure et inoffensive spéculation anticapitaliste que veulent rompre Stengers et Pignarre : s’arrêter sur les questions, évaluer dans la construction de celles-ci ce qui peut faire de la différence, en tracer les conséquences. Il s’agit ainsi de dénouer un jeu de question/réponse qui fonctionne d’autant mieux dans le temps qu’on ne pourrait s’y opposer qu’en donnant à la fois (et donc hors du temps) l’autre question et l’autre réponse, la réponse et son autorisation préalable, bref en répétant le fait que chaque exigence de différenciation ne peut que s’embourber dans une équivalence déjà donnée ; comme si le point de départ de toute question politique était donné par une situation de chaos (un degré zéro) qui nous permettrait de nous passer de l’expérience de penser. A l’opposé, un arrêt sur les questions signifie alors qu’on tentera de les construire depuis ce qui nous attache différemment à elles, depuis l’usage qu’on a des choses en ce que l’usage peut être de fait minoritaire dès lors qu’il a refusé tout surplomb objectif. Toute expérimentation politique ne se conçoit alors que comme une négociation de nous-mêmes, dans nos environnements spécifiques, une négociation pour laquelle aucune réponse définitive ne peut encore être convoquée.

Berns Thomas

Membre du collectif de rédaction de Multitudes, est professeur de philosophie politique à l’Université Libre de Bruxelles. Ses travaux portent sur la philosophie à la Renaissance, sur la question du conflit et de la guerre et sur les différentes formes de normativité et leur histoire. Dans ce dernier cadre, il a produit de multiples analyses de ce qu’il appelle, avec Antoinette Rouvroy, la « gouvernementalité algorithmique ».